Esprit décembre 2013 - Comment faire l'histoire du monde?

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Peur du déclin, fermeture sur soi, montée des populismes... L'Europe semble traumatisée par sa perte de centralité dans le processus de mondialisation. Or l'histoire " globale " montre bien que la prééminence européenne, ou occidentale, comme l'inévitabilité du capitalisme, sont des constructions idéologiques et historiques, et invite donc à sortir du fatalisme pour repenser l'avenir de l'Europe dans la mondialisation. Philippe Minard, Romain Betrand, Philippe Norel et Nicolas Léger analysent ce décentrement du regard, à travers des exemples historiques mais aussi littéraires (notamment 2666 de Roberto Bolaño). Jean-François Laé et Numa Murard nous livrent une " chronique de l'endettement permanent ", au plus près des difficultés ressenties par ceux qui vivent au jour le jour, dans une économie où les solidarités se délitent. A retrouver également, un texte de Jean-Louis Violeau sur le droit d'auteur en architecture, des analyses de la réforme de l'Eglise par le pape François, un récit de voyage dans les marges orientales de la Russie, et bien d'autres sujets.


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270589
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SOMMAIRE
Éditorial : L’attente millénariste de la croissance.Esprit Positions – Comment François peut-il réformer l’Église ?(Jean-Claude Eslin). Il faut sauver l’écotaxe(Bernard Perret). Un pouvoir sans autorité ! Hollande aspiré par Valls(Olivier Mongin)
COMMENT FAIRE L’HISTOIRE DU MONDE ? La fin du monopole européen.Introduction.Marc-Olivier Padis Globale, connectée ou transnationale : les échelles de l’histoire. Philippe Minard Le décentrement de l’histoire a permis de s’éloigner du « grand récit » de la domination occidentale du monde et de prendre en compte des sujets dépas-sant les frontières nationales. Mais l’histoire globale tend parfois à réintro-duire un biais téléologique, présentant la mondialisation comme un phéno-mène inévitable. Un continent de possibles oubliés. Les relations économiques Europe-Asie à l’époque moderne.Romain Bertrand L’histoire globale a tendance à raisonner « en ligne droite » ; elle décentre le regard tout en maintenant souvent la causalité. On voit alors surgir des ques-tionnements sur les origines du capitalisme en Asie à l’époque moderne ; or la distance géographique se double d’une distance temporelle et conceptuelle, qu’il faut analyser à travers des exemples précis. Les relations commerciales e entre Hollandais et Indonésiens auXVIIsiècle, par exemple, ne sauraient se réduire à une forme de précapitalisme. Ce que l’histoire globale apprend aux économistes.Philippe Norel Maintenant que nous disposons de travaux donnant une vision transformée du développement économique et de la place de l’Europe dans la mondia-lisation, qu’en résulte-t-il pour les économistes ? L’ouverture d’une économie à l’international signifie bien plus qu’un jeu des avantages comparatifs : en Europe comme en Asie, c’est un bouleversement social complet. Roberto Bolaño :2666ou les maléfices de la mondialisation. Nicolas Léger L’œuvre maîtresse – posthume et inachevée – de l’écrivain chilien Roberto Bolaño,2666, transporte ses personnages entre l’Europe et le Mexique, créant un labyrinthe dont le cœur est la ville de Santa Teresa, lieu de cristal-lisation du mal, où tous les personnages convergent sans pour autant se croiser.Seullegenreprotéiformeduromanpermetderendrecomptedecette circulation de l’horreur, de l’Allemagne nazie au Mexique contemporain.
