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SOMMAIRE
3 Éditorial : Le président, sur son socle, isolé. Esprit
5 Positions – Catholiques néo-tradis et « cathos zombies »
(MarcOlivier Padis). L’ouverture des données publiques : les risques
d’une bonne idée (Richard Robert)
ARTICLES
11 L’expérience maçonnique. Jean-Charles Auque
Loin des « unes » à sensation et des fantasmes journalistiques, cet article
témoigne de ce que signifie être franc-maçon pour ceux qui ne cherchent
pas, à travers cette affiliation, à accélérer leur carrière ou à se créer un
réseau. S’agit-il d’une expérience spirituelle ? De l’expression d’un besoin
de rites et de rencontres ? Pourquoi y rester fidèle ?
22 La culture européenne vue du Portugal.
Entretien avec Eduardo Lourenço
Pendant longtemps, le Portugal a été très influencé par la culture
française, sans que la France se soucie vraiment du Portugal. Aujourd’hui,
l’asymétrie s’estompe, du fait de l’hégémonie de la culture anglo-saxonne,
de la présence portugaise en France et de l’appartenance des deux pays à
l’Europe. Eduardo Lourenço revient sur ces échos, et sur son œuvre, de
Montaigne à Pessoa.
LA MONDIALISATION PAR LA MER
35 Que faire dans un monde liquide ? Introduction. Alice Béja
40 L’économie bleue au cœur de la mondialisation.
Emmanuel Desclèves
Aujourd’hui, 95 % des communications mondiales passent par des réseaux
sous-marins, près de 90 % du commerce entre États se fait par voie
maritime. La mer est, de manière inhérente, liée à la mondialisation, et de
nombreuses questions centrales à notre avenir économique, mais aussi
scientifique, sanitaire, etc., se jouent dans le domaine maritime.
55 Le flux tendu du fret maritime. Le conteneur et ses ports.
Olivier Mongin
« Flux tendu, stock zéro » est la devise du transport par mer. La révolution
des conteneurs et la construction de ports gigantesques facilitent des
connexions rapides et déterritorialisées. Mais cette fluidité croissante, qui
crée de nouvelles routes et de nouveaux nœuds commerciaux, se fait en
rupture par rapport à la culture portuaire historique.
69 Le Havre, l’axe Paris-Seine et les routes maritimes mondiales.
Antoine Frémont
Le port du Havre est en perte de vitesse face à Anvers ou Rotterdam : pour
des raisons économiques (dynamisme allemand) et géographiques
difficiles à modifier à court terme, mais aussi du fait de choix stratégiques sur
lesquels on peut influer, pour mieux insérer la France dans les échanges
mondiaux en transformant le rapport entre les terres intérieures et
l’ouverture au grand large.
1 Juin 2013Sommaire
81 Marseille, maritime et cosmopolite. Entretien avec Jean Viard
La ville de Marseille semble souvent « à part » dans le paysage hexagonal.
Comme si sa dimension presque intrinsèquement maritime et cosmopolite
la mettait en porte à faux par rapport à un pays plus terrien. Mais qu’en
est-il de l’évolution de son rapport à la mer ? Assiste-t-on aujourd’hui à
une nouvelle « littoralisation » de Marseille, qui pourrait contribuer, par le
développement d’activités comme la culture, le loisir et les nouvelles
technologies, à libérer son potentiel ?
98 Tanger Med : un pari sur l’avenir du détroit de Gibraltar.
Zakya Daoud
Projet monumental visant à accaparer, avec Algésiras, le trafic maritime
dans le détroit de Gibraltar, Tanger Med veut se mettre au niveau des plus
grands ports internationaux. Mais la construction de digues, la mise en
place de zones franches, le déplacement du trafic bouleversent la région.
Comment l’avancée économique que représente Tanger Med peut-elle
s’accorder avec un immobilisme politique ?
109 L’Amérique vue de l’océan. Alice Béja
La « Frontière » de l’Ouest américain est en réalité un avatar de la
première « frontière », celle de l’océan Atlantique, franchie par les Pères
epèlerins au XVII siècle. La mer participe largement à la construction de
l’identité et de la mythologie nationales des États-Unis ; l’imaginaire de la
conquête (les corsaires de la guerre d’indépendance), l’esprit d’entreprise
(industrie baleinière) y sont associés, en oubliant parfois trop facilement
ceux qui sont à fond de cale du rêve américain, notamment les esclaves
africains.
JOURNAL
120 L’an I de François Hollande : I. Contrainte et orthodoxie
économiques (Philippe Frémeaux). II. Ligne claire, résultats en berne
(Michel Marian). Pour un bon usage du référendum (Gil Delannoi).
Le fantôme de Giulio Andreotti (Alice Béja). De l’Allemagne… et
de la France (Paul Thibaud). Quand l’art hallucine (Isabelle
Danto). La pensée à l’écran : à propos de Hannah Arendt (Carole
Widmaier)
BIBLIOTHÈQUE
141 Repère – Relectures de Paul Ricœur, par Marc-Antoine Vallée
145 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website : www.esprit.presse.fr
Couverture : © Fonds photographique du Grand Port Maritime du Havre
2Éditorial
Le président, sur son socle, isolé
FATALITÉ de la gauche ? La première année de l’exercice du pouvoir
de François Hollande correspond à l’anniversaire des vingt ans de
1983, cette année du « tournant » qui symbolise la rigueur et le
renoncement au programme commun qui avait porté François
Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Une coïncidence de calendrier
qui évoque fâcheusement le destin du socialisme de gouvernement,
accusé sur sa gauche de trahir son idéal, sans pour autant convaincre,
sur sa droite, qu’il soit capable de réalisme. Mais faut-il retenir de
1983 le symbole du réalisme économique et du recours à l’Europe
comme utopie de secours ? On l’a souvent remarqué : l’absence de
discours politique fort pour accompagner le tournant gestionnaire,
puisqu’il n’était alors question que d’une « pause », a sapé toute
revendication explicite de la rénovation idéologique à gauche.
Mais si la mue se faisait sans voix, c’est que les socialistes
assumaient ainsi, implicitement et à contrecœur, la fin d’un
exceptionnalisme à la française dans la famille socialiste européenne.
