Résistante

De
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Grandir dans la guerre civile... Prendre les armes à vingt ans... Tirer sur le général de l'Armée du Liban Sud... Survivre à dix ans de cachot dans l'enfer de Khiam... Voici la bouleversante autobiographie d'une femme qui n'a jamais renoncé...Les Libanais ont aussi leur Jeanne d'Arc. Pour eux, Souha Béchara est le symbole vivant de la Résistance. En 1988, à la sortie de l'adolescence, elle tente d'éliminer Antoine Lahad, le chef de l'ALS, la milice supplétive qui tient le sud pour le compte de l'occupant israélien. Arrêtée, jamais jugée, torturée, Souha sera incarcérée à Khiam, camp, prison et mouroir inlassablement dénoncé par les organisations humanitaires. Refusant de collaborer, elle y passera dix ans, dont six en isolement total.
Son pays labouré par l'horreur, son cheminement intérieur, son engagement sans retour, la flamme qui lui a permis de survivre à la barbarie : c'est tout cela que raconte ici, de manière vibrante, Souha Béchara. Un témoignage unique, une leçon d'existence qui nous rappelle que l'on a toujours raison de résister et que pour être libre, il faut se dépasser.
Libérée en 1998 après une intense campagne internationale au Proche-Orient, en Europe, mais aussi en Israël, Souha Béchara est aujourd'hui étudiante à Paris où elle essaie de rattraper le temps perdu. Gilles Paris, journaliste au Monde, l'a accompagnée dans la rédaction de son livre.


Publié le : mercredi 13 septembre 2000
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EAN13 : 9782709641678
Nombre de pages : 208
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DEIR MIMAS
Je reviendrai à Deir Mimas.
Deir Mimas est notre village, au sud du Liban. Un village tout simple avec sa centaine de maisons aux toits en terrasse installées au flanc d’une colline, trois églises et des champs d’oliviers tout autour. La nôtre se tient un peu à l’écart, en haut, mais il suffit de dévaler la pente pour se retrouver en un clin d’œil à l’ombre des clochers. Mon grand-père, Hanna, l’a bâtie. Un cube de béton et de pierres blondes percé de portes et de fenêtres, planté au milieu de la verdure des jardins que cernent des grenadiers. Un grand figuier campé à côté donne ses fruits toute l’année. La maison compte trois chambres et une véranda. Les cinq enfants de mes grands-parents, dont mon père, ont grandi dans ces murs, pas très loin d’ailleurs d’une autre maison familière, celle des parents de ma mère.
J’ai passé là toutes mes vacances d’enfant.
J’ai joué, j’ai couru avec mes cousins dans les petites rues, aidé ma mère dans les champs. Je me suis baignée dans la rivière, en bas, dans la vallée. J’ai grimpé au sommet de la colline pour voir, sur la crête d’en face, le château de Beaufort, dressé par les Croisés sur la route de Jérusalem et tenu alors par l’armée libanaise.
C’est au cours de l’une de ces promenades que je suis allée pour la première fois à Khiam, situé à quelques kilomètres seulement de notre village. Un camp militaire comme un autre, une ancienne garnison héritée de la colonisation, une caserne accrochée sur une hauteur, parmi les chênes, et qui domine les environs. Le bourg de Khiam, le plus grand de la région, s’étend au pied du camp. Je me souviens de ces jeunes soldats en faction avec lesquels nous avions échangé quelques mots. Il ne s’agit pas d’une scène bien précise. Je ne pouvais imaginer alors ce que cette enceinte allait représenter pour moi une quinzaine d’années plus tard.
 
Oui, tels furent mes étés d’enfant, à Deir Mimas jusqu’à l’invasion israélienne.
 