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Sommaire
ARTICLES Une vie à crédit. Brève chronique de l’endettement permanent. Jean-François Laé et Numa Murard On parle beaucoup de dépendance, d’assistanat, pour fustiger ceux qui « pro-fiteraient » de la munificence de l’État. Cet article montre la souffrance des personnes qui vivent dans l’endettement permanent, prisonnières du temps et de l’argent, soumises à un décompte permanent dans une économie de plus en plus « désencastrée » dont disparaissent progressivement le collectif et la solidarité informelle. L’architecte est-il un auteur ?Jean-Louis Violeau Les « starchitectes » d’aujourd’hui gèrent leur identité comme une marque ; on leur commande des immeubles comme naguère des tableaux à un peintre. Mais leurs « œuvres » sont aussi des lieux (d’habitation, de travail…) et sont donc soumises à un droit d’usage et à des modifications – voire des destruc-tions – qui peuvent être décidées par les pouvoirs publics. Y a-t-il un droit d’auteur en architecture ? De Saint-Pétersbourg à Vladivostok. D’une fenêtre à l’autre de l’empire eurasien.Georges Nivat La Russie, malgré son immensité, est remarquablement homogène ; les églises orthodoxes à bulbes et les musées étendent leur empire jusqu’aux confins de la Sibérie. Mais les choses changent, et l’influence chinoise se fait de plus en plus sentir ; c’est vers l’Est que Moscou se tourne, de plus en plus, pour trouver débouchés économiques et alliances politiques. Michel Deguy. L’allégresse pensive. Poèmes présentés par Jacques Darras
JOURNAL Montée des mécontentements, vague populiste(Erwan Lecœur). « Salles de shoot » : la remise en cause d’une expérimentation ? (Dominique Demangel). La fragile unité de la Belgique(Bruno Liebhaberg). Big Brother aux pieds d’argile(Alice Béja). La fabrique du nu moderne(Isabelle Danto).Gravity: immersion en apesanteur(Louis Andrieu). Le sourire de la belle femme(Véro-nique Nahoum-Grappe)
BIBLIOTHÈQUE Repère – Comment combattre l’islamophobie ?,par Joël Roman Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Sophie Chivet/Agence Vu
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Éditorial
L’attente millénariste de la croissance
L AFrance souffre d’une attente millénariste : elle espère le retour de la croissance. Le discrédit de la parole politique et le pessimisme français se renforceront tant que les promesses des responsables politiques reposeront sur cette mythologie. C’est pourtant un pré-supposé qui n’a plus de fondement : il est illusoire d’attendre d’un retour de la croissance la résolution de nos équations budgétaires. Or en s’obstinant à croire qu’on ne pourra répondre au malaise social tant que la croissance n’aura pas retrouvé un bon niveau, on senfermedansuneimpuissancefatale.Onprendpourunepériode temporaire ce qui est en réalité la donnée structurante à partir de laquelle notre stratégie doit se réorganiser. En effet, dans une économie avancée comme la France, la crois-sance économique ne retrouvera jamais les taux de progression qui étaient ceux des Trente Glorieuses et restera de manière stable, dans le meilleur des cas, aux alentours de 1 % à 1,5 %. C’est ce qui ressort de l’analyse économique de longue durée, qui montre que les taux qu’a connus la France dans la période d’après-guerre ou ceux que connaissent actuellement les pays « émergents » ne sont que des parenthèses dans une tendance longue où la croissance de l’éco-nomie est modérée, liée avant tout à la progression de la producti-vité, laquelle, malgré les annonces euphoriques de la « nouvelle économie », ne peut pas s’emballer. Dans les pays qui ont achevé leur transition démographique ainsi que leur rattrapage techno-logique, la croissance forte ne peut donc plus constituer le pré-1 supposé central des scénarios d’avenir .
e 1. Voir Thomas Piketty,le Capital auXXIsiècle, Paris, Le Seuil, 2013, chap.II, « La crois-sance : illusions et réalités », p. 125-179, ainsi que l’entretien dans notre numéro de novembre 2013 : « Le retour du capital et la dynamique des inégalités ».
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Décembre 2013
Esprit
Il faut dès lors inverser le raisonnement politique qui s’est installé depuis la fin des Trente Glorieuses et qui consiste à gager le maintien de notre modèle social sur une « reprise » qui ne vient jamais. Comment le discours de la réforme pourrait-il ne pas être déconsidéré ? C’est à partir de cette donnée objective – l’installation dans une croissance faible sur la longue durée – qu’on pourra repenser nos stratégies collectives. Mais ce retournement des prioritésestdifficileàopérer.Eneffet,sicetteévidenceestsi compliquée à accepter, c’est que notre système de solidarité s’est élaboré dans un contexte où la croissance et l’inflation rendaient moins douloureuse la progression des prélèvements obligatoires. Le report sur des efforts à venir et un lissage des contributions par laccroissementgénéraldelaprospéritéontfacilitédanslaprès-guerre des sacrifices qui sont désormais beaucoup plus coûteux. Comment organiser aujourd’hui la solidarité dans un contexte radi-calement différent, où l’effort du partage est plus sensible ? L’endettement, justifié au nom d’une amélioration toujours reportée, qui se révèle finalement inaccessible, n’est plus une solution. Mais la lutte contre les inégalités est plus impérative que jamais car la reproduction des richesses, notamment patrimoniales, est plus forte en période de faible croissance. Une croissance de bas niveau ne signifie pas que l’impact des activités humaines sur les équilibres environnementaux va s’atté-nuer de lui-même. Car le chiffre moyen de la croissance est trom-peur : il ne dit rien de la nécessité de faire diverger le niveau d’activité et la consommation d’énergie, qui ont, jusqu’à présent, toujours progressé de pair. Là aussi, l’ordre de la réflexion doit être formulé autrement : comment réduire l’empreinte écologique de nos activités sans renoncer à accroître la prospérité ? On ne peut se résoudre à l’impuissance politique, il faut seule-ment se réveiller d’un rêve, celui d’un chiffre magique qui résout les contradictions de la vie sociale. Rien ne sert de renouer avec l’optimisme déphasé du productivisme et du consumérisme. Il faut faire preuve de réalisme et comprendre la nouvelle équation des questions sociale et environnementale, désormais d’ailleurs insé-parables : vivre mieux dans une société qui croît moins vite. Mais quel parti politique est prêt à ouvrir ce chantier ?