Exceptionnalisme, car le programme commun formulait une
démarche singulière (les nationalisations) et assumait une
stratégie du « socialisme dans un seul pays »… avant d’être rattrapé par
l’interdépendance économique (déjà !). Or, si la gauche française
s’est rapprochée de la « social-démocratie » européenne, ce qu’elle
pouvait faire en s’appuyant sur un « sérieux » économique de
tradition mendésiste, elle est restée handicapée sur le terrain qui définit
proprement la social-démocratie : la conception de son rapport à la
société. Un rapport conçu sur un mode très politique en France,
alors qu’il se traduit par une multiplication des institutions sociales
chez nos voisins, à travers le monde coopératif, syndical,
3 Juin 2013Esprit
a ssociatif… qui fournissent aux politiques des relais culturels
profonds. Ce manque de lien à la société explique aujourd’hui la
situation difficile de François Hollande.
Le socialisme français, en effet, voit son lien à la société par
l’intermédiaire de l’État. Certes, l’équipe gouvernementale de
JeanMarc Ayrault montre un respect bienvenu de la négociation sociale,
qui tranche heureusement avec les pratiques précédentes. Mais la
décision publique impulsée par l’État reste le cœur de sa
conception de l’action. Quand François Hollande tente de s’affranchir du
modèle vertical des politiques publiques, il propose une « boîte à
outils » que l’État met à la disposition des acteurs de la croissance
économique mais sans savoir comment mobiliser cette société,
passer des outils à l’action, puisque l’État ne parvient pas seul à
inventer la nouvelle croissance.
Les bons scores socialistes à toutes les échelles territoriales
(villes, métropoles, départements, régions) et l’arrivée d’une
majorité de gauche au Sénat ont créé une illusion : occuper les lieux de
pouvoir ne suffit pas à assurer une présence diffuse dans
l’ensemble de la société. Le manque structurel de militants est aggravé
par le cumul des mandats, qui limite l’afflux de nouveaux profils
dans la vie politique et rend les partis hermétiques aux mouvements
de la société. La résistance incroyable des socialistes à la
suppression de ce cumul traduit une inertie intellectuelle grave pour un
parti qui n’est pas capable de relayer dans les profondeurs du pays
l’action du gouvernement qu’il soutient. Une lecture très politicienne
des rapports de force au sein de la société, appuyée par un jeu
électoral qui favorise le bipartisme et l’alternance, ne peut tenir lieu
d’analyse des évolutions de la société française.
Comment, dès lors, s’étonner que les taux de soutien enregistrés
par les sondeurs à la politique de François Hollande soient si faibles
(autour de 25 % d’avis favorables, selon différentes enquêtes) ?
Celui-ci n’est pas impopulaire, il est replié sur son socle électoral,
qui est extrêmement étroit. L’élection présidentielle n’avait pas créé
d’élan politique. Elle sanctionnait un désir d’alternance mais sans
exprimer un changement d’ambiance profond dans un pays marqué
par le repli devant la mondialisation, la crainte de l’impuissance
politique, l’usure de la crise. François Hollande, qui n’a pas été élu pour
soigner sa cote de popularité, doit s’inquiéter d’un autre lien politique
entre le président et le pays, qui excède la fonction exécutive et les
aléas de la conjoncture économique.
Esprit
4Position
Catholiques néo-tradis
et « cathos zombies »
COMMENT le mouvement d’opposition à la loi sur le mariage « pour
tous » va-t-il s’offrir à la récupération politique ? Au centre de
cette interrogation se trouve un électorat catholique déchiré et
mécontent, par nature méfiant vis-à-vis des discours extrémistes,
susceptible de se mobiliser lors des prochaines municipales. Les
petites manœuvres politiciennes accompagnent le mouvement qui
s’étire sans perspectives dans un mai pluvieux. Mais un conflit des
interprétations est aussi à l’œuvre, surplombé par les tentations de
rapprochement stratégique, explicites ou non, entre l’UMP et le FN.
Le tout réactive un débat, trop souvent caricatural, sur le rapport des
catholiques à la démocratie.
En effet, une double lecture réductrice est entretenue, pour des
raisons antagonistes, par les camps en présence. Du côté des
manifestants, on ressort le cliché d’une république sans principes ni
morale, cédant aux revendications de « groupes de pression » par
opportunisme électoral. Face à cette opposition plus forte qu’attendu,
et à la résurgence de mouvements radicaux traditionalistes, on fait un
lien, du côté de la majorité socialiste, entre les manifestants et la
tradition contre-révolutionnaire catholique comme si cette dernière avait
été, ou pouvait redevenir, majoritaire ou même influente auprès de la
masse des fidèles. Dans les deux cas, on veut faire croire à
l’incompatibilité des choix démocratiques et des références catholiques.
Ainsi, les partisans du « Printemps français » se persuadent
qu’ils apportent un renouveau politique, en partie générationnel,
contre l’« hédonisme ultra-individualiste ». Ils n’hésitent pas à
revendiquer un héritage chrétien, « dont le recul intellectuel et la
force morale [permettent] de résister au prêt-à-penser d’une
5 Juin 2013Marc-Olivier Padis
1époque ». Mais cet héritage revendiqué est en même temps
prudemment dissous parmi « les exigences morales d’un humanisme
universaliste » et les références historiques sont habilement élargies
à une généalogie très œcuménique :
Le Printemps français revendique un héritage pluriel : le
francparler des prophètes juifs, la sagesse gréco-romaine, la fraternité
évangélique, la liberté des Lumières, les luttes populaires pour la
2justice sociale .
La série de cette énumération est faussement linéaire car elle
associe des traditions dont l’histoire est largement conflictuelle. Le
catholicisme, dans cet ensemble, n’est d’ailleurs pas le plus hostile
à l’affirmation individualiste puisqu’il peut représenter, selon les
contextes, une force de revendication de la liberté de conscience
contre les régimes de parti unique (on pense ici à l’expérience
historique du pape polonais Jean-Paul II et à l’impact de son élection)
ou une demande de reconnaissance de la dignité des personnes
contre les forces impersonnelles du marché (cela peut être la
dominante du pape argentin François).
