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Eloge du patriotisme

De
115 pages


Petite philosophie du sentiment national.






Être français, c'est accepter de dire : "Ma particularité bretonne, vendéenne, lorraine, corse, africaine, maghrébine, asiatique, turque, roumaine, a, malgré tout l'attachement que je lui porte, moins d'importance que ma particularité nationale. Ma fierté, mon sentiment d'appartenance, mon sentiment identitaire, je les ferai dépendre non seulement de ma communauté provinciale, ethnoculturelle, religieuse, mais aussi, et surtout, de ma patrie.'




À l'heure où la France multiculturelle subit les pressions des communautés ethnoculturelles et religieuses qui s'isolent et se dressent les unes contre les autres, il est urgent de repenser et mettre en œuvre ce qui fait la cohésion nationale sans dénier pour autant le droit de chacun à rester fidèle à ses racines. Pour le philosophe Michel Lacroix, l'antidote au communautarisme est le patriotisme ; dans ce qu'il a de particulier et d'universel, car la seule défense d'une patrie charnelle, position adoptée par les nationalistes qui nient la dimension universelle, peut aboutir elle aussi à l'éclatement de la nation.
Se replier sur nous-mêmes serait trahir notre tradition française. La particularité de notre patrie doit être préservée non comme une fin en soi mais comme un terreau dont se nourrit l'universalisme. Faire son devoir de patriote aujourd'hui, ce n'est plus surveiller la frontière et repousser on ne sait quel ennemi, c'est assurer la transmission culturelle, autrement dit ne pas oublier son histoire, ni négliger sa langue et la faire partager aux autres, notamment aux plus jeunes. Chaque génération est héritière de celles qui l'ont précédées. Et c'est bien la vie de la nation qui est en jeu dans cette incessante transmission, au-delà des doutes qui la traversent en ce moment. Le sentiment patriotique peut alors devenir une des conditions de la réussite de l'intégration.
Mieux, la France doit continuer de faire entendre ses principes universels au niveau de la gouvernance mondiale en renouvelant le contenu de son message : elle doit s'affirmer comme une force de proposition, un " lanceur d'idées " dans les domaines suivants : la régulation de la finance mondiale ; l'écologie et le développement durable ; la lutte contre la faim ; l'aide aux pays pauvres ; la gestion des ressources rares (matières minérales, énergies fossiles, eau) ; la limitation des armements ; la lutte contre le terrorisme ; le dialogue entre les civilisations. Une voix qui, certes, ne sera pas celle de la nation la plus puissante, mais qui, venant d'un peuple qui jouit encore d'un certain crédit intellectuel et moral, a plus de chances d'être écoutée.





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d

MICHEL LACROIX

ÉLOGE
DU PATRIOTISME

Petite philosophie du
sentiment national

 New logo Laffont

ROBERT LAFFONT

d

Copyright

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2011

ISBN 978-2-221-12727-8

En couverture : © Olivier Marty

d

Dédicace

À Marwan, Iskander et Côme,

membres de ma petite famille

et de la Grande Amitié

d

Introduction

« J’aime trop mon pays pour être nationaliste. »

Albert CAMUS,

Lettre à un ami allemand

À en croire certains spécialistes de la vie politique et sociale, le patriotisme serait démodé. La patrie, expliquent-ils, est concurrencée dans le cœur des individus par de nouveaux attachements, de nouvelles ferveurs. Elle est supplantée, au niveau infranational, par les particularismes régionaux, les communautarismes, les réseaux sociaux du Net. Elle est débordée, au niveau supranational, par le sentiment européen et la « conscience planétaire ». Dans la chaîne de la reliance, le lien national apparaît comme un maillon faible, une forme archaïque de la sensibilité.

Et pourtant... L’ère des nations n’est pas tout à fait révolue. Si l’on y réfléchit, leur nombre n’a pas cessé d’augmenter depuis vingt ans. Ainsi, la Slovénie, laRépublique tchèque, la Biélorussie, la Croatie, la Bosnie,pour ne citer que quelques exemples, ont surgi sur la scène de l’Histoire. Ici et là, les revendications nationales se font entendre bruyamment. S’ajoute à cela le choc provoqué par la crise économique : en jetant le doute sur les vertus de la mondialisation, celle-ci a renforcé, par contrecoup, la confiance dans l’État-nation,seul recours face aux tempêtes financières. Le mot mêmede « patriotisme » regagne ses lettres de noblesse : n’est-il pas significatif que l’on évoque de plus en plus souvent le « patriotisme économique » ou le « patriotisme industriel » ? Dans un autre registre, des événements tels que les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football déclenchent des passions collectives dont, à l’évidence, le chauvinisme national n’est pas absent.