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Esprit
Position
Comment François peut-il réformer l’Église ?
Tois après son élection, le pape ROISm Jean XXIII convoquait un concile. Cinquante ans plus tard, un autre homme, qui lui aussi a séduit immédiatement par un style différent et de plain-pied, un homme qui a quitté les appartements du Vatican parce qu’il ne peut vivre « sans les autres », qui met à distance le style sacral qui perdurait autour de lui, un homme qui a été élu par ses pairs pour entreprendre une réforme de la structure hiérarchique, se trouve devant des questions d’une autre ampleur et ne peut aller aussi vite. L’appréciation positive dont bénéficie le nouveau pape, voire l’enthousiasme qu’il suscite, a fait rapidement oublier que depuis une trentaine d’années l’institution vaticane résistait de toutes ses forces à l’évolution des sociétés occidentales, qui lui paraissait folle, au point de bloquer une honorable gestion de réformes indis-pensables. Le sentiment dominait que l’Église catholique ne voulait ni ne pouvait se réformer. Le prix à payer semblait trop cher. Les questions à envisager trop angoissantes. Aujourd’hui, est-on parti dans un sens différent ? Beaucoup de catholiques se contenteraient du style du nouveau pape. Car pour le catholicisme tel qu’il est devenu, la figure et le charisme du pape sont un pôle dont on ne peut se passer. Pour certains, il est le seul point de repère dans un océan de doutes, le seul atout dont dispose l’Église. C’est l’héritage e de la papauté intransigeante et isolée duXIXsiècle et de Jean-Paul II dans les temps difficiles de l’après-concile. Le charisme est essentiel dans les conditions de l’autorité moderne. Mais derrière l’enthousiasme, une batterie de questions se pose. Plus on les envisagedeprès,plusellesparaissentcomplexes.
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Jean-Claude Eslin
Cinquante ans ont passé depuis le début du second concile du Vatican. Si l’on admet qu’il faut un siècle pour assimiler un concile, nous avons connu une première phase de mise en œuvre, qui compor-tait entre autres la liturgie, le lien avec le peuple juif et la liberté reli-gieuse. Avec le nouveau pape, il semble qu’une seconde phase commence, plus délicate, plus difficile. Se posent maintenant les questions longtemps différées, qui touchent les modes de vie modernes et ne sont plus uniquement des questions internes, de théo-logie et de discipline, pour lesquelles l’Église catholique peut toujours tirer, quand elle le veut, des réponses issues de sa multiforme tradi-tion, comme par exemple ordonner des hommes mariés, ce qu’elle a fait pendant un millénaire. Ou donner plus de pouvoir et de respon-sabilité aux églises locales et aux évêques. Ou encore donner un pouvoir délibératif et non pas simplement consultatif à un synode. La situation du monde n’est plus la même qu’en 1963, la situa-tion de l’Église catholique non plus. Celle-ci est fragilisée par une évolution qui ne se fait pas en son sens, qui se fait à l’inverse du système de pensée qu’elle représente. Le pouvoir qui émane de la société, par représentation. L’égalité comme exigence toujours plus fondamentale. L’individualisme à la place de l’appartenance. L’invention de l’avenir à la place de la tradition. Ces tendances de base, souvent évoquées par Marcel Gauchet, ne se manifestaient pas aussi crûment en 1963. Aussi ces questions modernes et inédites, liées à l’évolution de la société, ne se posent pas seulement à Rome, mais dans le plus petit diocèse, dans la plus petite paroisse, elles se posent à tout individu. C’est d’abord celle du sens de la présence de l’Église catholique – institution et fidèles – dans les sociétés vouées aux souffles de la démocratie. Elle se monnaye en questions particulières, toutes liées. Celle de la place des femmes, du rapport des hommes et des femmes. Celles des modes de vie, qui ont un rapport avec l’immense continent de la sexualité, inquiétant, sous-jacent à toute société, à toute religion ; celle du couple et pas seulement celles du mariage et du divorce, celle du mariage indissoluble, qui ont pris entre-temps, avec l’allongement de la vie humaine, un caractère parfois étrange ou dramatique pour certains, rationnel pour d’autres, mais surtout ont donné lieu à un décalage avec la culture de l’Église catholique, à un détachement, un éloignement parfois sans agres-sivité, ni grief. Une ignorance. Pour tenter de répondre à ces questions, un homme seul ne suffit pas. Le pape François donne l’impression de préparer le terrain pour
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Comment François peut-il réformer l’Église ?
