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Attentifs ensemble !

De
432 pages

Surveillés, tracés, fichés, catalogués, et même autocontrôlés, chaque jour de plus en plus : comment en sommes-nous arrivés là ? Un document informé et révolté sur les mécanismes qui nous dépossèdent , avec notre pleine adhésion, de nos libertés individuelles.




" Attentifs ensemble ! " Ce message d'appel à la vigilance diffusé dans le métro parisien est l'un des plus emblématiques de l'ordre sécuritaire qui s'est lentement mis en place, en France et dans le monde, depuis la fin des années 1970, et qui s'est considérablement renforcé avec les attentats du 11 Septembre et la " guerre contre le terrorisme ". Le principal modus operandi de cet ordre sécuritaire consiste à nous impliquer en permanence dans la sécurisation de nos existences, tout en faisant de chacun de nous, selon une logique " proactive ", des coupables en puissance. Ainsi sommes-nous sommés de tout dévoiler, y compris les éléments les plus intimes de notre vie, et à mettre en berne notre liberté au nom de notre prétendue sécurité.
Ce livre, fruit de nombreuses années de recherches, est une enquête sur les mécanismes et les institutions de cet ordre sécuritaire : les " marchands de contrôle " et les officines plus ou moins officieuses de conseils en sécurité ; les émissions de télévision et la presse dédiées à l'ordre policier ; les paravents éthiques et les garde-fous illusoires comme la CNIL – qui en sont à la fois les rentiers et les porte-parole, les pompiers et les pyromanes. Il offre aussi une plongée vertigineuse dans l'univers technologique qui lui sert de colonne vertébrale : les produits high-tech de la surveillance généralisée, nouvel eldorado du capitalisme policier...






Introduction
1. Le consentement au " progrès ". Histoire d'une propagande industrielle

Les expositions universelles à la gloire du progrès technique
Les luddites, premiers " obscurantistes "
Le machinisme, une " dépossession " des savoir-faire
Les canuts contre le règne de l'ingénieur
Marx contre Orwell
Le chemin de fer et les " biocatastrophistes "
De la " neutralité " des machines à l'ère de l'informatisation
De la neutralité de l'informatique à ses " usages " préfabriqués
La " sociologie des usages " pour anesthésier la " technophobie "

2. Le langage, rouage du consentement à la surveillance

Vidéoprotection ou vidéotranquillité ?
La " novlangue " orwellienne et la " double pensée "
La LQR, novlangue de la technocratie française
Les mots de la LTI 2.0
Le couple sécurité-liberté
Le " fichier ", un gros mot repoussoir
La malédiction des acronymes
Détournements, évitements, euphémismes et anglicismes...
Les mots de la CNIL pour faire avaler la pilule

3. Architecture défensive et sécurité urbaine. Le conditionnement au quadrillage des populations

L'" architecture de prévention situationnelle " contre " l'insécurité urbaine "
Espaces défensifs, espaces dissuasifs
" Semi-privatiser " les espaces pour " prévenir le crime "
Gérer les " flux " de l'" ennemi intérieur " : vive l'APS " intelligente "
Les mots de l'urbanisme sécuritaire
Des voisins " vigilants " aux citoyens " volontaires "
" Veille citoyenne " et " partenariats locaux " : " coproduire sa propre sécurité "
Du travail social " de gauche " au contrôle social " de droite "

4. L'injonction à la transparence des correspondances

Le mythe du " secret " des correspondances
Criminaliser la cryptographie pour rendre illégitime la correspondance privée
Surveiller le contenu ou analyser le " trafic " d'une communication ?
L'illusoire efficacité d'une " surveillance préventive " des données techniques
"Deep Packet Inspection" : une surveillance de masse dissimulée

5. Réseaux sociaux et fichiers tentaculaires. " Assujettissements subtils " des identités numériques à la machinerie panoptique