Le montage idéologique chancelant du « Printemps français » se
trouve néanmoins fortifié par la lecture adverse, qui surjoue
l’antagonisme des « deux France ». En effet, un discours républicain, à
juste titre vigilant contre les remontées d’influence de l’extrême
droite, construit néanmoins une généalogie des relations entre les
catholiques et la République qui fait complètement l’impasse sur
l’existence majoritaire d’un catholicisme attaché aux institutions
démocratiques et très engagé dans la vie sociale et politique
nationale. Même s’il a existé une tradition maurassienne forte dans le
catholicisme français, tranchée sinon éradiquée par la
condamnation officielle de 1926 par Pie XI, et même si l’on peut être choqué
de voir, à la faveur des manifestations récentes, resurgir des
groupuscules traditionalistes, il est trop rapide d’affirmer que la France
demeure un « pays catholique où s’affrontent deux conceptions
jamais réconciliées de la nation et du bien commun » parce qu’il
reste chez les catholiques l’idée que « la volonté d’agir dans le
domaine proprement politique est directement liée à une morale, à
3des principes transcendants qui découlent de l’ordre naturel ». Car
1. Béatrice Bourges, « Le “Printemps français” : une révolte d’avant-garde », Le Monde,
18 avril 2013.
2. Ibid.
3. Jean-Yves Camus, « Le “printemps français”, une voie entre FN et UMP », Le Monde,
18 avril 2013.
6Catholiques néo-tradis et « cathos zombies »
c’est confondre les positions défendues en théologie morale
(avortement, contraception, euthanasie…), qui s’appuient effectivement
toujours sur une idée de la nature issue de la tradition thomiste, et
celles qui concernent les institutions politiques, qui ne découlent
pas du même ordre de préoccupation. Le ralliement des catholiques
eà la République, dès la fin du XIX siècle, s’est en effet appuyé sur
la distinction entre le « pouvoir constitué » (les institutions
politiques) et la « législation » : les catholiques doivent participer à
l’élaboration du « bien commun », dans le cadre de leurs institutions
politiques, même si cela peut les conduire à contester des
dispositions de loi. La contestation ne signifie donc pas une rupture de
loyauté et un retour de flamme contre-révolutionnaire !
La résurgence d’une mobilisation à forte coloration catholique
n’implique pas un programme compact de reconquête politique. Au
contraire, pour les démographes Hervé Le Bras et Emmanuel Todd,
on ne distingue plus, du point de vue de l’influence politique,
qu’un catholicisme qu’ils appellent, avec un sens assez rôdé de la
provocation, « zombie », c’est-à-dire un catholicisme qui se survit à
lui-même puisqu’il s’éteint en tant que croyance mais qu’il laisse une
forte empreinte culturelle, notamment dans la France du grand
4Ouest, le Pays basque et le sud-est du Massif central . Or, la gauche
n’a pas compris ce mouvement de fond, qui lui a pourtant bénéficié
puisque le vote catholique modéré est le seul qui a fait progresser
la gauche depuis 1981. Mais cet électorat a été froissé par le
changement du mariage et son mécontentement explique en partie
l’érosion de popularité du président. Cet électorat est néanmoins aux
antipodes du vote de droite dure et d’extrême droite qui se
développe, lui, dans les anciennes terres communistes, laïques et
égalitaires (dont l’empreinte culturelle se révèle beaucoup moins
5durable ). L’évolution culturelle lente qui a détaché les catholiques
d’une affiliation automatique à droite rend peu probable une
radicalisation brutale d’un électorat qui reste fondamentalement
légitimiste, modéré et pro-européen. Mais la visée de l’autonomie
personnelle peut-elle encore être le terrain de rencontre d’une
gauche plus relativiste et libertaire qu’émancipatrice et d’un
catholicisme plus fantomatique qu’affirmatif ?
Marc-Olivier Padis
4. Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, le Mystère français, Paris, Le Seuil/La République des
idées, 2013, en particulier le premier chapitre, « Fondements anthropologiques et religieux », p. 72.
5. H. Le Bras, « Hollande a réussi à braquer une partie de son électorat », Libération,
13 mai 2013.
7Position
L’ouverture des données publiques :
les risques d’une bonne idée
DÉPENSES de la sécurité sociale, résultat des élections, chiffres de
la délinquance, fiscalité locale : l’ouverture des données publiques
crée des possibilités inédites, porteuses de progrès démocratique et
de renouveau économique. Mais elle comporte aussi des risques
encore informulés.
La capacité d’opérateurs comme Google à analyser des masses
gigantesques de données numériques amène certes à relativiser la
valeur des données publiques. Sur nombre de sujets, de
l’épidémiologie à la délinquance, les données incomplètes et mal
structurées qui transitent chaque seconde sur l’internet permettent déjà de
construire une représentation très précise de la réalité, et de le faire
en temps réel. Mais les données publiques ont une qualité
particulière, du fait des procédures de recueil et de leur formalisation a
priori. Nous parlons bien sûr de données qui ne sont ni personnelles,
ni nominatives, ni sensibles pour la sécurité mais dont l’ouverture
au public reste sensible, car si l’on accepte volontiers un certain
monopole de l’État sur des données utiles à son action, que peut-il
se passer avec une large dissémination ?
Pour autant, un puissant mouvement va aujourd’hui dans le sens
de l’ouverture des données publiques. Ce phénomène est récent : la
notion d’open government est apparue en 2007, l’administration
Obama en a fait un élément clé de son action dès 2009, et la
France a suivi en 2010.
De quoi s’agit-il précisément, et en quoi l’ouverture des données
publiques diffère-t-elle de leur simple publication ? Jusqu’ici,
n’étaient véritablement publiés que les résultats agrégés d’un corpus
Juin 2013 8L’ouverture des données publiques : les risques d’une bonne idée
de données relativement restreint. Avec l’open data, on parle de
mettre à la disposition du public des données brutes. Cela couvre
un champ immense, des informations d’une municipalité sur l’état
de sa voirie aux données à partir desquelles on calcule les « chiffres
de l’emploi », en passant par des fichiers d’horaires de bus, etc.
À quels enjeux répond cette démarche ? Le premier est
démocratique. L’ouverture des données publiques s’inscrit dans un souci
de transparence de l’action publique et de participation citoyenne.
