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Sociales fictions - Les androïdes rêvent-ils d'insertion sociale ?

De
288 pages

Ce recueil est composé d'une douzaine de nouvelles de science-fiction, adaptées au programme de sciences économiques et sociales au lycée et suivies d'une analyse socio-économique de leur contenu. Il propose une lecture en décalage avec le réel qui permet d'aborder sans appréhension et de manière ludique l'enseignement des sciences sociales. En effet, la science-fiction exprime les espoirs, craintes et colères issus des problèmes du présent, comme l'emploi, la mondialisation ou l'écologie, en choisissant de les projeter dans l'avenir. Gérard Klein, économiste de formation et directeur de la collection "Ailleurs et demain" chez Robert Laffont, en est le directeur d'ouvrage.

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AVANT-PROPOS
eut-on apprendre?quelque chose en lisant de la science-fiction Bien que la science-fiction fasse un grand usage desimages de la science, sans doute pas en physique ni de façon plus générale pour ce qui est des sciences longtemps qualifiées un peu abusi-vement d’exactes et rebaptisées aujourd’hui de façon plus vague de « dures ». Peut-être peut-on cependant puiser dans la science-fiction à leur sujet, sinon une information et même une inspiration, du moins une motivation à en savoir, voire à en découvrir plus ? De nombreux cher-cheurs parvenus aux sommets des honneurs ont volontiers reconnu que leur vocation avait été déclenchée, enfants, par la lecture de tels textes d’imagination.
En revanche, il y a beaucoup à tirer de la science-fiction pour les sciences humaines comme on va le découvrir. Pourquoi cette différence entre sciences dures et sciences humaines ? C’est que les premières établissent entre leurs objets théoriques et expé-rimentaux des relations structurales logico-mathématiques et des rap-ports quantitatifs ; ces objets eux-mêmes, quarks, atomes, molécules, cel-lules vivantes, voire même espèces, peuvent être à quelque degré extraits et isolés de leurs contextes en tant que concepts abstraits ; les expériences qui mettent en valeur ces objets, ces relations et rapports sont supposées reproductibles n’importe où et n’importe quand ; c’est à partir de là qu’elles sont généralisables. Des récits, même de science-fiction, traitent mal de tels objets, rela-tions et rapports, qui doivent être découverts et appris dans leurs propres termes, même si ces récits peuvent familiariser avec un vocabulaire et des problématiques. Les récits ont été évacués, à partir de la Renaissance, de la science moderne de la nature, qui est l’art de découper l’univers en petits morceaux interchangeables et combinables, sauf sur ses limites toujours quelque peu conjecturales où se décrivent des événements recomposés qui ne sont guère susceptibles de reproduction ni d’expéri-mentation. Par exemple, l’origine de l’univers et l’évolution de la vie sont de tels événements qui se déroulent à travers une histoire.
Les sciences humaines au contraire, y compris l’économie qui se targue d’être la plus abstraite et la plus mathématisable de toutes, regor-gent de récits : le fameuxHomo economicussupposé tout à fait bien informé et parfaitement rationnel dans ses choix n’est guère plus qu’un personnage de contes, comme du reste les économistes modernes ne se privent pas de le rappeler. En effet, les objets que se donnent les sciences humaines ne peuvent être aisément extraits de leurs environnements et donc généralisés. Et lors-qu’on s’y efforce, c’est au prix d’un appauvrissement qui leur ôte presque tout sens et le plus souvent toute efficacité pratique. Les relations assez peu constantes entre ces objets ne se déploient pas de la même manière n’im-porte où, par exemple dans le monde industrialisé et dans celui dit en voie de développement, et seulement dans un temps fortement orienté qui définit une histoire. C’est pourquoi, soit dit en passant, les remèdes pro-posés par les économistes ne donnent pas des résultats uniformes selon les conditions, le moment et le lieu. Les êtres humains ne sont pas des atomes tous semblables, ni les sociétés des assemblages de molécules. Le récit est pour ainsi dire le mode normal d’exposition dans les sciences humaines : il implique des acteurs particuliers, des conditions singulières, un déroulement propre, le tout demeurant suffisamment général pour convoyer une expérience (qui n’a pas ici le même sens que dans les sciences dures), éventuellement un savoir consistant. Lorsque je dirigeais des études économiques, j’avais pour habitude de dire à mes col-laborateurs : débrouillez-vous pour raconter une histoire dans votre rap-port ; d’abord on le lira mieux et ensuite vous aurez plus de chance d’avoir touché quelque chose. Les récits abondent dans les sciences humaines, qu’ils aient été forgés de toutes pièces ou empruntés à la culture universelle. Adam Smith comme d’autres économistes après lui dont Keynes, fait son miel de la 1 Fable des abeillesde Mandeville ; Freud fait à l’Œdipede Sophocle un sort e qui imprègnera toute la psychologie duxxsiècle ; Marx, prospectiviste avant la lettre, invente son grand récit de l’Histoire humaine qui inclut un épilogue sous forme de fin de l’histoire. Les historiens multiplient les
1. Dans ce poème, publié en1705,Mandeville(1670-1733) compare la société des abeilles et celle des humains et insiste sur le fait que l’équilibre de cette dernière dépend pour lui de la recherche du bien-être individuel, voire de l’égoïsme. Sa fable a été commentée, critiquée et louée par de grands économistes comme Adam Smith et John Maynard Keynes.
