Esprit août-septembre 2014 - Le nouveau désordre mondial

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Syrie, Ukraine, Moyen-Orient, Centrafrique, Mali... Les crises se multiplient, et les organisations internationales semblent impuissantes à les résoudre. L'ordre international mis en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale n'est plus légitime, mais on peine à un construire un nouveau. Face aux transformations des conflits (cyberguerre, drones, terrorisme...), à l'évolution des mentalités (guerres " propres ", coût économique des conflits...) et à l'affirmation de pays comme la Chine ou la Russie, comment repenser l'action stratégique, et quelle place pour l'Europe ? Analyses de Gérard Araud, Alice Béja, Henri Bentegeat, Valeria Dragoni, Louis Gautier, Nicole Gnesotto, Jean-Marie Guéhenno, Pierre Hassner, Jean-Claude Mallet. La publication des Cahiers noirs de Martin Heidegger en Allemagne a suscité la polémique ; Peter Trawny, qui publie à l'automne un livre sur le sujet au Seuil, revient sur l'antisémitisme de Heidegger et sur ses effets sur sa philosophie. A lire également dans ce numéro, des textes d'Emmanuel Laurentin et Dick Howard sur la Grande Guerre et les commémorations, un entretien avec Makram Abbès sur l'art de gouverner en Islam, un article d'Eric Marty sur Roland Barthes et bien d'autres sujets.


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270725
Nombre de pages : 240
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SOMMAIRE
Éditorial : La jeunesse délaissée.Esprit Enquête – L’installation du Front national dans la vie politique française : comment réagir, comment agir ?
LE NOUVEAU DÉSORDRE MONDIAL
Nouvelles menaces, anciens outils, impuissances partagées. Introduction.Nicole Gnesotto et Marc-Olivier Padis
Réflexions sur l’évolution stratégique mondiale. Entretien avec Jean-Claude Mallet La crise européenne, le repli américain et la montée en puissance de l’Asie remettent fondamentalement en cause l’ordre international. Après une période (1991-2013) d’interventionnisme militaire d’une part, d’affirmation du droit international comme composante de la régulation mondiale de l’autre, comment envisager les évolutions stratégiques et militaires dans un monde mouvant ?
La mondialisation politique n’existe pas.Nicole Gnesotto En économie aujourd’hui, la mondialisation est une réalité qui, si elle n’abolit pas toutes les différences, crée néanmoins une relative impression d’homo-généité. Il n’en va pas de même dans le domaine stratégique et politique, où la mondialisation semble au contraire exacerber les différences, et le « doux commerce » ne semble guère agir sur les conflits…
I. L’INSTABILITÉ GÉOPOLITIQUE CONTEMPORAINE Le monde à la recherche d’un ordre.Gérard Araud La puissance reste au cœur des relations internationales, ce que l’Union européenne a bien du mal à comprendre. Les États ne sont pas les seuls acteurs dans ce domaine ; ils demeurent centraux, mais, pour reconstruire un ordre, il faut aussi savoir s’appuyer, par exemple, sur les sociétés civiles qui émergent et font entendre leurs revendications. La crise du multilatéralisme.Jean-Marie Guéhenno L’ordre multinational mis en place après la Seconde Guerre mondiale reposait sur la distinction claire entre la compétence nationale et les affaires internationales. Aujourd’hui, avec la transformation des équilibres mondiaux et la réduction du pouvoir des États, comment imaginer un avenir au multilatéralisme ? Feu (sur) l’ordre international ?Pierre Hassner Faire régler l’ordre par la loi, par l’empire ou par l’équilibre semble aujourd’hui compliqué, tant les acteurs sont hétérogènes au niveau international. Malgré cela, cependant, on assiste à une recrudescence des nationalismes et des e conflits régionaux. Retour auXXsiècle ? Sans doute que non, mais reste que la paix et la sécurité mondiales ne semblent pas à l’ordre du jour.
