Esprit Juin 2015 - François, un pape jésuite

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Lorsque le cardinal Bergoglio est devenu en 2013 le pape François, on a salué de nombreuses " premières " : la première renonciation d'un pape en exercice, Benoît XVI, la première élection d'un pape " du Sud ", la première fois qu'un pape est également un jésuite. Comment comprendre la portée de cette formation, de ce parcours, dans l'identité et la parole de François ? Ce dossier fait retour sur l'histoire de la Compagnie de Jésus, de ses grandes figures comme Teilhard de Chardin et Michel de Certeau et sur le parcours du pape, pour en analyser les spécificités. Avec des textes de Luce Giard, Patrick Goujon, Dominique Julia, Claude Langlois, Jin Lu, Dominique Salin, Jean-Louis Schlegel et Benoît Vermander. A lire également, un texte de Georges Vigarello sur le corps contemporain comme lieu de l'identité, une analyse des monnaies numériques par Gabrielle Durana, un retour sur l'œuvre d'Axel Honneth par Jean-François Kervégan et bien d'autres sujets.


Publié le : vendredi 5 juin 2015
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EAN13 : 9791090270855
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Éditorial

Le détournement républicain

 

SIGNE de ses divisions et de ses recompositions incessantes, la droite française n’a jamais stabilisé les appellations de ses partis politiques. En choisissant de changer de nom, une fois de plus, et de s’appeler « les Républicains », les dirigeants de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) ont décidé de s’approprier un terme dont le poids symbolique n’a cessé de peser sur la vie politique française dans les années récentes. Mais faut-il s’inquiéter de la ­captation symbolique d’un patrimoine commun ? Ou ne faut-il pas plutôt y voir l’aboutissement d’un détournement de sens, lié à une repolitisation récente de l’idée républicaine, qui débouche logiquement sur une captation conservatrice, entamée depuis plusieurs années dans le débat intellectuel ?

L’opération de l’UMP prend-elle Marianne en otage ? Rien, dans ce type d’opération, n’est exempt de calculs politiques. Nicolas Sarkozy s’imagine déjà en rival de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, recueillant d’autant plus facilement les votes des électeurs de gauche qu’il s’agira de voter pour les Républicains et non pour la droite… Thème de campagne : nos valeurs sont en danger ! Nous n’en sommes pas là. Au-delà des calculs électoraux, le changement de nom illustre une recherche d’identité. Mais la République, qui est « l’affaire de tous », peut-elle définir un camp partisan ? Une telle appropriation peut surprendre. Mais elle choque surtout ceux qui défendaient à travers le revival républicain une sorte d’exceptionnalité française, qui les poussait à dramatiser tous les débats sur l’école, la laïcité ou l’intégration : sauvons notre trésor national en péril ! Devenu, par son flou même, un véritable fétiche, le mot est saturé de connotations qui évoquent le patriotisme, ­l’autorité, la souveraineté, la grandeur nationale… Ce qui en fait évidemment une prise de choix pour les « communicants ».

Pourtant, comment oublier que la République a été, tout au long des XIXe et XXe siècles, un objet de divisions plus que de consensus ? Elle fut source de querelles tant que l’idée révolutionnaire fut centrale dans l’histoire politique française. Certes, le parti radical se voulait le successeur de l’esprit de 1789. Mais la droite, libérale, contre-révolutionnaire ou bonapartiste ne s’en réclamait pas. Et la gauche socialiste attendait un nouvel acte de la Révolution, qui prendrait enfin en compte la question sociale. La promotion récente du culte républicain, au lendemain du bicentenaire de la Révolution, a prétendu instaurer un nouveau clivage idéologique (« républicains » contre « démocrates ») en remplacement de ­l’opposition gauche-droite. Elle a d’ailleurs accéléré d’étranges reclassements idéologiques et créé une grande mobilité des positionnements intellectuels entre libéraux et conservateurs.

