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Normes et déviances

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128 pages

Cet ouvrage aborde de façon simple et accessible un sujet délicat et actuel. Cette étude s'interroge sur le pourquoi des normes et leur relation avec la morale sociale et tente de cerner le phénomène de déviance, ses causes et ses figures sociales. Les travaux des auteurs "classiques" de la sociologie, mais aussi les recherches les plus récentes sont ici prises en compte. Une bibliographie est proposée dans le texte et à la fin de l'ouvrage.

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INTRODUCTION:PENSER LA DÉMOCRATIE
INTRODUCTION
Le portable : quel usage normal ?
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NORMES ET DÉVIANCES
L’usage rapidement généralisé du portable fait apparaître de nouveaux comportements qui à l’échelle individuelle sont tout à fait légitimes : appeler quelqu’un pour le prévenir d’un empêchement, d’un retard, d’une arrivée imminente. Mais peuvent se révéler gênants voire dangereux à l’échelle sociale. Gênant, le coup de fil passé par le voisin au théâtre, au concert… dangereux celui que passe l’automobiliste au volant de sa voiture. Déjà des règles se construisent : éteindre son portable dans les salles de théâtre, de concert… le portable au volant est passible d’une amende. Tous les comportements relatifs à la pratique du portable ne sont pas normés et il est difficile de faire valoir son besoin de tranquillité dans les lieux publics envahis par les détenteurs de portables. Derrière cet exemple, c’est bien la question des normes et de la déviance qui est posée. La déviance est relative aux normes, encore faut-il que ces normes existent ou soient iden-tifiées pour que l’on puisse parler de déviance. Si les normes permettent le repérage du normal, de ce qui est communément admis, peut-on dire que la déviance s’ins-crit en creux dans cette définition ? Est-elle seulement et simplement le résultat du non respect des normes ? D’une cer-taine façon, on pourrait le dire mais se pose alors la question du pourquoi et du comment car la déviance peut remettre en cause la cohésion d’une société. C’est pour cette raison que les normes sociales peuvent aussi être des normes juridiques même si la correspondance n’est pas parfaite. Nous nous interrogerons sur le pourquoi des normes et leur relation avec la morale sociale puis nous chercherons à cerner le phénomène de déviance, ses causes et ses figures sociales. Nous établirons enfin un pont entre les théories de la déviance et celles de la socialisation après avoir montré le rôle des dispositions acquises dans les comportements de déviants.
POURQUOI DES NORMES?
CHAPITRE1
Pourquoi des normes ?
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NORMES ET DÉVIANCES
À partir des valeurs se construit une morale qui se traduit elle-même par des normes. L’objet de la sociologie est de déterminer leur rôle dans le fonctionnement de la société. Selon l’angle d’étude que l’on adopte, macrosociologique ou microsociologique, ce rôle sera analysé différemment. D’un point de vue global, les normes sont des facteurs de structura-tion, de cohésion, d’organisation sociales ; du point de vue des groupes sociaux, les normes sont des vecteurs, des repères, des guides du comportement social. Les deux points de vue convergent autour de l’idée que les normes garantissent la vie sociale. Pour les analyses qui donnent aux normes un rôle contraignant, cette régulation se fait par intégration des membres de la société. Pour celles qui attribuent aux normes un rôle habilitant, autorisant des comportements, cette régu-lation se fait par ajustement, interaction, voire, pour reprendre l’expression de l’ethnométhodologue américain Aaron Cicourel, « bricolage permanent » consistant à s’ajuster, s’adapter aux normes, à les négocier, les redéfinir ou encore à les transgresser.
1. – Quel est, dans l’analyse durkheimienne, le rôle des normes dans la société ?
a. – Les normes : une dimension de la morale sociale Pour ÉmileDurkheim (18581917) les normes constituent l’une des dimensions de la morale d’une société. « Se conduire moralement, c’est agir selon une norme, déterminant la conduite à tenir dans le cas donné avant même que nous n’ayons été nécessités à prendre un parti. Le domaine de la morale, c’est le domaine du devoir, et le devoir, c’est une action prescrite » (L’éducation morale,1925).
POURQUOI DES NORMES?
