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Changement de propriétaire. La guerre civile continue

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180 pages

Que s'est-il passé depuis que l'" entreprise France ", comme on dit maintenant à l'Elysée, a changé de propriétaire, le 6 mai au soir ? Dans cette chronique des Cent Jours du sarkozysme triomphant " sans tabou ni complexe ", on assiste à l'installation d'un nouveau système. Derrière des mots neutres – bouclier fiscal, TVA sociale, franchise médicale –, il s'agit d'enrichir les riches en faisant payer les pauvres. Derrière l'hommage à Guy Môquet et aux martyrs du Vel d'Hiv, on rafle les sans-papiers qui n'ont pas " vocation " à rester parmi nous. L'oligarchie de la finance, de l'armement et du show-biz, se resserre autour du président de tous les Français et l'asservissement des médias cimente le consensus ambiant.



Mélangeant à dessein les sources les plus variées, s'aidant d'entretiens avec Jacques Rancière (sur la notion de populisme), Alain Badiou (sur la trahison chez les anciens maoïstes), et Daniel Bensaïd (sur l'actualité du marxisme), Eric Hazan donne à voir une évidence, que chacun est plus que jamais tenu de taire : la guerre civile continue.



Éditeur et écrivain, Eric Hazan dirige les éditions La Fabrique. Il est notamment l'auteur de L'Invention de Paris (Seuil, 2002), Chronique de la guerre civile (La Fabrique, 2004), LQR, La propagande du quotidien (Raison d'agir, 2006).


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couverture

DU MÊME AUTEUR

L’Invention de Paris. Il n’y a pas de pas perdus

Paris, Éd. du Seuil, « Fiction & Cie », 2002 ;

rééd. « Points », 2004

 

Chronique de la guerre civile

Paris, La Fabrique, 2004

 

Rester sur la montagne, entretiens sur la Palestine

(avec Moustapha Barghouti)

Paris, La Fabrique, 2005

 

Faire mouvement

(entretiens avec Mathieu Potte-Bonneville)

Paris, Les Prairies ordinaires, 2005

 

Notes sur l’occupation :

Naplouse, Kalkilyia, Hébron

Paris, La Fabrique, 2006

 

LQR. La propagande du quotidien

Paris, Raisons d’agir, 2006

C’est celle [la loi] qui veut qu’en une sédition civile, celui des citoyens qui ne se range à l’une ou à l’autre partie soit noté d’infamie : par où il semble qu’il ait voulu que les particuliers ne se souciassent pas seulement de mettre leurs propres personnes et leurs privées affaires en sûreté, sans autrement se passionner ou affectionner pour le public, en faisant vertu de ne communiquer point aux malheurs et misères de leur pays, mais que dès le commencement de la sédition ils se joignissent à ceux qui auraient la plus juste cause, pour leur aider et prendre le hasard avec eux, plutôt que d’attendre, sans se mettre en danger, quelle des deux parties demeurerait victorieuse.

Plutarque, Vie de Solon

Je me souviens que S.F.I.O. voulait dire « Section Française de l’Internationale Ouvrière ».

Georges Perec, Je me souviens

Dimanche 6 mai 2007. Au bureau de vote, la cabine dont on tire le rideau derrière soi pour mettre son bulletin dans l’enveloppe s’appelle un isoloir. On voit bien les raisons historiques qui font s’isoler pour « accomplir son devoir de citoyen » : c’est se mettre à l’abri des pointages policiers et des curiosités malveillantes. Il y a pourtant là comme un paradoxe. Pour se fondre dans ce moi commun dont parle Rousseau, pour décider en tant que membre du corps social ce que sera son avenir, il faut s’en séparer à l’instant décisif. Celui ou celle qui va gagner ce soir aura été choisi(e) par des millions d’isolés.

 

Voici les résultats. Il va bientôt faire nuit. Je traverse à vélo la place de la République. Les grands boulevards sont déserts. Il n’y a plus personne rue d’Enghien, barrée par des grilles et un petit cordon de policiers, mais devant Le Mauri 7, café du faubourg Saint-Denis à l’angle du passage Brady, les Kurdes de la rue qui n’ont pas pu regarder les matches du championnat de Turquie dans leur çay salonu habituel discutent en groupes sur le trottoir. Boulevard de Bonne-Nouvelle, la file des cars de CRS s’allonge jusqu’à la rue d’Hauteville.

