On cogne à la porte

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En 1915, les Arméniens catholiques de Turquie furent forcés de se convertir à l’islam, dans l’interdiction de parler leur langue et beaucoup furent chassés de leur maison. L’armée turque lança alors une vaste campagne d’intimidation qui se changea en une véritable tuerie. Dans ce livre passionnant, Margaret Ajemian Ahnert relate les événements terrifiants vécus par sa mère, Ester, jeune femme durant cette période de haine et de brutalité.
À l’âge de quinze ans, Ester fut séparée de sa famille d’adoption lors d’une marche forcée depuis sa ville natale, Amasia. Bien qu’elle fût confrontée à des horreurs innommables entre les mains de bon nombre de gens qu’elle rencontra en chemin et qu’elle dût se soumettre à un mariage contre sa volonté avec un homme violent, elle ne perdit jamais la foi, sa vivacité d’esprit et son aptitude à voir ce qu’il y avait de bon chez autrui. En définitive, elle parvint à s’échapper et à se rendre en Amérique.
Le récit fascinant des souffrances endurées par Ester s’insère dans un portrait intime de la relation de Margaret avec sa mère âgée de quatre-vingt-dix-huit ans. Toutes ses péripéties édifiantes sont relatées avec tendresse par sa fille et nous donnent une idée de la lutte poignante menée par les Arméniens durant cette terrible période de l’histoire de l’humanité.

Traduit de l’anglais par Sabine Boulongne

Publié le : mercredi 18 février 2015
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EAN13 : 9782709646291
Nombre de pages : 300
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Ce livre est dédié à ma mère, Ester,
la personne la plus courageuse que j’aie jamais connue,
dont la mémoire et les souvenirs vivaces
m’ont aidée à écrire ce livre.
Sa voix continue de m’accompagner.

Car Dieu amènera toute œuvre en jugement,

au sujet de tout ce qui est caché,

soit bien,

soit mal.

Ecclésiaste 12:14
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1.

Une couronne en papier

Margaret – mars 1998

Une pluie glaciale cinglait le petit hublot carré du Boeing qui venait d’atterrir à l’aéroport de La Guardia. Je me souviens qu’on était en mars et qu’il faisait froid. Le 12 mars 1998, les quatre-vingt-dix-huit ans de ma mère. J’avais deux douzaines de roses rouges sur les genoux, ses fleurs préférées. À peine remise d’une grippe, j’avais des palpitations dans les tempes et le nez qui coulait.

Dehors, l’air froid me picota le visage. De minuscules perles de glace se formèrent sur mes cils humides. Je vivais en Floride où il fait toujours chaud, où la plage est blanche comme un drap de bébé.

« Taxi, madame ? Pas de bagages ?

— Non, pas de bagages, répondis-je en me glissant sur la banquette arrière avec l’espoir qu’il avait mis le chauffage. Ce qui n’était pas le cas.

— Où allons-nous ?

— À la maison de retraite arménienne, répondis-je en lui tendant l’adresse.

— Oh, je sais où c’est. Ça fait quarante ans que je fais le taxi dans le coin. Vous avez eu de la chance de tomber sur moi. La plupart des nouveaux ne parlent pas l’anglais et ne connaissent pas le quartier. »

Il était mince, il avait les cheveux grisonnants et mâchait un chewing-gum avec des claquements de langue agaçants. Il sentait un mélange de hot-dog de chez Nathan et d’eau de Cologne Aqua Velva. Il avait un sourire agréable.

Il s’appelait Seymour Berman, comme l’indiquait sa carte d’immatriculation. Vérifier les noms des chauffeurs de taxi est une habitude que j’avais prise à l’époque où je vivais à New York. C’était autant un facteur de sécurité qu’un intérêt purement humain. Parfois, quand un nom avait une consonance arménienne, je demandais au chauffeur s’il était originaire de cette partie du monde. Auquel cas, nous parlions de musique arménienne, de la gastronomie locale, de la région de cet ancien pays d’où venait sa famille.

Un jour, un chauffeur au nom arménien me déclara qu’il était turc.

« Êtes-vous arménienne ? » me demanda-t-il.

J’enfouis mes mains tremblantes au fond de mes poches. Des gouttelettes de transpiration perlaient sur mon front, coulant le long de mon nez. J’avais peur de lui dire la vérité.

« Non, mentis-je, mais j’ai une amie arménienne qui m’a expliqué que “ian” à la fin d’un nom de famille signifie que ce nom est probablement arménien. »

Pourquoi nier mon héritage ? Pourquoi avoir peur de ce chauffeur de taxi turc ?