Conditionnements disciplinaires des médias sociaux
La dictature des fiches : soumission au suivi informatisé des existences
Fichiers de police ou police des fichiers ?
Gouverner par les fichiers : gérer des " identifiants ", pas des " individus "
De la " gestion " à la " discipline "
Les fausses vertus de la statistique et de l'expérimentation
Acceptabilité sociale et " culture du soupçon "
Les acteurs du travail social, complices involontaires ?
Biométrie : soumettre les corps à l'autocontrôle

6. Stratégies d'influence du capitalisme sécuritaire et formatage précoce des jeunes cerveaux aux joies des techno-sciences

Le grand laboratoire des cantines scolaires
Les carburants idéologiques du " capitalisme sécuritaire "
Les soldats du vidéoquadrillage
Les commandos de la " confiance numérique "
Les lobbies du contrôle identitaire
Les fondations d'entreprise : la propagande par le mécénat
Expositions de vulgarisation scientifique : l'art du conditionnement
Art et sciences : de la culture scientifique aux foires techno-artistiques

7. Chroniques de l'insécurité et de la violence. Les rouages médiatiques de l'ordre sécuritaire

L'euphorie sécuritaire au service du " maintien de l'ordre (établi) "
Violence et information télévisée : " faits-divers " ou " faits de société " ?
Recyclage de la doctrine militaire à la télévision : l'" école " Charles Villeneuve
Consultants chasseurs de prime et " socioflics "
Du journalisme à gage au journalisme d'immersion
" Immersions " et compromissions
Poison et antidote des fictions à la télévision

8. L'antiterrorisme comme processus de conditionnement sécuritaire

Quand la République criminalise le délit d'opinion
Les " lois scélérates ", un modèle contemporain
Le " prétexte algérien ", terreau de l'antiterrorisme contemporain
La dimension symbolique de Vigipirate
L'antiterrorisme ou la banalisation des lois d'exception
L'" effet de cliquet " : rendre les lois d'exception irréversibles
Les victimes collatérales de la stratégie de la " fourmilière "
Technologies " proactives " : surveiller l'essaim pour tuer la guêpe
Quand l'ordre antiterroriste entreprend de " traiter " la violence sociale
Ennemis intérieurs : les " euro-anarchistes " dans le viseur
Le prétexte antinucléaire
Du délit d'opinion au crime intentionnel

9. Triomphe de l'éthique aux dépens du droit et contre-pouvoirs imaginaires. Les lubrifiants de l'acceptation

Indépendance et conflits d'intérêts : des commissaires sous influence
La CNIL ou la culture de l'excuse et du compromis
L'arme de la " proportion " pour désamorcer des penchants idéologiques
Le pouvoir de publier des avis négatifs : affichage et gesticulation
Les Correspondants informatique et libertés : la CNIL privatise ses propres missions
Google écoute les réseaux Wi-Fi : la CNIL sort sa tapette à mouches
La CNIL, nouvel acteur de la " sociologie des usages "
Les " débats publics " ou la stratégie de l'enfumage
Au cœur des officines de la propagande " participative "
Les comités d'éthique de la " vidéoprotection " : l'art de la dispersion

Conclusion. Désobéir ou s'insurger ? Quelques pistes pour détraquer la machine

Tactiques de contre-surveillance : se préparer à accepter la défaite
Dénoncer par le divertissement : subversion ou gesticulation ?
Des coups de marteaux aux grains de sable.