La seule présence humaine notable sur le boulevard Haussmann est celle de deux SDF qui dorment par terre devant la Chapelle expiatoire, mais soudain, à Saint-Augustin, c’est la foule. Les supporters de Sarkozy sortent de la salle Gaveau et marchent vers la Concorde : des centaines de lycéens, d’étudiants en tee-shirts bleus, avec ballons, drapeaux tricolores, bannières bleu et vert. Les voitures klaxonnent, les passants sur les trottoirs applaudissent. Le numéro spécial de L’Express (« Le Président ») est déjà entre toutes les mains — avaient-ils imprimé une autre couverture ou étaient-ils sûrs de leur affaire ? Venue célébrer la victoire du parti de l’ordre et de l’autorité, la jeunesse des beaux quartiers s’engage maintenant dans le boulevard Malesherbes.

Place de la Concorde, des techniciens finissent de monter les éclairages et la sono pour le grand concert. De l’autre côté de la Seine, un petit cordon de police garde le Palais-Bourbon et barre sans conviction l’entrée du boulevard Saint-Germain. Devant le siège du PS, rue de Solférino, des garçons et des filles du Mouvement des jeunes socialistes s’efforcent de faire bonne figure, aussi blancs, propres et bien élevés que leurs homologues de l’autre rive. Dans quelques semaines, toute cette saine jeunesse se retrouvera sur les gradins de Roland-Garros.

Pas un chat au Quartier latin, pas même de cars de police, signe de la décadence de cette colline d’où sont partis tant de mouvements séditieux. À l’entrée du boulevard Henri-IV complètement vide, les policiers barrent aux voitures l’accès à la Bastille. Là, juchées sur le socle de la colonne, des filles font brûler des feux grégeois qui jettent sur la place de belles lueurs rouges et des nuages de fumée — parfait décor d’émeute. Dans la foule se mêlent toutes sortes d’accoutrements, de couleurs de peau, de coiffures, d’autocollants et de drapeaux. La colère est bruyante et joyeuse. Une blonde étrangère déchiffre l’inscription sur la colonne et bute sur « qui combattirent ». On lui traduit : « who fought, fought ».

Un cortège se forme pour monter à Belleville, mais toutes les issues de la place sont barrées par des CRS casqués, avec boucliers, matraques et lance-grenades. À l’entrée du boulevard Richard-Lenoir, les premiers poteaux sont arrachés, les premiers pavés volent, puis les premières grenades lacrymogènes. L’affrontement devenant sérieux, je m’éclipse par la petite rue Jean-Beausire, car rien ne serait plus bête que de se trouver coincé avec un vélo quand les CRS chargeront pour dégager la place.

 

Ainsi se retrouve ce soir la partition de Paris entre Est et Ouest qui a marqué tous les affrontements de la guerre civile depuis les journées de juin 1848. Il y avait pourtant du paradoxe dans le choix du quartier général de campagne des deux principaux candidats. Pour Sarkozy, la rue d’Enghien n’aurait pas été une mauvaise idée s’il avait fréquenté les cafés kurdes et profité de l’occasion pour aller acheter ses poireaux au marché de la rue du Faubourg-Saint-Denis où ils sont moins chers qu’à Neuilly, ou bien s’il avait pris le temps de bavarder avec les tailleurs sri-lankais du passage du Prado. Pour Royal, le choix du faubourg Saint-Germain était à la fois logique sociologiquement et désastreux symboliquement. Comment ceux qui l’entouraient auraient-ils trouvé le chemin du Kremlin-Bicêtre ou d’Aubervilliers ?

 

 

7 mai. Il y avait quelque chose de curieux dans le slogan de Sarkozy : « Ensemble, tout devient possible. » Pourquoi ce peu euphonique devient, pourquoi pas « tout est possible », bien plus dynamique ? Sans doute un transfuge de la gauche, un Jacques Attali ou un Max Gallo quelconque, aura-t-il indiqué aux communicants de l’UMP que malheureusement la formule était déjà prise, que c’était le titre d’un article de Marceau Pivert paru dans Le Populaire du 27 mai 1936, dont les derniers mots étaient : « Tout est possible, et à toute vitesse. Nous sommes à une heure qui ne repassera sans doute pas de sitôt au cadran de l’histoire. Alors, puisque tout est possible, droit devant nous, camarades ! » Citer Jaurès et Blum, oui, mais de là à reprendre les mots de la gauche révolutionnaire il y avait un pas.