Je chassai ce souvenir de mon esprit pendant que mon chauffeur, M. Berman, se faufilait dans les petites rues, manquant de peu piétons, camions et charrettes débordant de produits frais. Certains passants portaient de grands paniers remplis de pains et de fruits, de tomates rouges comme des ornements de Noël, de melons à la peau ferme et striée. Ma mère transportait ses provisions de la même manière, des années auparavant.

Je me souvenais d’une rue comme celle-ci, dans le Bronx, où je vivais avec mes parents, Ester et Albert Ajemian. Bien qu’ayant deux sœurs, Rose et Alice, j’avais l’impression d’être fille unique. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et nous n’avions pas grand-chose en commun.

C’était dans les années 1940. À l’époque, la quête de nourriture était une corvée quotidienne. La viande et la volaille étaient fraîches et non pas surgelées. Des tas de victuailles s’empilaient sur les étals afin d’être examinés de près par les ménagères, bien décidées à ne prendre que les épinards les plus verts, les courges les plus jaunes, les meilleurs haricots verts.

Des dizaines de poulets couraient en rond dans un enclos grillagé, sans se douter de leur exécution prochaine. Un jour, maman me demanda d’en choisir un. Un homme fortement charpenté, dont les cheveux noirs étaient tellement en bataille qu’ils le faisaient ressembler à un porc-épic, se pencha par-dessus son tablier éclaboussé de sang et attrapa le poulet que j’avais désigné. Le tenant par le cou d’une main, il lui coupa la tête. Le poulet roula de côté sur le sol couvert de sciure. Du sang jaillit de son corps. Je me passai de dîner ce soir-là. Et plus jamais je ne choisis un poulet.

Le taxi s’engagea dans l’allée circulaire de ce qui avait été jadis un manoir. Désormais, de grands immeubles résidentiels entouraient la vieille demeure. Des fenêtres pendaient des rangées de linge bariolé qui battaient dans le vent comme des drapeaux. Le manoir avait dû être majestueux en son temps, mais à présent le mortier usé, taché entre les vieilles briques disparaissait presque sous le lierre qui tapissait les fentes. La peinture des fenêtres était légèrement écaillée, mais les buissons alentour prouvaient qu’un jardinier expérimenté en avait pris soin. Une pancarte indiquait : « maison de retraite ». Deux colonnes bleu pâle, dans le style colonial, flanquaient la porte à panneaux blanche, immaculée.

« Votre maman est dans le solarium, m’informa la réceptionniste. Nous ne l’avons pas prévenue de votre visite.

— Pour quelle raison ?

— Parfois les gens disent qu’ils viennent, mais ils ne viennent pas. »

Elle pointa l’index vers le solarium et s’éloigna, laissant des effluves d’eau de toilette White Shoulders dans son sillage. En traversant la première pièce au-delà de la réception, je notai la présence de plusieurs femmes âgées et d’un homme. Assis dans des fauteuils en bois, ils regardaient droit devant eux sans avoir l’air d’attendre quoi que ce soit. Sentant que j’avais besoin d’air, je revins sur mes pas et ressortis.

Dans le jardin, un mince voile de gelée blanche couvrait les chênes dénudés dont les longues branches s’entremêlaient. On aurait dit un amas de bras et de jambes tordus. Cela me fit penser aux tas de corps que j’avais vus sur des photos du génocide arménien de 1915.

Une atmosphère lourde et grise pesait sur le jardin. Je pris une profonde inspiration. L’air était doux et frais comme c’est parfois le cas avant l’arrivée de la neige. Quand commencerait-elle à tomber ? De quelle épaisseur serait-elle ? Neigeait-il à Amasia, la ville de Turquie où ma mère avait vu le jour ? Il fallait que je me ressaisisse.

Je retournai à l’intérieur, fis le tour du hall d’entrée pour gagner le solarium où je restai plantée au milieu de la pièce, me laissant imprégner par la lueur brumeuse de la fin d’après-midi. Des fauteuils en cuir vert usé s’alignaient le long des murs. Une couche de vernis récente ajoutait un lustre doux aux dalles en asphalte, qui elles aussi avaient connu des jours meilleurs. Des tables de banquet, des chaises en bois regroupées par quatre ou six s’éparpillaient dans la vaste salle.

Juste à l’entrée du solarium, à droite de la porte, se dressait un autel dont n’importe quelle église aurait été fière de se prévaloir. Une écharpe en crochet soigneusement amidonnée le drapait. Des candélabres, un encensoir, une Bible en cuir frappée d’une croix en or sur la couverture ainsi qu’un calice couvert d’un mouchoir en lin blanc y étaient disposés à intervalles égaux. Chaque dimanche, la messe était célébrée dans cette salle pour les résidents.

