Dans les secrets de la diplomatie vaticane

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Premier pape latino-américain de l'histoire, François donne à l'Église catholique un nouveau souffle. Porté par une popularité exceptionnelle, il multiplie les discours et les gestes très médiatiques, mais il travaille aussi dans l'ombre à des actions souterraines et méconnues, celles qui occupent la diplomatie vaticane. Servie par des hommes d'excellence, cette dernière opère actuellement un remarquable retour en force. Le présent ouvrage lève le voile sur les objectifs et la stratégie d'une puissance spirituelle dotée de moyens temporels sans équivalent dans le monde.


Il révèle les dessous, dignes d'un thriller, du spectaculaire succès de la médiation secrète sur le rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis annoncé en décembre 2014, et le nouveau pacte scellé avec l'Amérique démocrate de Barack Obama. Il éclaire les enjeux d'une position tranchée sur le conflit israélo-palestinien, les raisons d'une opposition à une intervention militaire dans la guerre civile en Syrie et, au contraire, l'évolution vers un recours aux armes pour la défense des minorités victimes de l'État islamique comme des autres cibles de cette " troisième guerre mondiale en morceaux " qui frappe partout dans le monde, selon le pape. Mais de la crise russo-ukrainienne aux défis posés à l'Union européenne, du Venezuela post-Chavez, jusqu'à l'Afrique et plus encore la Chine, l'auteure démontre que la diplomatie vaticane sait aussi se faire Realpolitik...


Journaliste spécialiste du Vatican, Constance Colonna-Cesari est notamment l'auteure de Benoît XVI. Les clés d'une vie (Philippe Rey, 2005). Elle est aussi réalisatrice. Parmi ses derniers films consacrés au pontificat actuel : François. Mythes et menaces, ou encore Raul, Obama et la Main de Dieu.


Publié le : jeudi 4 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021231625
Nombre de pages : 400
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DU MÊME AUTEUR
Urbi et orbi Enquête sur la géopolitique vaticane La Découverte, 1992 Le Pape, combien de divisions ? Dagorno, 1994 Benoît XVI Les clés d’une vie Philippe Rey, 2005
ISBN 978-2-02-123162-5
© ÉDITIONS DU SEUIL, FÉVRIER 2016
www.seuil.com
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Lavie du Vatican est une réalité si complexe, et dont les plans se distribuent à des niveaux de profondeur si différents, qu’à mesure qu’on acquiert une expérience plus exacte, il devient plus difficile de formuler celle-ci. Jacques Maritain, dernière dépêche de sa mission d’Ambassadeur de France au Vatican, le 14 juin 1948. À mes parents Michèle et Dominique et à mes filles Adèle et Serena, À Eduardo pour son appui constant.
Introduction
La diplomatie vaticane est affaire d’hommes, de moyens, d’objectifs, mais aussi de chance. Comme toute diplomatie, celle des papes dépend des situations qu’elle rencontre et des partenaires qu’elle rallie pour parvenir à des résultats. Parfois heureuse, parfois vaine, elle peut cependant, plus facilement qu’une autre, masquer ses échecs derrière cette particularité qui la distingue : avoir l’éternité pour elle ! Arme spirituelle mise au service de l’action temporelle, le fameux adage romainSub specie æternitatis, « Rien ne presse vu du ciel », joue donc aussi en faveur d’une diplomatie qui, en effet, dispose de tout son temps. Mais Jorge Mario Bergoglio est un pape pressé. Depuis sa métamorphose en François au soir du 13 mars 2013, l’ex-archevêque de Buenos Aires s’est inscrit dans une course contre la montre. À 76 ans, résolu, comme il l’a dit à maintes reprises, à suivre l’exemple de Benoît XVI de renoncer au trône de Pierre lorsque ses forces commenceront à s’amenuiser, le nouvel élu s’est immédiatement retroussé les manches. Il a marqué dès le premier jour sa volonté d’entreprendre avec énergie les profondes réformes qu’il avait annoncées dans son programme aux Congrégations générales, sorte de « réunions électorales » précédant le