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récits, quitte à changer de points de vue et de personnages individuels ou collectifs, suivant en cela plus souvent les modes des romanciers qu’ils ne les précèdent. L’ethnologie, tout en se dégageant de la naïveté réelle ou feinte des souvenirs d’explorateurs, ne renoncera pas à l’irréductible sub-jectivité d’un observateur rapportant un récit qu’illustrent plus que ne masquent descriptions des mœurs et des objets voire statistiques.
Ces récits, empruntés ou fabriqués, ont une triple valeur, pédagogique, 2 démonstrative ou heuristique . En ramenant une théorie à ses grandes 8 lignes, ils en facilitent l’assimilation par un large public qui finit même souvent par croire qu’il a tout saisi de la théorie parce qu’il a goûté le conte. Mais au bénéfice des spécialistes, ils servent aussi aux besoins de la démonstration en adoptant aujourd’hui la forme de la simulation : on construit un modèle dans lequel on introduit des données et valeurs sup-posées correspondre à la réalité et on le regarde évoluer avec le temps. Enfin, la logique de développement du récit a parfois une valeur heuris-tique propre en suggérant des effets inédits ; à cet égard les modèles des ANT-PROPOS économistes et des sociologues sont en général, voire toujours, des récits AV habillés de statistiques et de cartes, dont il est souvent malaisé, même pour leurs auteurs, de débusquer les présupposés qui en font à la fois la fragilité et la richesse. Dans ces trois fonctions, une partie importante des récits de science-fiction tiennent ou peuvent tenir une place significative. Ils sont en effet des héritiers des contes philosophiques façon Gulliver ouMicromégas, des utopies de More et de Bacon, des récits de voyages extraordinaires qui introduisent l’Étranger, imaginé ou entrevu. Par le fait, la science-fiction e a absorbé auxxsiècle ces trois genres qui donnaient à réfléchir sur le vrai, le bien et l’autre, et évidemment sur leurs contraires, l’inconnu ou l’insu, l’indésirable et le même.
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Les procédés narratifs plus ou moins propres à la science-fiction ont une valeur pédagogique manifeste. Le grossissement d’un trait sociétal, c’est-à-dire caractéristique d’une société, non seulement le rend plus
2. L’heuristique consiste en un ensemble, à dire vrai assez mal défini, de démarches ou d’approches destinées à favoriser la créativité et l’invention d’idées ou de solutions nouvelles dans un contexte inédit. Le mot tire son nom du verbe grec que proféra Archimède sous la formeEuréka ( J’ai trouvé) lorsque lui vint dans son bain l’idée de son fameux principe qui suggérait une solution à un problème difficile : mesurer la densité d’un objet sans l’altérer.
intelligible mais par les distorsions qu’il implique révèle les mécanismes théoriques supposés rendre compte de tel ou tel fonctionnement collectif. 3 Son aboutissement, le passage à la limite , très apprécié des auteurs de science-fiction en particulier pour son intensité ironique, prend valeur de démonstration par l’absurde et parfois une dimension heuristique en décri-vant un basculement dans l’inédit, ce qu’ailleurs on appelle révolution. Plus souvent que toute autre espèce littéraire, la science-fiction exprime, en choisissant de les projeter dans l’avenir afin de bénéficier d’un effet de grossissement, les espoirs, craintes et colères issus des pro-blèmes du présent, par exemple sur l’emploi, le libéralisme économique ou son opposé le dirigisme, la mondialisation, ou encore l’écologie. On a même souvent dit que la science-fiction était la seule littérature à se sou-cier vraiment du présent parce qu’elle le considère généralement depuis un futur plus ou moins proche alors que la littérature générale scrute un passé à partir du présent de son auteur. Sur tous ces sujets, les sciences humaines suscitent et bien souvent recèlent des opinions et des réflexions. Il s’ensuit que les situations, parfois limites, mises en scène par les auteurs de science-fiction constituent de bonnes introductions aux questions, méthodes et réponses proposées par ces disciplines.