Le village est chrétien, et notre famille de confession orthodoxe. « Béchara », en arabe, signifie « l’Annonciation ». Chez nous, c’est tante Adlahite qui surveille notre éducation religieuse. Très pieuse, elle a < ?>pensé à entrer dans les ordres. Elle s’est finalement tournée vers l’enseignement mais n’en est pas moins restée la « bonne sœur » de la famille. Même si je ne suis < ?>pas pratiquante, je trouve qu’elle donne une belle image de la religion, sereine, ouverte. Lorsqu’il faut aller à l’église le dimanche, Adlahite nous emmène ainsi chez les catholiques parce que leur paroisse est la plus proche de la maison. Mais pour moi, à cette époque, la religion, ce sont surtout les fêtes religieuses.
En septembre, le 15, on célèbre la Saint-Mama, le patron du village, un ermite. On ne manquerait cette fête pour rien au monde. Ce jour-là, tous les enfants de Deir Mimas partis étudier ou travailler à la ville, à Beyrouth, rentrent au pays. Les Béchara comme les autres, qui sont d’ailleurs connus pour aimer s’amuser. Pendant toute la nuit, on mange, on danse et on joue de la musique dans la cour d’un petit monastère édifié en souvenir du saint, Deir Mama, et qui, situé un peu à l’écart, est noyé au milieu des oliviers. La fête peut être éprouvante. Les hommes, mais pas seulement eux, boivent de l’arak parfois plus que de raison. Puis, lorsque le jour se lève, on se prépare pour la liturgie et pour la procession. La religion et les réjouissances s’allient également lors des mariages. Il arrivera ainsi que, pendant sept jours et sept nuits, tout le village ou presque fête l’union de mes cousins Michel et Catherine. Un grand événement !
C’était en 1976. Dans la mémoire collective, la cérémonie devait rester comme le dernier grand mariage villageois, appartenant à cet âge d’or brisé par la guerre qui allait diviser puis disperser les gens.
 
Ce monde traditionnel, mon grand-père l’incarne à lui tout seul. A Deir Mimas, sa réputation est faite depuis bien longtemps — homme juste mais dur, jusqu’à la brutalité. Un jour, à son insu, le frère de mon père, mon oncle Nayef, s’amuse à percher sur la table de la cuisine la toute petite fille de quatre ans que je suis, et m’invite à danser en me faisant siroter un petit verre d’arak. J’aimais bien l’arak, boisson d’adultes interdite aux enfants, et j’adorais danser. Alors je ne me suis pas fait prier. La plaisanterie n’a pourtant pas duré longtemps car mon grand-père, rentré à l’improviste, a surpris mon oncle, et n’a pas hésité à le molester et à fracasser le verre d’alcool sur le sol après m’avoir moi-même giflée. Je crois avoir toujours< ?> eu peur de lui et je sais ne pas être la seule. Car mon grand-père est ainsi fait qu’il peut frapper n’importe lequel de ses enfants, fille ou garçon. Ses belles-filles elles-mêmes ne sont pas toujours à l’abri d’un horion. Paysan pendant une bonne partie de sa vie, il a hérité sur ses vieux jours d’un métier à la mesure de son caractère : il surveille des vignes pour éviter les grappillages. Et personne ou presque au village ne s’est jamais risqué à le prendre en défaut de vigilance.
Né au début des années dix-neuf cent, grand-père Hanna a connu l’époque du Mandat français sur le Liban, entre les deux guerres mondiales. Il a gardé tout au fond de ses archives un certificat attestant de sa loyauté à l’égard de la puissance occupante pendant son service militaire. Autant Salima, ma grand-mère, peut pester et maugréer contre tel ou tel parti, captivée qu’elle est par la politique, autant mon grand-père s’en tient à l’écart. Comme indifférent. Les histoires, pourtant, ne manquent pas entre eux. Elles peuvent parfois les opposer assez vivement. Dans le passé, Hanna a tenu ainsi en grande considération un député, Ahmed El-Assaad, grand féodal du Sud, voué aux gémonies par son épouse qui gardait en mémoire la réponse pleine de morgue que l’illustre parlementaire avait opposée aux villageois de sa circonscription venus réclamer l’ouverture d’une école. « Mon fils, Kamel< ?>, étudie, et c’est très suffisant comme ça. » Bien des années plus tard, ma grand-mère nous joue et rejoue la scène, toujours aussi indignée.
Très tôt mon père a quitté le village. Quand je me promène dans Deir Mimas et qu’on me demande de quel Béchara je suis la fille, je vois bien que son prénom, Faouaz, ne semble guère familier. Il rend rarement visite aux parents, contrairement à ma mère, Najat, qui a gardé des liens très forts avec les siens et ses amis. Des liens qu’elle prend soin d’entretenir à chaque séjour. Il faut dire qu’elle a la chance de pouvoir venir au village bien plus souvent que mon père. Lui doit rester pour travailler à Beyrouth lorsque nous quittons la capitale avec mes deux frères et ma sœur, tous plus âgés que moi.
Ces départs vers Deir Mimas tiennent toujours de l’expédition, même dans un pays aussi petit que le Liban où les distances dépassent rarement les cinquante ou soixante-dix kilomètres.
N’ayant, bien sûr, pas de voiture, nous voyageons avec armes et bagages à bord des taxis collectifs, les « services », qui sillonnent le pays. Aux vacances d’été comme à Pâques ou à Noël, c’est l’odyssée. Il nous faut presque trois heures pour rallier notre village, avec toujours les mêmes haltes, sur une route de plus en plus tortueuse, au fur et à mesure qu’elle se rapproche des reliefs parfois très escarpés du sud du pays. A Saïda, on s’arrête pour acheter des pâtisseries. A Nabatiyé, nouvelle pause pour la viande. Nous apportons également avec nous du pain de Beyrouth. Du pain « moderne », si l’on peut dire, et que je préfère de beaucoup, parce que j’ai grandi avec, au pain que l’on fait chez mon grand-père, ces grandes crêpes de farine cuites sur un dôme de fer chauffé au bois et à la bouse de vache sèche.
Mais, juste retour des choses, nous ne repartons jamais de Deir Mimas, surtout à la fin de l’été, les mains vides. Pendant ces journées de vacances, on plante et ramasse les fruits et les légumes qui poussent à profusion au village et qui sont ordinairement consommés sur place. Il n’existe d’ailleurs pas de maisons sans lopin de terre. Celle-ci est généreuse, tout s’y cultive : le maïs, les aubergines, les tomates, les courgettes, les oignons, le thym. Mais la réputation de Deir Mimas tient surtout à la qualité de ses olives. Leur cueillette nous occupe tous de longues journées en octobre et au début du mois de novembre. Une vraie coutume, un rite ancestral. Notre huile est l’une des meilleures du pays. A la maison, ma mère et ses belles-sœurs font également sécher les épices et préparent les confitures que l’on rapporte à Beyrouth et qui nous rappellent ainsi l’été et la campagne.
Il faut aussi ramasser le bois mort dans les champs d’oliviers. Alimenter le feu de la cuisine, faire bouillir la lessive : toute la famille s’y met afin que mes grands-parents n’aient pas de souci pendant l’hiver. Les hommes taillent régulièrement les arbres pour qu’ils portent une meilleure récolte la saison suivante. Enfant, je suis fascinée par la hache dont on se sert pour couper les branches, élaguer les troncs. Je donnerais cher pour pouvoir l’utiliser moi aussi, mais il y va d’un double interdit, pour les enfants, et surtout pour les filles.
 