des réformes plus importantes pour lesquelles le conclave l’a élu. En six mois, il a réussi à déstabiliser la Curie qui s’attend à des changements drastiques, et même certains épiscopats par ses appels à un mode de vie simple, pauvre, en raillant les évêques d’aéroport, les prélats de cour. Il a montré son indépendance, sa capacité de décision. Il s’est entouré d’un « conseil de cardinaux » de huit 1 membres, déjà à l’œuvre, presque une sorte de saint-synode . Il s’agit de concevoir et de mettre en place une circulation plus souple de l’autorité, une répartition plus horizontale du pouvoir. Il faut remédier à des questions bloquées depuis longtemps : sur le plan interne, la liberté des Églises locales. Tout se noue autour du rapport entre l’évêque de Rome et l’épis-copat, compris comme un équilibre souple plutôt qu’une hiérarchie. Sur le plan œcuménique, la façon de comprendre le primat de l’Église de Rome (car à proprement parler, il ne s’agit pas du primat du pape, mais de l’Église qu’il représente) : l’évêque de Rome redeviendra-t-il le primat, non le gouvernant universel ? Sous ces deux aspects, interne et œcuménique, le point essentiel est de remettre en place un équilibre constitutif de l’Église ancienne : l’équilibre entre primauté et synodalité (selon l’étymologie « passer le seuil ensemble ») ou conciliarité, en principe commun à l’Église romaine et aux Églises orthodoxes. Cet équilibre, longtemps perdu de vue en faveur de la seule papauté, depuis que celle-ci est devenue une monarchie, donnant lieu à la figure pyramidale bien connue qui caractérise le catholicisme, peut-il être rétabli ? Plusieurs fois, François a indiqué qu’il serait utile de s’inspirer des pratiques synodales des chrétiens d’Orient. La recherche d’une pratique souple de l’équilibre entre la papauté et l’épiscopat ne pourra se faire que de façon empirique, mais exige un esprit diffé-rent de celui des derniers siècles. Qu’un style simple et une institution rééquilibrée prennent place, même modestement, cela ne manquera pas de créer dans le catholicisme un nouveau contexte, un petit séisme, car cela impo-sera à tous les acteurs, de haut en bas, à chaque pas, une réflexion renouvelée. L’équilibre de l’ensemble sera concerné. Un des membres du conseil des cardinaux, Reinhard Marx, évêque de Munich, a déclaré, quelque peu fanfaron et provocateur : « Certains catholiques pensent encore que le prêtre doit être présent pour que l’Église fonctionne. C’est absurde ! » Que se passera-t-il quand les
1. Institution collégiale au sommet de la hiérarchie dans l’Église orthodoxe.
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Jean-Claude Eslin
chrétiens de base devront prendre leurs responsabilités ? Ou quand des responsabilités et une autonomie seront demandées aux laïcs ? Dans un monde sécularisé, cela ne sera pas simple ! Pourra-t-on envisager qu’on puisse leur laisser une autonomie de style protes-tant pour les questions de conscience ? Il faut s’attendre à ce que les questions se posent en cascade. On connaît les dangers de la réforme de toute institution traditionnelle : au moment où on y touche, elle s’écroule. Il faudra une intelligence inspirée et un courage peu ordinaire au pape François pour la mener à bien ! Pour moi, je dirai avec le poète : Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve Trouveront dans ce sol lavé comme une grève Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
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Jean-Claude Eslin
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