Une vie en mille morceaux

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« Je n’ai jamais cessé de me poser des questions sur mes véritables origines, de m’interroger sur ce que je serais devenu si je n’avais pas été adopté.
On m’a beaucoup questionné sur mon parcours. On a voulu savoir d’où venait ce personnage atypique aux cheveux décolorés qui brillaient sur le papier glacé des magazines. On m’a demandé quel était mon secret, comment j’avais fait pour être propulsé sous les feux de la rampe, pour devenir mannequin, pour séduire les filles, pour “avoir du succès”.
Cette vie, je l’ai vécue en partie. Mais on me l’a aussi racontée, par bribes. Je l’ai recomposée pièce par pièce, comme un puzzle, essayant de m’inventer une histoire, une généalogie a posteriori. Aujourd’hui, je suis convaincu d’une chose : la vie consiste en une série de carrefours qui proposent, à chaque nouveau croisement, des routes différentes sur des voies à sens unique, où rebrousser chemin est impossible.
Libre à chacun de choisir sa voie. Ce qui me manquait, à moi, c’est justement la première route. Il m’aura fallu attendre vingt-huit ans pour enfin la découvrir… Et trente-huit pour la raconter. »

Satya Oblette, adopté en Inde par une famille française, nous raconte ses vies. D’une enfance en Algérie à sa passion pour le pilotage et le vol, de son succès exceptionnel dans le mannequinat, où il est repéré grâce à sa chevelure blonde qui tape dans l’œil de Jean-Paul Gaultier puis de Kenzo, dont il devient l’égérie, aux émissions de téléréalité parfois sinistres et aux missions humanitaires pour lesquelles il s’engage pleinement.   

Publié le : mercredi 19 mars 2014
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EAN13 : 9782213682761
Nombre de pages : 324
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Couverture : © Cheeri Photographie : © Stéphane de Bourgies © Librairie Arthème Fayard, 2014. ISBN : 978-2-213-68276-1
Remerciements
À mes parents pour avoir choisi Pushkaran et l’avoir aidé à devenir Satya. De la matière à l’esprit, du multiple à l’unité, l’esprit fraternel nous a réunis à travers ce livre. Merci à Pierre-Yves Poulain. Having love and take-off with AF.
Pondichéry, 1976
Mon nom est Pushkaran
La femme sortit du 34, rue de la Bourdonnais. Une maison typique de la « ville blanche », ce quartier français hérité du temps de la colonie. Elle fit quelques pas sur le trottoir, à l’abri des palétuviers, respirant cette douce odeur de jasmin qui émanait des jardins alentours. L’air était doux, et les rues étaient beaucoup plus silencieuses et propres que dans le quartier tamoul, de l’autre côté du canal. Son mari et elle s’étaient installés en Inde plusieurs années auparavant et enseignaient tous deux au lycée français. Parents du jeune Fabrice, ils s’étaient résolus à l’adoption lorsqu’elle avait appris qu’en raison de problèmes de santé, elle ne pourrait pas enfanter une nouvelle fois. Leurs amis avaient tous commenté cette décision, et les avaient mis en garde contre les tracasseries administratives auxquelles ils allaient s’exposer. Elle arriva au coin de la rue et fit le tour du pâté de maisons. Dans la rue adjacente se trouvait l’orphelinat, tenu par des religieuses françaises. Quelques jours plus tôt, elle y avait rencontré la mère supérieure. Celle-ci leur avait présenté une petite Indienne. Hélas, un couple de Belges avait été plus rapide dans sa décision, et la petite fille était repartie avec eux. Ce matin-là, elle retournait à l’orphelinat à la demande de la mère supérieure, qui souhaitait lui parler. La religieuse l’attendait au milieu de la cour ombragée, entourée d’une dizaine d’enfants qui jouaient, faisant un vacarme de tous les diables. Quand la mère supérieure l’aperçut, elle vint à elle, la salua et la conduisit vers son bureau. Dans le vestibule attenant, la visiteuse vit une jeune femme indienne, portant un enfant langé dans un des pans de son sari, comme le font toutes les femmes là-bas. Le regard affolé de cette mère la frappa immédiatement : ses yeux étaient sans cesse en mouvement, de sorte qu’il lui était impossible d’accrocher son regard. Elle semblait à l’affût d’un danger, redoutant quelque chose. Elle se tenait assise, serrant son nourrisson contre elle.
