Naissance d'une nation

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Combien de temps faut-il pour que l'Histoire accouche d'une nation ? Pour que des individus, inscrits dans des géographies ou des mémoires différentes, consentent un jour à assumer le même avenir ? Combien de temps pour que l'Europe, affranchie de ses anciens démons, accepte de devenir enfin ce qu'elle est ?
Publié le : jeudi 1 novembre 1990
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EAN13 : 9782246795377
Nombre de pages : 224
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— I —
La fin de l'après-guerre
La guerre froide s'est achevée à Moscou le 16 juillet 1990. En acceptant la réunification de l'Allemagne, et son appartenance à l'Alliance atlantique, Mikhaïl Gorbatchev a clos un presque demi-siècle au cours duquel, souvent, le monde retint son souffle, dans la terreur de la déflagration, et au cours duquel, en permanence, l'Europe redouta de devenir le champ d'une bataille extrême.
Inscrite dans la logique de la libération des anciens satellites et de la chute du mur de Berlin à la fin de l'année 1989 - logique dont il faut convenir que nous ne l'avions pas perçue, si forte s'imposait à nous tous la conviction de l'irréversibilité du communisme — la perspective de cette réunification a aussitôt bouleversé la géopolitique européenne. Elle a en particulier montré combien était légère la construction économique que les Six du Marché commun, devenus aujourd'hui les Douze, avaient mise en chantier dans les années cinquante pour réconcilier les anciens adversaires et préparer l' « union sans cesse plus étroite » de leurs peuples. Sans commune mesure en tout cas avec l'ampleur du problème posé, celui de la stabilisation d'un continent soumis à toutes les torsions imaginables : l'éclatement de l'URSS, l'apparition du géant allemand, l'appel à la Communauté des démocraties ressuscitées de l'Europe centrale, le repli militaire partiel des supergrands à l'intérieur de leurs propres territoires. La perspective de la guerre s'est éloignée, mais le risque d'aventures subsiste. A Dublin, avant l'été 1990, les Etats de la Communauté, tous très vieux pays nimbés d'histoire et fourbus de conflits, se sont donc engagés - ce qu'ils devraient confirmer à la fin de la même année à Rome - dans la voie de leur union politique.
Le paradoxe de l'Europe, selon François Furet, « c'est que sa plus spectaculaire invention, l'Etat-nation, est aussi ce qui l'empêche d'exister comme telle : l'Europe n'a cessé d'être victime du type inédit de collectivité humaine qu'elle a produit ». Et Krzysztof Pomian1, en conclusion d'un ouvrage remarquable, a raison de noter que le pire ennemi de l'Europe « inséré, tel un virus, dans son patrimoine génétique » est « le particularisme national, étatique, idéologique », et raison donc d'en appeler à la production d'un « vaccin » pour empêcher que sous des formes mutantes le parasite n'anéantisse, encore une fois, le dessein.
De fait, pour ne considérer que la France, on observe depuis le printemps 1990 la résurgence d'argumentations surannées, qui avaient marqué le tout début de la construction européenne et qu'on croyait disparues depuis le milieu des années soixante. Droite passéiste et gauche archaïque ont entamé le pilonnage, méthodique et roulant, des positions communautaires, suivies par tout ce que la France compte comme détenteurs de positions privilégiées, menacées par les transferts (nous ne disons pas les abandons) de souveraineté.
Les uns et les autres s'abritent derrière l'étendard de l'Etat, comme si l'indépendance de la Nation n'était pas le fondement mais le résultat d'une pérennité des structures politico-administratives du pays. Plaçant en quelque sorte la religion avant Dieu, ils ont promu l'« étatisme », usage pervers de l'Etat, qu'il faut souhaiter beaucoup moins interventionniste mais qui demeure nécessaire. Ils sont devenus des « étatistes », pour qui le dirigisme national autonome constitue une fin en soi. Les « étatistes » n'auront de cesse de nous convaincre de l'inutilité, du danger même, d'aller voir si ailleurs l'herbe pousse plus verte. Fabricants de cache-nez et de certitudes tricolores, ils n'ont à vendre, au moment où l'Histoire bascule, que des défenses d'intérêts glanées au cimetière des idées reçues. Ce qui ne les empêche nullement, en jouant de façon alternative sur la peur des catégories de la population les plus exposées à la compétition européenne, et sur le nombrilisme bien connu d'un pays admettant avec difficulté la multipolarité du monde contemporain, de tenter de bloquer l'engrenage.