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Sommaire
Après le rêve américain, le rêve chinois ?Alice Béja Le rêve chinois est-il simplement une copie du rêve américain, un espoir de richesse et de succès accordé aux citoyens de l’empire du Milieu ? La réalité est plus complexe, car si ce rêve demeure très vague dans son contenu, ses limites politiques, elles, sont claires : il doit contribuer à la renaissance de la nation chinoise, et la démocratie en est exclue. II. AVENIR DE LA GUERRE, AVENIR DE LA PAIX L’avenir de la guerre.Henri Bentegeat La guerre est sortie de l’esprit européen. Dans les faits, elle recule, mais de nombreux facteurs de conflits demeurent et la guerre s’adapte à l’évolution des techniques (numérisation, nanotechnologies) comme à celle des manières de penser (faire des guerres sans victimes, à distance) ; l’Europe ne peut faire comme si les conflits violents appartenaient définitivement au passé. L’évolution des budgets militaires mondiaux. Encadré.Valeria Dragoni e Les défis de la dissuasion nucléaire auXXIsiècle.Louis Gautier La multiplication de nouveaux acteurs nucléaires (Pakistan, Israël, Corée du Nord…) ainsi que l’apparition de nouvelles menaces (terrorisme) conduisent e à interroger la validité de la dissuasion nucléaire auXXIsiècle, car les modèles de dissuasion inventés au temps de la guerre froide ne correspondent plus au monde multipolaire d’aujourd’hui.
LA GRANDE GUERRE : QUELLE HISTOIRE ? Penser la Grande Guerre à partir de l’expérience allemande. Dick Howard Dans la somme qu’il a récemment publiée sur la Première Guerre mondiale, l’historien allemand Herfried Münkler revient non seulement sur le déroulement du conflit, mais également sur les interprétations politiques qui en ont été données tout au long de l’histoire allemande. Une manière de décentrer notre perspective. Comment commémorer 1914 ?Emmanuel Laurentin Quelle image donner aujourd’hui de la Première Guerre mondiale ? Les commémorations sont toujours l’occasion de faire le point sur les enjeux politiques et les débats historiographiques, qui ne concernent pas uniquement la France, car pour la première fois la commémoration de la Grande Guerre est véritablement mondiale.
ARTICLES
133 Heidegger et lesCahiers noirs.Peter Trawny La publication desCahiers noirsde Martin Heidegger a relancé le débat autour de l’antisémitisme du philosophe. Si celui-ci est assez évident, reste à déterminer sa nature et ce qu’il signifie pour la philosophie heideggérienne en tant que telle.
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Sommaire
Littérature, philosophie et antiphilosophie chez Roland Barthes. Éric Marty Si Barthes a pu écrire, à la fin de sa vie, « Jamais un philosophe ne fut mon guide », il n’en fut pas moins toujours conscient d’avoir sans cesse à se situer par rapport à la philosophie comme langage et comme discours, tout en refusant de s’identifier à la figure du philosophe. L’art de gouverner en Islam.Entretien avec Makram Abbès Comment l’islam a-t-il pensé le pouvoir et le gouvernement ? Les auteurs des Miroirs des princes, les philosophes comme al-Fârâbî et Ibn Khaldûn et les juristes n’envisagent pas la question de la même manière, et fondent une pensée complexe de l’art de gouverner, qui ne repose pas sur une identité « islamique » préétablie, mais dialogue sans cesse avec le théologique. Redonner le pouvoir aux habitants ? Le cas de la Goutte-d’Or. Maurice Goldring La Goutte-d’Or n’est pas un ghetto, c’est un quartier mixte, mélangé, où les tensions sont parfois vives. Mais la solution n’est pas de multiplier les descentes de police en créant, comme cela a été fait, une zone de sécurité prioritaire ; c’est le travail social et la participation des habitants qui peuvent aplanir les difficultés. Malheureusement, les urgences sont sourdes au travail patient.