– Cette femme souhaite… nous abandonner son enfant, et j’ai pensé que vous pourriez être intéressée pour l’adopter, expliqua la mère supérieure, d’un ton doux. – Mais… pourquoi ne le garde-t-elle pas ? s’étonna l’étrangère. – Cette femme est dans une situation… embarrassante, et souhaite, pour différentes raisons, trouver une famille d’accueil au plus vite pour son fils. Elle réalisa alors que l’enfant était un garçon, et non une fille. Elle s’approcha de la mère, qui soutint son regard l’espace d’un instant. À nouveau, cette impression de peur, mêlée à une forme d’impatience. Elle observa l’enfant somnolant contre le sein de sa mère, un nouveau-né de trois mois tout au plus. – Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle. – Il se nomme Pushkaran, répondit la mère supérieure. Troublée par cette situation inattendue, elle détailla le bébé avec attention, et remarqua que la mère et la religieuse la fixaient comme si elles attendaient quelque chose d’elle. Une
réponse, probablement. « Écoutez, je… je ne sais quoi vous dire… Mon mari et moi cherchions à adopter un enfant, c’est vrai, mais notre préférence allait plutôt à une petite fille… Et puis je ne pensais pas que les orphelins étaient “déposés” ici par leur mère, vous comprenez ma sœur ? » bredouilla-t-elle, gênée par l’incongruité de la situation. La religieuse acquiesça, sans se donner la peine de traduire. Prenant poliment congé, la femme lui promit d’en reparler à son mari et de revenir dès que possible. Une fois sortie, elle prit lentement la direction de chez elle. Chemin faisant, un peu hébétée, elle chercha les raisons de ce malaise. Elle pressentait étrangement que la mère supérieure ne lui avait pas tout raconté. Le lendemain, au petit matin, après une nuit agitée, elle eut une révélation. Elle fit le rapprochement entre cette Indienne de la veille qui portait le petit Pushkaran, et un fait divers dont la presse locale avait récemment fait ses choux gras, et qui avait suscité de vives discussions entre ses employées de maison. L’histoire s’était déroulée à Pondichéry.
Dans le quartier tamoul, le corps d’un homme atrocement mutilé avait été découvert, près du canal. L’enquête de police avait permis d’établir que les meurtriers présumés étaient des hommes de main, des tueurs à gages déjà connus des services de police. Le commanditaire de cet assassinat, un père de famille appartenant à la caste des « intouchables », avait surpris sa femme en flagrant délit d’adultère, et avait mis un « contrat » sur la tête de son amant. C’est le corps de ce dernier qui avait été retrouvé. Quant au mari cocu, il avait très vite été interpellé et emprisonné sur-le-champ, non sans avoir proféré des menaces contre son épouse et l’enfant qu’elle portait depuis peu.
La femme ressentit comme une boule au creux de son ventre. Sans savoir pourquoi, elle avait l’intime conviction que la jeune Indienne paniquée qu’elle avait rencontrée n’était autre que la mère adultère. Décidée à en avoir le cœur net, elle se rendit dans la foulée à l’orphelinat et livra ses craintes à la mère supérieure. D’abord sur la défensive, la religieuse se détendit, soulagée de ne pas avoir à raconter cette histoire sordide. Elle lui confirma que la jeune Indienne était bien celle dont parlaient les journaux : – Écoutez madame, je suis désolée. J’ai bien conscience que la situation est plus compliquée que prévu, mais je crois que vous pourriez offrir une famille digne de ce nom à cet enfant. – Pourquoi ne pas me l’avoir dit tout de suite ? répliqua-t-elle, déconcertée, ne comprenant pas la raison de tous ces mystères.
– Eh bien, vous savez… cette femme n’est pas catholique… et… elle a… commis le péché d’adultère, et nous autres, religieuses, enfin… je… nous voulions mettre un terme rapide à cette situation qui est très embarrassante pour nous aussi. Malgré tout cela, cet enfant, enfant de Dieu, mérite une autre vie que celle à laquelle il est destiné, bafouilla la sœur, très émue.