Voir plus Voir moins
Image couverture
Jérôme Thorel
Attentifs ensemble !
L’injonction au bonheur sécuritaire
 
2013
Présentation
« Attentifs ensemble ! », ce message d’appel à la vigilance diffusé dans le métro parisien est l’un des plus emblématiques de l’ordre sécuritaire qui s’est lentement mis en place, en France et dans le monde, depuis la fi n des années 1970, et qui s’est considérablement renforcé avec les attentats du 11 Septembre et la « guerre contre le terrorisme ». Le principal modus operandi de cet ordre sécuritaire consiste à nous impliquer en permanence dans la sécurisation de nos existences, tout en faisant de chacun de nous, selon une logique « proactive », des coupables en puissance. Ainsi sommes-nous sommés de tout dévoiler, y compris les éléments les plus intimes de notre vie, et de mettre en berne notre liberté au nom de notre prétendue sécurité.
Ce livre, fruit de nombreuses années de recherches, est une enquête sur les mécanismes et les institutions de cet ordre sécuritaire : les « marchands de contrôle » et les officines plus ou moins officieuses de conseils en sécurité, les émissions de télévision et la presse dédiées à l’ordre policier, les paravents éthiques et les garde-fous illusoires comme la CNIL – qui en sont à la fois les rentiers et les porte-parole, les pompiers et les pyromanes. Il offre aussi une plongée vertigineuse dans l’univers technologique qui lui sert de colonne vertébrale : les produits high-tech de la surveillance généralisée, nouvel eldorado du capitalisme policier…
Pour en savoir plus…

 

L’auteur
Jerôme Thorel est journaliste indépendant, auteur et documentariste. Il s’est intéressé très tôt à la portée disciplinaire des techniques numériques, au point de s’engager dans divers collectifs de veille sur la société de surveillance. Il a participé à l’édition française des Big Brother Awards et reste membre de l’ONG britannique Privacy International qui en est à l’origine. Il collabore à des organes de presse indépendants, comme le bimestriel Zelium et le site d’information Reflets.info.
Table
Introduction
 
« Attentifs ensemble. Pour la sécurité de tous, nous vous invitons à surveiller vos bagages et à les garder près de vous. Si un paquet vous semble abandonné, merci de nous le signaler. Pour ne pas tenter les pickpockets, fermez bien votre sac et surveillez vos objets personnels. […] ÉTIQUETEZ systématiquement tous vos bagages. NE VOUS SÉPAREZ PAS de vos affaires personnelles. REGARDEZ sous votre siège et sur les racks. Si vous repérez un bagage abandonné, PARLEZ-EN À VOTRE VOISIN. En cas de doute, CONTACTEZ les agents présents (conducteur, contrôleur, agents d’accueil…). SUIVEZ LES CONSIGNES, les agents sont formés pour votre sécurité. FACILITEZ les opérations de contrôle. »

 