conclave. Et il s’y est employé à une cadence que seule peut expliquer sa crainte de ne pas avoir le temps de les achever. Mais cette accélération soudaine du tempo de la Rome éternelle a eu des effets secondaires : elle est immédiatement devenue le principal motif des résistances qui se sont éveillées au sein de son appareil : « On ne sait plus où il va, tous les jours il fait quelque chose de nouveau, ça part dans tous les sens, on ne voit plus la ligne directrice », ont commencé à se lamenter des monsignors, de plus en plus nombreux au fil des mois. Son biographe italien, le journaliste Andrea Riccardi, le reconnaissait dès janvier 2014 : « Il s’est passé plus de choses ici et dans l’Église en quelques mois depuis son arrivée que dans la totalité du dernier quart de siècle », estimait-il. Réformes financières et structurelles, changement de style et, au-delà, de culture, le pape François est aujourd’hui à la tête d’une Église de plus d’1,2 milliard de fidèles que son action a déjà transformée en profondeur. Or, la planète entière connaît aussi des mutations. Et dans certaines parties du monde, ces dernières paraissent au moins aussi profondes et radicales que celles qui se sont opérées à Rome – l’apparition de l’organisation dite « État islamique » sur la scène internationale n’étant pas le moindre de ces phénomènes. La diplomatie du pape François se trouve dès lors à la croisée de ces chemins, tous nouvellement pavés, mais pas toujours de bonnes intentions. Au-delà des défis qui planent sur son Église, le pape François saura-t-il répondre aux dangers qui guettent le monde ? Outre sa fonction de leader spirituel, l’un des
aspects de ce statut unique réservé à l’Évêque de Rome, également chef de l’État de la Cité du Vatican, réside dans sa capacité d’intervention internationale. L’actuel souverain pontife ne néglige pas cette dimension, bien au contraire. Celle-ci s’exerce par des moyens les plus hétérogènes : certains étatiques et institutionnels, d’autres constitués d’un maillage extrêmement fin de structures et réseaux très divers, convergeant tous vers Rome, pour faire de cette place le plus grand centre de renseignement du monde. Avant l’ère d’internet – « le sixième continent », comme l’avait baptisé Jean-Paul II –, les réseaux de télécommunication du Vatican étaient saturés de fax. Maître dans l’art des échanges diplomatiques codés, les États du pape, jaloux de leurs secrets, avaient été à la pointe en matière de cryptographie. À la Renaissance, la papauté maîtrisait cette discipline comme personne, en particulier grâce à Giovanni et Matteo Argenti, un oncle et son neveu à l’origine de l’utilisation d’une méthode mnémotechnique consistant à mélanger un alphabet codé, puis d’un système de codage à plusieurs lettres. Depuis, le Vatican n’a eu de cesse de perfectionner son dispositif cryptographique toujours au service de la protection de ses secrets. Rassembler des informations, les protéger et s’en servir à des fins diplomatiques, sont des pratiques inscrites depuis des siècles dans les relations entre le Saint-Siège et le monde. Mais toutes les communications ne sont pas cryptées, loin s’en faut. Au milieu des années quatre-vingt, dans la salle de presse de Radio Vatican, se déroulaient en même temps des cinquantaines de télex envoyés depuis des séminaires de brousse du fin fond de l’Angola, d’un centre jésuite au Nicaragua, d’un dispensaire médical du Timor oriental… Car de quelque lieu aussi lointain et reculé que l’on se place, l’Église catholique dispose toujours d’un individu ou d’un groupe apte à faire remonter à son organisation centrale tout ce qu’il voit et sait. Or c’est bien là, et de tout temps, la première force de cette diplomatie : la masse d’informations et de canaux qui l’alimentent et par lesquels elle peut passer pour s’exprimer. Un flux ininterrompu, illimité, vertigineux. Outre sa densité, c’est l’étendue de son contenu qui en fait la force. « Ce qui m’a toujours frappé », souligne Mgr Guy Terrancle qui fut pendant douze ans le