JOURNAL 203 Le retour des débats institutionnels(Michel Marian). Le pompier et l’architecte : des orientations politiques pour dix ans ?(Sophie des Beauvais). Comment gouverner la zone euro ?(Olivier Marty). Matteo Renzi, le fanfaron ?(Alice Béja).House of Cards: l’Amé-rique sous la férule de Washington(Jean-François Pigoullié). Game of Thrones: violence, sexe et Moyen Âge(Tristan Brossat et Louise Delavier). Quelles images pour le football ?(Louis Andrieu)
BIBLIOTHÈQUE
223 Repère – Romain Gary, préserver la « marge humaine », par Jean-Paul Maréchal 226 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Agnès Varraine-Leca,Réfugiés sud-soudanais en Éthiopie
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Éditorial
La jeunesse délaissée
L Ajeunesse était annoncée comme une priorité de François Hollande, mais on ne voit pas quel dessein ambitieux lui est proposé. L’attente est pourtant forte : l’école aggrave les inégalités, le marché de l’emploi se ferme, le logement est inaccessible. De nombreux jeunes diplômés imaginent leur avenir au-delà des fron-tières. Mais la jeunesse apparaît comme un sujet politiquement peu rentable : faiblement politisés, les jeunes électeurs s’abstiennent et ne constituent pas une clientèle électorale fiable. Il est vrai que la « jeunesse » constitue une catégorie particulièrement hétérogène, où peu se reconnaissent. Au sein des nouvelles classes d’âge aussi, les inégalités s’accroissent, en fonction de la localisation géographique, de l’origine familiale, du sexe, du niveau de diplôme, des perspec-tives d’avenir… Qui se reconnaît vraiment dans cette « jeunesse » floue, d’ailleurs déconsidérée, voire stigmatisée ? On ne peut, pourtant, s’empêcher d’y revenir, car la jeunesse n’est pas seulement un âge de la vie, plus ou moins idéalisé. Elle se présente aussi comme une catégorie de l’action publique, avec un ministère dédié, des services publics, des dispositifs particuliers calés en fonction de seuils d’âge très étalés. Le grand partage entre minorité et majorité s’estompe au profit d’une multiplicité d’étapes administratives et symboliques (obligation scolaire, accès au revenu minimum…). Par défaut, on laisse les familles se débrouiller avec les difficultés de leurs jeunes, ce qui accentue encore les inégalités. C’est précisément l’importance de cette solidarité familiale qui explique finalement l’inaction actuelle. Car on craint de toucher au contrat intergénérationnel qui s’installe discrètement. Souligner
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La jeunesse délaissée
les difficultés actuelles de l’entrée dans la vie active incite, en effet, à comparer les sommes mobilisées par tranche d’âge. Or les choix politiques des dernières décennies ont privilégié lestatu quode notre pacte social, notamment la protection des retraites (qui absorbent14%delarichessenationale,unrecordenEurope),au point que le niveau de vie moyen des retraités est maintenant équi-valent à celui des actifs. De ce fait, la France sous-investit largement dans la petite enfance, l’enfance et la jeunesse, au moment où il faudrait donner la priorité à notre avenir, en soutenant l’éducation, le logement, l’environnement… Cet arbitrage reste cependant large-ment confidentiel et ne parvient pas à s’énoncer à travers un débat public. Car personne ne veut parler d’une « guerre des générations » ni faire le bilan de la redistribution générationnelle. Ce sont donc les transferts intrafamiliaux qui viennent compenser ce désintérêt public et désamorcer préventivement un éventuel conflit. La géné-rosité familiale est à l’œuvre, quand l’action publique se défausse. Ce n’est donc pas par égoïsme que les retraités défendent leur retraite mais parce qu’ils savent qu’ils doivent aider leurs enfants et petits-enfants à faire leur chemin. Il ne faut pas chercher ailleurs la première place accordée désormais à la famille parmi les insti-tutions qui recueillent la confiance : elle garde une fonction de soli-darité primaire qui rassure en période de crise. Mais pourquoi ne pas s’appuyer sur ces solidarités entre proches pour proposer un nouveau contrat entre générations ? Le chantier de la dépendance, en souffrance depuis trop longtemps, peut être loccasiondexpliciterunprojetcollectif.Ilneconcerneeneffetpas exclusivement le grand âge mais l’ensemble des âges, puisque sa prise en charge – par l’aide personnelle directe ou des transferts ascendants – repose aujourd’hui sur la contribution des familles. Les responsables politiques craignent que l’équation financière soit insoluble. Mais tant que la prise en charge du plus grand âge restera un tabou, l’inquiétude paralysante, la crainte de l’avenir qui bloquent toute la politique française s’imposeront. Que doit-on attendre de la solidarité familiale ? Quelle justice fiscale pour les successions ? Qu’est-ce que l’équité intergénérationnelle ? Alors que la démographie française reste une des plus favorables en Europe, ces questions peuvent être l’amorce d’une refondation de notre système de protection sociale et une manière de reparler d’un avenir collectif souhaitable pour briser la morosité économique. Esprit
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L’installation du Front national dans la vie politique française : * comment réagir, comment agir ?
L Aprogression du Front national marque l’échec des stratégies de lutte (politiques, médiatiques, intellectuelles…) contre l’extrême droite. Pourquoi cet échec ? Quelles leçons en tirer ? Marine Le Pen s’emploie à « dédiaboliser » le Front national et élargit sa base élec-torale : en quoi cela modifie-t-il la critique de ses idées ? Faut-il consi-dérer le FN comme un parti comme les autres ?