Mais cette sensibilité de la science-fiction aux questions du présent n’exclut pas, bien au contraire, une dimension prospective et une péda-gogie de l’avenir. Parce que son cadre temporel est le plus souvent le futur, proche ou lointain, elle oblige à réfléchir à ce qui pourrait advenir à partir d’une situation problématique du présent mais aussi à la série, si improbable qu’elle soit, qui a conduit de ce présent à cet avenir. Les pros-pectivistes les plus sérieux sont aujourd’hui convaincus de l’intérêt de cette littérature, plus sauvage ou plus exactement plus déchaînée que leurs propres réflexions, et par là sans doute moins digne de confiance mais en même temps plus riche de possibles autrement négligés. Elle représente pour eux un réservoir d’idées. Les grandes agences spatiales, comme la NASA américaine et le CNES français n’ont pas hésité à faire plancher des spécialistes de la science-fiction, en partie pour animer des séminaires de façon agréable mais aussi dans l’espoir d’entrevoir des pos-sibilités inédites par exemple de propulsion.
3. Terme emprunté aux mathématiciens, le passage à la limite consiste à grossir un trait d’une société ou une tendance sociale jusqu’à l’exagération, au point où l’on pénètre dans quelque chose de radicalement différent. L’expression est ici utilisée métaphoriquement.
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Le monde change, d’où la nécessité d’une telle pédagogie de l’avenir. La seule chose certaine dans le monde où nous sommes est que l’avenir sera substantiellement différent du présent et qu’il ne suffit pas de pro-longer des tendances à partir du passé pour le prévoir ou même l’entre-voir. La science-fiction est par vocation une littérature du changement, qu’elle l’exalte ou qu’elle le fasse redouter. Elle fait souvent ressortir avec acuité des ruptures là où l’actualité ne permet de percevoir qu’une trom-peuse continuité. Enfin, elle est porteuse d’un sens du long terme par opposition au court 8 terme dont demeurent prisonniers beaucoup de jeunes esprits et parfois de plus mûrs. En permettant de se projeter dans un avenir plus ou moins éloigné, en soulignant les conséquences désirables ou néfastes de ten-dances et de comportements actuels, elle introduit à l’urgence de l’avenir. La plupart des sciences humaines sont en fait porteuses, plus ou moins implicitement, de spéculations sur l’avenir et sont supposées détenir les moyens de satisfaire un désir, celui de contrôler précisément cet avenir. ANT-PROPOS Elles ne se veulent pas uniquement descriptives ou théoriques mais com-AVportent presque toujours une part prescriptive voire normative. C’est bien souvent du sociologue ou de l’économiste qu’on attend un remède, en tout cas une réponse, à certaines difficultés sociétales. C’est pourquoi la science-fiction peut introduire à leurs démarches sans bien évidem-ment s’y substituer. Elle pose des questions et l’on peut ensuite aller cher-cher dans la boite à outils des sciences les instruments permettant d’y répondre s’il est possible. Le lecteur sera probablement frappé par la forte proportion de nou-velles d’origine anglo-saxonne. Celle-ci reflète les orientations des écri-vains : la quasi-totalité des nouvelles de science-fiction française publiées depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’an2000a été passée en revue, et force a été de constater que leurs auteurs avaient plus rarement des préoccupations sociétales que leurs confrères américains et britan-niques. Pour ces derniers, les meilleures anthologies couvrant la période 1935-1975ont été dépouillées. Les textes ainsi sélectionnés font en quelque sorte figures de « classiques ». On relèvera que leur relative ancien-neté ne leur a rien ôté de leur pertinence et parfois de leur virulence. Ce choix n’est évidemment pas représentatif de la science-fiction dans son ensemble, mais de la partie de cette littérature qui aborde des ques-tions dans le champ des sciences humaines.
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Enfin, afin d’augmenter le nombre de textes pouvant être accueillis dans un format commode, certaines nouvelles ont du être élaguées. Ces coupures sont clairement signalées dans le texte par des points de suspension et les références indiquées permettront au lecteur qui le dési-rerait de se reporter au texte intégral. GérardKlein.
Bibliographie sommaire
BernardCazes,Histoire des futurs, Seghers,1986. GérardKlein,Histoires de l’an 2000, Livre de Poche,1986(voir notam-ment la préface sur les rapports entre science-fiction et prospective). GilbertMillet, DenisLabbé,la Science-Fiction, Belin,2001. LorisMurail,la Science-Fiction, Guide Totem, Larousse,1999. MichèleRio-Sarceyet coll.,Dictionnaire des utopies, Larousse2002. PierreVersins,Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction, L’Âge d’homme,1972.
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