Esprit août-septembre 2013 - A quoi servent les partis politiques?

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Entre-soi, corruption, déficit d'idées, déconnexion avec la société : les partis politiques ont-ils encore un avenir ? Leur crise est le symptôme d'une crise plus profonde, celle de la démocratie représentative, qui affecte aujourd'hui nombre de pays du monde occidental. Faut-il sauver les partis ? Dans ce dossier, Serge Berstein, Florence Haegel, Erwan Lecoeur, Jean-Claude Monod, Frédéric Sawicki et d'autres font le point sur la crise des partis, leurs tentatives d'ouverture et de démocratisation, leur inféodation aux barons locaux, mais aussi sur les alternatives qui se dessinent, en France ou ailleurs (Hongrie, Islande, Italie), et qui peuvent renouveler la démocratie comme elles peuvent, parfois, la mettre en danger. A retrouver également, un grand entretien avec Jean Pisani-Ferry sur les raisons pour lesquelles la crise s'éternise en Europe, des analyses de la situation en Egypte, en Turquie, en Iran, un carnet de voyage sur la Géorgie, un dialogue autour de l'œuvre de Michel de Certeau, un article sur l'écriture des camps chez Germaine Tillion et Charlotte Delbo, et bien d'autres sujets.


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270374
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SOMMAIRE
Éditorial : Données personnelles : la fragile garantie de la « vie privée».Esprit Positions – Attentes démocratiques : la double leçon de l’Égypte et du Brésil(Olivier Mongin). Clément Méric ou les colères fran-çaises(Michaël Fœssel). Comment sortir de la pensée magique du chiffre ?(Alice Béja)
À QUOI SERVENT LES PARTIS POLITIQUES ?
À qui profite la crise des partis
? Introduction.Erwan Lecœur
I. LA DÉMOCRATIE DE PARTIS : LE RISQUE OLIGARCHIQUE Les partis politiques : la fin d’un cycle historique.Serge Berstein Avant l’ère moderne, les partis étaient des coteries, des factions au service de la conquête du pouvoir par un homme. Avec l’avènement du suffrage, ils s’or-ganisent, se structurent autour d’idées, de programmes visant à donner des réponses aux interrogations des sociétés, et tentent de fédérer les intérêts de groupes divers pour accéder au pouvoir. Mais avec la mondialisation et la fragmentation des sociétés contemporaines, ce modèle semble radicalement remis en cause. Pourquoi les partis ne sont pas producteurs d’idées. Encadré. Lucile Schmid La force du localisme.Frédéric Sawicki L’ancrage local est primordial pour les partis, afin qu’ils puissent capter les préoccupations de la population. Mais ce qui devrait leur donner une plus grande ouverture finit par les enfermer ; aujourd’hui, le poids du local a de nombreux effets pervers, comme l’entre-soi, mais aussi l’abandon des idées et du programme. Ce qu’on appelle « parti » est en réalité une faible coalition de baronnies locales. Adhérents, militants et dirigeants : les conflits internes.Table ronde avec Goulven Boudic, Florence Haegel et Erwan Lecœur Ces dernières années, les partis politiques se sont ouverts sur la société, à tra-vers la mise en place de primaires ouvertes et le recours à des structures externes, par exemple pour la production d’idées(think tanks). Quel est alors le rôle des militants ? Les partis ne risquent-ils pas de devenir des coquilles vides ayant pour seule fonction la désignation du candidat à l’élection prési-dentielle et la réélection d’élus installés ? Faut-il attendre une refondation de la social-démocratie ? Christophe Sente La gauche européenne, loin de faire figure de modèle, semble aujourd’hui à bout de souffle. Pourtant, la social-démocratie a plus d’une fois traversé des crises majeures, et a toujours réussi à rebondir. Quelles peuvent être aujour-d’hui les pistes d’une nouvelle alliance progressiste ?