Message de vigilance de la RATP
dans le métro parisiena.
ttentifs ensemble ! » Voilà bien un des messages d’appel à la prudence et à la vigilance les plus emblématiques – tant il s’apparente à une injonction morale collective et anxiogène – de l’ordre sécuritaire qui s’est lentement mis en place, en France et dans le monde, depuis la fin des années 1970. La généalogie de cet ordre reste complexe à établir, mais il est certain que l’effondrement des empires coloniaux, puis celui du monde bipolaire, accompagnés par le remplacement de l’ennemi « traditionnel » de la guerre froide (le communisme) par un autre (l’islam, le terrorisme), en constituent en grande partie les origines. Ce cycle a bien entendu connu un formidable effet d’accélération en 2001, avec les attentats du 11 Septembre et la mise en place quasi automatique (immédiate, en tout cas) de la « guerre contre le terrorisme » ; une guerre sans fin où la législation d’exception, la sécurisation des enclaves de richesse, la fabrication d’un nouvel ennemi mondialisé et insaisissable, etc. allaient faire ressentir leurs funestes effets jusque dans les sphères les plus intimes de notre quotidien. En tentant de faire de chacun de nous les auxiliaires de cette nouvelle forme de guerre…A
Le principal modus operandi de cet ordre sécuritaire consiste en effet à nous impliquer, en permanence, dans la sécurisation de notre environnement immédiat comme dans celle de nos existences. Et il le fait d’autant plus efficacement que, tout idéologique qu’il soit, il ne se présente bien évidemment jamais comme tel… Il faut dire qu’il est fort efficacement secondé dans cette tâche par les innombrables « innovations » dites « technologiques », essentiellement d’origine informatique, qui nous submergent depuis le début des années 1980. Des innovations toujours présentées comme de simples « moyens » destinés à améliorer nos conditions de travail et nos vies quotidiennes, sans que leur portée politique – les conséquences profondes qu’elles ont sur la vie de la cité – ne soit jamais réellement abordée. Or c’est ce déferlement « technologique » qui fonde en quelque sorte l’architecture de ce système, qui rend envisageable, à un niveau évidemment inégalé dans l’histoire, un contrôle permanent de toutes et de tous.
Si l’apparente neutralité et la redoutable efficacité des « machines » permettent de laisser enfoui son édifice idéologique, cet ordre sécuritaire s’accompagne tout de même d’une rhétorique bien spécifique. L’un de ses aphorismes les plus efficaces, et les plus martelés, est sans doute le suivant : « Quand on n’a rien à se reprocher, on n’a pas à craindre d’être surveillé. » Toutes les innovations qui ont rythmé l’histoire des communications ou de l’informatique ont été justifiées par ce mot d’ordre mobilisateur et « culpabilisateur ». Reprise dans les discours politiciens, les slogans publicitaires, les éditoriaux ou dans de multiples déclarations intempestives, cette injonction déguisée à la transparence est au centre d’une stratégie de longue haleine visant à faire tomber, par petites touches successives, qu’elles soient politiques ou psychologiques, les remparts qui protègent encore l’intimité de nos vies privées.
