Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

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C'est une voix devenue blanche qu'on entendra ici. Pierre Seel se souvient : la déportation dans les camps nazis, la torture et l'humiliation, puis l'enrôlement forcé - comme Alsacien - dans l'armée allemande, le front de l'Est, l'évasion et la capture par les Russes.
Mais il se souvient aussi de son retour de guerre : le mur de réprobation dressé devant lui, l'homosexualité inavouable, la décision de mener une existence « comme les autres », le mariage et la vie réglée.
Qu'aura-t-il fallu pour que, un beau jour d'avril 1982, il choisisse de briser cette apparence et pour que son long silence devienne un long combat pour la vérité ?
Dans le récit de cette vie rompue, on lira l'aveu poignant d'un homme qui voudrait, simplement, que justice lui soit enfin rendue.
Publié le : vendredi 1 avril 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702152096
Nombre de pages : 208
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TABLE DES MATIÈRES
1. Une famille bourgeoise comme les autres
© Calmann-Lévy, 1994
978-2-702-15209-6
A mon ami Jo
assassiné en 1941
et à toutes les autres victimes
de la barbarie nazie.
Pour un plaisir, mille douleurs
François VILLON (1463)
1
UNE FAMILLE BOURGEOISE COMME LES AUTRES
J’avais dix-sept ans, et je savais bien que je prenais un risque à fréquenter ce square situé entre le lycée et la maison familiale. Nous nous y retrouvions avec quelques camarades à la fin des cours. Pour bavarder entre nous. Pour attendre aussi l’inconnu qui saurait nous séduire. Ce jour-là, dans les bras d’un voleur, j’ai senti ma montre quitter mon poignet. J’ai crié. Il s’était déjà enfui. J’ignorais que cet incident banal allait faire basculer ma vie et l’anéantir.
 
J’étais un jeune homme élégant, à la mode dite « zazou ». Nous n’étions pas nombreux, à Mulhouse, à être zazous. Nous étions habillés avec raffinement plutôt qu’avec insolence. Nos cravates sophistiquées et nos gilets avec liseré demandaient beaucoup de recherches. Pour les dénicher, il nous fallait fréquenter quelques rares magasins du centre-ville, dont la succursale de qui recevait de temps à autre ces effets de la capitale. Nos cheveux devaient être très longs et figés sur le crâne avec de la gomina « à la Tino Rossi », puis devaient se rejoindre au niveau de la nuque en larges pans plaqués l’un sur l’autre. Là encore, seuls quelques coiffeurs exécutaient ces contraintes dans les règles. Cette mode était assez ruineuse, mais je pouvais me l’offrir. Dans les rues de la ville, les passants nous suivaient du regard, intrigués ou réprobateurs. Être « zazou » signifiait aussi une tendance douteuse à la coquetterie. Il s’agissait de l’assumer.Mode de Paris
 
J’étais offusqué par le vol de cette montre. C’était un objet chargé d’émotion, un cadeau de ma marraine, la sœur de ma mère, qui habitait Paris et que j’admirais. Elle avait quitté l’Alsace à cause d’un amour impossible avec un jeune homme protestant. Lorsque les familles avaient appris que les jeunes amoureux n’étaient pas de la même confession, le projet de mariage avait été annulé. Elle s’était donc enfuie loin de cette terre ingrate. Lors de ses rares visites en Alsace, elle ne fréquentait que sa jeune sœur, ma mère.
Cette montre, elle me l’avait offerte pour ma communion solennelle, qui avait eu lieu peu de temps auparavant. Dans notre éducation catholique alsacienne, c’est un moment très cérémonieux qui se fête à la fin de l’adolescence. Cela avait été l’occasion de dresser de grandes tables, de sortir le linge le plus fin et la vaisselle la plus lourde. J’avais eu le plus beau costume, le plus beau cierge, le plus beau ruban. Sous les yeux de tous, je vécus ce moment avec pureté, conscient que je quittais l’enfance, que l’adulte responsable allait poindre derrière le petit garçon croyant, et que je devais désormais garder pour la vie le respect et l’affection des miens. On était venu de partout, et les sœurs de mon père, qui avaient fait la route depuis le Bas-Rhin, avaient fait grande impression à l’église, avec leurs grands nœuds alsaciens.
 