Longtemps, Deir Mimas me fut ainsi un paradis.
 

Si le village est loin de Beyrouth, il est en revanche situé à deux pas de la frontière avec Israël. Il suffirait de suivre la route qui le traverse pour parvenir, au bout d’une poignée de kilomètres, au premier poste frontière. D’Israël, il n’est pour ainsi dire jamais question chez nous. De Deir Mimas, on ne peut pas voir, au loin, les terres ou les maisons des Israéliens. Il faudrait pour cela escalader la crête qui nous en sépare. Mais, surtout, les premières années de mon enfance coïncident avec une période très difficile pour les pays arabes qui espèrent toujours, à cet instant, chasser les Israéliens de l’ancienne Palestine mandataire. Après la défaite de 1967 qui a permis à l’armée israélienne, Tsahal, de conquérir la Cisjordanie, la bande de Gaza, mais aussi le Sinaï et le plateau du Golan, les opinions publiques ont été frappées de stupeur et d’abattement. Déjà vaincues une première fois en 1948, les armées arabes attendaient avec impatience la revanche et s’y préparaient activement. La déconvenue n’en a été que plus grande.
Pourtant, ce n’est pas très loin de notre village que tout a commencé, si l’on veut bien remonter le fil de l’histoire, lorsque les premiers colons juifs soutenus par Edmond de Rothschild se sont installés sur des terres achetées plus ou moins loyalement aux Arabes, au début du siècle. Le village israélien de Metulla, le premier de l’autre côté de la frontière, conserve de vieilles photographies jaunies de ceux qu’on y appelle les « pionniers ». Mais cela, je l’ignore. Ce que je sais, en revanche, c’est que ma grand-mère ne cesse de se lamenter sur le passé et sur les terres perdues, les villages arrachés à leurs occupants lors de la création de l’État d’Israël. Combien de fois l’entendrai-je aussi évoquer les atrocités commises par les troupes israéliennes contre des localités libanaises lors de la première guerre israélo-arabe.
Plus tard, lorsqu’en 1978 les troupes de Tsahal occuperont le sud du Liban, en violation du droit international et malgré les résolutions des Nations unies, Israël deviendra une réalité beaucoup plus concrète pour les habitants de Deir Mimas restés sur place. Un grand nombre d’entre eux tenteront de travailler là-bas, chez notre ennemi, pour un salaire bien plus élevé que chez nous. Leur vie, cependant, ne sera pas de tout repos. Tous les jours, ils devront se lever aux aurores, subir les fouilles minutieuses et les longues heures d’attente humiliantes au poste frontière israélien, avant de pouvoir parvenir sur leur lieu de travail, et de se mettre à la tâche à des cadences souvent infernales. A la fin de la journée, il leur faudra repartir vers le Liban, attendre encore indéfiniment à la frontière, le tout sous les regards de méfiance de soldats israéliens obnubilés par les consignes de sécurité.
 