Athée bien qu’ayant reçu une éducation catholique, l’étrangère était, sur le moment, moins interloquée par les mœurs libertines de la mère que par sa décision surprenante d’abandonner son enfant. Elle demanda à revoir la mère et le petit Pushkaran. Une seconde rencontre fut organisée. Cette fois-ci, la religieuse, l’Indienne et son enfant vinrent chez elle. Elle les attendait devant sa maison. En les voyant arriver, elle ressentit le même trouble que la première fois en croisant à
nouveau le regard terrifié de la jeune Indienne, comme si cette peur qui semblait l’habiter augmentait de jour en jour. « Pourquoi souhaitez-vous abandonner votre enfant ? » questionna-t-elle d’emblée, fixant la mère droit dans les yeux. Cette question l’obsédait depuis leur première rencontre, et ni elle ni son mari ne pourraient se résoudre à prendre une décision si capitale sans comprendre. La religieuse écouta la longue réponse de l’Indienne avant de la traduire, tandis que l’étrangère la détaillait des pieds à la tête. Elle n’avait pas de chaussures, et était vêtue du même sari que lors de leur première rencontre. Il était pourtant d’un blanc immaculé, mais sans broderies, sans fantaisie, simplement coupé dans un drap de coton.
La jeune femme avait un visage harmonieux, les traits fins bien que tirés, de longs cheveux épais et noirs rassemblés dans une natte qui tombait dans son dos. Ses yeux sombres et purs étaient soulignés de cernes bistres, anormalement creusées – elle avait vingt-cinq ans tout au plus. « Elle dit qu’elle doit fuir la ville et partir se réfugier dans la montagne, dans sa famille, traduisit la religieuse, et qu’elle craint que son mari ne mette à exécution ses menaces en les faisant tuer, elle et son fils. Elle a d’autres enfants un peu plus âgés qui pourront la suivre, mais elle ne peut s’encombrer d’un nouveau né. » La jeune Indienne avait répondu en regardant le sol, n’osant pas affronter le regard de l’étrangère. « Pourquoi ferait-il tuer cet enfant ? » s’indigna l’étrangère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. À cette nouvelle question la jeune Indienne fondit en larmes. L’ambiance, déjà pesante, devint subitement très lourde. Le petit Fabrice était accoudé à la fenêtre du salon, qui donnait sur la rue. Il vit sa mère sortir précipitamment à la rencontre de deux femmes. L’une était comme voilée, habillée de gris, portant une croix en bois autour du cou. L’autre était une femme de couleur, toute de blanc vêtue. Elle tenait quelque chose dans ses bras. Il lui sembla qu’elle se mettait à pleurer. Elles discutaient toutes les trois mais il ne parvint pas à entendre ce qu’elles se disaient. Sa mère leva les bras au ciel. Elle s’approcha de l’Indienne… « Fabrice, ne reste pas là, viens », entendit-il derrière lui. C’était André, un ami de son père, qui le tirait par l’épaule pour le faire rentrer. La mère de Fabrice attendit la réponse, impatiente d’apprendre enfintoute la vérité. La religieuse sembla glacée par les mots prononcés à voix basse par la jeune femme, presque inaudible, et mit un certain temps avant de traduire, en levant les yeux au ciel et en esquissant un rapide signe de croix. « Elle dit qu’elle ne sait pas… qui de son mari ou de l’amant est… le vrai père de l’enfant… et c’est pour cette raison que son mari ne veut pas d’un bâtard sous son toit… Il était en train de la frapper lorsque la police est venue l’interpeller… »
Le silence qui suivit était chargé d’émotion. Abasourdie, l’étrangère ne percevait même plus les sanglots de la mère, ni les prières inaudibles de la religieuse, qui tenait entre ses mains jointes le crucifix qu’elle avait autour du cou.
Elle avait devant elle une jeune femme coupable de ses actes et incapable de surmonter une telle situation. Cette mère qui portait dans ses bras le fruit de son action voulait simplement sauver sa vie. Et celle de son fils. En l’abandonnant, comme pour expier ce souvenir et fuir cette réalité.
La femme, émue, sentit ses propres yeux se brouiller. Puis, dans un geste spontané, elle tendit les bras, comme pour inviter la mère à lui donner l’enfant. La jeune Indienne la regarda enfin, droit dans les yeux, le visage inondé de larmes. Elle inclina la tête comme pour dire « merci ». Puis elle se tut, mais son corps exprimait son soulagement. Lorsque le petit Pushkaran changea de bras, la femme qui le recueillit éprouva un
sentiment indicible, presque contradictoire. Elle tenait ce minuscule bout d’homme, tout chaud, avec sa petite tête brune et ses premiers cheveux d’un noir de jais impressionnant, qui se blottissait déjà contre elle. Cet enfant, fruit possible d’un amour interdit, en passant d’une étreinte à une autre, venait non seulement de changer de mère, mais aussi de vie.