On comprend que tous ceux qui ont investi l’idée républicaine depuis une vingtaine d’années se sentent floués par le changement de nom de l’UMP. Mais cette opération de communication partisane marque un aboutissement prévisible des glissements de sens précédents. Qu’avons-nous gagné à deux décennies de débats sur la République ? En plaçant le débat politique sur le terrain des valeurs et de l’identité, nous avons délaissé la question sociale, alors même que les inégalités de patrimoine et de revenus prenaient un nouvel essor au nom de l’efficacité économique. Trop peu attentifs aux évolutions de l’économie internationale, nous avons été pris de court par le déclenchement de la crise de 2008, initialement mal gérée et dont nous ne sortons qu’à grand-peine. Les débats sur le « récit national » ont accaparé l’attention alors que notre insertion dans la mondialisation change notre rapport à la géographie hexagonale et appelle des réorganisations de l’action publique territoriale, qui ne change que lentement, malgré la réforme des régions. Hors sujet à nouveau à propos du lien civique et politique, qu’on ne peut définir à partir d’un corpus minimal de références dans une France autocentrée. Il faut sortir des querelles terminologiques et retrouver le sens de confrontations politiques qui portent sur des choix collectifs réels, des décisions applicables, des stratégies réalistes, surtout quand l’extrême droite profite du vague théorique des partis de gouvernement pour spéculer sur le mécontentement et le scepticisme des électeurs.

Esprit

FRANÇOIS, UN PAPE JÉSUITE

Une histoire à l’échelle du monde

 

EN JANVIER 2008, la congrégation générale de la Compagnie de Jésus a accepté la démission de Peter-Hans Kolvenbach, supérieur général de la Compagnie, aussi appelé le « pape noir ». Cette « renonciation », à laquelle Benoît XVI, informé, avait consenti, était une première pour cet ordre religieux et une amorce possible pour la décision de se retirer, combien plus marquante, prise par Benoît XVI cinq ans plus tard, en février 2013. Face au geste révolutionnaire du pape, on a parlé de lassitude, de manque d’intérêt personnel pour le gouvernement du Vatican, du désarroi d’un homme confronté à des dénonciations visant le secrétaire d’État du Vatican, Tarcisio Bertone, à qui il s’en était remis pour le gouvernement de l’Église (« Vatileaks »).

Le message, quoi qu’il en soit, était clair pour son successeur : après un long déclin de Jean-Paul II et un ministère très théologique de Benoît XVI, il fallait reprendre sérieusement la réforme de la Curie romaine. La réorganisation des finances n’est pas seule en cause : trop italienne, trop centralisée, la Curie apparaît éloignée des réalités d’une Église au sein de laquelle les continents non européens montent en force. Benoît XVI s’est attelé à des dossiers bloqués sous Jean-Paul II mais sans parvenir à ses fins sur aucun d’entre eux : réduire le schisme lefebvriste, sortir du déni sur les scandales de pédophilie, réformer le gouvernement romain, sinon les mœurs vaticanes1. Avant le vote du conclave, le cardinal Bergoglio, qui avait été le principal rival de Joseph Ratzinger lors de l’élection de 2005, fit une intervention pour dénoncer le risque de « mondanité spirituelle » dans l’Église. Manière de désigner un programme de réforme du Vatican ? Le sévère « examen de conscience » demandé par le même Bergoglio, devenu François, lors de ses vœux à la Curie romaine en 2014 semble bien indiquer un fil directeur. Sans parler de « mandat », on peut supposer que les cardinaux ont vu dans une ferme reprise en main du monde fermé de la Curie une priorité pour le pontificat du successeur de Benoît XVI.

Le fait que Jorge Mario Bergoglio soit jésuite le qualifie-t-il particulièrement pour cette tâche ? Il ignore les subtilités de la machine vaticane mais il a été provincial en Argentine. À ce titre, il a vécu en première ligne les difficultés politiques de la période post-conciliaire. D’autre part, l’histoire et l’organisation de son ordre peuvent lui fournir un contre-modèle à la tradition centralisée romaine. D’ailleurs, pour l’aider dans la réforme de la Curie, il a mis en place un conseil auprès de lui (le « C9 », composé de neuf cardinaux venus des cinq continents) selon un modèle inspiré du conseil qui peut entourer chaque provincial. Mais trouvera-t-il un « style » ouvert et ferme, ingénu et rusé, prophétique et diplomatique, capable de faire évoluer une institution millénaire ? Et ce style devra-t-il quelque chose à sa formation jésuite ? Le présent dossier, conçu et coordonné par Luce Giard, que nous remercions vivement, vient éclairer ce moment particulier où l’histoire mouvementée de la Compagnie de Jésus peut éclairer le profil et la spiritualité du premier pape jésuite.

Esprit

 

 

 

 

1

Philippe Levillain, la Papauté foudroyée. La face cachée d’une renonciation, Paris, Tallandier, 2015.