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Sommaire
II. PARTICIPER, DÉLIBÉRER, REPRÉSENTER : DONNER FORME AUX REVENDICATIONS POLITIQUES ÉMERGENTES 87 Mobilisations en réseaux, activisme numérique : les nouvelles attentes participatives.Nadia Urbinati Hongrie, Islande, Italie : dans chacun de ces trois pays, la démocratie a subi de profondes transformations ces derniers temps, dans des sens différents (vers l’autoritarisme ou la participation). Ces expérimentations démocra-tiques, souvent associées à l’utilisation des nouvelles technologies, font émer-ger une forme de « démocratie représentative en direct » qui se construit contre les partis, et peut être aussi bien séduisante qu’inquiétante. 98 Beppe Grillo : quand les étoiles s’éteignent.Alice Béja Le Mouvement 5 étoiles du comique Beppe Grillo a créé la surprise aux élec-tions législatives italiennes de février 2013, et le désordre dans la formation du gouvernement. Mais ce « recours » contre les partis traditionnels, leur cor-ruption et leur incompétence, a lui aussi déçu les électeurs. Cette expérimen-tation offre-t-elle des perspectives pour un renouvellement de l’action collec-tive ? 106 Revendications en hausse, représentation en baisse. Entretien avec François Miquet-Marty et Isabelle Sommier Les partis peuvent-ils se « ressourcer » grâce aux mouvements sociaux ? Engagement partisan et engagement non partisan ne sont pas forcément incompatibles, mais on constate aujourd’hui que les partis politiques, refer-més sur eux-mêmes, ne semblent pas en mesure de capter les revendications exprimées par les citoyens dans d’autres lieux et d’autres structures. 117 Quels espaces pour la démocratie ?Jean-Claude Monod La démocratie est toujours associée à l’idée de l’agora, de l’espace clos de la cité dans lequel le peuple délibère, en particulier en période de crise de la représentation, lorsque celle-ci apparaît comme une usurpation. Ce retour à l’agora, cependant, peut se faire aussi bien sur le mode d’une démocratie fer-mée et xénophobe que sur celui d’une réappropriation concrète de l’espace public : c’est à ces deux mouvements que l’on assiste aujourd’hui.
ARTICLES 127 Pourquoi la crise économique s’éternise-t-elle en Europe ? 2008-2013, cinq années d’hésitations et de conflits. Entretien avec Jean Pisani-Ferry Alors que les États-Unis voient leur taux de chômage baisser et leur crois-sance repartir, l’Europe semble enlisée dans la crise. Est-ce parce que les dirigeants européens n’en ont pas perçu l’ampleur ? Parce qu’ils ont favorisé la réduction des déficits sans voir les conséquences qu’elle pourrait avoir sur des économies déjà affaiblies ? Quel avenir peut-on dessiner pour la solida-rité européenne, à l’heure où l’Europe semble irrémédiablement divisée entre pays du Nord et pays du Sud ? 146 Carnet de route en Géorgie. Promesses et fardeaux de la transition. Antoine Maurice Nostalgie du soviétisme, résistance à la pression russe, développement de l’économie de marché et du tourisme : la Géorgie est encore en transition, une
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transition qui, bien qu’elle favorise des réformes économiques et infrastructu-relles, n’influe guère sur les représentations historiques. 155 Michel de Certeau, la mystique et l’écriture. À propos de la parution du tome II dela Fable mystique. Entretien avec Luce Giard et Jean-Louis Schlegel L’expérience mystique échappe aux catégories théologiques traditionnelles. Dans son œuvre, Michel de Certeau a cherché à rendre compte de cette expé-rience, en l’approchant par le prisme des sciences sociales, sans nier la sin-gularité du sujet mystique, fidèle en cela à son approche toujours plurielle, à la marge, refusant d’adopter un discours unique et surplombant. 169 La « chair souffrante de l’humanité ». À propos de Germaine TillionetdeCharlotteDelbo.Françoise Carasso Germaine Tillion et Charlotte Delbo, toutes deux résistantes, furent toutes deux déportées à Ravensbrück. Elles ont chacune voulu rendre compte de ce qu’elles avaient vécu, refusant un certain discours qui voulait que l’expé-rience des camps fût « indicible ». Chacune à sa manière, Tillion plus histo-rienne, Delbo plus poétique, elles ont trouvé une écriture, pour faire savoir, pour rechercher, autant que possible, la vérité. 195 Marie-Claire Bancquart. Incarnation et épure. Poèmes présentés par Jacques Darras