On attend aujourd’hui du pouvoir politique et administratif qu’il soit
capable de motiver ses décisions et d’en rendre compte, en livrant
les bases de ses raisonnements pour que chacun puisse les
reprendre et les critiquer. Scientifiques et universitaires le font
depuis longtemps ; avec l’internet, la société tout entière veut entrer
dans une relation fondée sur le partage de l’information.
Cet enjeu se double d’une dynamique économique et sociale
directement liée à la révolution numérique. De plus en plus, les
données sont vues comme une ressource, à partir de laquelle on peut
1créer de la valeur . Une base de données peut révéler des besoins
insatisfaits, et susciter en retour une offre de services de la part
d’acteurs variés : l’administration, si on lui en adresse la demande, des
associations ou des entreprises. Les données permettent aux tiers
(citoyens, associations, entreprises) de prendre des décisions mieux
informées. L’enjeu est de remettre en circulation la valeur de l’infor -
mation ; de valoriser, en somme, un bien public. On comprend
dans ces conditions que l’open data ait ses militants : il y a là de quoi
changer le monde. Mais des débats existent.
Le premier concerne la confidentialité. Les lois qui ont créé en
1978 la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA)
et la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL)
ont été rédigées avec en mémoire les dérives de Vichy.
Suffirontelles à prévenir celles d’un nouveau régime de l’information ? La
question est posée car, même nettoyés des données personnelles,
certains corpus de données recèlent des informations qu’il est
possible de raccorder assez précisément à un ménage ou à un
individu. On peut néanmoins considérer que les défauts se révéleront
à l’usage, et que le principal enjeu ici est de rester attentif.
Un autre débat, mené au sein des administrations, concerne le
mauvais usage des données. Certaines sont complexes à
appréhender si l’on ne connaît pas le contexte de leur utilisation première :
1. Voir Nicolas Colin, « Consommation numérique : qui crée la valeur ? », Esprit, mai 2013.
9Richard Robert
n’est-il pas risqué de les ouvrir ? L’argument mérite d’être entendu,
mais il peut traduire une simple réticence technocratique au partage
de l’information. On peut d’ailleurs le retourner : il revient aux
producteurs et aux diffuseurs de données d’accompagner les corpus
les plus sensibles et de veiller à leur bonne compréhension.
Ce deuxième débat en cache un troisième, à peine émergent
mais qui mérite d’être placé au premier plan. Les organisations
capables d’analyser les données bénéficieront d’une information
sans équivalent, dont seule jouissait jusqu’à présent la puissance
1publique. Les lecteurs de Michel Foucault et d’Alain Desrosières ,
récemment disparu, savent à quel point la statistique, comme outil
de preuve et instrument de gouvernement, est source de légitimité
et de pouvoir. En mettant à la disposition du public une masse
d’informations jusqu’ici d’accès malaisé, on peut favoriser ceux qui
sauront exploiter les données, au détriment de ceux qui passeront
à côté sans en percevoir les enjeux.
On le comprend : l’agenda politique, mais aussi les équilibres
des écosystèmes qui se développeront sur l’ouverture des données
publiques, dépendront largement des stratégies de publication de
l’administration et des capacités des utilisateurs. Le risque existe
d’une résurgence subtile de la technocratie, et tout autant de la
capture du débat public par les intérêts les mieux armés et les mieux
conseillés, capables d’exploiter et de mettre en scène les
informations qui favoriseront leur agenda.
Prendre conscience de ces risques n’implique nullement de
freiner un mouvement qui semble à bien des égards porteur d’avenir.
Mais il est essentiel de comprendre et de faire comprendre ce qui
se joue ; essentiel, aussi, de permettre à tous d’entrer dans le jeu
sans en être dupes. Il y a là un espace, une responsabilité
particulière, pour la société civile. Tout d’abord, syndicats et associations
doivent impérativement se donner les moyens techniques et
politiques de jouer au même niveau que les autres acteurs. Ensuite, un
travail de formation et de sensibilisation est nécessaire : cet enjeu
de citoyenneté s’inscrit dans la grande tradition de l’éducation
populaire. Enfin, au-delà des concertations déjà prévues sur les
champs à privilégier, il est urgent de faire entrer ce sujet dans le
débat public. L’open data est un sujet à prendre au sérieux.
Richard Robert
2. Alain Desrosières, la Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris,
La Découverte, 1993.
10L’expérience maçonnique
*Jean-Charles Auque
LA franc-maçonnerie est un véritable réservoir à fantasmes – et à
« unes » pour un certain nombre de magazines hebdomadaires. Il ne
s’agit pas ici de les alimenter, de revenir sur les « réseaux » ou le
« pouvoir des francs-maçons » mais de s’intéresser à la manière dont
la franc-maçonnerie est vécue de l’intérieur, par ceux qui s’y engagent
non pour trouver des relations, non pour accélérer leur ascension, mais
pour autre chose. Que cherchent les francs-maçons « de base » ?
Audelà des rites, souvent décrits, de l’initiation, souvent mythifiée, la
franc-maçonnerie, héritière de traditions qui peuvent sembler
contradictoires, continue cependant à donner à certains un cadre où
s’exprimer. La fraternité, le respect, la tradition ouvrent-ils sur une
dimension spirituelle ? C’est ce que cet article cherche à expliquer.
Esprit
Lorsqu’un tout premier dialogue s’instaure sur le thème de la
franc-maçonnerie entre un « frère » et quelqu’un qui n’en est pas,
il est fréquent que plane sur la conversation la suspicion entretenue
régulièrement par la presse concernant le « pouvoir des
francsmaçons ». Comment le non-initié n’aurait-il pas en tête une telle
réserve, même s’il ne veut pas prêter l’oreille aux théories du
complot, alors qu’il ne se passe pas une année sans qu’un
hebdomadaire fasse sa « une » sur ce sujet rebattu ? Si, en outre, notre
* Pseudonyme d’un franc-maçon du Grand Orient de France (qui n’engage que lui-même
dans ce texte).