conseiller 1 ecclésiastique de l’ambassade de France au Vatican , « c’est le pouvoir qui permet à cette diplomatie vaticane d’agir. Elle seule dispose de cette capacité unique d’être présente dans toutes les sociétés, dans toutes les couches de ces sociétés et à tous les niveaux des États. Et si l’on est ici si bien renseigné, c’est parce que l’on s’intéresse à tout ! Non pas pour faire des affaires ni de l’espionnage, non pas non plus par curiosité, mais parce qu’il est perçu pour le Saint-Siège comme impératif d’être attentif à tout ce qui peut se passer afin d’être disponible pour pouvoir porter une aide éclairée, où que ce soit, et de quelque nature que ce soit. Nous ne visons aucun intérêt au sens habituel du terme, ni politique, ni financier, encore moins militaire : notre seul intérêt est celui d’une puissance spirituelle qui doit être là pour apporter son aide et qui, pour ce faire, doit savoir exactement tout ce qui se passe en Afrique, en Asie, en Europe et ailleurs concernant la vie religieuse, la vie sociale, la justice, la paix, etc. Entre les évêques qui viennent en visitead limina à Rome tous les six ans et les missionnaires qui naviguent dans le monde entier mais repassent toujours par les maisons mères de leur congrégation, les ressources humaines sont énormes. De plus, elles reposent sur des gens très bien formés », estime-t-il encore.
WikiLeaks ecclésiastiques
Les Américains ne s’y trompent pas. Parmi les innombrables câbles diplomatiques révélés par WikiLeaks, progressivement transmis et publiés par leNew York Times, le Guardian,Le MondeetEl aísà partir du 28 novembre 2010, beaucoup concernent le Vatican, qui y est scruté sous toutes les coutures. Partout où s’exerce son action, celle-ci semble placée sous une « veille » renforcée. Comme si, dès qu’un ecclésiastique bougeait le petit doigt quelque part dans le monde, un ambassadeur américain se devait de le signaler à son administration. De cela, l’organisation de Julian Assange nous a offert un éclairage irremplaçable. De Cuba à la Chine en passant par l’Afghanistan, le Soudan ou Jérusalem, avec de nombreuses excursions par le Venezuela d’Hugo Chávez, la journaliste italienne Stefania Maurizi, qui a collaboré avec Julian Assange pour livrer et analyser la foultitude de câbles américains 2 consacrés au Vatican , synthétise, à l’issue de ce travail de fourmis, les raisons profondes de cette obsession américaine pour les informations estampillées Saint-Siège. Des raisons fondées sur une juste appréciation du pouvoir centralisé de l’Église catholique et de son aptitude à recueillir des informations des quatre coins de la planète, allant « des déshérités aux plus hautes sphères de la politique ou de la diplomatie ». Et la journaliste d’ajouter : « L’Église a accès aux secrets les plus intimes des individus par la confession, connaît la vie quotidienne de l’homme de la rue à travers les paroisses, tout en touchant aussi, en haut de la hiérarchie, les gouvernants de l’ensemble des pays dans le monde entier. » Le résultat, en conclut-elle, est « un formidable appareil pour lequel les Américains nourrissent une grande admiration » qu’ils prouvent de câble en câble. Les Américains voient le Vatican comme « l’une des entités internationales la plus ancienne du monde », « l’une des très rares qui parvienne à atteindre quasiment l’intégralité du monde », et « l’une des plus riches, puisque, au-delà du réseau des églises et du clergé séculier, celui des missionnaires est extraordinaire pour alimenter l’information et la compréhension de ce qui advient dans le monde ». Et cette vision se renouvelle régulièrement au fil des générations d’ambassadeurs américains près le Saint-Siège. Auteur d’une autre synthèse en juin 2009, l’homme qui occupait alors ce poste le reconnaissait : « Le spectre diplomatique du Vatican est le second après le nôtre. Nous entretenons des rapports avec 188 nations, eux avec 177 », comptabilisait-il alors. De plus le Vatican est représenté au sein de très nombreuses instances