JOURNAL 199 L’entrée des catholiques dans l’ère communautaire(Guillaume Cuchet)» ?exception turque . Taksim, la fin de l’« (Ahmet Insel). Le « nouveau réformisme » iranien(Ramin Jahanbegloo). Le ballet chinois, outil desoft power (Isabelle Danto). Un cinéaste trop peu connu : René Féret(Claude-Marie Trémois). Pourquoi j’aimais Maurice Nadeau(Maurice Mourier)
BIBLIOTHÈQUE 218 Repère – Moïse, le peuple juif et la politique des Modernes,par Michaël Fœssel 224 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Gilles Larvor/Agence Vu
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Éditorial
Données personnelles : la fragile garantie de la « vie privée »
É COUTEStéléphoniques, murs truffés de micros, espionnage d’État : il ne faut pas se laisser tromper par le faux air de guerre froide de l’affaire qui a tendu les relations entre l’Europe et les États-Unis avec les révélations d’Edward Snowden sur le programme de surveillance Prism, mis en œuvre par l’agence nationale de sécu-rité (NSA), les renseignements pilotés par le ministère de la Défense américain. Rien d’inquiétant, nous disent les experts : ce sont de petites agaceries qu’on se permet, même entre alliés, même en temps de paix. Et la France, pas si naïve, n’est pas en reste, notam-ment en matière d’espionnage industriel. Par-delà les mécontente-ments diplomatiques de façade, il n’y a donc en réalité ni surprise ni brouille, comme en atteste l’ouverture des négociations d’un nouveau traité de libre-échange transatlantique. Pourtant, il ne faut pas se rassurer trop vite et se croire dans un drôle deremakede John Le Carré, car la surveillance change de volume et de nature à l’heure des données numériques. Mais pour-quoi le moissonnage à grande échelle des métadonnées qui livrent à notre insu les informations utiles sur tous nos usages des moyens de communication (téléphones fixes et mobiles, messageries élec-troniques, réseaux sociaux, sites de partage de fichiers, achats en ligne…) nous fait-il entrer dans une autre ère ? Avec les nouvelles technologies, tout semble conforter le consom-mateur roi. Les institutions ne peuvent plus imposer de comporte-ments ni de contenus aux internautes. Ce sont eux, au contraire, qui s’emparent à leur fantaisie des nouveaux outils participatifs de communication. Ce sont les usagers qui créent le contenu diffusé par
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Données personnelles : la fragile garantie de la « vie privée »
les nouveaux champions industriels géants nés aux États-Unis : ils mettent leurs vidéos en ligne sur YouTube, leurs photos sur Instagram, leur quotidien sur Facebook, leurs déplacements sur Foursquare. Cette appropriation des outils numériques a un poten-tiel libertaire dont la force s’est imposée lors des révolutions arabes : on n’arrête plus la demande de liberté d’expression à Tunis ou au Caire à l’heure de Twitter et des réseaux sociaux. Pourtant, cet individu en réseau laisse aussi des traces qui sont désormais stockées : requêtes sur Google ou achats sur Amazon en disent beaucoup plus sur lui-même qu’aucun publicitaire – ou aucun policier ! – n’en a jamais rêvé. On a donc célébré trop vite la compli-cité heureuse des géants du net et des libertés individuelles, car les consommateurs n’ont guère de contrôle sur l’usage qu’on fait de leurs traces numériques. Les données personnelles ont une grande valeur marchande et représentent un marché prometteur ! Plutôt qu’un individu roi, on voit s’imposer des entreprises reines qui disposent d’un potentiel d’information gigantesque sur leurs clients. Les États se demandent donc comment contrôler l’usage commercial des données personnelles, ce qui s’est révélé aussi difficile que de faire payer l’impôt à ces sociétés multinationales, aussi inventives dans l’optimisation fiscale que dans l’innovation technologique. Mais au