Ce slogan, s’il est en réalité totalement absent, contrairement à ce que l’on prétend souvent, du roman de George Orwell , renvoie très efficacement à son atmosphère totalitaire. Il fait aussi écho au malaise ressenti par le héros du , de Franz Kafka, confronté à l’arbitraire de la loi et de l’ordre ; jusqu’à l’absurde, puisqu’il y est accusé d’un crime mystérieux dont il ne sera jamais informé, le laissant se convaincre lui-même de sa propre culpabilité. Dans l’architecture légale de nos sociétés « démocratiques », cela s’apparente à une « inversion de la charge de la preuve » ; et cela consiste à passer d’un régime de « présomption d’innocence », un droit fondamental, et donc, en principe, inaliénable, à celui de « présomption de culpabilité ». L’injonction qui nous est faite de « ne rien avoir à cacher » est en contradiction flagrante avec l’exercice de la liberté de conscience, garantie dans un régime démocratique où le droit n’est pas aménagé en fonction d’impératifs de « sécurité ». C’est précisément au nom de ces garanties « démocratiques » que nous devrions pouvoir revendiquer, en toutes circonstances, « avoir des choses à cacher ». Or jamais nous n’avons été autant incités à tout dévoiler, y compris les éléments les plus intimes de notre vie, et à mettre en berne notre liberté au nom de notre prétendue sécurité.1984Procèsba priori
Les principaux mécanismes d’acceptation à l’œuvre pour faire de nous des « présumés coupables » sont de deux ordres : la discipline de la peur et la distorsion du langage. La première est un mode de gouvernement et d’endoctrinement des populations qui repose sur une logique « proactive » (s’attaquer à l’intention plutôt qu’à l’acte). Cette logique proactive alimente en effet l’idée qu’il nous faut en permanence nous protéger de menaces indistinctes, ce qui permet de justifier le traçage des déplacements, l’invasion de la vidéosurveillance, ou encore le « partage » de nos échanges et de nos identités numériques… La discipline de la peur a ses « institutions » – économiques, ceux que l’on pourrait appeler les « marchands de contrôle » ; médiatiques, les émissions de télévision et la presse dédiées à l’ordre policier ; et politiques, les officines plus ou moins officieuses de conseils en sécurité… –, qui en sont à la fois les rentiers et les porte-parole, les pompiers et les pyromanes. Bien entendu, cette discipline nourrit et se nourrit des multiples « innovations » technologiques qui trouvent là des débouchés extrêmement profitables.
L’autre ressort principal de l’injonction au bonheur sécuritaire est celui des mots ; plus précisément celui de la distorsion du langage, que les États de droit ont appris à manier avec dextérité face à des populations nourries aux valeurs humanistes de la liberté et du respect d’autrui. L’usage biaisé du verbe et des discours – propagande autant politique que managériale – transparaît dans chacun des domaines d’expression de l’idéologie sécuritaire. Il fait même partie de son code génétique. Plutôt que de décrypter seulement les mots d’ordre de cette idéologie nous nous attacherons à montrer comment se forge l’ordre par les mots. Propos euphorisants, discours euphémisants, phraséologies dissimulatrices, mots clés divertissants ou tactiques verbales de diversion : autant d’armes sournoises dont la puissance symbolique contribue grandement à favoriser notre soumission à l’ordre sécuritaire.
XIXe
high-tech
Ce livre est le fruit « monstrueux » de nombreuses années de recherches, de rencontres et d’actions, mais il voudrait faite voir autre chose que l’emprise implacable de ce système sur les corps et les esprits, il voudrait montrer, quoique très humblement, qu’il est nécessaire, et possible, de reprendre possession de nos existences…