Il est donc plausible, comme le prédisent certains experts, que dans cent cinquante ou deux cents ans les nations auront disparu de la surface de la Terre, englouties dans un gigantesque État mondial... En attendant, elles ne se portent pas si mal.

Chacun sent bien, en outre, que le sentiment patriotique continue de jouer un rôle-clé dans le maintien du lien social. Il renforce les liens de fraternité. Il fait contrepoids aux particularismes ethno-culturels qui rongent notre société. Il est une des conditions de la réussite de l’intégration. Une politique qui viserait à améliorer la cohésion sociale mais qui ne se soucierait pas, en même temps, de susciter chez les citoyens un fort sentiment d’appartenance à la nation serait tout simplement contradictoire.

Le paradoxe est que, en tant que phénomène psychologique, le patriotisme reste très méconnu. Ses détracteurs, qui le confondent avec le nationalisme, l’ont jeté dans les oubliettes du politiquement incorrect. Les chercheurs en sciences humaines évitent prudemment cet objet sulfureux. Les sociologues, qui sont intarissables sur le sentiment social, semblent bizarrement n’avoir pas grand-chose à dire sur le sentiment national. Quant aux psychologues, ils ont exploré toute la gamme des sentiments humains, toutes les émotions collectives et personnelles, toutes les nuances de la vie affective, l’amour, l’amitié, l’attachement, le besoin identitaire, le besoin d’appartenance, l’altruisme, l’estime de soi, le sens du sacré, etc., mais parmi les innombrables livres de psychologie qui s’accumulent dans les librairies, je n’en vois pas un seul qui traite du sentiment patriotique.

Les intellectuels du XIXe siècle étaient plus hardis. Jules Michelet, Émile Littré, Paul Bert, Ferdinand Buisson ont beaucoup écrit sur le patriotisme. Seulement leur approche était, le plus souvent, normative et non pas descriptive. Leur but (surtout après la défaite de 1870) était de rappeler aux citoyens et aux écoliers les « devoirs envers la patrie ». Ils étaient plus soucieux de dire pourquoi il faut aimer sa patrie que d’expliquer en quoi consiste l’amour de la patrie.

C’est cette lacune que j’ai voulu combler. Je n’ai pas voulu écrire un énième traité de science politique sur l’idée de nation. Pas plus qu’ajouter ma pierre aux travaux érudits des historiens qui ont montré comment, à partir du XIXe siècle, l’État-nation s’est imposé comme une forme dominante de la modernité. L’objectif que je poursuis dans ce livre est à la fois plus modeste et plus ambitieux, dans la mesure où il va m’entraîner sur une terra incognita. Je me propose d’étudier le sentiment patriotique, ce grand oublié des sciences humaines. Pour cela, je suivrai une méthode « phénoménologique », c’est-à-dire une méthode située à l’interface de la philosophie et de la psychologie, visant à décrire le vécu, le ressenti des individus. J’analyserai le vécu de la nation en tentant de répondre à cette simple question : comment les individus vivent-ils, dans leur for intérieur, le lien qui les unit à leur patrie ?

1

« La patrie, c’est ce qu’on aime »

Laissons-nous guider d’abord par le dictionnaire. Ouvrons le Littré au mot « patriotisme ». On lit la définition suivante : « Le patriotisme est l’amour de la patrie. » Voilà qui situe notre sujet. Le patriotisme relève du domaine de l’affectivité. Il est un sentiment. Un sentiment d’amour. « Amour », « patrie » : l’alliance de ces deux mots semble consacrée par l’usage. Elle est si étroite que, lors de la grande controverse qui l’opposa aux philosophes allemands au lendemain de la guerre de 1870, l’historien Fustel de Coulanges n’hésita pas à définir la patrie elle-même à partir de l’idée d’amour : « La patrie, écrivait-il, c’est ce qu’on aime1. » Pour Fustel de Coulanges, l’amour était tout à la fois l’essence du patriotisme et l’essence de la patrie. Non seulement le lien des individus à la patrie était d’ordre affectif, mais la patrie elle-même était une réalité affective.