moment même où l’on s’inquiète de la faiblesse des États devant les nouveaux géants du numérique, on découvre, avec le programme Prism, que les États-Unis et la France, entre autres, contraignent ces entreprises à leur fournir les données et méta-données qu’ils souhaitent récolter sur des particuliers, y compris leurs propres citoyens ! La raison d’État n’était donc pas oubliée… Et notre individu en réseau livre lui-même, le plus naïvement du monde, les informations qui permettent de retracer, par l’entre-croisement des données et une capacité de stockage encore jamais atteinte, les possibilités d’explorer sa vie privée. Qui l’emporte, finalement ? L’individu, le marché, les États ? Les technologies vont vite mais il n’y a pas de point de non-retour : la capacité de surveillance des États s’accroît, l’exploitation commer-ciale des données personnelles ne fait que commencer mais les indi-vidus sont mieux reliés les uns aux autres et y gagnent un pouvoir inédit. Cependant, les règles juridiques actuelles sont débordées et les « limites de la vie privée » se révèlent une bien faible protection contre toutes les « grandes oreilles », publiques ou privées, qui ont la possibilité de suivre chacun d’entre nous à la trace.
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Esprit
Position
Attentes démocratiques : la double leçon de l’Égypte et du Brésil
Ldeuxième acte de la Révolution égyptienne, la destitution par E l’armée du premier président sorti des urnes, a débuté le 3 juillet 2013 après des rassemblements monstres place Tahrir au Caire et dans d’autres villes d’Égypte. Mais en dépit de l’enthousiasme d’un peuple désireux de se libérer de la tutelle d’un président qui n’a pas respecté son contrat, en dépit des discours rassurants affirmant que l’armée s’était mise au service du peuple, il a fallu convenir après le « massacre » de cinquante « frères » cinq jours plus tard que ce deuxième acte passait par un encadrement militaire guère pacifique du processus démocratique.
Pour saisir les raisons de ce climat de violence, arrêtons-nous sur l’implication des divers acteurs en présence. Le soulèvement populaire tout d’abord : depuis février 2011, il est symbolisé par les événements successifs se déroulant place Tahrir et il a été dynamisé depuis quelques mois par l’action du mouvement Tammarod (Rébellion) qui a recueilli vingt millions de signatures anti-Morsi. Mais ce « groupe en fusion » souffre depuis l’origine des mêmes maux : fortes divisions politiques, culturelles, voire religieuses entre les nassériens, les musulmans libéraux, les Coptes qui en appellent à l’Égypte prémusulmane qu’ils incarnent et les réseaux sociaux, mais aussi présence d’incontrôlables à l’origine des viols qui dénaturent la rébellion. Cette Égypte en acte est de nature para-doxale : le soulèvement populaire est à la fois très unifié car massif mais aussi très divisé car bigarré, ce qui ne favorise pas le passage
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Attentes démocratiques : la double leçon de l’Égypte et du Brésil
à l’institution, à la représentation politique et à l’apparition de leaders (on a pu entendre : « Où est donc le Mandela égyptien ? »). Les deux autres acteurs, l’armée et les Frères musulmans, ont un point commun, le rejet du pluralisme et le recours à la violence. 1 Après le moment d’illusion lyrique qui a suivi le discours du général Al-Sissi (qui était entouré du patriarche d’Al-Azhar, du pape copte et du laïc Mohamed El Baradei), il a vite fallu remettre les pendules à l’heure militaire. Si l’on a compris que la diplomatie ne pouvait guère évoquer un coup d’État militaire alors même qu’elle 2 s’inquiétait de la remise en cause d’élections démocratiques , les plus réalistes ont rappelé que l’Égypte nilotique est un État bureau-cratique qui s’est toujours appuyé dans sa longue histoire sur 3 l’armée , que les militaires, dont Nasser demeure la figure de proue, encadrent et contrôlent le pays depuis 1952, que l’institution mili-taire a des privilèges, des intérêts économiques et financiers énormes qu’elle veut impérativement préserver. Par ailleurs, ceux qui n’ont pas la mémoire courte se sont vite souvenus que la première période de transition (février 2011-mai 2012) conduite par l’armée sous l’égide du CSFA(Conseil supérieur des forces armées) avait donné lieu à des actions violentes qui traduisaient une inca-pacité à gouverner pacifiquement. Ceux qui l’avaient oublié ont vite pris acte des maladresses (arrestation en nombre de leaders – dont le guide des Frères, Hazem Beblawi – au risque de nourrir la