Dans la collection d’hommes illustres cités par Sarkozy tout au long de ses meetings, on ne trouve guère de figures de la droite — ni de femmes, d’ailleurs, sauf Jeanne d’Arc. Avec le souci de célébrer les gloires de l’étape — Lamartine et saint Bernard de Clairvaux en Bourgogne, Mirabeau en Provence —, à Metz il a bien évoqué Barrès, qui avait fait campagne en Lorraine avec pour programme « Contre les étrangers ». Brève allusion, car ses amis du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) n’auraient peut-être pas apprécié d’entendre chanter les louanges du chef de file des antidreyfusards. Mais de Guizot, de Thiers, de Mac-Mahon, de Tardieu ou de Laval, pas un mot — on voit assez bien pourquoi. Le terme même de « droite » n’est réapparu qu’assez récemment dans le vocabulaire des politiciens. Après la Libération, les chefs de la droite étaient plutôt en prison, quelques-uns fusillés, beaucoup en fuite à l’étranger. Je ne me souviens pas que sous la IVe République il y ait eu un seul parti ou dirigeant qui se soit explicitement affirmé « de droite ». Après le retour du Général, les gaullistes se défendaient d’en être, contre toute évidence — il existait même une petite famille malheureuse, les gaullistes de gauche. Si bien qu’il a fallu attendre la fin des années 1970, puis la génération des Édouard Balladur ou des Raymond Barre, pour que le mot « droite » puisse être prononcé sans rougir, pour que les « valeurs de la droite » puissent être publiquement revendiquées.

 

Politiciens et journalistes présentent la forte participation électorale comme une victoire de la démocratie représentative. Pour François Fillon, donné comme futur Premier ministre, c’est « la porte qui permet de sortir de la crise de confiance qui ankylose la France depuis si longtemps ». Pour François Baroin, ministre de l’Intérieur, « cette mobilisation impressionnante consacre la vigueur de notre démocratie et les valeurs républicaines que nous avons en partage » (Le Monde, 8 mai). Déjà, au lendemain du premier tour, le directeur de ce journal avait célébré avec un lyrisme un peu niais « cette belle journée d’avril, dans cette France ensoleillée, ses longues files d’électeurs, vieux, jeunes, couples venus avec leurs enfants, tous patients, tous mobilisés. Donnant l’image d’un pays serein, citoyen, qui redécouvre la politique, qui se réapproprie l’élection présidentielle et montre, par là même, sa volonté de se réapproprier son destin ». Chacun fait semblant de ne pas voir que cette participation exceptionnelle est due à l’exceptionnelle conjonction de deux peurs : d’un côté, la peur de Sarkozy, dont on voit bien qu’il s’apprête à « punir les pauvres », et de l’autre, la peur des pauvres, chez ceux qui craignent de tout perdre — retraités, commerçants, petits cadres, agriculteurs — et qui, comme Gribouille, ont choisi de plonger plutôt que d’attendre on ne sait trop quoi. D’où la tension et la mélancolie de ces dernières semaines, qu’il fallait être aussi sourd qu’un chroniqueur des Matins de France Culture ou aussi aveugle qu’un éditorialiste de Libération pour ne pas percevoir.

Une remarque de mon amie D. sur le sujet : le couple Royal-Sarkozy a suscité un grand engouement qui explique en partie la forte participation. C’est lui, au fond, que les Français auraient aimé élire. C’est un couple plus fort, plus photogénique, plus convaincant que celui formé par chacun des deux avec son conjoint.