Aux premières années de mon enfance, au début des années soixante-dix, personne n’osait cependant imaginer un tel sort pour Deir Mimas : l’invasion puis l’occupation, moins d’une décennie plus tard.
 
C’est alors que nos voisins du Sud ont été comme occultés, ignorés. Comme si on essayait de les chasser de nos têtes faute de les avoir poussés hors de ce qui est devenu leur terre. De toutes les façons, ce n’est pas un sujet de conversation pour les enfants et, à la maison, on s’empresse de m’envoyer jouer dehors lorsque les grandes personnes abordent les sujets sérieux. A cette époque, donc, pour étudier puis pour trouver du travail, les jeunes de Deir Mimas ne vont pas au sud, mais au nord, à Beyrouth, la capitale arabe sans doute la plus en vue depuis que la voix de Gamal Abdel Nasser s’est éteinte au Caire. Cosmopolite, intellectuelle, riche, Beyrouth est le phare du Proche-Orient. Mais c’est aussi une ville d’où s’échappent de sourds grondements. Le consensus national est menacé par les divisions. La cause palestinienne suscite les controverses, alors que l’OLP est très présente au Liban depuis qu’elle a été chassée de Jordanie, lors de la crise de Septembre noir, en 1970. La gauche et la droite libanaises s’opposent de plus en plus durement dans les lycées, les universités, dans la rue. Des organisations se structurent et le trafic d’armes se développe. La situation est explosive.
Comme bien d’autres originaires du village, nous habitons un immeuble modeste dans la banlieue sud-est de Beyrouth, à Chiah. Un bâtiment de cinq étages, assez sommaire, où mon père s’est installé avec ses frères. Notre appartement est exigu. Les pièces semblent rétrécir au fur et à mesure que la famille s’agrandit, mais le salaire paternel ne nous permet pas d’imaginer déménager pour une maison où chacun de nous pourrait avoir sa chambre. Nous avons l’habitude de dormir et de vivre à plusieurs. D’ailleurs, lorsque nous arrivons chez mon grand-père, dans le village, chaque famille se partage une seule pièce et chacun s’en accommode. L’on vit ainsi, simplement.
Je n’aurai pas le loisir de m’attacher à notre maison de Beyrouth. Lorsque la guerre civile commence, en 1975, Chiah va se retrouver par hasard au cœur des affrontements. Des tirs d’artillerie et de mortiers seront échangés au-dessus de nos têtes. Les murs criblés de balles, troués par les obus, les pièces vidées de leurs biens par les pillards stigmatiseront l’avancée inexorable de la guerre qui réduira au final notre immeuble à l’état de ruine. A cet instant, nous avons déjà gagné le Sud. Loin de Beyrouth, la vie continue à Deir Mimas comme s’il ne se passait rien ou presque, alors que mon père est resté comme à l’habitude pour travailler, malgré les bombardements. C’est par lui que nous apprendrons les malheurs de notre quartier. C’est lui qui aura à contempler, dans notre appartement mis à sac, vagues vestiges, les deux livres abandonnés par les voleurs, un Coran et une Bible. Plus tard, mes oncles tenteront de se réinstaller dans leurs appartements, mais en pure perte. Ils seront également chassés par la guerre au bout de quelques mois.
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