1. Les propos tenus sur la nécessité d’arrêter un processus démocratique fondé par l’élec-tion ne sont pas sans susciter quelque inquiétude : faut-il rappeler que la souveraineté liée à l’élection, qui doit certes s’accompagner du respect libéral des droits de l’homme et de l’État de droit (ce que Pierre Hassner appelle « le triangle magique »), est la source de l’autorité du pouvoir ? La démocratie est un équilibre instable, mais on ne se débarrasse pas d’un mot de la souveraineté, surtout quand on veut répondre à un parti au pouvoir qui a eu recours à l’élec-tion pour imposer après coup la seule autorité du religieux. On est au cœur de la question théologico-politique! 2. Voir l’article de Christophe Ayad (« “Révoluputsch” ou “putscholution” ? »,Le Monde, 11 juillet 2013) qui rappelle entre autres qu’un État démocratique ne peut accorder une aide économique à un régime issu d’un coup d’État militaire. Si les États-Unis parlent explicitement d’un coup d’État militaire, ils doivent mettre un terme à l’aide annuelle de 1,3 milliard d’euros dont l’armée est la principale bénéficiaire. Pour Olivier Roy, qui tance vertement les libéraux initiateurs de la révolution, un coup d’État militaire est un coup d’État militaire, qu’on le veuille ou non : « L’armée a redonné aux Frères leur auréole de martyrs et d’opposants, qui est au fond la seule posture qui leur convienne. Mais l’armée a aussi déconsidéré l’opposition aux Frères. Comment de prétendus libéraux peuvent-ils accepter de venir au pouvoir grâce à des baïonnettes ensanglantées ? Comment de pieux salafistes, qui avaient courageusement accepté de se prêter au jeu politique, peuvent-ils accepter que l’on tire sur leurs cousins islamistes ? Comment les anciens révolutionnaires de la place Tahrir peuvent-ils se réjouir d’un coup d’État ? »,Le Monde, 12 juillet 2013. 3. Jacques Berque, qui publiait fréquemment dansEsprità l’époque de J.-M. Domenach, est l’auteur d’un ouvrage sur les ressorts historiques de l’État égyptien qui est toujours d’ac-tualité ! Voir J. Berque,l’Égypte. Impérialisme et révolution, Paris, Gallimard, 1967.
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Olivier Mongin
martyrologie des Frères et leur complexe obsidional, fermeture des chaînes de télévision…) qui ont précédé le massacre du 8 juillet 2013 perpétré contre les Frères rassemblés devant le palais de la Garde républicaine où, selon la rumeur, était enfermé Morsi. Les conséquences ont été immédiates : le pape copte a dénoncé la violence et le parti salafiste Al-Nour a quitté la table des négocia-tions destinées à former un gouvernement provisoire. Aujourd’hui, à la mi-juillet, un calme précaire est revenu et des décisions atten-dues ont été prises (nomination d’un Premier ministre et mise en place d’un gouvernement chargé de réviser la Constitution islamisée par Morsi et de préparer des élections). Sans qu’il faille comparer ce coup d’État militaire à l’Algérie de 1991 (mise en cause du résultat des urnes par les militaires qui a fait entrer le pays dans une décennie de guerre civile), sans nier la dynamique populaire anti-Morsi, il ne faut pas sous-estimer les tendances éradicatrices de l’armée, la militarisation du pays et un recours mal maîtrisé à la violence. Comment imaginer que les militaires égyptiens soient des pacificateurs et des démocrates en puissance alors qu’ils ne donnent aucune preuve d’ouverture et de respect du pluralisme ? C’est paradoxalement tout ce qu’ils reprochent aux Frères, cette volonté de s’arroger les pleins pouvoirs, qui a fait échouer la stra-tégie (soutenue par les Américains) d’une alliance possible entre l’armée et les Frères.