Bernard PERRET– La réponse est claire : la « dédiabolisation » du FN est désormais un fait acquis. Il ne reste plus qu’à critiquer point par point ses idées et ses propositions avec la même rigueur et la même impartialité que celles de n’importe quel autre parti. Cela paraît d’autant plus indiqué que le programme du FN est notoire-ment incohérent sur de nombreux points, notamment sur le plan économique.
Daniel LINDENBERGPas plus que le PCFhier, le FN n’est aujourd’hui un parti comme un autre, dans la mesure où, se pensant comme le représentant exclusif du « Peuple », il ne reconnaît pas la légitimité de ses concurrents et vise à remodeler la société selon un schéma non républicain. C’est ce qu’il faudrait expliquer au lieu
* Ce texte est extrait d’une enquête auprès du comité de rédaction d’Espritsur la progres-sion du Front national, dont l’intégralité est publiée sur notre site internet, www.esprit.presse.fr, rubrique « Actualités ». Vous y trouverez également les biographies des intervenants.
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L’installation du Front national dans la vie politique française
de se polariser sur des aspects certes importants mais partiels, comme le racisme. Il faut aussi comprendre que la stratégie « bleu marine » qui insiste sur l’économique et le social ne veut nullement dire que le FN tournerait le PS sur sa gauche, comme on a pu le lire jusque dans les colonnes deLibération. Unir le social au national, c’est le b.a.-ba du fascisme, on a honte de devoir le rappeler !
Lucile SCHMIDJe me souviens de Vincent Peillon, il y a trois ans je crois, qui n’était pas venu sur le plateau de l’émissionMots croisésau motif qu’il devrait y débattre avec Marine Le Pen. Je me rappelle pourtant également avoir trouvé ce même Vincent Peillon remarquable, le 21 avril 2002 au soir, face à Jean-François Copé, lui renvoyant le fait que l’élimination de Lionel Jospin au premier tour tenait aussi à l’instrumentalisation du thème de l’insécurité par le parti et Jacques Chirac. Pourquoi cette différence de comporte-ment entre le fait de parler du Front national avec un adversaire de droite et le fait d’affronter en direct Marine Le Pen ?
Pas de réponse simple, mais le constat que se confronter physi-quement aux représentants du Front national (même si c’est seule-ment pour échanger des arguments) est difficile. Ceux qui débattent dans les médias, les leaders politiques de la droite à la gauche ne savent pas comment faire avec le FN, pour deux raisons me semble-t-il : ils devraient d’abord davantage travailler le fond de leurs arguments, contester les contrevérités du Front national avec préci-sion (chiffres, exemples) au lieu d’être valeurs contre valeurs. Ils devraient ensuite formellement assumer une réelle conflictualité et leur refus du projet porté par ce parti (comme par exemple Daniel Cohn-Bendit l’a fait au Parlement européen vis-à-vis du chef du parti populiste hongrois Viktor Orban). S’affronter au Front national, c’est quelque part sortir l’exercice de débat politique de son carac-tère policé, d’une forme de virtualité.
Sur l’attitude des médias ensuite, comment ne pas remarquer qu’ils sont passés à une forme de tout ou rien ? Avant, on se bouchait le nez à l’idée d’inviter Marine Le Pen. Depuis 2012, c’est elle qui commente l’actualité française avec une position de surplomb. La question n’est pas la normalisation du Front national. La question est l’attitude à adopter vis-à-vis des arguments utilisés et de la forme prise par un discours bien rodé. Là encore, contester les argu-ments sur le fond et résister à une forme de prise de pouvoir sur les plateaux télé est indispensable. Cela suppose une préparation solide, approfondie et une vraie résistance psychologique.
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Esprit
Jean-Pierre PEYROULOUFaut-il considérer le FN comme un parti comme les autres ? Je crois que c’est une fausse question. En politique, il n’y a pas des partis qui conviennent ou ne conviennent pas ; il n’y a que des rapports de force. En reprenant certains de ses thèmes, Nicolas Sarkozy a essayé, avec succès d’ailleurs en 2007 et moins en 2012, de siphonner les voix d’une partie des électeurs du FN. En Italie et en Espagne, il n’y a plus de MSIde Gianfranco Fini (certes, il y a la Ligue du Nord) ou de parti franquiste, car ces tendances ont été intégrées dans les formations ou les majorités de Berlusconi et dans le PPE.