internationales, avec le statut de membre de plein droit ou celui de simple observateur : parmi celles-ci, les Nations unies et les institutions spécialisées de l’ONU (Haut Conseil pour les droits de l’homme, Unicef, etc.), les Bureaux de l’ONU pour le climat ou pour les questions humaines, les Organisations de l’ONU pour le développement industriel ou l’alimentation (FAO, programmes alimentaires mondiaux et Fonds international pour le développement agricole), l’Unesco, l’Organisation mondiale du commerce, l’Union européenne, le Conseil de l’Europe, l’Organisation des États d’Amérique, la Ligue arabe, l’Organisation mondiale du tourisme, l’Organisation pour l’Union africaine, le Comité pour la médecine militaire… Le Vatican détient également un droit de vote à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et à l’Agence internationale pour l’énergie atomique. Un large spectre diplomatique, comme le soulignent très lucidement les envoyés de l’Oncle Sam. 3 Pour Manlio Graziano, chercheur et enseignant en géopolitique , la force de
l’Église catholique ne réside pas tant dans ses liens avec toutes ces organisations. Son atout est surtout d’être l’unique religion organisée autour d’un seul centre, avec à sa tête un chef qui est aussi une figure politique mondiale. « C’est cela qui lui donne sa force. Aucune autre force humaine aujourd’hui ne dispose d’un tel réseau central mondialisé avec une tête unique. » Il existe un autre argument très fort à ses yeux : la ligne directrice forgeant la voix du Vatican. « C’est loin d’être le cas de tous les États qui sont tous un peu dans le flou stratégique en ce moment – sauf peut-être la Russie ou la Chine –, alors que l’Église catholique sait très bien ce qu’elle veut faire », souligne-t-il. C’est au nom du Saint-Siège et non du Vatican qu’est conduite la diplomatie, c’est-à-dire au nom de l’entité juridique et morale sise sur les 44 hectares de l’État de la Cité du Vatican, créé en 1929 par les accords de Latran, conclus entre le pape Pie XI et Mussolini. Ce cadre d’action diplomatique est vieux comme le monde, ou presque : de l’apparition d’un État en Italie centrale par une donation de Pépin le Bref en 756, jusqu’à sa perte en 1870, c’est toujours avec le chef de l’Église catholique – et non avec les représentants des États pontificaux aux tracés incessamment modifiés au cours de l’histoire – que les souverains ont entretenu des relations diplomatiques. « Et même lorsqu’il était privé de toute souveraineté territoriale entre 1870 et 1929, le Saint-Siège n’en continuait pas moins d’exercer ses prérogatives de sujet international, par l’exercice du droit de légation active et passive, par la conclusion de concordats, 4 l’exercice de missions d’arbitrage et de médiation », rappelle Mgr Roland Minnerath . L’indépendance rendue à l’Église, grâce à ce territoire – condition indispensable pour ne plus être assujettie à l’État italien –, redonna au Saint-Siège le confort d’une assise temporelle qui lui avait cruellement fait défaut pendant près de soixante ans. Elle répara ainsi la blessure d’orgueil que cette privation avait générée : par mesure de rétorsion, les papes refusaient alors d’apparaître sur la place Saint-Pierre ! Cependant, ils continuaient de se faire entendre sur la scène internationale. En 1887, par exemple, Léon XIII parvint, avec une grande habileté, à rétablir des liens diplomatiques avec l’Allemagne de Bismarck, des liens rompus quinze ans plus tôt en raison de la politique très anticléricale, dite du Kulturkampf, du chancelier impérial allemand. C’est de cet instrument pleinement opérant que s’est saisi le pape François. Dès son arrivée, son message a été très clair : son pontificat serait placé sous le sceau de l’offensive diplomatique. D’emblée, on l’a vu affirmer haut et fort sa place incontestable de grand leader mondial. Avec succès puisque, dès décembre 2013, la revue américaineTimesle désignait comme la personnalité de l’année. Cette même place lui fut accordée jusqu’en Chine, pays bien peu suspect, lui