Quant aux Frères eux-mêmes, ils ont tout perdu en quelques heures et risquent de se retrouver à nouveau derrière les barreaux. Tout a commencé à mal tourner pour eux en décembre 2012 quand l’islamisation de la Constitution par Morsi, qui n’était guère un signe de pluralisme, a relancé les mouvements de rue qui ont été réprimés par le pouvoir via ses propres milices avec une violence acharnée. Là encore, la violence a été l’unique réponse politique avec l’inca-pacité de négocier et l’inaptitude à gouverner dont on sait les consé-quences économiques. Il y a donc eu le 3 juillet lyrique et le 8 juillet sanglant : d’un côté un soulèvement populaire majoritaire-ment non violent, de l’autre une armée et des Frères qui ne recu-lent pas devant la violence, d’où la difficulté à instituer le pluralisme, à accepter la division et l’inaptitude à la représentation. Comme en Tunisie, on peut gager que la priorité des priorités porte sur la rédaction d’une constitution d’esprit pluraliste. Mais une telle volonté de constituer le pluralisme ne peut pas passer par une éradication à l’algérienne des Frères, voire des autres courants islamistes.
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Attentes démocratiques : la double leçon de l’Égypte et du Brésil
Dans une autre partie du monde, dans un pays démocratique qui a porté au pouvoir des figures populaires (Lula et Dilma Roussef, jusqu’aux récentes revendications), on s’en prend aussi au pouvoir en place, mais dans des conditions très différentes. En effet, le Brésil démocratique, un pays continent sorti d’une dictature militaire (dont les actes de terreur et de violence qui bénéficient de la lustra-tion ne seront pas jugés), n’a jamais réussi à se débarrasser de la corruption des représentants élus, du népotisme et du clientélisme parlementaire. Lula n’a pas brillé dans la réforme politique. Quant à Dilma Roussef, qui a dû reculer devant les lobbys des partisrura-listasresponsables de l’augmentation de la déforestation, elle se préparait avant les événements de juin 2013 à faire voter une loi (le projet de loi PEC37) destinée à affaiblir l’action des procureurs et des juges dans les affaires de corruption. Aujourd’hui, au plus bas dans les sondages, elle a promis un référendum en vue de réformer la vie politique du pays et de la démocratiser, mais son projet a déjà été retoqué par les représentants des principaux partis politiques. Si les « déclencheurs urbains » soulignent la dureté d’un pays qui est d’autant plus inégalitaire qu’il est émergent (les inégalités sont de un à cinq en France, de un à cent au Brésil) et rappellent que l’État fédéral investit peu dans les transports (0,8 % du budget), la santé ou l’éducation, la fragilité de la représentation politique et la méfiance qu’elle suscite sont la raison majeure de ces soulèvements. Le moins que l’on puisse dire est que l’on a renoué avec l’his-toire en Égypte et au Brésil, que la rue se réveille. Mais il ne faut pas confondre la stabilité des États et la vitalité démocratique : la stabilité égyptienne passe par une reprise en main de l’armée qui n’a guère appris les méthodes de pacification et la négociation avec ceux qui ne vont pas dans le sens de ses intérêts ; la stabilité brési-lienne par la possibilité pour une « représentation politique » forte-ment contestée de se réformer en profondeur. En Égypte, il faut créer une scène démocratique dont la charpente sera la Constitution. Au Brésil, il faut imaginer une représentation dont la corruption ne vienne pas miner jusqu’à un parti comme le PT (Parti des travailleurs) qui a propulsé Lula le syndicaliste à la présidence de la République.
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Olivier Mongin 15 juillet 2013
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