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On le voit, les normes orientent l’action ou prescrivent des comportements sociaux conformes à une morale sociale, c’est-à-dire à «un ensemble de règles définies». Le comportement normal ne se confond donc pas avec le comportement moyen qui serait celui d’un individu moyen, tel que le conçoit le sta-tisticien belge Adolphe Quételet (17961874), c’est-à-dire résultant de la moyenne des comportements individuels. Le comportement normal n’est pas non plus le fruit de l’imitation individuelle, comme le définit Gabriel de Tarde (18431904), qui récuse l’existence de faits sociaux extérieurs aux consciences individuelles. Les normes sont, bien au contraire, des faits sociaux, des règles communes ou traditionnelles de la conduite propres à la vie sociale. C’est le produit de la vie organisée des groupes. Comme tout fait social, elles sont, selon Durkheim, contraignantes et extérieures à l’individu.
b. – Le rôle contraignant des normes Le pouvoir contraignant des normes tient aux sanctions qui leur sont attachées. Les sanctions positives, telles les récompenses, honneurs ou titres, favorisent certains compor-tements. Les sanctions négatives les condamnent, soit de façon explicite du fait de l’application du droit pénal, soit de façon implicite, par la réprobation, l’évitement, la moquerie. Les sanctions peuvent être appliquées directement ou indirec-tement : « il y a des coutumes, dit Durkheim, auxquelles nous sommes tenus de nous conformer ; si nous y dérogeons trop gravement, elles se vengent sur nos enfants. Ceux-ci, une fois adultes, ne se trouvent pas en état de vivre au milieu de leurs contemporains, avec lesquels ils ne sont pas en harmonie ». Lorsque l’ensemble des règles que représente la norme n’est pas respecté, les sanctions réaffirment l’existence de la morale sociale. Les normes ne s’imposent pas du seul fait de la contrainte extérieure. Si l’on prend l’exemple des normes juridiques, la
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crainte des sanctions pénales assure leur respect, mais ce n’est pas cette seule crainte qui contribue au respect des normes car, le plus souvent, l’ordre social est reconnu comme équitable par la plus grande partie de la population et il n’est donc pas néces-saire de recourir à la violence pour maintenir cet ordre. La tradition, la compétence, le charisme, peuvent être des formes de l’autorité ne reposant pas sur la violence physique, comme l’a montré Max Weber, et qui conduisent à un respect des normes par consentement volontaire. C’est donc par l’adhésion tout à la fois volontaire et contrainte que s’imposent les normes. L’homme se soumet en toute intelligence au respect des normes qui conditionnent la vie sociale. Il fait effort sur lui-même pour s’élever au rang de la société. Durkheim parle d’une «intelligence de la morale» que l’on peut expliquer par la conscience rationnelle qu’a l’être humain des raisons pour les-quelles il agit, mû par l’esprit de discipline et par son attachement au groupe. L’adhésion volontaire est le fruit de l’éducation morale qui vise à doubler l’être égoïste et asocial, d’un être capable de mener une vie morale et sociale. Le respect des normes extérieures à l’individu est donc garanti par l’existence de sanctions, positives ou négatives, formelles ou informelles, explicites ou implicites, directes ou indirectes, et par une adhésion volontaire permise par l’éduca-tion morale.
c. – Les normes jouent un rôle de régulation et d’intégration sociale C’est le caractère contraignant des normes qui est au cœur de la cohésion sociale en permettant régulation et intégration. La cohésion d’un groupe est obtenue par la limitation des besoins individuels du groupe ou par la coordination des fonc-tions sociales (la régulation), par le partage de valeurs et de buts communs (l’intégration).
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Dans une optique de régulation sociale, la morale constitue une réponse aux besoins sociaux. En effet, seules les normes morales canalisent les forces destructrices des passions humaines et fixent des bornes aux désirs de chaque individu. Pour É. Durkheim, les désirs insatiables sont morbides car ils « dépas-sent toujours et infiniment les moyens dont ils disposent » (Le Suicide,1897). Durkheim s’appuie ici sur un certain nombre d’hypothèses de psychosociologie dont dépend fortement l’idée qu’une force extérieure à l’individu peut garantir à la fois l’équi-libre de l’individu et celui de la société. Selon Durkheim, qui adopte les positions philosophiques de Spinoza et de Schopenhauer, les hommes sont des êtres de désirs et de passions sans limites. « Il n’y a rien dans les individus qui puisse leur fixer une limite », écrit-il encore dansLe Suicide. Pour que les passions s’accordent aux facultés de l’homme, il faut une force extérieure. Cette force, seule la société est capable de l’exercer car son pou-voir moral est supérieur à celui de l’individu.