Notes de l’introduction

a. Message vocal, déclenché par intermittence, mis en place en 2005 dans le cadre du plan Vigipirate. Il est accompagné d’une affiche indiquant « sept consignes à respecter », placardée dans toutes les stations.

b. Article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées. »

1
Le consentement au « progrès ». Histoire d’une propagande industrielle
« La Science trouve, l’Industrie exécute, l’Homme se conforme. »

 

Slogan de l’Exposition universelle
de Chicago, 19331a.
La « modernité », l’« innovation », les machines et les inventions techniques en général – ce que l’on a coutume d’appeler le « progrès » – se sont toujours appuyées sur un positivisme évangélique. Le capitalisme industriel tout comme, en son temps, le capitalisme d’État des bureaucraties communistes n’ont cessé de produire des discours et des schémas de pensée propres à exploiter les craintes et à faire avaler la pilule du progrès aux plus récalcitrants. Les premiers concernés ont été les générations d’artisans dont le savoir-faire et l’expérience technique se sont lentement dilués dans un processus de dépossession qui a abouti à ce que l’on pourrait appeler le règne de l’ingénieur.
Le principal postulat de cette construction intellectuelle reste encore la même aujourd’hui : « la technique est neutre », la machine en elle-même ne doit pas être tenue pour responsable des conséquences qu’elle entraîne sur les individus qui s’en disent victimes. Leurs « usages » seuls seraient critiquables. Ainsi, les résistants au machinisme ont toujours été présentés, et ils le sont encore, comme des « catastrophistes », des « obscurantistes », et donc des « technophobes ». Le but de cette démonstration est de retirer aux « technologies » en général tout rôle politique, de dénier aux contestataires le droit et la légitimité de s’y opposer, bref, de faire accepter le « progrès » comme une évidence incontournable.
Pour l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, « le discours du progrès qui magnifiait la grandeur des buts servait aussi à exorciser l’immensité des inquiétudes ». L’art de l’invention technique est donc tout autant un art d’inventer les désinhibitions nécessaires à son « inoculation ». Pour « ajuster le monde à l’impératif technologique », mieux vaut ne pas compter sur « le courage des individus », il est préférable de « circonvenir leurs craintes ». « La tâche essentielle des modernisateurs n’était pas d’instaurer des individus désirant les machines, mais plutôt de rendre les machines désirables »2. Puisque la pilule est amère, autant apprendre à ceux qui l’ingurgitent à la trouver douce plutôt que de tout mettre en œuvre pour l’adoucir effectivement.
En faisant en sorte que la technologie soit « neutralisée », le système capitaliste a pu trouver toute sa plénitude et sa cohérence, reprend Jean-Baptiste Fressoz. « Que le vocable “progrès” ait, de nos jours, perdu de son lustre révèle simplement l’acceptation générale de sa logique : dans les sociétés contemporaines de la connaissance unanimement tendues vers l’innovation et la maîtrise technique, c’est faute d’ennemi que le progrès a perdu son sens politique3. »
Les expositions universelles à la gloire du progrès technique
Les inventions et leurs inventeurs, la modernité et ses promoteurs, ont été tirés en avant par une sorte d’union sacrée, tantôt portée par les forces du marché – au nom de la libre entreprise et des bienfaits supposés de l’abondance de produits qui améliorent l’ordinaire –, tantôt soutenue par la force publique – au nom des intérêts dits « stratégiques », à l’image de l’illusoire « indépendance énergétique » permise par la maîtrise de l’atome. Cette union sacrée se devait d’abord de glorifier la science afin de faire passer ce processus pour inexorable.
À l’origine des réflexions de Jean-Baptise Fressoz, un petit ouvrage paru en avril 1855, La Fin du monde par la science4. Son auteur, Eugène Huzar, un avocat de trente-cinq ans, n’avait rien d’un obscurantiste ; il aimait « les sciences et les techniques », mais était révolté par « la science ignorante, imprésciente », par un « progrès qui marche sans boussole »5. Cet ouvrage fut publié au moment même où s’ouvrait à Paris la première « exposition universelle » de l’Empire français.
Ces grandes manifestations, rendez-vous de promotion des « arts et techniques », furent créées pour colporter la propagande progressiste de l’industrialisation triomphante. En ce milieu de  siècle, la compétition entre États-nations était avant tout industrielle et technique, et chaque agent économique – travailleurs et consommateurs – était constamment incité à accepter le progrès au nom de l’élévation de son pays sur le podium des « nations avancées ». Ce n’est que plus tard que ces expositions devinrent « coloniales » et que les États jugèrent utile de comparer leurs possessions impériales pour se confronter sur la scène internationale.XIXe
