Repères pour une méthode

De
Publié par

Un recueil de propos extraits principalement des Mémoires de l'auteur.

Trois parties : l'Europe et ses institutions, les hommes face au changement, méthodes de l'action. Avec un texte introductif écrit en 1972 par P. Viansson-Ponté dans Le Monde.

Publié le : mercredi 24 janvier 1996
Lecture(s) : 35
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213657547
Nombre de pages : 120
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Bonjour, Monsieur Monnet
par Pierre Viansson-Ponté


À 40 kilomètres de l'avenue Kléber où, jeudi matin, les neuf chefs d'État et de gouvernement de la nouvelle Europe prennent séance dans l'imposant appareil des grandes conférences internationales, un vieux monsieur alerte, le visage rougi par le froid déjà vif, rentre de sa promenade quotidienne à travers la campagne d'Île-de-France. Avec un dernier regard pour les doux vallonnements qu'enserre au loin la tache sombre des premiers contreforts de la forêt de Rambouillet, il pousse la porte d'un jardin et pénètre de son pas tranquille dans une grande maison à colombages, gaie et chaude, sa maison.1


Robuste et lent, il tape du pied sur le seuil, pose sa canne, enlève le vieux feutre cabossé qu'il soulevait tout à l'heure, dans le chemin du Saint-Sacrement ou en traversant le hameau, pour saluer avec une courtoisie attentive et familière un cultivateur au loin dans son champ ou une vieille femme sur le pas de la porte de sa maisonnette. Ôtée cette lourde canadienne fourrée devenue ici légendaire, car sa réapparition annonce chaque automne depuis vingt-cinq ans aux villageois l'approche de l'hiver aussi sûrement que le premier givre de l'aube, l'homme des villes n'apparaît pas très différent au fond de l'homme des champs qui, perché sur sa moissonneuse-batteuse, lui rendait à l'instant son salut, en criant très fort pour vaincre le bruit : « Bonjour, monsieur Monnet ! »

Carré maintenant dans son fauteuil, les mains tendues vers le feu de bois, Jean Monnet songe-t-il à cette simple feuille de papier partie de son bureau de commissaire général au Plan, rue de Martignac, un jour du printemps 1950 , à l'intention du Lorrain Robert Schuman alors ministre des Affaires étrangères ? En quinze lignes, il proposait simplement, « pour supprimer [...] l'opposition séculaire » entre la France et l'Allemagne, de « placer la totalité de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une autorité supérieure de contrôle dans le cadre d'une organisation qui reste ouverte aux autres pays européens ».2

Ces quinze lignes, Robert Schuman en répétait très haut le texte, mot pour mot encore, le 20 juin suivant, dans le salon de l'Horloge du Quai d'Orsay, devant les ministres des six pays qui avaient accepté d'étudier la proposition française.

Avec ces trois phrases, une aventure nouvelle commençait, l'aventure de la Communauté européenne. Vingt-deux ans plus tard, après bien des vicissitudes, elle se poursuit dans la grande salle de la conférence « au sommet », avenue Kléber.
***
« Monsieur Europe » : sans Jean Monnet, sans son obstination à croire d'abord, à faire admettre ensuite, qu'une idée simple finit toujours par l'emporter, dans un monde complexe et troublé, sur toutes les querelles, toutes les abstractions, il n'y aurait sans doute pas d'union européenne.

Pourtant, si Jean Monnet a vraiment, plus que tout autre, contribué à créer la nouvelle Europe, ce n'est pas l'Europe qui a créé Jean Monnet. Depuis plus de quarante ans, il campait déjà, avec quelques idées claires, toujours les mêmes, et le même acharnement à les faire progresser, un personnage très singulier sur la scène mondiale.

Quelle vie étonnante, en effet, que celle de ce petit-fils et fils de négociants en cognac - c'étaient là les seules étoiles qui brillaient sur son destin, né lui-même à Cognac il y aura bientôt - le 9 novembre - quatre-vingt-quatre ans ! S'il se soucie peu de servir d'alibi aux cancres, il n'a d'autres diplômes que ceux qui lui ont été conférés par dix universités. S'il n'arbore jamais aucune décoration, ses tiroirs sont remplis des ordres les plus prestigieux qui soient à travers le monde, mais il n'a pas la Légion d'honneur. Et il vérifie un aphorisme bien connu : célèbre dans le monde entier, il n'est que connu dans son propre pays.honoris causa

Le cognac familial qu'il va vendre, dès dix-sept ans, à Bruxelles, à Londres, puis aux États-Unis, au Canada - son frère aîné Gaston se chargeant du marché intérieur - provient déjà d'un pool : car la Société des propriétaires vinicoles J.-G. Monnet commercialise la production groupée de petits viticulteurs. Très vite, il s'est fait assez de relations outre-Atlantique et ailleurs, il en a appris et compris bien assez pour hausser les épaules lorsqu'on prédit, en août 1914, que la guerre ne sera qu'une brève promenade militaire « fraîche et joyeuse » ; il sait, lui, qu'elle sera longue et cruelle.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.