Il n'est au demeurant pas sûr que, tout en invitant à regarder l'Europe par le petit bout de la lorgnette, en la présentant de manière triviale et démagogique pour susciter son refus, nos apparents Nimbus n'aient pas, pour leur compte, très bien perçu la galaxie en expansion qui émerge de l'Histoire. Et que ceci n'explique pas cela, dans la mesure où ils distinguent dans la disparition ou le dépassement du concept d'Etat-nation une réduction de leurs positions de pouvoir.
Car c'est bien le problème que pose l'unification politique de l'Europe. Au Moyen Age, les Etats, féodaux, ont existé sans liens particuliers avec les nations. Les guerres, donc la production marchande qui constituait la façon de les financer, ont conduit à « moderniser » le concept d'Etat, à le justifier moralement. Il fallait identifier l'Etat à la Nation. Chaque nation devait former un Etat, et chaque Etat ne devait comprendre qu'une seule nation. Ainsi les sacrifices prenaient un sens. Ainsi s'effaça même la possibilité d'Etats multinationaux.
Or à quel titre l'Etat-nation constituerait-il la forme ultime, achevée, idéale de l'institution politique ? A quel titre, d'abord, l'Etat ne pourrait-il pas, en tant qu'autorité souveraine s'exerçant sur l'ensemble d'un peuple et d'un territoire déterminés, transférer sa compétence à des niveaux collectifs différents (la région, par exemple, ou l'Europe), du moment qu'il le fait librement et sous contrôle démocratique continu ? A quel titre, enfin, les nations ne coexisteraient-elles pas dans un ensemble multinational et supranational européen ainsi qu'à l'intérieur de structures plus régionalistes ?
La revue la Règle du jeu a publié en mai 1990 un texte inédit d'Alexandre Kojève, philosophe qui a marqué toute une génération d'intellectuels français dans les années cinquante avant de devenir pour le gouvernement de la Ve
République, et jusqu'à sa mort, le « cerveau » des négociations européennes. Ce document est daté du 27 août 1945 et, même si certaines de ses propositions sont dépassées, son analyse du théâtre européen est foudroyante : elle anticipe, à la fin de la guerre, la fin de l'après-guerre à laquelle nous assistons aujourd'hui. De la même façon, écrit Kojève, que les formations politiques féodales ont laissé la place aux Etats-nations, ceux-ci s'effacent irrésistiblement aujourd'hui (le texte, rappelons-le, date de 1945), au profit de structures qui débordent les cadres nationaux : des « Empires ». « L'insuffisance foncière, démographique et économique, par conséquent militaire, et donc politique des Etats nationaux », démontrée par la Seconde Guerre mondiale, reproduit en l'amplifiant le phénomène qui a submergé les entités féodales au profit des nations. « Pour être politiquement viable, souligne Kojève, l'Etat moderne doit reposer sur une vaste union impériale de nations apparentées. » L'Etat moderne ne serait vraiment un Etat que s'il était un « Empire ».
Kojève a raison dans l'analyse, tort dans les conséquences qu'il en tire. Il n'avait imaginé ni la volonté occidentale d'« endiguement » du communisme après la Seconde Guerre mondiale, ni la fin de celui-ci un demi-siècle plus tard, ni la décolonisation. Si l'incapacité pathologique des Etats-nations isolés de faire face à des conflits d'envergure ou de développer une forte croissance économique en temps de paix apparaît évidente, ce ne sont pas les « Empires » qui ont répondu, ou qui demain répondront à la carence nationale, mais des formes diverses d'alliances au sein desquelles il n'y a pas forcément prédominance d'un des membres. Dans une perspective militaire, ce furent des pactes, le Pacte atlantique et le pacte de Varsovie. Mais le premier (qui n'aboutit jamais à une globalisation « impériale ») doit être repensé, tandis que le second n'a plus de contenu. Dans une perspective pacifique, tous les types d'empires volèrent en éclats ou se diluèrent : la mosaïque française, le Commonwealth britannique (qui ne conserve de réelle substance que sentimentale), et aujourd'hui le bloc soviétique. L'« Empire latin » auquel songeait Kojève ne voyait, lui, jamais le jour.
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