Quand on prononce le mot « amour », on pense spontanémentà un sentiment ardent, passionné, s’exprimant de façon lyrique, à la manière de Paul Déroulède, le chantre de la Revanche sous la Troisième République, ou de Chateaubriand qui s’exclamait : « Ô France, mon cher pays et mon premier amour2. » Mais cette manière déclamatoire n’est pas la seule façon d’aimer son pays. On peut être attaché à ce dernier de façon plus discrète. Le patriotisme est souvent silencieux. Il est silencieux lorsqu’on a la chance de vivre une période historique où son pays n’est pas exposé à un danger menaçant son indépendance. Il l’est également parce que, ordinairement, par une sorte de pudeur, la plupart de nos attachements ne se disent pas. Enfin, force est de constater que, dans la majorité des cas, notre amour de la patrie relève moins de la passion fervente que de la simple habitude.

Nous aimons notre pays dans une sorte de demi-conscience, parce qu’il nous procure le sentiment d’être « chez nous », parce qu’il est le cadre habituel où notre existence se déroule. Dans son étiage normal, l’amour patriotique ne dépasse pas cette sensation de familiarité et de bien-être. « La patrie se trouve partout où l’on est bien », écrivait Cicéron3. La mère patrie doit souvent se contenter, de la part de ses enfants, de ce genre de déclaration peu enflammée...

Sur quoi se porte cet amour ? Il se porte en premier lieu sur un territoire, un territoire constitué de fleuves, de lacs, de plaines, de montagnes, de forêts, de champs, de villes, de villages, de sites touristiques. Fait significatif, les Allemands désignent la patrie par le mot Vaterland, dont le suffixe -land signifie « terre ». Le patriotisme s’incarne dans une géographie, une géographie bordée par une frontière, c’est-à-dire une limite séparant le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. Toute « conscience nationale » est, qu’on le veuille ou non, « conscience d’une frontière ».

L’attachement patriotique se porte aussi sur des traditions, des coutumes, par exemple les manières de se vêtir, de faire la cuisine, de recevoir ses amis, de converser, de fabriquer les objets d’artisanat, de jouer la musique populaire, de décorer sa maison, de célébrer les grandes dates de l’année, de fêter les événements familiaux. Il s’exprime également à travers l’intérêt pour l’histoire nationale, c’est-à-dire l’épopée vécue par nos ancêtres, une épopée faite de gloire, de souffrance, de travail, de progrès. Il s’exprime enfin à travers la langue, qui, nous aurons l’occasion de le constater, est un élément essentiel du sentiment national.

Il est frappant de voir, à cet égard, la place que les questions linguistiques occupèrent dans ce qu’il est convenu d’appeler le « mouvement des nationalités » au XIXe siècle. Les patriotes tchèques, serbes, roumains, ruthènes, slovènes, italiens qui vivaient sous la domination de l’empire d’Autriche-Hongrie élevaient des revendications indépendantistes qui concernaient, principalement, la langue. Ils avaient le souci de leur langue vernaculaire. Ils souffraient de la voir écartée, méprisée, marginalisée, au profit de la langue impériale, qui était l’allemand. Ils réclamaient le droit de l’utiliser dans les écoles et dans l’administration. Les chefs de file de ces mouvements de nationalités étaient souvent des érudits qui consacraient une partie de leur temps à la rédaction de dictionnaires et de grammaires. Ils recueillaient les dictons, les proverbes, les comptines, les vieilles légendes populaires, les récits qu’on se racontait lors des veillées villageoises. Ils les consignaient avec soin dans des recueils qui, aujourd’hui encore, restent une mine ethnographique inestimable. Leur flamme patriotique était une flamme philologique.

À deux siècles de distance, ce patriotisme de grammairiens peut surprendre. Et pourtant... Il y a quelques années, nous autres Français avons été nombreux à nous passionner pour les concours d’orthographe de Bernard Pivot : n’était-ce pas une manière d’exprimer notre attachement à la langue française et, à travers elle, à notre pays ?

