Peines perdues

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ESSAI EN FORME DE PROPOSITIONS VISANT A CE QUE LA PRISON REMPLISSE ENFIN SA MISSON FONDAMENTALE : PROTEGER LA SOCIETE TOUT EN FAVORISANT LA REINSERTION DES DETENUS. PAR UNE JOURNALISTE DE L'AFP SPECIALISTE DES QUESTIONS DE JUSTICE.

Publié le : vendredi 1 février 2002
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EAN13 : 9782213657233
Nombre de pages : 308
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Introduction
Enfermer les auteurs de délits ou de crimes entre les quatre murs d’une cellule est une idée récente. En France, la prison en tant que lieu pour purger une peine a été instaurée par le code criminel en octobre 1791. Jusqu’à cette date, les individus étaient emprisonnés dans des maisons de force, sous-sols de châteaux, maisons religieuses, locaux de police, autant de lieux insalubres, pour trois raisons : s’acquitter d’une dette, attendre son procès ou son exécution. Depuis deux cent dix ans, la prison sert à incarcérer délinquants et criminels pour une durée en principe proportionnelle à la gravité de l’acte qu’ils ont commis.
Et, quasiment dès sa naissance, comme le dit Michel Foucault 1, «la prison dans sa réalité et dans ses effets visibles a été dénoncée comme le grand échec de la justice pénale». «La critique de la prison apparaît très tôt » et « se fige d’ailleurs dans un certain nombre de formula- tions qui – aux chiffres près – sont répétées sans presque aucun changement».
Chroniqueuse judiciaire pendant dix ans (1985-1988 et 1993-1999), j’ai pu rendre compte des procès de Klaus Barbie, Maurice Papon, Jean-Marc Rouillan, Élisabeth Cons-Boutboul, ou encore Laurent Fabius, le Dr Michel Garretta et Roger Knobelspiess. Mais la plupart de mon temps a été consacré aux procès de gens inconnus, obscurs, sans grades, dont les noms ont disparu des mémoires en même temps que la porte des prisons s’est refermée sur eux. C’est à ces occasions que j’ai vu arriver dans les boxes des cours d’assises des dizaines d’accusés, extraits de leur cellule pour être jugés, la plupart du temps hagards, le regard vide, menottés et traînés au bout d’une laisse noire par des gendarmes qui les escortaient, puis repartir quelques jours plus tard vers leur cellule, pareillement attachés
2.
Dans ces mêmes enceintes, j’ai entendu des avocats déplorer sans relâche les conditions désastreuses dans lesquelles vivaient leurs clients et, plus encore, j’ai été marquée par le discours de ceux qui, assistant par exemple l’auteur d’un meurtre qui ne comprenait ni son crime ni la raison pour laquelle il se trouvait incarcéré, dénonçaient avec force l’inutilité de la prison.
Observatrice, au cours de ces mêmes années, des politiques pénales et pénitentiaires mises en œuvre par les chancelleries, une question me revenait à l’esprit : la prison ne cesse de faire l’objet de réformes 3 mais quelle en est l’efficacité réelle et surtout pourquoi ne parviennent-elles jamais à tarir la vigueur des critiques à l’égard de l’institution?
Des réformes, il y en a eu, qui ont placé peu à peu la prison au premier plan du système punitif français : la suppression des bagnes portuaires en 1854, les derniers envois de bagnards en Guyane en 1938, la fin des travaux forcés en 1960 et l’abolition de la peine de mort en 1981. Ou qui, au contraire, ont tenté d’éviter la prison (loi sur le sursis simple de 1891) ou d’écourter le passage en prison (loi sur la libération conditionnelle de 1885).
Dans l’immédiat après-guerre, la politique pénitentiaire a été largement influencée par les personnes revenues des camps de prisonniers ou de déportation. Le souci primordial des réformateurs était de proscrire toute forme d’avilissement ou d’indignité et de donner un sens éducatif à l’enfermement. Fini donc, en principe, le temps des sévices, des punitions cruelles; arrivait l’époque de la réparation, du reclassement des individus qui, ayant commis une erreur de parcours, devaient pouvoir un jour réintégrer les rangs de la société.
Paul Amor, directeur de l’administration pénitentiaire française de 1944 à 1947, a conduit la première réforme d’envergure de la deuxième moitié du XXe
siècle. Elle tenait en quatorze principes. Parmi ceux-ci, il était spécifié que « la peine privative de liberté a pour but essentiel l’amendement et le reclassement du condamné », mais aussi que « le traitement infligé au prisonnier hors de toute promiscuité corruptive doit être humain, exempt de vexations et tendre principalement à son instruction générale et à son amélioration» 4. Pour avoir une idée de l’état d’esprit qui guida Paul Amor aux lendemains de la guerre où les prisons «manquaient à peu près de tout» et connaissaient le plus fort taux d’encombrement, en raison de la détention d’un nombre important de « collaborateurs », il convient de rapporter son interrogation inquiète : «N'est-ce pas assez du port du costume pénal, de la coupe de cheveux et de la barbe, de l’astreinte au silence, de l’interdiction de fumer, de la privation de relations sexuelles, d’une nourriture frugale, du travail obligatoire ; n’est-ce pas assez d’une sévère discipline, et peut-on vraiment aller au-delà […] sans aboutir à l’aggravation d’un régime qui pourrait être considéré à juste titre comme parfaitement inutile et inhumain?
5»
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