 

 

8 mai. Le carrefour triangulaire formé par la rue Jean-Pierre-Timbaud, la rue des Trois-Bornes et la rue Moret est sens dessus dessous depuis des semaines. C’était un espace vague, où les gamins du quartier jouaient au foot et où les vieux prenaient le frais ou le soleil selon les saisons. On y croisait des jeunes encapuchonnés et des mamans voilées descendant du marché de Belleville avec leurs cabas. Mais la mairie de Paris n’aime pas les espaces vagues, surtout quand ils sont proches d’une mosquée, comme celle de la rue Moret par exemple. Et les espaces urbains triangulaires ont tendance à être plus vagues que les autres (voir le traitement récemment infligé à celui que forment la rue François-Miron, la rue Saint-Antoine et la rue de Fourcy, près de l’église Saint-Paul). Ici, devant l’ancienne maison des Métallos, on pourra sans doute bientôt admirer le travail conjoint de la Voirie et du Service des espaces verts : des grilles métalliques autour de plantations poussiéreuses, un nouveau pavage, de nouveaux lampadaires, du gravier de synthèse au pied des catalpas, des bancs dessinés par Jean-Claude Decaux, peut-être une Sanisette — un fragment de ville nouvelle au cœur du vieux faubourg. Le nettoyage ethnique du XIe arrondissement passe par de petites reconquêtes comme celle-ci.

 

On entend beaucoup parler de « résistance » depuis dimanche soir, mais il ne me semble pas que ce soit le mot juste. Pour les Français, c’est forcément la Résistance avec un R majuscule, un de ces grands mots tirés de l’Histoire et plaqués sur une situation actuelle : langage militant, qui évite de réfléchir. Il en va de même pour « fascisme » : Sarkozy et son proche entourage ne sont pas des fascistes, et leur règne ressemblera plus à celui de Berlusconi qu’à je ne sais quel néodoriotisme. Le président de tous les Français dînant au Fouquet’s le soir de son élection, prenant un jet privé le lendemain pour aller se « refaire » sur un yacht prêté par Bolloré : un style qui va bien dans ce sens. Il ne s’agit d’ailleurs pas de la psychologie du personnage ni de ses éventuelles convictions républicaines. Simplement, les conditions actuelles ne rendent pas nécessaire l’établissement d’un régime autoritaire, avec tout l’attirail désagréablement voyant qui va avec.

Autre raison pour ne pas dire résistance : quand on en est réduit à résister, c’est qu’on se trouve en difficulté, qu’on a au moins perdu une manche. Or la défaite de dimanche n’est pas notre défaite : la « lutte » électorale s’est déroulée entre des équipes situées toutes deux de l’autre côté de la ligne de front de la guerre civile. Le baron Ernest-Antoine Seillière, ancien président du MEDEF (Mouvement des entreprises de France) et qui s’y connaît, le disait ce matin même sur France Inter : « Le milieu des affaires s’accommode très bien de la social-démocratie. Entre la social-démocratie et le modèle de droite, il n’y a pas tant de différence, l’un et l’autre tiennent compte de la réalité, la marge de jeu est plus restreinte qu’on le pense. » Des deux adversaires liés par cette connivence du réel, c’est le plus dangereux qui a gagné. C’est malencontreux, mais ce n’est pas une défaite pour nous — même pour ceux qui ont fait le choix tactique de participer au scrutin.

 

Plus de monde que d’habitude, ce soir, à la réunion du RESF (Réseau éducation sans frontières) qui s’est tenue, comme chaque premier mardi du mois, au métro Belleville. Deux ou trois cents personnes occupaient le bas de la rue de Belleville, avec un bon mélange des populations du quartier, qui en compte beaucoup, et en particulier de nombreux Chinois, ce qui est nouveau. Dans ces réunions sans prise de parole, sans trop de sono, les gens commentent les dernières rafles de sans-papiers et discutent sur la façon de s’opposer aux prochaines. Des tracts se distribuent entre les poussettes. On peut penser que c’est plus sentimental-humanitaire que politique, mais on peut aussi y voir une bonne façon d’entraîner un quartier dans la voie de l’insoumission.

 

 

9 mai. Silvio Berlusconi affirme (Libération, 9 mai) : « Nicolas Sarkozy m’a pris comme modèle en politique. » Le même, lorsqu’il était en fonctions, estimait que « beaucoup d’Italiens [étaient] contents d’avoir un président du Conseil qui peut utiliser ses avions, ses voitures, et recevoir ses hôtes d’État dans les palais qui lui appartiennent ».