2

Le particularisme national

Tels sont les divers éléments auxquels, en tant que patriote, je me sens attaché, fût-ce sur ce mode mineur qui s’apparente étroitement à l’habitude. Or, la géographie, l’histoire, les traditions, les usages, la langue présentent un trait commun. Ils rendent mon pays différent des autres. Ils le font apparaître singulier, unique. À travers chacun de ces éléments, je ressens de façon aiguë qu’être français n’est pas la même chose qu’être allemand, italien, suédois, russe. Les paysages français ne sont pas les mêmes que ceux de la Suède. La musique française n’a pas tout à fait les mêmes caractéristiques que la musique allemande. La cuisine française n’a pas la même saveur que l’italienne. L’histoire de France n’a pas suivi la même évolution que celle de la Russie... Le territoire, le passé historique, le patrimoine architectural, les traditions, les modes de vie, la langue constituent autant d’aspects qui fondent l’originalité de mon pays. Et c’est justement pour cela qu’ils me sont chers. Le patriote aime savoir que son pays est différent, irréductible aux autres, en un mot incomparable. « Toutes les nations, écrivait Paul Valéry, ont des raisons présentes, passées ou futures de se croire incomparables. Et d’ailleurs elles le sont4. »

Corrélativement, le patriote se plaît à l’idée qu’il y a, de par le monde, une pluralité de patries. Il perçoit la Terre comme une mosaïque de nations. À ses yeux, cette pluralité constitue une richesse qu’il importe de préserver. Si, par suite de la mondialisation, des flux migratoires, de la communication planétaire, du métissage des cultures, les différences nationales venaient à s’effacer, si le voile gris de l’uniformité enveloppait les patries, le monde humain, pense-t-il, serait appauvri, de même que le monde vivant s’appauvrit chaque fois que disparaît une espèce animale ou végétale. L’écologiste est attaché à la biodiversité ; le patriote est attaché à la culturo-diversité.

Mais il y a plus. Aimer mon pays ne consiste pas seulement à aimer les multiples aspects qui me le rendent familier, agréable, incomparable. J’aurai beau allonger la liste de ces aspects, la splendeur de ses monuments, le confort de son habitat, la beauté de son artisanat traditionnel, la grandeur de son histoire, le pittoresque de son folklore, le charme de ses fêtes populaires, la richesse de sa langue, la profondeur de sa littérature, la douceur de son climat, mon patriotisme ne s’épuisera pas dans la série de ces attributs. Mon attachement vise une réalité plus profonde, située en quelque sorte derrière eux. Le pays que j’aime ne se réduit pas à la somme de ses qualités. Je n’aime pas un composé de qualités, j’aime un pays, c’est-à-dire une individualité indécomposable, qui est la source de toutes ces qualités. J’aime la France.

Aux yeux d’un patriote, « France », « Allemagne », « Italie », « Russie », « Suède » ne sont pas de simples mots, de pures étiquettes, relevant d’on ne sait quel nominalisme. Ce sont des noms d’êtres. Chacun de ces mots désigne une réalité ontologique. C’est à cette réalité, à cette essence singulière que faisait référence Michelet quand il écrivait que la France est une « personne » : « Une et identique depuis plusieurs siècles, soulignait l’historien, la France doit être considérée comme une personne qui vit et qui meurt5. » C’est à cette essence que pensait Péguy quand il prêtait à la France une « âme ». Montesquieu la désignait sous le nom d’« esprit général d’une société » et Hegel sous celui d’« esprit d’un peuple », le Volksgeist. Quant à Herder, à la fois homme des Lumières et figure de proue du romantisme allemand, auteur d’une Philosophie de l’histoire de l’humanité parue en 1784, il envisageait les nations à travers le prisme d’une sorte de « personnalisation essentialiste ». Passionné par les diversités nationales, il louait « la Providence d’avoir, de façon merveilleuse, séparé les peuples non pas seulement par des forêts et des montagnes, des fleuves et des climats, mais aussi par des idiomes, des penchants et des caractères6 ». Chaque nation, expliquait Herder, se définit par un esprit propre, un principe d’individualité radicale, qui est le fondement de sa spécificité culturelle. Elle constitue un univers fermé, clos sur lui-même, caractérisé par des coutumes, des idées, des modes de pensée, une morale, des institutions, une vision du monde impénétrables aux autres. « Chaque nation, résumait l’auteur, porte en elle l’harmonie de sa perfection, non comparable à d’autres. »