Mes parents tenaient, au 46 de la rue du Sauvage, la rue principale de Mulhouse, une pâtisserie-confiserie très prisée. Dans le salon de thé, entre deux courses dans les grands magasins voisins, la bourgeoisie locale venait apprécier les petits fours, les glaces, et autres gourmandises. Mon père, qui avait été premier ouvrier dans un établissement similaire à Haguenau, avait racheté en 1913 cette affaire à son patron moyennant des délais mensuels de paiement. Ma mère, sa fiancée, était alors directrice de grand magasin, une profession somme toute exceptionnelle pour une femme avant la guerre de 1914. Elle rejoignit, à son mariage, mon père à la direction de la pâtisserie. Des décennies durant, elle campa derrière sa caisse sise au milieu du magasin, avec un mot gentil pour chacune de ses clientes. Nous habitions juste au-dessus.
Mes parents s’étaient connus par l’intermédiaire d’un prêtre. Emma Jeanne, ma mère, redoutait les rencontres aléatoires car elle ne souhaitait pas se retrouver séduite puis meurtrie, comme sa sœur aînée, par l’impossibilité d’un mariage « mixte ». Elle s’en était ouverte à son confesseur, qui avait su lui présenter un parti convenable. Cela avait été un grand mariage, réussi selon tous les témoins.
 
Avant que leur commerce ne prospère, entre les deux guerres et jusqu’à la crise de 29, les premières années des jeunes mariés furent terribles. La Première Guerre mondiale éclata. La pâtisserie fut réquisitionnée pour alimenter en pain les casernes alentour. Mon père partit à la guerre et ma mère, avec ses deux premiers fils en très bas âge, dut subir l’irruption de militaires allemands casqués et bottés qui perquisitionnèrent la maison en perforant avec leurs baïonnettes les matelas et même certaines armoires, sans daigner les ouvrir, condamnant de la sorte à des blessures mortelles ceux qui auraient pu s’y cacher. Des rumeurs avaient circulé, des dénonciations avaient peut-être eu lieu. Mes parents avaient effectivement caché des patriotes. Notre foi et notre dévouement à la patrie libre et catholique ne faisaient qu’un.
Enfant, je me souviens que nous nous remémorions volontiers quelques anecdotes de la guerre de 14-18, de celles qui pouvaient donner aux plus jeunes le sens de la fierté d’être français et catholique, face au protestantisme germanique. Comme celle de ce drapeau français que ma famille avait caché dans la cave et qu’elle exhumait, les jours de désespérance en chantant à mi-voix autour de lui, tandis qu’au-dessus l’ennemi battait le pavé. Nous partagions également la ferveur du souvenir de notre grand-mère paternelle pour son défunt mari, un officier de Saint-Cyr, fondateur du groupe des assurances Rhin-et-Moselle, décédé à trente-sept ans d’une phtisie galopante, maladie incurable à l’époque. Je me souviens surtout d’avoir beaucoup prié, avec les frères, pour que ne se reproduise jamais une situation comme celle de 14-18, où l’Alsace avait été victime de sa situation géographique, où nous avions des pères et des oncles parmi les deux belligérants.La Marseillaise
 
Je suis le dernier de cinq fils, né le 16 août 1923 dans le château familial de Fillate à Haguenau. Je peux considérer que j’ai eu une enfance et une adolescence heureuses. Mais si je peux avec émotion et tendresse m’abandonner facilement à évoquer ce que fut la vie de mes parents, me concernant, l’exercice du souvenir revient moins spontanément. C’est qu’il est d’emblée douloureux. Comme si mes souffrances ultérieures avaient gommé mes bonheurs d’enfant, comme si je n’avais gardé en mémoire que les moments angoissants.
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