non plus, de papolâtrie ! Autre signe, les premières nominations majeures effectuées par François aux postes clés de la curie romaine se firent au sein de la branche diplomatique. Ainsi de Mgr Pietro Parolin, le nouveau Secrétaire d’État. Ex-nonce apostolique à Caracas, il fut l’homme du rapprochement, jugé impossible, entre Rome et le Venezuela d’Hugo Chávez. Il déploya aussi son expertise dans les épineuses relations entre Rome et Pékin, de même qu’au Vietnam, en s’investissant dans les négociations aboutissant à l’amélioration des relations entre l’Église et l’État dans ce pays. Depuis la promotion du cardinal Parolin à cette fonction centrale, regroupant les ministères des Affaires intérieures et extérieures de l’Église – en remplacement du cardinal Tarcisio Bertone –, l’activité diplomatique a redoublé d’intensité : visite
apostolique de François en Terre Sainte en mai 2014, voyage en août de la même année en Corée du Sud, puis début 2015 au Sri Lanka et aux Philippines, accueil du Premier ministre ukrainien à la veille des cérémonies de canonisation des papes Jean XXIII et Paul VI, messages directs du pape aux présidents chinois et russe, participation personnelle du Secrétaire d’État à la médiation pour le règlement de la crise au Venezuela, soutien à la Conférence des évêques mexicains dans ses interventions contre les réformes jugées trop libérales du président Peña Nieto, etc. Les résultats ne se sont pas fait attendre : pour preuve, l’action décisive de François dans le rapprochement historique entre les États-Unis et Cuba. Celle-ci, d’une discrétion exemplaire, a été officiellement saluée, à la fois par Raúl Castro et par Barack Obama dans les discours prononcés simultanément, à la surprise du monde, par les deux chefs d’État le 17 décembre 2014 : du jamais-vu ! Et lorsque le pape, en septembre 2015, se rend à la fois à Cuba et aux États-Unis afin d’y célébrer son succès, il y est accueilli triomphalement.
Ambassadeurs et ambassadrices
Ce grand retour du Vatican sur la scène diplomatique internationale est évidemment suivi de près par les ambassadeurs des 180 États qui entretiennent des relations avec lui. Leurs missions n’en deviennent que plus passionnantes. Hommes et femmes, issus de tous les horizons, se croisent et se fréquentent selon les zones géographiques, les centres d’intérêt politique de leurs gouvernements, ou les unions liant leurs nations les unes aux autres. Mais aussi au gré des affinités ou inimitiés qui se nouent dans ce cadre si particulier de la Rome éternelle. Le Russe y est évidemment l’ennemi de l’Ukrainien… ou de l’Ukrainienne ! En effet, l’ambassadrice Tetiana Izhevska s’entretient plus volontiers avec les nations qui soutiennent son peuple et rejettent l’attitude de Moscou. Et elles sont nombreuses, à commencer par les anciennes Républiques du bloc de l’Est. Au-delà des vœux du pape au corps diplomatique en début d’année – rituel qui s’accompagne généralement d’un long discours sur les priorités du Saint-Siège, afin que celles-ci soient répercutées dans les chancelleries –, les ambassadeurs et ambassadrices près le Saint-Siège se retrouvent assez régulièrement, lors de divers événements, réguliers ou exceptionnels. Les cérémonies les plus protocolaires auxquelles l’ensemble du corps diplomatique est convoqué, avec obligation d’y assister, ont lieu une quinzaine de fois par an à l’occasion des grandes fêtes carillonnées, dont le Triduum pascal, le chemin de croix, la fête romaine des saints Pierre et Paul ou encore Noël. À cette liste peuvent s’ajouter d’autres événements solennels, comme des béatifications, canonisations ou encore des consistoires, la cérémonie d’élévation de nouveaux cardinaux. À leur place réservée, près du pilier de gauche, face à l’autel de la basilique Saint-Pierre, les diplomates et leur conjoint sont sagement priés d’assister aux liturgies, toujours assis selon le protocole à côté des mêmes voisins. Parmi ces délégations, certaines nationalités pèsent plus lourd que d’autres. Il en va des Argentins aujourd’hui, comme des Polonais hier. Celui qui représente actuellement le gouvernement de Varsovie n’est que le quatrième à occuper ce poste