Cette « essence nationale » constituait également l’objet de la psychologie des peuples, laquelle connut un grand succès dans la seconde moitié du XIXe siècle. La psychologie des peuples s’efforçait de décrire la personnalité morale des nations, personnalité qu’elle appelait volontiers « âme nationale ». Il y avait ainsi, selon elle, une âme française, une âme russe, britannique, italienne, etc. En 1950, le politologue André Siegfried, qui fut une figure marquante de l’École libre des sciences politiques (aujourd’hui Sciences-Po) et qui tint au Figaro une chronique dont il passa ensuite le relais à Raymond Aron, pouvait encore donner à l’un de ses livres le titre significatif d’Âme des peuples7. Outre l’« âme nationale », la psychologie des peuples faisait usage du concept de « génie national », qui se déclinait lui aussi, sur tout l’échiquier mondial, en génie français, génie anglais, génie latin, nordique, slave, africain, etc. Le génie national désignait le substrat moral, spirituel, quasi mystique à partir duquel on prétendait expliquer un pays.

Personne, âme, esprit, génie..., au fond, peu importe les mots qu’on emploie. Ils font signe vers une même idée, qui se dégage nettement au terme de cette première exploration du sentiment patriotique : celle de particularité nationale. Quand le patriote nomme son pays, quand il prononce les mots « France », « Italie », « Russie », « Chine », c’est à cette particularité qu’il pense. C’est cette particularité qui fait l’objet de son attachement. Le particularisme est inhérent au sentiment national8. Il est inscrit dans l’ADN du patriotisme.

3

L’exigence universaliste

Mais le patriotisme comporte un deuxième volet. Je n’aime pas mon pays seulement en raison des traits qui le rendent original, unique, incomparable. Je l’aime aussi dans la mesure où il applique les principes de justice et de liberté. Je tiens à lui parce que l’État qui le représente est un État démocratique. Je suis attaché à cette terre où le hasard m’a fait naître parce que les droits de l’homme y sont respectés. Ma patrie mérite mon affection parce qu’elle incarne des idéaux politiques qui sont valables pour l’humanité entière. En vertu d’une espèce de clause de conditionnalité, je me sens lié à mon pays pour autant qu’il participe de cet universel. « Le patriotisme véritable, écrivait le baron d’Holbach au XVIIIe siècle, ne peut se trouver que dans les pays où les citoyens, libres et gouvernés par des lois équitables, se trouvent heureux9. »

Il me serait impossible d’aimer ma patrie, en tout cas je ne pourrais pas l’aimer d’une affection sereine, sans mélange, sans ambivalence, si cette patrie foulait aux pieds les droits de l’homme. Si tel était le cas, je vivrais dans le déchirement, partagé entre la fidélité à mon pays et la douleur de le voir trahir l’idéal démocratique. C’est ce déchirement que connurent les démocrates allemands sous le régime hitlérien et que connaît aujourd’hui le peuple iranien, blessé dans son amour-propre national par des dirigeants fanatiques qui abîment l’image de leur nation.

Le deuxième volet du patriotisme apparaît ainsi en pleine lumière. Le mot-clé auquel aboutissait le chapitre précédent était celui de particularité. Le mot-clé auquel nous parvenons maintenant est l’universalité. Le sentiment que j’éprouve pour mon pays ne découle plus, comme précédemment, de son caractère propre, particulier, singulier. Il découle de son caractère universel. Il résulte du fait que mon pays satisfait aux exigences de justice, de liberté, de droits de l’homme, c’est-à-dire à des exigences universalistes. Mon patriotisme ne se fonde plus simplement sur les différences nationales, mais sur les valeurs communes, c’est-à-dire transnationales. Je n’exalte plus ce par quoi ma patrie se distingue des autres patries, mais ce par quoi elle ressemble à toutes celles qui, comme elle, s’efforcent d’être des nations démocratiques.

Dans l’optique du particularisme, je me réjouissais, à l’instar de Herder ou de Hegel, de voir que ma patrie possédait une personnalité unique, incomparable. Dans l’optique de l’universalisme, je me félicite de voir que ma patrie rejoint le concert des nations dans la sphère de l’universel.