Émue d’avoir franchi malgré elle cette étape en « adoptant » un petit frère pour Fabrice, elle avait en même temps l’impression de déposséder cette jeune mère éplorée qui lui faisait face. La jeune Indienne s’inclina, sans un mot, après avoir regardé une dernière foisson fils, ultime geste d’adieu muet. Elle prit discrètement l’enveloppe qui lui était destinée – une obole symbolique préparée par l’étrangère, qui ne la revit jamais – et s’éloigna dans la rue, marchant lentement, les épaules voûtées, sans se retourner. Très vite, afin de le protéger d’éventuelles recherches, Alain et Nicole Oblette choisirent de changer le prénom de cet enfant au passé court mais déjà très chargé. Le petit Pushkaran devint Satya, prénom d’un des élèves d’Alain. En tamoul, Satya signifie « la vérité ».
Satya Oblette était né.
D’une mère adultère et de père inconnu.
Ou, plus exactement, soit d’un père mort assassiné, soit d’un meurtrier.
Alger la blanche
Alain et Nicole décidèrent de quitter l’Inde peu de temps après ces événements. Ils cherchaient un pays « transitoire » avant de regagner la France, afin d’éviter un choc trop violent, pour leurs jeunes enfants comme pour eux.
Ce fut l’Algérie. En 1977, Alain obtint sa mutation au lycée français René-Descartes, à Alger. Le lycée fait partie d’un grand complexe éducatif, comprenant toutes les classes de la maternelle à la terminale. Afin de pouvoir s’installer en Algérie et quitter l’Inde, mon père se mit en quête d’un passeport pour moi. Or, le gouvernement indien refusait en théorie toute adoption par des étrangers, en raison de différences religieuses (!), et c’est grâce à de longues tractations et à de nombreux allers-retours à Madras qu’il finit par obtenir le fameux passeport et les visas. Ma mère était inquiète à l’idée que la non-régularisation de cette situation ne l’oblige un jour à devoir « rendre » son fils, et à lui faire vivre un second abandon. Pour mettre un terme définitif à ce problème de religion, mes parents, pourtant athées, décidèrent de me faire baptiser lors d’un aller-retour express en France. Le baptême eut lieu à Montbrison, dans la Loire, où mon père avait acheté avant son départ en Inde un ancien corps de ferme dont le toit s’était écroulé le lendemain de la vente, et que ses parents retapaient en son absence. En cette petite église de la Loire, Alain, Nicole, Fabrice et André, qui va devenir mon parrain, font irruption avec un petit garçon. Indien, donc. Ma mère, peu portée sur le rite catholique, m’a habillé pour l’occasion… en rouge. Affolé, le prêtre, déjà surpris de voir débarquer cette famille « différente », court dans la sacristie trouver un linge blanc pour me recouvrir. Moi, âgé de deux ans, je ne sais dire que deux syllabes : « co-cu-co-cu-co-cu… ». « Mais c’est le Diable ! » s’exclame le prêtre qui interrompt cette mascarade, et remet le certificat de baptême à mes parents, des « soixante-huitards » comme il dit en bougonnant… Puis vient la présentation officielle aux grands-parents, pour qui Pondichéry représentait un point sur la carte, et Madras une marque de curry.
En me regardant, le « papy de Roanne » s’est écrié :
« Mais… mais… il est indien ! Comment allez-vous faire pour le comprendre ? » Anecdote touchante de naïveté et plutôt amusante, mais qui traduit bien la surprise que peut susciter une telle apparition dans la France profonde et modeste, au beau milieu du Massif central.