e er depuis la proclamation de la III République de Pologne, le 1 janvier 1990. Il s’agit de Piotr Nowina-Konopka, quinquagénaire originaire de Gdansk, où il fit des études d’économie. Cette nomination est le couronnement d’une belle carrière politique à Varsovie et au sein de diverses organisations internationales. Plusieurs fois ministre des Affaires étrangères, il a été l’un des acteurs centraux du processus ayant permis l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne. Mais c’est à sa fonction de porte-parole du syndicat Solidarność de 1982 à 1989, qu’il doit d’avoir pénétré la Rome des papes, du temps de Jean-Paul II. Sa proximité avec Lech Walesa et la période très dure de l’incarcération de celui-ci après le choc frontal entre le régime et les grévistes des chantiers de Gdansk, sont autant d’événements auxquels il a participé de l’intérieur, jusqu’à la proclamation de la loi martiale. « On n’imaginait alors évidemment pas qu’elle déboucherait sur un miracle », raconte-t-il. Car, à ses yeux, les événements qui ont suivi sont bien de cette nature. Piotr Nowina-Konopka a rencontré maintes fois son compatriote Karol Wojtyla durant les vingt-cinq ans de son pontificat. Il se souvient d’avoir évoqué avec lui le moment précis où ce dernier, le premier pape slave de l’histoire de l’Église, prit conscience de sa soudaine capacité d’action de l’autre côté du rideau de fer. « Il venait à peine d’être élu, il se trouvait à Rome dans ses appartements, il regardait la télévision au soir du 16 août 1982 quand sont apparues à l’écran des images des chantiers navals de Gdansk. Il y a vu les bannières avec sa photo brandie partout par les ouvriers ; ce fut là tout simplement le déclic, le signe clair que lui, depuis Rome, pouvait aider à matérialiser ce rêve ; et c’est bien sûr ce qu’il a fait », conclut l’ancien syndicaliste de Solidarność. L’actuel ambassadeur de Pologne n’est plus aussi courtisé que l’étaient ses prédécesseurs du temps de Jean-Paul II. Ceux-ci profitaient des indéniables avantages de parler la même langue, d’avoir les mêmes codes et les mêmes références que le souverain pontife. En étant bien sûr plus proches que quiconque, ils en devenaient mieux informés. Ce statut de vedette lui a été soufflé par le représentant argentin, Eduardo Felix Valdés, un homme aussi souriant, facile d’accès et chaleureux que son célèbre compatriote. L’ambassadeur ne boude pas sa joie d’avoir été nommé à ce poste sous le pontificat du premier pape argentin de l’Église, auquel il était déjà lié lorsque celui-ci était encore archevêque de Buenos Aires où lui-même occupait des fonctions à la mairie de la ville. Ancien avocat diplômé de l’université jésuite de Georgetown, producteur d’une émission littéraire à ses heures, et grand amateur de football, Eduardo Valdés jouit, pour l’ensemble de ces raisons, d’un accès très privilégié au pape. Car celui-ci aime en effet autant parler de littérature que de football, comme il se plaît bien sûr à évoquer tout ce qui le lie à sa vie d’avant, sur sa terre natale, à Buenos Aires. « L’Argentine demeurera toujours le “Corazoncito” du pape », son « petit cœur », son jardin secret, estime son compatriote dans cette formule difficilement traduisible. Deux autres influents prélats argentins de la curie complètent ce cercle de pouvoir dans l’entourage du pape : l’important « ministre » des Églises orientales, le cardinal Leonardo Sandri, que l’on disaitpapabileen 2005 et en 2013, et Mgr Marcel Sánchez Sorondo, préfet de l’Académie pontificale des sciences. Cette instance dédiée aux débats scientifiques, écologiques et éthiques, est devenue sous ce pontificat un autre haut lieu de diplomatie, et ceci en raison précisément de la nationalité argentine de l’homme placé à sa tête et de ses liens d’amitié avec le pape. La mission d’Eduardo
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