La présence, au cœur du sentiment patriotique, de cette exigence universaliste conduit, tout naturellement, à une sorte d’« indifférentisme national ». À partir du moment, en effet, où l’on se place du point de vue de l’universel, il devient presque indifférent de savoir à quelle patrie on appartient, dès lors que celle-ci respecte les valeurs universelles. Peu importe que je sois citoyen des États-Unis, d’Italie, d’Allemagne, de Suède, etc., puisque ces nations ont pour point commun d’être démocratiques. En toute rigueur, je n’ai aucune raison de préférer la France à ces pays étrangers, dès lors qu’ils ont atteint un niveau démocratique comparable au mien. Au regard des exigences universalistes, l’idée d’une « préférence nationale » perd toute pertinence. Paraphrasant Cicéron, je pourrais écrire : « Ma patrie est partout où règne la démocratie. »

4

Le jardin et le phare

Rassemblons les éléments que nous venons de recueillir. Nous voyons se dessiner une dualité au cœur de notre sujet, une dualité que nous retrouverons tout au long de ce livre et qui constituera l’épine dorsale de la conception du patriotisme que nous proposerons au lecteur.

Le sentiment national repose sur une double justification.

D’une part, le patriote est attaché au caractère propre de son pays, à son « génie », sa « personnalité », son « âme singulière », c’est-à-dire aux traits par lesquels son pays se distingue des autres. D’autre part, il est attaché aux qualités politiques et juridiques que son pays possède et par lesquelles celui-ci ressemble aux autres pays animés de la même exigence universaliste. Le sentiment patriotique se nourrit de cette singularité et de cette généralité. Il s’appuie à la fois sur le particularisme et sur l’universalisme. Il enracine les citoyens dans une histoire, une géographie, une culture, une langue particulières et, simultanément, il les élève vers la transcendance de l’idéal démocratique, qui est commun à tous les êtres humains. Le patriotisme est enfoncé dans la concrétude et, en même temps, aspiré vers l’abstraction. Il est charnel et idéaliste, terrestre et céleste.

Imaginons un jardin situé au bord de la mer. Imaginons en outre que, dans ce jardin surplombant les flots, se dresse un phare servant de repère aux marins. Ce jardin-au-phare est une parfaite allégorie de la notion de patrie telle que nous la concevons dans ce livre.

Le jardin, qui forme un espace clos, fermé sur lui-même, symbolise la particularité nationale. Il est l’image de la patrie dans ce que celle-ci a de singulier, de concret, de charnel. Le phare, au contraire, est tourné vers le large. Il répand au loin la lumière qui est nécessaire aux navigateurs. Cette lumière symbolise l’universalité des valeurs démocratiques.

Dans ce jardin-au-phare vivent des habitants, lesquels exercent une double activité. Ils sont à la fois jardiniers et gardiens de phare, et ils accomplissent ces deux tâches avec un égal contentement. D’une part, ils cultivent soigneusement, amoureusement, jalousement leur jardin, ce coin de terre dont ils ont la jouissance exclusive. D’autre part, ils veillent à ce que le phare reste constamment allumé, afin de répandre ses rayons sur le vaste océan.

Ces habitants éprouvent donc une double fierté : ils ont la fierté de savoir que leur jardin est unique, incomparable, différent de tous les autres, et celle de savoir que la lumière émanant du phare dont ils ont la garde est au service de tous les hommes. Le cœur de ces jardiniers-gardiens-de-phare bat avec une égale ferveur pour les deux biens qui leur sont confiés, illustrant ainsi la dualité constitutive de l’amour de la patrie, un amour à la fois replié sur lui-même et tourné vers le grand horizon. Un amour domestique et messianique.

Quant à moi, j’ai l’immense chance d’habiter le jardin qui s’étend du Rhin aux Pyrénées, de la Bretagne aux Alpes, de la mer du Nord à la Méditerranée. On y trouve les briques rouges de Toulouse, la forêt de Sologne, les châteaux de la Loire, les calanques de Marseille, les prairies herbeuses du Cantal, le bocage de Normandie, les tours de Notre-Dame... Je me plais dans ce jardin où l’on entend résonner la langue française, où les écoliers récitent les fables de La Fontaine, où l’on joue Molière au théâtre, où le souvenir de Jeanne d’Arc et d’Henri IV demeure présent, et où les mères bercent leurs enfants en fredonnant « Frère Jacques ».

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