11 Juin 2013Jean-Charles Auque
non-initié a repéré ici et là le parcours de tel Grand Maître qui s’est
empressé, sitôt libéré de ce titre trop voyant, de le faire fructifier
dans les sphères politiques ou privées, s’il a eu vent de telle ou telle
sale affaire, sur la Côte d’Azur ou ailleurs, dans laquelle la
confusion est patente entre le monde des loges et les pouvoirs
administratifs, politiques et/ou économiques, nul doute qu’il aura une idée
assez dégradée de la franc-maçonnerie. Inutile, alors, de vouloir
nuancer son jugement en lui expliquant que telle obédience est
particulièrement concernée depuis une quinzaine d’années et fait
indûment du tort aux autres ; qu’il n’y a pas plus de vote maçonnique
qu’il n’y a de vote juif ; que les politiques se leurrent presque
toujours en cherchant à établir des liens avec ce qu’ils considèrent
comme un groupe de pression à amadouer… Le fantasme peut être
déconstruit, il n’en reste pas moins qu’il est régulièrement entretenu
par quelques faits gênants.
Mieux vaut, à mon sens, aller directement à l’essentiel, et
affirmer que l’essentiel se passe en loge. Sur les 150 000
francsmaçons environ que compte notre pays, quelques dizaines, quelques
centaines tout au plus sont concernés par les fonctions de
gouvernance. Qu’est-ce qui fait donc courir les autres, tous les autres, ceux
que l’on pourrait appeler les francs-maçons « de base » ? En général,
ils s’intéressent fort peu aux polémiques ou conflits de personnes
sévissant parfois (parfois seulement) dans les « convents »,
c’est-àdire les assemblées représentatives annuelles. Et souvent ils ne
connaissent même pas le nom du Grand Maître ou de la Grande
Maîtresse de leur propre obédience ! Ce qui les retient, ce qui les
anime, c’est la richesse singulière de la vie de leur loge. Et que se
passe-t-il donc en loge ? Difficile à résumer, car ce qu’y vivent les
maçons ne relève pas des critères communs pour définir les
groupements associatifs, religieux, politiques, philanthropiques, etc.
Par exemple, il y a manifestement du « sacré » dans le temple
maçonnique, mais ce n’est pas celui des religions ; il y a évidemment
un héritage philosophique partagé, mais ici le rationalisme des
Lumières côtoie étrangement une tradition initiatique et une
symbolique venues du fond des âges ; il y a aussi un humanisme social et
politique affirmé, mais, même au Grand Orient, où cette dimension
est la plus voyante, elle ne se départit jamais d’un cheminement
intérieur de l’individu à travers le partage, cheminement vers une
sagesse, voire une spiritualité… y compris pour les plus laïcs.
12L’expérience maçonnique
Un « sacré » non violent
Dès lors que l’on parle de temple, d’initiation, de profanes (les
non-initiés), etc., il va de soi que les rites régissant la vie
maçonnique relèvent d’une dimension sacrée. Mais comment la définir,
sachant que par ailleurs les maçons ont eu, dans l’histoire de notre
pays (beaucoup plus d’ailleurs que dans les pays anglo-saxons) un
rôle important dans le mouvement de sécularisation de la société,
et dans les combats pour la laïcité ? Pour y voir un peu plus clair,
il faut, je crois, se référer aux deux définitions qu’Émile Durkheim
a données du sacré : dans les Formes élémentaires de la vie
reli1gieuse , il définit tout d’abord l’espace sacré comme un lieu délimité
et isolé, protégé de l’extérieur par un interdit. Mais, à côté de cette
définition minimale, il en développe une autre, plus forte, plus
chargée, où le sacré est compris comme le lieu de la manifestation
des « puissances supérieures ». En général, ces deux définitions se
rejoignent et se superposent dans les pratiques spirituelles
traditionnelles, mais la franc-maçonnerie semble être, de ce point de vue,
une exception.
Certes, le temple maçonnique peut être qualifié de sacré en tant
qu’il est protégé des interférences avec le monde : tel est le sens
symbolique de ces « métaux » que le maçon est censé avoir déposés
à l’extérieur, sur le « parvis du temple », et qui représentent les
fonctions sociales et autres déterminismes empêchant une expression
libre et égalitaire. Tel est aussi le sens du fameux secret
maçonnique, qui interdit de divulguer quoi que ce soit de ce qui a pu se
passer dans une « tenue » (assemblée rituelle). Le temple est donc
bien un lieu clos, qui répond à la première définition du sacré par
Durkheim. Mais il n’est pas sacré au sens où il serait habité par une
force irrationnelle comparable au mana des religions dites
archaïques, au wakan des tribus d’Amérique du Nord, ou encore à
la Présence réelle du catholicisme traditionnel. Même dans les rites
de type déiste où l’on se réunit « sous les auspices du Grand
Architecte de l’Univers », celui-ci relève plutôt du vocabulaire
symbolique, il est comme un cousin du Grand Horloger de Voltaire,
une sorte d’Origine mythique qui n’impose à l’assemblée aucune
verticalité.
1. Émile Durkheim, les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en
Australie, Paris, CNRS Éditions, 2008.
13Jean-Charles Auque
On pourrait même aller plus loin, jusqu’à affirmer que le temple
maçonnique est sacré en un sens inverse à celui des religions.
L’individu ne s’y trouve pas en présence d’une Puissance à la fois
terrifiante et fascinante (le mysterium tremendum et fascinans de
2Rudolf Otto ) qui aurait pour effet de le réduire au silence.
Emmanuel Levinas, on le sait, se méfiait de ce genre de spiritualité
qui laisse l’homme sans voix face aux « puissances supérieures ».
Le caractère sacré de la tenue maçonnique a au contraire pour
fonction de réunir les conditions d’une parole libre et partagée de façon
égalitaire : le rite invite à une lenteur et à une concentration dans
l’écoute de l’autre ; l’opinion des participants est sans cesse
sollicitée ; les règles de prise de parole interdisent d’interpeller un
« frère » et a fortiori de lui couper la parole – on s’adresse à la fois
au « vénérable » qui préside et à tous les présents, mais jamais
directement au précédent intervenant… Bref, toutes les conditions
se conjuguent pour que chacun se trouve libre et disponible. Libre
de sa parole, qui en dehors des normes rituelles est absolument sans
contrainte ; et disponible pour écouter l’autre, en partant du
principe qu’il y a toujours quelque chose à apprendre de lui, même en
cas de ferme contradiction. La première richesse de la
franc-maçonnerie réside donc dans cet apprentissage de l’écoute et du partage.