 

Désormais, l’urgence est paraît-il de rénover, de moderniser le Parti socialiste. On voit bien en quoi consiste la rénovation d’une grange en ruine ou la modernisation d’un emballage de lessive, mais s’agissant d’un parti, c’est moins clair. Dans un éditorial de Libération (8 mai), Laurent Joffrin montre jusqu’où peut aller le non-sens : « Changez tout ! Le programme est aussi séduisant qu’incertain […] Fallait-il aller plus à droite ou plus à gauche ? Alternative trop simple. C’est en profondeur qu’il faut repenser les valeurs et les programmes […] Réformisme ? Certes, mais comment communiquer à un projet de gouvernement l’espoir et l’énergie des militants du mouvement social et écologique ? » Alexis Dalem, corédacteur en chef de la Revue socialiste, estime dans Le Monde (10 mai) que « le parti a besoin d’une refondation autour d’une ligne authentiquement de gauche, d’une gauche concrète et d’avenir. C’est là l’enjeu de fond ». Pour Michel Onfray, « la solution passe par la refondation des gauches : une parole et une geste réconciliées, la fin de la schizophrénie » (Libération, 9 mai). Michel Noblecourt, l’une des têtes pensantes du Monde, estime (9 mai) qu’il faudrait plutôt s’inspirer de l’exemple de Jospin, qui avait « entrepris, à travers trois conventions thématiques, une révision du logiciel idéologique » (cette image du logiciel a envahi l’espace politico-journalistique ces temps derniers). Pour Henri Weber, député européen, secrétaire national du Parti socialiste (ibid.), « il [le parti] doit perfectionner et systématiser le recours à l’internet pour sa communication, sa formation interne, son action politique et idéologique ».

 

Cet échantillonnage recueilli en 48 heures montre que l’affaire n’est pas simple. La première difficulté, et non la moindre, est de faire oublier le passé, cette « culture politique » qu’il s’agirait de renouveler. Depuis 1981 (pour éviter charitablement de remonter à la SFIO), il y a eu le tournant de la rigueur de 1983, les privatisations, la déréglementation des marchés financiers, le traité de Maastricht, la loi sur la sécurité quotidienne, les stock-options : ces fondamentaux (comme on dit depuis peu) dont nous sommes redevables aux socialistes, toujours déjà soucieux de modernisation. D’où une deuxième difficulté : comment être crédible en faisant semblant de ne pas être ce que l’on est ? Quand Dominique Strauss-Kahn se déclare disponible pour conduire le parti vers la social-démocratie, quand Henri Weber écrit que le PS doit devenir « un parti réformiste moderne », veulent-ils nous faire croire que le PS est un parti marxiste, un parti révolutionnaire ? Comment prétendre changer pour devenir un parti réformiste alors qu’on est, qu’on a toujours été depuis le congrès de Tours en 1920, un parti réformiste ? C’est délicat, il faut en convenir.

Il y a bien un point où le socialisme français est authentiquement archaïque : il reste empêtré dans la vieille fiction de la démocratie libérale quand ses adversaires ne ratent pas une occasion de montrer qu’ils s’en sont affranchis, n’en usant plus que de façon rhétorique — et avec le même cynisme, au fond, que lorsqu’on parlait du « monde libre » durant la guerre froide.

Le supposé triomphe de la démocratie après l’implosion du communisme de caserne s’est accompagné d’une dissolution progressive du sens du mot, qui en est venu à désigner aussi bien l’effondrement de la pensée par disparition de l’autorité que la consommation programmée de biens culturels et de produits biologiques : démocratisation de la philosophie par les cafés-philo et Philosophie Magazine, démocratisation du saumon fumé par les promotions de Carrefour. Et quand le peuple exprime soudain sa volonté, avec la fièvre et l’excès propres à de tels surgissements, les démocrates les plus convaincus de la veille s’emploient à réprimer cette catastrophique irruption démocratique. C’est cette haine de la démocratie, comme dit Jacques Rancière, qui explique la bouffée délirante de Sarkozy affirmant, à Bercy le 30 avril, sa détermination de « liquider l’esprit de Mai 68 ».

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