Questions internationales : Le Sahel en crises - n°58

De
On entend parler du Sahel à l’occasion de catastrophes humanitaires qui affectent de façon continue ou récurrente des populations déshéritées. Crises alimentaires, mais aussi crises politiques et violences endémiques, atteintes massives au droit humanitaire comme au Darfour, conflits ethniques ou tribaux… tandis que la montée de l’islamisme radical et de l'AQMI ajoutent aux infortunes de la région. La partition qui divise actuellement le Mali cumule et résume localement toutes ces difficultés. Le présent dossier s’attache davantage aux questions et analyses de fond qu'à la situation conjoncturelle. Données humaines, démographiques, culturelles, religieuses, économiques, structure des situations de crise permettent de mesurer en profondeur les fragilités de la région. Chronologie, cartes et schémas viennent illustrer ces développements. Un dossier fouillé qui aborde avec clarté tous ces aspects.
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
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EAN13 : 0900016005801
Nombre de pages : 132
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Questions internationales
Comité scientifique Gilles Andréani Christian de Boissieu Yves Boyer Frédéric Bozo Frédéric Charillon Georges Couffignal Alain Dieckhoff Robert Frank Nicole Gnesotto Pierre Grosser Pierre Jacquet Pascal Lorot Guillaume Parmentier Fabrice Picod Philippe Ryfman JeanLuc Sauron Ezra Suleiman Serge Sur
Équipe de rédaction Serge Sur Rédacteur en chef Jérôme Gallois Rédacteur en chef adjoint Céline Bayou Ninon Bruguière Rédactricesanalystes AnneMarie BarbeyBeresi Sophie Unvois Secrétaires de rédaction Isabel Ollivier Traductrice MarieFrance Raffiani Secrétaire Fanny Alarcon Stagiaire
Cartographie Thomas Ansart Benoît Martin Patrice Mitrano (Atelier de cartographie de Sciences Po)
Conception graphique Studio des éditions de la DILA
Mise en page et impression DILA
Contacterla rédaction : QI@dila.gouv.fr
Questions internationalesassume la respon sabilité du choix des illustrations et de leurs légendes, de même que celle des intitulés, cha peaux et intertitres des articles, ainsi que des cartes et graphiques publiés. Les encadrés figurant dans les articles sont rédi gés par les auteurs de ceuxci, sauf indication contraire.
Éditorial u Sahel, on n’entend guère parler qu’à l’occasion de catastrophes humanitaires qui affectent de façon continue ou récurrente des populations déshéritées. Crises alimentaires mais aussi crises opposDition entre sédentaires et nomades déstabilisent des États structurellement politiques et violences endémiques, atteintes massives au droit humanitaire comme au Darfour, conflits ethniques ou tribaux, fragiles, un terrorisme endémique vise les expatriés, tandis que la montée de l’islamisme radical ajoute aux infortunes de la région. La partition de fait qui divise actuellement le Mali cumule et résume localement toutes ces difficultés. Faut-il intervenir au Mali afin de restaurer par la force armée l’intégrité territoriale de l’État ? Qui peut le faire, avec quels moyens, dans quel cadre juridique, quelles en seraient les conséquences pour le Mali lui-même, pour la région, pour les États intervenants ? La question est posée, mais la réponse n’est pas pour l’instant apportée. Le risque de la non-action est que l’on enracine la partition actuelle, voire que l’on précipite l’effondrement du pays. D’autres espaces sahéliens appellent également attention et intervention, même si ce n’est pas par l’emploi de la force, qui doit en toute hypothèse demeurer un dernier recours. Le présent dossier s’attache davantage aux questions et analyses de fond qu’à la situation conjoncturelle. Données géographiques, environnementales, humaines, démographiques, culturelles, religieuses, économiques, structure des situations de crise permettent de mesurer en profondeur les fragilités de la région. Les menaces de tous ordres liées aux problèmes alimentaires, aux migrations, à la montée du terrorisme qui voit converger groupes et motivations différents et parfois rivaux ainsi que les limites des réponses, locales ou extérieures à ces menaces, sont mises en lumière. Le Sahel a un passé récent, celui du contact avec l’Europe, de la pénétration puis de la colonisation. Ce passé est révolu, mais son héritage subsiste et ses traces se maintiennent. Le Sahel, ce sont aussi les Touaregs, et les « Documents de référence » s’attachent à ce peuple nomade, libre, indocile. Tombouctou, aujourd’hui occupée et en partie détruite par des islamistes fanatiques, a été une cité sacrée, et l’arrivée en 1828 d’un premier Européen, René Caillié, a dû y être clandestine. Mais, en 1958, des chefs touaregs ne voulant pas être rattachés à de nouveaux États écrivaient au général de Gaulle en faveur du maintien de la France dans la région. Pour les autres rubriques, après les « Chroniques d’actualité », les « Regards sur le monde » complètent le dossier avec l’analyse de la partition récente du Soudan en deux États. Les « Questions européennes » traitent ensuite de la récente conférence de Brighton, qui a cherché à remédier à l’engorgement croissant de la Cour européenne des droits de l’homme, assaillie de recours, victime de son succès. Enfin, un « Itinéraire deQuestions internationales» consacré au rayonnement de Venise éclaire le destin de cette ville, aujourd’hui musée vivant, hier l’un des centres économiques, politiques et culturels du monde méditerranéen.