Paradoxalement, si elle relève du sacré, c’est dans une acception
tellement particulière qu’elle tend à démentir l’assertion de René
Girard : « Le sacré, c’est la violence. »
Personnellement, j’ai eu maintes fois l’occasion de constater
l’effectivité – et la fécondité – de tels principes méthodologiques. Il
m’est arrivé de porter une parole dissidente, voire dérangeante
dans une assemblée dont la majorité ne partageait pas mes points
de vue. Il se trouve que je suis catholique dans une loge du Grand
Orient de France, mais ce n’est pas en cela qu’il pourrait y avoir
friction, car on ne vient pas en loge en arborant ses convictions
politiques ou religieuses. Les contradictions sont plutôt de l’ordre du
heurt des sensibilités singulières, et, par exemple, j’aime bien
dénoncer parfois les facilités d’un certain progressisme
bienpensant. Or, en affirmant ainsi un point de vue minoritaire, je peux
dire que jamais je n’ai fait l’objet d’un quelconque procès
d’intention. Non seulement j’ai été écouté jusqu’au bout, mais je me suis
vu ensuite salué et même remercié par ceux qui avaient exprimé un
avis contraire. Non pas qu’ils aient été forcément convaincus par
2. Rudolf Otto, le Sacré, Paris, Payot, 1995.
14L’expérience maçonnique
mes arguments, mais ils m’étaient reconnaissants de leur avoir
donné à penser par ma différence. Ils incarnaient alors la fameuse
3citation de Saint-Exupéry, extraite de Citadelle et gravée en grandes
lettres au siège du Grand Orient de France : « Si tu diffères de moi,
mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » En de telles occasions
me revenait à l’esprit la définition que donnait le philosophe Éric
Weil de la violence : « Il y a violence dès lors que je ne fais pas
parti4ciper l’autre à l’élaboration de mon propre discours . » En ce sens,
la franc-maçonnerie est une école de non-violence, instituant un
espace où chacun accepte de se laisser pénétrer par la parole de
l’autre.
Progressisme et tradition
Un autre paradoxe de la franc-maçonnerie réside dans le fait
qu’elle se situe au confluent de deux courants a priori
antagonistes : par son histoire, qui s’enracine dans le siècle des
Philosophes, elle est porteuse d’un progressisme congénital issu des
Lumières – même les loges les plus « spiritualistes » s’en
revendiquent ; mais dès le début, elle a assorti ce fonds philosophique de
pratiques rituelles faisant appel à une mythologie ancestrale, ou
prétendue telle. Ce n’est pas le lieu ici de discuter du bien-fondé
de cette mythologie : peu importe que la « maçonnerie spéculative »
enée au début du XVIII siècle soit en continuité réelle ou seulement
légendaire avec une « maçonnerie opérative » s’enracinant dans le
savoir-faire des bâtisseurs de cathédrale ; peu importe que la
généalogie de certains rites et symboles remonte effectivement à la nuit
des temps (Égypte ancienne, Temple de Salomon, etc.) ou qu’une
telle prétention relève du conte ésotérique. Ce qui est bien réel, c’est
qu’aujourd’hui la franc-maçonnerie française est un étrange
amalgame de modernité issue des idéaux de la Révolution, et de
traditions initiatiques venues d’un autre système de pensée.
Ce qui n’est pas sans conséquences. Prenons par exemple la
devise républicaine que les francs-maçons français ont faite leur à
epartir du milieu du XIX siècle, « Liberté, Égalité, Fraternité », et
voyons comment est décliné ce triptyque dans la vie maçonnique.
Le premier terme, Liberté, est bien incarné dans les loges, où
une liberté absolue de conscience est reconnue à chaque membre.
3. Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2000.
4. Éric Weil, Logique de la philosophie, Paris, Vrin, 1974.
15Jean-Charles Auque
La liberté d’expression y règne aussi, certes, mais le caractère
rituel de la tenue l’encadre dans des règles formelles qui peuvent
paraître très contraignantes. Parce qu’elle a pour vocation une
élévation de chacun, l’expression libre s’oblige ici à employer un
certain vocabulaire symbolique, s’oblige aussi à une distribution de
la parole très réglementée, s’oblige enfin à exclure certains contenus
(proprement politiques ou religieux, par exemple) qui seraient
susceptibles de déclencher les passions ou de favoriser les rapports
de force. Il y a donc bien débat libre et démocratique sur les sujets
abordés, mais dans une atmosphère tout autre que celle des débats
publics auxquels les mêmes hommes et femmes peuvent participer
dans la société.
En outre, sitôt sorti du temple, le franc-maçon est tenu de
respecter sa promesse de secret. Voilà donc une autre autolimitation
de sa liberté de parole, si mal perçue en général par les
nonmaçons, et qui n’est compréhensible que par le caractère initiatique
de l’ordre maçonnique. De quoi s’agit-il en fait ? Il faut d’abord
prêter peu d’attention au secret des rites, puisque, de toute façon,
leur déroulement a été depuis longtemps divulgué par toute une
littérature aisément disponible en librairies. Quant au secret qui
concerne l’appartenance, rappelons qu’il ne concerne que les autres
maçons et relève d’une simple prudence fondée sur l’expérience :
chacun peut se dévoiler comme il l’entend à qui bon lui semble,
mais doit respecter la volonté de discrétion de ceux de ses frères qui
estiment que l’étiquette de francs-maçons pourrait leur porter
préjudice. L’histoire a montré – en dehors même des terribles
persécutions sous le régime de Vichy – que de telles préventions ne relèvent
pas de la paranoïa, tant peut être fort le poids des préjugés. Mais le
véritable secret maçonnique se situe au-delà de cette règle de
précaution. Il s’explique par l’indicibilité de l’expérience initiatique.