Le sociologue et historien Jacques Ellul (1912-1994) était convaincu que le règne des machines devait produire des discours orientés et biaisés, propres à anesthésier l’esprit critique, pour rendre l’homme « conforme » (et non l’inverse) au « système technicien ». Ellul, qui s’est penché aussi bien sur la « fascination technicienne » que sur les rouages de la propagande politique et managériale6, a jeté un éclairage particulier, que certains ont qualifié de prémonitoire7, sur les rapports conflictuels qu’ont toujours entretenus la science et le progrès dans les sociétés humaines. Il a ainsi souligné que la technique est devenue « autonome à l’égard de l’homme [, ce] qui l’oblige à s’aligner sur elle » ; « la technique n’est plus une matière neutre, elle est une puissance impersonnelle [et] sacrée » ; « l’homme a foi en elle, il l’idolâtre, il la sert au lieu de s’en servir »8. Cette « fascination » pour cet objet prétendument « neutre » est selon lui l’un des ingrédients du « bluff technologique », titre du dernier opus de la trilogie qu’il a consacrée au règne de la technique9. Dans ce troisième ouvrage de 1988, il précise sa pensée : « Dire que la technique n’est pas neutre ne signifie pas qu’elle sert tel ou tel intérêt (ce qui est souvent une critique de gauche). Cela veut dire qu’elle a son propre poids, ses propres déterminations, ses propres lois, autrement dit, en tant que système elle évolue en imposant sa logique. »
L’autre facette de la promotion moderniste a toujours été de prôner le « bien-être ». « Bien-être » des travailleurs sommés de prendre comme acquis le fait que la machine allait apaiser la pénibilité de leur travail ; et « bien-être » des consommateurs, avides d’améliorer leur mode de vie grâce à des biens et produits plus accessibles, abondants et mieux conçus.
Les thuriféraires de la modernité ont ainsi savamment manié la propagande industrialiste et techniciste en jouant sur ces deux notions. Si bien que ceux qui s’en méfiaient pouvaient être taxés à la fois d’ennemis de la nation, d’antipatriotes et de réfractaires à leur propre « bien-être ».
Les luddites, premiers « obscurantistes »
L’histoire des résistances au machinisme lors des premières révolutions industrielles trouve dans le mouvement « luddite » un exemple particulièrement éclairant. Si l’on associe aujourd’hui volontiers les termes de « luddite » ou « néoluddite » à celui de « technophobe », les causes profondes de ce mouvement de révolte, apparu au début du XIXe siècle en Angleterre au sein des artisans tisserands, sont en réalité éminemment politiques.
Le mythe de cette « armée de l’ombre » de « casseurs de machines », emmenée par un personnage mystérieux, le « général Ludd  », s’est nourri de la légende de Robin des Bois, puisque leurs premiers faits d’armes se sont déroulés dans un triangle géographique – entre York au nord, Manchester à l’ouest et Nottingham au sud – englobant la fameuse forêt de Sherwood. Les luddites étaient des artisans des métiers de la laine et du coton (tisserands, peigneurs et tondeurs). « À l’instar de la joyeuse bande de Robin des Bois, [ces travailleurs étaient] victimes du progrès ou, du moins, de ce que l’on tient pour le progrès. »b10
Au cours de leurs premières expériences punitives répertoriées, en novembre 1811 (« À la hachette, la pique et au pistolet11  »), les luddites s’en sont pris aux « tondeuses mécaniques » (machines de finition des tissus en laine ou en coton)c. Ces nouveaux outils étaient destinés à remplacer les métiers à tisser, machines manipulables par une seule personne dont les artisans maîtrisaient parfaitement le fonctionnement.
Lors des émeutes luddites de 1811-1813, les tisserands réfractaires combattaient aussi une propagande industrialiste déjà très vive. Depuis une vingtaine d’années en effet, l’industrie textile imposait ses manufactures, supplantant les ateliers à taille humaine des artisans tisserands. Mais la situation économique était rendue désastreuse par les embargos commerciaux mis en place durant les guerres napoléoniennes. L’économie britannique – qui rayonnait sur le marché mondial du textile – était sur les genoux. Du coup, le sabotage des outils de production était assimilé à un véritable crime contre l’État.
L’historien anglais Edward P. Thompson a étudié en profondeur les révoltes des tisserands du XIXe siècle, pour lesquels il gardera une certaine admiration – il démissionnera de son poste universitaire en 1971 afin de protester contre l’inféodation de la recherche aux intérêts industriels12. Il s’en inspirera dans son ouvrage de 1963, La Formation de la classe ouvrière anglaise13, dans lequel il décrit les bouleversements économiques qui secouèrent l’Angleterre du début du XIXe siècle et allaient former le terreau des révoltes luddites. Le capitalisme anglais s’est d’abord, dès le XVIIIe siècle, attaché à mettre fin au régime ancestral des commons, faisant passer les terres agricoles d’un statut collectif à un statut privé. Il s’est ensuite attaqué à l’organisation des rapports de force dans les manufactures, en interdisant, en principe, toute forme d’association, tant d’employeurs que de travailleurs (Combination Acts de 1799 et 1800). En réalité, cela a surtout servi à bloquer les initiatives syndicales, en réprimant les organisations collectives aussi bien que les simples réunions d’ouvriers. Les femmes et les enfants ont été intégrés à la division industrielle du travail afin d’imposer de faibles niveaux de rémunérations. Dans l’industrie du coton, ils formaient, dans les années 1830, les 4/5 de la force de travail, leur journée de labeur ayant été fixé par le Factory Act de 1833 à douze heures au maximum14. Par ailleurs, dès 1814, le droit donné aux magistrats d’imposer des salaires minimums est abandonné.