Je vis maman. Elle était en compagnie d’une dame aux cheveux gris clairsemés, dans un coin de la grande salle, à l’écart des autres. Elle avait les cheveux raides, très courts. Où était passée sa frange bouclée ? Ce n’était pas comme ça qu’elle aimait se coiffer. Je m’approchais d’elle, sur le point de dire :

« Qui t’a coupé les cheveux ? Pourquoi les as-tu laissés te tondre ? »

Mais je me retins.

« Margaret, c’est toi ? Oui, oui, c’est bien toi. Regardez, tout le monde, ma fille Margaret est là ! s’exclama-t-elle en arménien en applaudissant comme une enfant. Elle est venue de Floride pour me voir. »

Elle se tourna vers moi et ajouta, comme si l’idée lui était venue subitement :

« À moins que tu ne sois venue en voiture de Pennsylvanie. Ma fille a deux maisons, se vanta-t-elle auprès des dames à portée de voix. Je suis tellement contente de te voir. »

Elle ne parlait aux gens qu’en arménien. La majeure partie de sa vie, elle s’était exprimée en anglais, mais là, dans cette maison de retraite pour Arméniens, elle en était revenue à la langue de son enfance. Maman, le caméléon. Elle était capable de passer d’une langue à l’autre en fonction de son environnement.

Telle était la clé de sa survie, pensai-je. Tout était là. Elle savait s’adapter. Vivant toujours l’instant présent, elle acceptait les situations qui la dépassaient et réagissait en conséquence. C’était son talent. Bien des fois, elle m’avait dit : « Ce n’est pas ce qui t’arrive dans la vie qui compte, mais la manière dont tu réagis. Tu dois prendre le bon avec le mauvais et ne jamais regarder en arrière. »

Elle semblait si petite, si fragile. Ses yeux pétillaient d’enthousiasme, mais elle avait une peau vieille, fine comme si ses os étaient recouverts de parchemin. Elle aspira de l’air dans sa frêle poitrine. Je pris sa main osseuse, pareille à de la cire, dans la mienne. Elle était plus fripée que dans mon souvenir. Je serrai mes doigts autour des siens.

« Aïe ! Ça fait mal ! » s’exclama-t-elle.

Je lâchai prise. Elle tendit à nouveau le bras. Elle avait besoin de me toucher. Je posai mes bouquets de roses et couvris délicatement ses mains avec les miennes.

Elle prit les fleurs sur mes genoux, les porta à ses narines, les sentit.

« Hum ! fit-elle. Elles sentent comme les roses d’Amasia. Elles étaient rouges elles aussi. Viens t’asseoir à mes genoux comme quand tu étais petite », ajouta-t-elle.

J’avais oublié quel effet cela faisait d’être une petite fille. Certains matins, alors que mon corps grinçait, manifestant les premiers signes de l’arthrite, je doutais d’en avoir jamais été une. Maman, qui avait survécu au génocide, me souriait avec une joie toute puérile. Les larmes me vinrent aux yeux. Elle était courageuse. Elle avait beau vivre avec des étrangers, loin de chez elle, elle n’en paraissait pas moins heureuse.

« Allons, allons, dit-elle en me tapotant l’épaule, pourquoi pleures-tu ? Il faut se réjouir aujourd’hui. C’est mon anniversaire. »

Une aide-soignante apporta une grande couronne en papier doré incrustée de pierres de toutes les couleurs et la posa sur la tête de maman. Elle était l’invitée d’honneur puisque c’était son anniversaire. Un lecteur de CD noir, comme en ont les jeunes, passait de la musique arménienne.

« Dansons, Ester », suggéra une grande infirmière aux formes généreuses en nous prenant toutes les deux par la main. Soudain, au milieu du vaste solarium, nous nous mîmes à danser et d’autres se joignirent à nous. Je regardai ces formes squelettiques se mouvoir lentement dans l’espace, agitant les bras en cadence. Une femme en fauteuil roulant balançait le haut de son corps en parfaite harmonie avec la musique.

J’arrêtai de danser pour observer maman. En s’aidant de son déambulateur pour garder l’équilibre, elle dansait elle aussi. Dansait. Il n’y avait que quelques semaines à peine qu’elle s’était cassé le col du fémur et que nous l’avions conduite ici. Quel était le secret de sa résilience ? La douleur constante, les épreuves rendaient-elles les gens plus forts ? Tout cela semblait si curieux.