Si le franc-maçon s’oblige à ne rien en dire, c’est parce qu’il sait que
toute parole trahirait l’essentiel en voulant le traduire. Ce que je fais
ici en évoquant l’expérience vécue en loge ne vise qu’à dissiper
quelques malentendus, non pas à « dévoiler » la vie maçonnique. Le
voudrais-je que la tâche serait impossible, car on ne dévoile pas des
processus de transformation intérieure, des moments inoubliables
de communion, des sentiments furtifs d’élévation, des amitiés
salvatrices… toutes choses qui font qu’une vie de société peut être dite
initiatique. Quand j’ai promis de me taire sur le sujet, je n’aliénais
pas fondamentalement ma liberté, je reconnaissais simplement que
ce sujet est incommunicable.
16L’expérience maçonnique
On pourrait faire le même constat pour le principe d’Égalité que
pour celui de Liberté. Les francs-maçons y sont attachés en tant
qu’héritiers des Lumières, et c’est un fait qu’ils ont milité de tout
temps contre l’esclavage (Victor Schœlcher), pour l’accès égalitaire
à l’éducation (Jules Ferry, Jean Zay), pour le droit des femmes
(Pierre Simon), etc. Comme il est vrai que le milieu franc-maçon fut
le creuset privilégié de la socialisation des juifs et des protestants
dans une société majoritairement catholique où ceux-ci étaient
discriminés. Le tableau d’honneur de la franc-maçonnerie sur ce
point n’est plus à faire, mais… que se passe-t-il en loge ? L’apprenti
n’a pas droit à la parole en tenue, il doit se contenter d’écouter sauf
si le « vénérable » le sollicite exceptionnellement ; les apprentis et
compagnons doivent parfois sortir sur le parvis du temple lors de
certaines décisions qui ne peuvent se prendre qu’entre maîtres ; les
uns et les autres n’ont pas droit aux mêmes tabliers et autres
« décors »… Bref, la sacro-sainte égalité est en apparence mise à
mal dans le quotidien de la vie en loge. En apparence seulement,
car le principe est clair : du jour de son initiation, tout franc-maçon
est l’égal de ses frères, et les fonctions particulières que peuvent
exercer certains d’entre eux (fonctions qui sont toutes électives et
temporaires) ne leur confèrent aucune dignité supplémentaire.
Cette égalité de principe est symbolisée par le tutoiement, que le
tout nouvel apprenti peut pratiquer aussi bien avec les très anciens
maçons qu’avec le Grand Maître de son obédience.
Mais il n’en reste pas moins que la franc-maçonnerie est une
société « progressive ». Ses membres sont égaux, mais pas comme
peuvent l’être les adhérents d’une association, les usagers d’une
institution publique, ou les membres d’un parti. Ils se vivent comme
devant suivre une progression qui va de la « naissance » que
représente l’initiation jusqu’à la maturité, en passant par les trois
« degrés » d’apprenti, de compagnon et de maître. Il existe donc une
tension subtile entre l’égalité proclamée, et défendue historiquement
dans la République par les milieux francs-maçons, et le caractère
« progressif » de leurs traditions symboliques. La meilleure
illustration de cette douce ambiguïté est l’adjectif anglais progressive,
présent dans les premières constitutions maçonniques, et qui peut
se traduire en français aussi bien par « progressif » que par
« progressiste »… Parfois, les francs-maçons ont bien du mal à tenir
les deux bouts de cette polysémie, comme on l’a vu, par exemple,
dans les polémiques de ces dernières années sur l’initiation des
femmes au Grand Orient : certains arguaient du caractère initiatique
17Jean-Charles Auque
de la franc-maçonnerie pour la refuser, puisque le corps sexué est
impliqué dans les « épreuves » de l’initiation – et il est vrai que les
sociétés initiatiques dans toutes les cultures historiques ont toujours
été sexuellement ségréguées ; d’autres considéraient (comme le
pensent d’ailleurs souvent les non-maçons) qu’il était aberrant
qu’une telle « inégalité » demeurât comme une tache dans cette
obédience progressiste. La solution finalement adoptée (chaque
loge décidera souverainement de sa pratique) sanctionnait le
pluralisme constaté des sensibilités.
Qu’est-ce qu’un « frère»?
Liberté, Égalité… qu’en est-il donc de la Fraternité au sens
maçonnique ? Qu’est-ce, au fond, que la fraternité ? En général,
lorsque les hommes s’appellent « frères » sans être biologiquement
du même sang, c’est qu’ils se sont inventé une ascendance
symbolique commune, pour légitimer, pour fonder sur le plan mythique un
sentiment d’identité collective. Ainsi, les chrétiens se sont dits
frères en référence au Dieu biblique qui a pris, dans la prédication
de Jésus, le caractère essentiel de « père », les musulmans
s’appellent frères entre eux en référence à Abraham, etc. On pourrait ainsi
expliquer la fraternité des maçons par la filiation mythique qui les
relie au personnage biblique d’Hiram, maître d’œuvre du temple de
Salomon. Mais gloser sur ce symbolisme ne nous avancerait pas
beaucoup. Pour le non-maçon, le plus souvent, ce ne sont là que des
mots, de jolis noms pour désigner une sorte de contrat ambigu
unissant quelques élus qui se reconnaissent par des signes déterminés
et qui ont décidé, au-delà des distances et des distinctions
habituelles de la société, de s’entraider et de se tenir les coudes. Et
effectivement, il faut bien reconnaître qu’il y a un problème avec ce mot
de fraternité. Si la simple présomption d’une communauté de pensée
induit automatiquement un lien qui devrait se manifester par un
devoir de solidarité, on voit bien à quelles dérives une telle vision
peut aboutir. L’affairisme, l’arrivisme, le petit jeu des renvois
d’ascenseur, l’esprit de clan peuvent se cacher alors derrière une
prétendue parenté intellectuelle, derrière le mythe d’un humanisme
partagé. Et ils n’en sont alors que plus pervers – le vice n’est jamais
aussi vicieux que lorsqu’il se pare des atours de la bonne conscience.