Après cet épisode pittoresque, nous allons directement à Alger, où nous nous installons. Nous habitions le quartier de Bobillot, sur les hauteurs, avec une vue imprenable sur la mer. Un immeuble assez moderne, essentiellement occupé par le personnel du lycée, dont de nombreux enseignants, tous français. Comme beaucoup d’enfants, mon premier souvenir de gamin est celui d’une arrivée devant le portail de l’école, en larmes, ma mère me tirant par la main et mes souliers m’entraînant dans la direction opposée. Mes parents font eux aussi leur « rentrée » : ils travaillent dans le bâtiment voisin. La guerre d’Algérie est finie depuis plus de quinze ans, mais la présence française reste forte et visible, même si à l’école se mêlent différentes origines (beaucoup d’enfants de diplomates) et couleurs de peau. Ce qui n’empêche pas une forme primaire de racisme de
se répandre très tôt. Je me rappelle parfaitement ce jour où un camarade de classe me toise et s’étonne : « Mais tu es noir, toi ! » Vexé, je lui dis du tac-au-tac : « Non, je suis café au lait, moi ! » Qui dit souvenirs d’enfance dit ambiance petit filou. On fait les quatre cents coups avec les copains, et pourtant, sans parler de problème d’intégration, je n’ai aucun « super-copain ». Et j’en souffre. Une tradition veut qu’à l’école, lorsqu’il y a un anniversaire, l’enfant concerné demande à sa mère de lui faire un gâteau qu’il partagera en classe avec ses camarades, en ayant pris soin de rappeler la date à la maîtresse.
À la recherche d’occasions de me rapprocher des autres, me voilà usant de ce subterfuge pour attirer l’attention à moi : j’explique à ma mère que c’est l’anniversaire d’un camarade et que toutes les mères doivent préparer des gâteaux, et dis à la maîtresse que c’est mon anniversaire.
Grand moment de bluff, mon plan fonctionne… jusqu’au jour où je suis démasqué par tout le monde, ayant tenté de répéter l’opération une autre fois dans l’année, mais pas à la même date… Je n’organise jamais de « fête » à la maison. Mon père n’aime pas ça. Alors je traîne souvent dans la cour de l’immeuble, où mon tricycle reçu à Noël m’aide à me faire de nouveaux amis. Lorsque mes parents ont cours à des heures différentes des miennes, la fille d’amis à eux m’accompagne à l’école maternelle. C’est une copine de collège de mon frère aîné Fabrice. Elle s’appelle Anastasia. Je nous revois, tous les deux, descendant la rue vers l’école. Elle est beaucoup plus grande que moi, avec ses cheveux d’un blond qui me fascine, ses deux couettes, ses immenses yeux verts derrière ses petites lunettes roses. Je suis loin d’imaginer que cette fille, de neuf ans mon aînée, deviendra quinze ans plus tard la mère de mon fils, Julien. Pour l’heure, je profite du soleil, la vie est belle. Alger, comme toutes les villes, a ses odeurs et ses bruits. Parfums de jasmin qui embaume, tant il y en a, odeur de ville sale aussi, effluves d’épices et de cuisine du Sud. Un marché se trouve en bas de la rue, le marché du Premier Mai. Un vrai marché d’Afrique du Nord, avec ses étals à hauteur de mes yeux, débordant de trucs incroyables, de toutes les couleurs. Des senteurs, des essences, des effluves qui me sont toujours inconnues mais qu’il m’arrive de sentir à nouveau lorsque je voyage aujourd’hui.
Ce marché, j’aimerais l’explorer, en faire le tour, pouvoir m’y perdre, cependant quand j’y accompagne mes parents, le programme des courses est régenté à la seconde près. Pas de place pour la fantaisie ni la perte de temps. Papa achète la viande, maman les légumes, et le petit Satya se fait gronder parce qu’il ne suit pas la cadence…
Mais l’Algérie c’est avant tout l’Afrique, aux portes du désert, et c’est là que j’ai mes meilleurs souvenirs d’enfance. Nous partons parfois en expédition pour de longs week-ends ou pour les vacances. Très souvent avec un couple d’amis de mes parents. Des enseignants, évidemment. Des profs d’histoire ou de géo qui peuvent nous apprendre quantité de choses.
Quand on a quatre-cinq ans et que l’on part dans le désert du Hoggar, cette expérience exceptionnelle ne s’oublie pas. C’est ma bouffée d’air, mon échappée belle.
Ces palettes de couleur, du sable blanc à l’ocre des montagnes, ces pitons rocheux aux formes inexplicables, des falaises abruptes qui semblent prêtes à s’écrouler sur notre passage, cette impression d’un horizon sans limite, ce silence presque étouffant, à peine
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