Questions internationales
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Dossier
Le Sahel en crises
Le Sahel, tristes confins
Le Sahel est un espace à tous égards difficile à pénétrer, géographiquement, intellectuel-lement, politiquement, stratégiquement… Divisé d’Ouest en Est en plusieurs États, longue bande de territoires sans unité autre que le caractère déshérité de populations aussi rares que disparates, la sécheresse du climat, l’aridité des sols, les supputations au sujet de la richesse supposée de son sous-sol en ressources naturelles aussi abondantes que variées, mérite-t-il d’être envisagé comme un ensemble homogène ? Appendice méridional étiré du grand désert d’Afrique du Nord, ne rappelle-t-il pas le mot dédai-gneux de Lord Salisbury, homme d’État britannique de la période coloniale, disant en substance que le coq gaulois userait ses ergots à gratter les sables stériles du Sahara ? Et il est vrai que les colonisateurs français n’y ont découvert que trop tard les gisements d’hydrocarbures.
Historiquement partagé, de l’extérieur entre francophones et anglophones princi-palement, à l’intérieur entre sédentaires et nomades, au fond assez peu disputé jusqu’à maintenant, il ne s’est guère fait remar-quer que par ses crises. On veut parfois y voir l’Afghanistan de l’Afrique, compa-raison qui indique à la fois qu’il ne se définit pas par lui-même et qu’il est perçu comme zone à problèmes, boîte à chagrins. Ceux qui l’ont étudié, souvent sur le terrain, l’ont surtout fait en géographes, géolo-gues, sociologues, ethnologues ou anthro-pologues. Ses habitants ont tendance à ne pas s’y attarder, nomades qui circulent, éleveurs ou fermiers chassés par une déser-tification croissante, migrants qui cherchent subsistance ailleurs, en Europe ou dans une Afrique plus profonde.
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La malédiction des confins
C’est que le Sahel est avant tout une zone de confins, de faible peuplement, loin du cœur des grandes civilisations qui le bordent, dans une périphérie où elles se côtoient sans parvenir à se concilier, d’appartenances religieuses souvent opposées, de tribus anciennement hostiles, de populations arabes, berbères et négro-africaines historiquement marquées par des relations de dépendance, par la traite des esclaves, par l’aspiration des nomades touaregs à transiter et commercer sans entraves dans un espace sans frontières. Cet ensemble disparate peut-il être recom-posé, ce qui en ferait un puzzle soumis à la sagacité des hommes d’État en fonction du désir et du soutien des populations ? Les uns et les autres semblent faire défaut.
Dans ces conditions, le Sahel n’est pas un puzzle, mais plutôt un chaos. D’abord silen-cieux, il n’a retenu l’intérêt extérieur que de façon épisodique, sinon sur le plan humanitaire et spécialement alimentaire. Il est aujourd’hui agité par des mouvements divers, parfois violents, d’ordre politique, religieux, terroriste, criminel de droit commun, dans un contexte de pauvreté permanente et d’avidité croissante. L’insécurité qui s’y développe, la fragilisation de nombre d’États qui le partagent, la montée de l’islamisme radical, les menaces humaines et économiques qui en résultent pour les inves-tisseurs extérieurs attirent dès lors l’attention des grandes et moins grandes puissances, lointaines ou voisines. Les crises du Sahel, de crises locales, tendent à devenir régionales puis internationales.
Pour autant, les puissances extérieures ont plus d’intérêts à défendre ou à promou-voir que de moyens d’action ou d’influence
Le Sahel
30° N
Tropique du Cancer
20° N CapVert
Sahara occidental
Sénégal Gambie
Maroc
Mauritanie
10° N GuinéeBissau Guinée Sierra Leone Liberia Côte d’Ivoire Équateur Selon les latitudes
20° N 12° N
Mali
Algérie
Burkina F.
Ghana
Togo Bénin
Niger
Nigeria
Tunisie
Cameroun
Sources :UNEP, Environmental Data Explorer, http://geodata.grid.unep.ch
pour les protéger. Qui peut faire quoi, quand, comment?Que veulentles peuplesduSahel, qui ne disposent que de faibles canaux pour se faire entendre face à une violence endémique, multiforme, insaisissable, violence d’État, violences privées, violence terroriste ? Il faut d’abord constater que la situation actuelle du Sahel marque un nouvel échec de la décolonisation, qui n’a pu assurer ni la paix, ni la prospérité, ni la construction d’États démocratiques régulés par le droit au profit des populations. Il faut ensuite observer que la zone tend à devenir l’espace d’un nouveau « grand jeu », en Afrique cette fois, et d’un grand jeu que les Africains semblent avoir beaucoup de difficultés à maîtriser.
L’héritage d’une décolonisation manquée La décolonisation régionale remonte à plus d’un demi-siècle. Est-il pertinent de s’y
Libye
Tchad
Rép. centrafricaine
Égypte
Soudan
Soudan du Sud
Éryt.
Éthiopie
Somalie
Selon la pluviométrie moyenne annuelle(en mm)
0 100 200 400 600 800 3 000
Réal©isaDtiilao,nP:arAist,eli2e0r1d2ecartographiedeSciencesPo.
référer encore, peut-on entretenir, sinon une culpabilitéhistorique quitrouveraitdavan-tage de fondement dans la colonisation que dans sa fin, du moins une responsabilité pour les décennies qui l’ont suivie ? La question ne relève ni de la culpabilité ni de la respon-sabilité, notions juridiques ou morales, mais de l’analyse historique et politique, celle de l’enchaînement des situations, des consé-quences des options choisies à un moment donné. Elle ne relève pas non plus d’une approche mécanique des causes, toujours artificielle, mais de la recherche plurielle des origines dans une séquence homogène donnée.
La période post-coloniale peut certes être elle-même découpée en différentes phases, mais la situation du Sahel demeure bien l’héritage direct de la colonisation – et de la décolonisation. Celle-ci n’est pas le seul fait du colonisateur, elle est aussi le produit de ce que les décolonisés ont imposé ou accepté.
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