De telles déviations ont toujours existé, dans la
franc-maçonnerie comme dans d’autres types d’associations. L’élément du secret
18Brèves
l’étalon-or, n’est plus ancrée dans un teurs de l’Église orthodoxe qui
n’emboîsystème de référence stable, elle devient tent le pas. Il est vrai que Hitler
luielle-même le point de repère, tout en même a ses admirateurs chez les «
hooétant variable. Pour comprendre et pré- ligans ». Alors Staline… En Occident
senter cette révolution de la frivolité, même, les avis sont plus partagés que
Jean-Joseph Goux développe trois naguère. Ces entreprises de
réhabilitaapproches : la comparaison historique tion ont le don d’irriter Jean-Jacques
entre l’évolution des notions écono- Marie, spécialiste reconnu de l’histoire
miques et l’histoire des idées (naissance soviétique, qui n’a jamais caché son
de la psychanalyse, apparition de la lin- engagement trotskiste. Auteur de
pluguistique…), la réflexion sur l’arbitraire sieurs biographies du dictateur, il vient
du signe et notre croyance dans la mon- d’en publier une nouvelle qui tient
naie, l’interrogation sur le rapport au compte des travaux les plus récents,
réel construit par un jeu exubérant des comme ceux de l’essayiste britannique
signes que nous ne maîtrisons plus. Une Simon Sebag Montefiore. Contre toutes
manière indispensable d’élargir le débat ces tentatives négationnistes plus ou
économique au-delà de la corporation moins rampantes, il est salubre de
rapdes économistes. peler le bilan humain accablant d’un
homme et d’un régime qui compte parmi
M.-O. P. les plus meurtriers – et malgré cela les
plus adulés – de l’histoire universelle. On
ne lit pas sans stupéfaction et tristesse
ces vers de Paul Éluard : « Et Staline
disJean-Jacques Marie sipe aujourd’hui le malheur/la confiance
est le fruit de son cerveau d’amour. » EtStaline, 1878-1953.
il y a eu bien pire… On regrettera néan-Mensonges et mirages
moins que, fidèle à sa ligne politique,
Paris, Autrement, 2013, 283 p., 21€ l’auteur disculpe Lénine et le « vrai
bolchevisme » de leur responsabilité, pour-Staline est à la mode. Et même en
tant aveuglante dans la genèse desvoie de réhabilitation. Cinquante ans
crimes staliniens. Le parallèle, classiqueaprès sa disparition, Vladimir Poutine en
dans cette perspective, entre le Géor-dit plutôt du bien, suivi par l’opinion
gien et Bonaparte, n’en apparaît que pluspublique russe si l’on en croit un sondage
discutable.où 49 % des sondés jugent son bilan
positif. Il n’est pas jusqu’à certains sec- D. L.
157EN ÉCHO
PENSER GLOBAL – Par les temps qui sier sur le livre, une manière de
rappecourent, on salue avec plaisir la nais- ler le rôle culturel des villes, et la place
sance d’une nouvelle revue papier. L’ini- des écrivains, des bibliothécaires et des
tiative en revient à Michel Wieviorka, libraires. La revue nantaise revient
parall’administrateur de la Maison des lèlement sur la question de l’aéroport
sciences de l’homme ; cette revue de Notre-Dame-des-Landes (« Aéroport,
publiera trois numéros par an (Socio, les questions qui demeurent »), un
proon 01, 2013, socio@msh-paris.fr). Le jet lancé en 1963 et qui reste marqué par
sociologue met l’accent sur la nécessité la vision de l’aménagement et de la
croisde cadrer au mieux des sciences sociales sance économique qui prévalait à cette
internationalisées et en pleine expan- époque. L’attractivité d’un territoire
sion, de privilégier la pluridisciplinarité relève aujourd’hui d’autres atouts, que la
et de s’obliger à prendre en considération modernisation des équipements
exisles problèmes globaux. La présence au tants peut suffire à valoriser.
sommaire de Michel Agier, Howard
BecDROIT DE VOTE DES ÉTRANGERS –ker et Immanuel Wallerstein témoigne de
« Droit de vote des étrangers. Où encette volonté. Bonne chance à Socio.
sommes-nous ? », tel est le titre du
dosPIERRE PACHET, LE SOMMEIL ET sier (coordonné par Catherine Wihtol de
L’ATTENTION – Homme de revues, Wenden) de la revue Migrations et
sociéePassé présent entre autres, Pierre Pachet tés qui fête son 25 anniversaire
(marsopublie deux entretiens dans Vacarme avril 2013, vol. 25, n 146, ms@ciemi.
o(automne 2012, n 61) et Critique org). Si le président Hollande a
rapideo(mai 2013, n 792). C’est surtout l’occa- ment botté en touche sur ce point, il
sion de préciser ses thèses sur le sommeil n’est pas inutile d’en suivre l’évolution
et sur l’attention, car le sommeil fait par- sur le plan constitutionnel. Mais ce sont
tie selon lui d’une conscience « ensom- les comparaisons avec les autres pays
meillée ». Ces réflexions le conduisent à européens qui retiennent l’attention, la
se démarquer de la doctrine freudienne question étant de savoir si le droit de vote
sur l’inconscient et le rêve. des résidents étrangers n’est pas, dans
certains cas, une compensation à une
LE DURABLEMENT ÉCOLOGIQUE ET fermeture progressive de la nationalité,
LE LIVRE EN VILLE – Les revues d’ar- comme le souligne Hervé Andrès.
chitecture ont trop rarement l’esprit
critique en raison du poids des concours et AU NOM DE L’ÉTAT CHINOIS –
Comdes carnets de commandes tenus par la prendre l’évolution possible de la société
puissance publique et les politiques. La chinoise et du Parti communiste qui tient
onzième livraison de Criticat, une revue les rênes de l’État n’est pas aisé. C’est
animée par Françoise Fromonot et pourquoi l’analyse des interactions entre
d’autres, propose un dossier fort bien des administrateurs locaux dits «
infévenu et peu convenu sur le « durable- rieurs » et les citoyens est un instrument
ment écologique » qui souligne et insiste d’analyse pertinent. Dans son dernier
sur le glissement progressif et significa- dossier, la revue Perspectives chinoises
otif de l’expérimental au labellisé. De son (n 2013, 1, cefc@cefc.com.hk) s’appuie
côté, Place publique (mai-juin 2013, sur de nombreux exemples (comités de
on 39, thierryguidet@wa nadoo.fr), tou- résidents, administration en charge des
jours « fidèle au poste », propose un dos- vendeurs de rue à Pékin, les « délogeurs »
158

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