Définition des normes et des règles chez Durkheim Pour Durkheim, il y a des règles morales qui se distinguent des règles fonctionnelles propres à des techniques. Les règles morales sont contraignantes mais aussi dési-rables. Les règles morales sont celles auxquelles « il faut obéir parce qu’elles [nous] commandent et nous attachent à des fins qui nous dépassent en même temps que nous les sentons dési-rables ». Ces règles expriment une réalité collective passée et présente et sont fonction de l’organisation sociale des peuples. Elles découlent d’un ensemble « d’idées, de senti-ments, de croyances, de préceptes de conduite que l’on appelle civilisation ». Ces règles servent à s’adapter à la vie sociale, au temps et au milieu auxquels l’individu appartient. Elles ne sont pas alié-nantes : elles participent à la construction du lien social, elles relient des hommes libres de les suivre ou de s’y soustraire. Les individus souhaitent non seulement se conformer à la règle mais aussi connaître et comprendre ces règles. Or elles possèdent une dimension historique et téléologique.
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Alors comment connaître les règles morales ? À partir du droit, qui a codifié un grand nombre de règles domestiques, contractuelles et de devoirs fondamentaux, mais aussi à partir des proverbes, des maximes, des rituels, des œuvres littéraires. Les normes correspondent aux faits les plus couramment observés, les plus généraux, dans un contexte donné. « un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, lorsqu’il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, consi-dérées à la phase correspondante de leur évolution ». Chez Durkheim, la norme est l’étalon de la moralité : une sorte de conscience morale moyenne des individus qui peu-vent dire « j’aime ceci » comme ils pourraient dire « nous sommes un certain nombre à aimer ceci ». Cette norme exerce une pression sur les consciences individuelles et s’ex-prime dans l’opinion publique et mais aussi dans les systèmes de valeurs et les idéaux propres aux sociétés.
Dans son ouvrage de1893,La division du travail social, Durkheim présente une autre dimension de la régulation sociale : celle de la coexistence des différents groupes profes-sionnels et leur articulation en fonction des besoins de la division du travail. Les normes qui fixent selon lui la conduite des hommes dans les situations les plus courantes s’imposent aussi dans l’organisation du travail. Les règles professionnelles, de formation, le Code du travail, les pratiques et savoirs professionnels constituent une « morale » professionnelle au sens de Durkheim, c’est-à-dire un ensemble de règles prescrites qui créent « entre deux ou plusieurs per-sonnes un sentiment de solidarité » (De la division du travail social, 1893). Il peut se produire que les règles se contredisent d’un champ à l’autre, champ familial ou professionnel, et que les normes ne s’articulent pas parfaitement, la morale correspond alors à une métanorme qui assure la régulation des rôles sociaux du père, du médecin, du citoyen…, d’un même individu. Les normes professionnelles correspondent donc non seulement à
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des forces, des disciplines collectives, mais aussi à des données de l’équilibre social telles que les dessine la division du travail, puis-qu’elles permettent de rendre solidaires des personnes exerçant des activités différentes. Et si la division du travail peut avoir pour fonction, selon Durkheim, d’unifier le corps social, les normes sociales qui régissent les comportements professionnels participent de cette fonction de régulation sociale. Dans une optique systémique, enfin, la cohésion d’une société se réalise par le partage des normes et des valeurs acquises au cours de la socialisation, ce qui correspond à la dimension intégratrice des normes. C’est surtout par l’éduca-tion scolaire et familiale que se transmettent les valeurs et les normes constitutives de la morale. De là découle l’importance que Durkheim accorde à la pédagogie et à la science du social, la sociologie. Cette dernière doit éclairer les pédagogues et fournir les données de la définition des règles morales de la e société laïque et moderne duxxsiècle. Les normes jouent donc un double rôle de régulation des désirs (aspect développé dansLe Suicide)et des fonctions (aspect développé dans laDivision du travail social). Elles jouent aussi, toujours dans l’optique durkheimienne, un rôle d’intégrationviales valeurs communément partagées et res-pectées au travers de ces normes.
2. – Comment les normes répondent-elles, selon les fonctionnalistes, aux besoins du système social ?
Les sociologues de l’école fonctionnaliste qui sont à l’ori-gine des anthropologues, tel Bronislaw Kaspar Malinowski (18841942), appréhendent la société comme un tout. Il en est de même pour les culturalistes, qui considèrent la culture comme un ensemble cohérent de valeurs et de normes ou pour Talcott Parsons (19021979) qui analyse la société