Pourtant, tandis que je les regardais tous danser, onduler, taper dans leurs mains, je me rendis compte que, dans cette maison de retraite, ma mère était revenue à son point de départ. De retour à ses racines, parmi des gens qui eux aussi avaient vu leur existence brisée en 1915, lorsque le gouvernement turc avait entrepris de débarrasser le pays des Arméniens. Le sentiment de sécurité qu’elle ressentait dans cette maison de retraite était-il à ce point rassurant qu’elle ne craignait plus de parler sa langue maternelle ? Se sentait-elle plus en sûreté ici qu’à tout autre moment de sa vie ? Les résidents semblaient avoir un lien commun, dans cet environnement protégé. Ils parlaient, s’écoutaient, chacun ayant son histoire à raconter.

« Tu sais, Margaret, me dit maman, ici chacun pense qu’il a subi le pire massacre de tous les temps. Si tu leur prêtes attention, tu t’aperçois qu’ils ont tous vécu le même enfer. Ça s’est passé il y a tant d’années. On parle, on se remémore, on mange. »

« Le moment est venu de chanter encore, d’applaudir, de prendre des photos », dit une aide-soignante.

On alluma des bougies et l’on chanta Bon Anniversaire en arménien. Je me revis à la place de maman jadis. Je porte une couronne en papier doré orné de joyaux, je suis seule et je sens le poids de la couronne sur ma tête.

Quand j’étais enfant, ma mère m’avait raconté des histoires qui m’avaient profondément affectée. Elle décrivait les camps de la mort, la famine, les tortures auxquelles elle avait assisté. Les détails de ces récits étaient toujours les mêmes. J’ai grandi avec une peur viscérale des Turcs.

Je me souviens d’un jour glacial de décembre où j’étais rentrée de l’école primaire pour trouver ma mère en larmes, se balançant d’avant en arrière dans le salon. Il manquait un bouton à son gilet en laine gris passé. Le tourne-disque diffusait une chanson arménienne triste. Elle ne me vit pas tout de suite, mais, lorsqu’elle remarqua ma présence, elle posa deux doigts sur ses lèvres en faisant chut ! Puis elle tourna la tête et, regardant droit devant elle, poursuivit sa mélopée. « Il ne reste plus personne. Ils sont tous morts. »

Mon père, rentré de bonne heure ce soir-là, fut témoin de la scène : maman se lamentant et moi l’observant, tapie dans un coin.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? s’exclama-t-il. Tout est fini. Nous sommes en sécurité ici en Amérique. Arrête de faire peur à cette enfant. Elle ne doit pas être au courant des “troubles”. Elle doit grandir comme une Américaine. Cesse de pleurer. Mortseer ! répéta-t-il encore et encore. Mortseer ! »

Maman s’essuya les yeux du revers de la main, éteignit le tourne-disque et siffla entre ses dents :

« Je ne peux pas oublier ! Je n’oublierai jamais. Ils les ont tous tués. »

Les récits que maman me faisait quand j’étais petite ne concernaient pas tous cette « période sombre ». Elle m’a également raconté de merveilleuses histoires à propos de l’école, des étés passés à l’aikee familiale, une résidence d’été au milieu des vergers. Elle me relatait les vacances, les mariages, les visites aux bains locaux. Sa vie était si différente de la mienne.

Maman occupait maintenant la chambre 202 au deuxième étage d’une maison de retraite. Perchée au bord d’un fauteuil en cuir rouge près de la porte, elle était assise tranquillement, les mains sur ses genoux.

Je m’installai sur son lit, me penchai vers elle et murmurai :

« Pourquoi n’es-tu pas restée à Amasia et n’as-tu pas épousé un Turc, si cela pouvait t’épargner la marche de la mort ? À ta place, c’est ce que j’aurais fait, j’aurais attendu le bon moment, j’aurais peut-être tué le monstre dans son sommeil et j’aurais fui pour rejoindre les révolutionnaires en Russie.

— C’est la solution qu’ont choisie certaines de mes camarades, me répondit-elle. Elles se sont mariées avec des Turcs de la région et sont devenues turques aussi. Je n’aurais jamais pu en faire autant. Le prix était bien trop élevé. On leur interdisait de parler l’arménien, et, pire encore, de prier leur Dieu chrétien. Jamais je n’aurais pu m’y soumettre. Je ne pouvais renier mon Dieu. Je ne regrette pas un instant d’être partie. »

Puis, comme si l’idée lui était venue subitement, elle ajouta :

« Tu as peut-être raison. Mais si je n’étais pas partie, je ne serais pas là aujourd’hui, et toi non plus.