Le problème est qu’en France, l’UMPcouvre à peu près tout le champ de la droite parlementaire et républicaine. Or pour siphonner le Front national, il faut deux droites qui ne se ressemblent pas, l’une libérale, girondine et européenne (plus ou moins l’ex-UDF), l’autre souverainiste, jacobine, étatiste (plus ou moins l’ex-RPR, dans la veine de Dupont-Aignan), capable d’intégrer une partie des cadres et électeurs du FN, de repousser le parti à l’extrême droite et par conséquent de l’affaiblir. Si l’on comparait les discours de Marine Le Pen aujourd’hui et de Jacques Chirac ou de Charles Pasqua sur l’immigration et les fractures sociales au cours des campagnes électorales en 1988 ou 1995, on n’observerait peut-être pas une différence considérable.
Hugues LAGRANGE– Je ne crois pas que les idées du FN new-look se soient propagées du fait d’une inattention au retour d’idées racistes, au sens que ces mots ont hérité de la période coloniale. Et les subtilités du racisme différentialiste n’ont pas beaucoup d’impact sur l’opinion. Le FN new-look incarne une posture nationaliste identitaire, qui est xénophobe et anti-immigrée sans visée impériale. Exploitant les réactions devant les signes visibles de l’islam, à l’instar de beaucoup d’autres en Europe, le parti new-look parvient à se faire le porteur d’un sentiment national structurant face aux inquiétudes de la mondialisation.
Bien sûr, la radicalisation de l’islam et sa visibilité en Europe en font un objet privilégié de cristallisation des peurs. Mais ne se trompe-t-on pas en ne voyant dans ce parti que le parti de la peur et du rejet de l’autre ? N’exprime-t-il pas aussi un désir assumé de néotradition et d’affirmation de valeurs conservatrices autoritaires remises en cause par le mariage pour tous et l’ouverture des fron-tières (valeurs auxquelles les immigrés pauvres venus d’Afrique sahélienne et du Maghreb adhèrent en grande partie) ?
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L’installation du Front national dans la vie politique française
Jacques DARRAS– Il eût fallu interdire le parti à l’époque Le Pen père. Désormais c’est trop tard, bien évidemment. Si la « dédiabo-lisation », largement relayée par les médias dans le but d’émousser l’aiguillon et d’affaiblir la charge négative, finit par réussir, se posera à terme le problème de la cohérence de l’UMPet de la droite. Cela se joue d’ailleurs sous nos yeux, la fracture entre Sarkozy et Juppé, droite « décomplexée » contre gaullisme historique, étant l’enjeu. Savoir ce qui en résultera relève de l’art divinatoire. Malgré l’intelligence politique de Marine Le Pen, j’ai l’intuition (l’espoir ?) que son « offre » s’édulcorera avec sa progression jusqu’à rentrer dans le schéma d’une droite dure. A-t-on oublié la dureté, la rigi-dité du gaullisme initial contre quoi s’est déchaîné Mai 68 ? Le FN, né sous forme d’antigaullisme total, porte et colporte désormais l’ombre fantomatique de ce dernier – nationalisme cocar-dier, planification étatique, rééquilibrage vis-à-vis de l’OTAN, donc de la Russie, etc. Le chemin de la fille au père est l’absolu de la contradiction. À titre personnel, quelle attitude pensez-vous devoir adopter devant l’installation du FN dans le débat public, les milieux professionnels et à l’échelle politique locale ? B. PERRET– Refuser au FN sa place dans le débat public nauraitplusaucunsens.Laseulebonneréponseestdereleverle niveau de l’offre politique : le populisme n’a d’autre force que la faiblesse intellectuelle et morale des partis de gouvernement. Un accord de gouvernement entre l’UMPet le FN restant très impro-bable, la question de l’attitude à adopter vis-à-vis d’un pouvoir popu-liste se pose exclusivement au plan local. À cet égard, la vigilance est de mise, mais il semble difficile de contester la légitimité d’une municipalité dominée par le FN. D. LINDENBERG– Je pense qu’il faut inlassablement dénoncer les mensonges et les amalgames de ce parti – y compris en ce qui concerne l’histoire –, ce que la plupart des journalistes et des leaders d’opinion semblent incapables de faire. Il faut cesser de faire comme si le FN « posait les bonnes questions », mais y apportait de mauvaises réponses. Mais cela ne suffira pas sans un projet démo-cratique eteuropéenenfin crédible. L. SCHMID– L’attitude que nous devons adopter me semble devoir se définir en deux temps. D’abord, rechercher concrètement, en situation, pourquoi cette implantation se produit à un niveau local, dans un contexte
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