— Eh bien, répliquai-je d’un ton arrogant, je serais peut-être une princesse russe comblée de richesses.

— Tu es une princesse, me répondit-elle. Bon, princesse, aide-moi à me mettre au lit. Je suis fatiguée. »

Je fouillai dans mon sac. J’avais une surprise pour elle. Dans un livre épuisé qu’une amie m’avait donné, j’avais trouvé une photographie de sa ville natale : Amasia. À la lueur du soleil couchant, j’installai maman dans son lit, adossée à des oreillers, et lui montrai la photo.

« Reconnais-tu ta maison ?

— Oh mon Dieu ! Où as-tu déniché cette photo ? »

Ses pupilles étaient voilées par la cataracte. Elle tenait la photo tout près de son visage.

« On habitait de l’autre côté du fleuve, dans le quartier Savaieet. On ne peut pas voir ma maison sur cette photographie, mais je sais exactement où elle se trouve. Quel merveilleux souvenir tu m’as offert, Margaret ! Tu es si bonne. »

Elle frotta ma joue de sa main osseuse.

« Quand tu étais petite, tu me posais toujours des questions sur ma vie au pays. Maintenant que tu as des enfants toi aussi, je mesure l’importance des souvenirs. Le jour où je mourrai, la vérité mourra avec moi. Il faut que toi et tes enfants sachiez ce que j’ai vécu. »

Je me penchai un peu plus vers elle.

« Est-ce que tu détestes les Turcs aujourd’hui à cause de ce qu’ils vous ont fait, à toi et à ta famille ?

— Pas du tout, répondit-elle sans la moindre hésitation.

— Comment est-ce possible ? Ils vous ont pris vos maisons, vos biens, vos terres. Comment ne pas les haïr ?

— Je ne sais pas. Les Turcs nous ont toujours détestés. Parce que nous étions chrétiens. Ils nous appelaient des giavours, des infidèles. Je me rends compte que ça peut paraître étrange, mais je n’éprouve aucune haine à leur égard. Dieu les jugera, pas moi. Margaret, n’emplis pas ta vie de haine. Cela ne peut que te faire du mal. La haine, comme l’acide, brûle son contenant. Tu dois oublier les mauvais souvenirs. »

J’essuyai le front humide de maman. Elle fit une petite grimace.

« Quoi que tu aies envie de faire dans la vie, fais-le tout de suite. N’attends pas. Il n’y a pas d’après, j’en suis convaincue.

— Comment le sais-tu ? Il y a peut-être une vie quelque part après la mort.

— Peut-être mais je serai trop vieille pour en profiter.

— Tu seras peut-être jeune dans cette prochaine vie. »

Maman sourit en me disant :

« Je te le ferai savoir. »

Je déposai un baiser sur sa joue douce qui sentait la lotion pour bébé que je venais de lui appliquer sur le visage et les bras. J’extirpai quatre longs poils noirs de sa figure avec ma pince à épiler.

« N’oublie pas celui-là », dit-elle en désignant son menton.

Je lui coupai les ongles, les limai sous son regard attentif.

« Fais bien attention de ne pas laisser de rognures par terre. Si quelqu’un marche dessus, ça lui portera malheur. »

À quatre-vingt-dix-huit ans, la chance de maman l’avait bien servie. Je n’allais pas prendre le moindre risque. Je ramassai soigneusement les petits morceaux en forme de lune, les enveloppai dans un mouchoir et les jetai dans la corbeille à papier.

« C’est comme ça que je prenais soin de toi quand tu étais petite, dit-elle. C’est agréable que tu puisses prendre soin de moi à ton tour maintenant. J’aime sentir tes mains me frictionner le corps. Jadis je t’enrobais d’huile pour bébé et je te balançais en te tenant par les chevilles. Tu penses que tu pourrais en faire autant pour moi ?

— Non, maman, j’en suis sûrement incapable. Pourquoi me balançais-tu par les chevilles ?

— Eh bien, jadis au pays, les vieilles disaient qu’en faisant ça on rendrait l’enfant très intelligent. Ça a marché. Tu es loin d’être sotte. »

Je souris.

« J’espère que tes enfants prendront soin de toi comme tu prends soin de moi », chuchota-t-elle.

Je me mouchai. J’avais la tête en feu. Maman clignait lentement des yeux. Ma visite la fatiguait.

« Pourquoi Dieu n’est-Il pas intervenu pour sauver les Arméniens ? » demandai-je subitement.

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