En 2014, les médias du monde entier ont multiplié les questions et les reportages sur le passé et le présent de la Compagnie de Jésus, attirés et intrigués par la conjonction de deux événements, l’un surprenant, l’autre attendu. La surprise venait de l’élection le 13 mars 2013 du pape François, premier jésuite et premier religieux d’Amérique latine à accéder à la chaire de Pierre. Très vite, son passé de supérieur provincial en Argentine sous la dictature des généraux1, sa réputation de pasteur dévoué aux gens simples, sa piété sans apprêt, son refus du luxe cérémonieux du Vatican (d’où sa décision de demeurer à la maison Sainte-Marthe pour vivre modestement en communauté), sa volonté de revivifier la collégialité esquissée par Vatican II mais tombée dans l’oubli (afin de partager le pouvoir et les responsabilités avec l’épiscopat en toute région), ses paroles directes et ses homélies sans rhétorique, tout un ensemble de gestes symboliques et de choix pragmatiques posés avec un grand naturel et beaucoup de bonhomie ont dessiné le portrait d’un Souverain pontife à nul autre pareil, capable d’enflammer les imaginations et les cœurs bien au-delà des frontières de la chrétienté, faisant naître des espoirs démesurés quant à sa capacité de réformer l’Église de Rome, d’en moderniser les usages et les règles, pour la conduire d’une main ferme en ce XXIe siècle vers la haute mer – Jésus n’avait-il pas dit au pêcheur de Galilée : « Va vers la haute mer » (et duc in altum, disait la liturgie latine) ?

Second événement, celui-là attendu, le 200e anniversaire de la restauration de l’ordre. La Compagnie l’avait préparé et mis en scène avec soin à travers ses provinces, d’Europe en Amérique et jusqu’en Asie2. Il y eut aussi le développement de grands programmes de recherche, associant jésuites et laïcs, sur le XIXe siècle, une période jésuite encore peu étudiée que l’évolution des sciences sociales permet d’interroger à nouveaux frais, par exemple sur l’inspiration ignatienne de nombreuses congrégations féminines fondées alors, sur le rôle joué dans le processus d’indépendance des territoires coloniaux en Amérique latine, etc3.

On sait que l’histoire de la Compagnie n’a jamais ressemblé à « un long fleuve tranquille », ce qu’une production historio­graphique soutenue (grâce à la richesse des archives de l’ordre et aux instruments critiques édités par ses membres) a permis de vérifier avec précision. Il y eut ainsi, en France, dès les commencements, de violentes oppositions portées devant les tribunaux par des clercs, par l’université de Paris, par des juristes siégeant au Parlement4 : pourtant ce pays était le lieu d’origine de la Compagnie puisque le premier cercle des dix compagnons (parmi lesquels plusieurs Français) s’était agrégé en 1525-1530 dans cette même université autour de la figure inspiratrice d’Ignace de Loyola5. Le même processus d’opposition, sous des motifs divers, se répéta ensuite en bien des contrées. Après la fondation canonique accordée par Paul III en 1540, dans et hors de l’Europe chrétienne, cent querelles politiques, philosophiques, théologiques et liturgiques ont cherché noise aux jésuites et ont fait pleuvoir autant d’interdictions ­ (d’enseigner, de publier, de prêcher, de résider), et tant de soupçons et ­d’accusations, de condamnations et d’expulsions que l’historien peut se demander par quel miracle de résistance intérieure le découragement et la souffrance n’ont pas fait disparaître les disciples d’Ignace. Bien au contraire, on vit chaque fois l’institution faire face, encaisser les coups, compter ses pertes, toute honte bue, puis rebondir pour triompher finalement de l’adversité, en sauvegardant son unité et la fidélité de ses membres, en gardant la particularité de ses Constitutions et de son gouvernement, en maintenant son cap, avant de revenir à l’assaut des positions perdues et de reprendre son essor6. Cette résistance fut rendue possible par le décalage temporel entre les phases négatives dans les différents pays et par le fait que, longtemps, les ennemis de la Compagnie ont été incapables de lui opposer un front uni. Car partout la Compagnie avait aussi suscité des dévouements et des fidélités indéfectibles, partout elle attirait les vocations en grand nombre, partout elle bénéficiait du soutien d’un vaste public : familles heureuses de lui confier l’éducation de leurs fils, dirigés prompts à contribuer au financement de ses entreprises missionnaires, beaux esprits avides de lire l’immense ­production imprimée sortie de la plume féconde des jésuites en toute langue et en tout genre littéraire7.

Si le passé de la Compagnie, sous l’Ancien Régime et encore après sa restauration, a été ainsi une longue histoire chaotique, partout différente dans sa particularité régionale et semblable dans sa forme d’ensemble, c’est que jamais ne se sont éteintes les polémiques à son encontre, parfois aiguisées par l’imprudence de certains jésuites, et toujours nourries par la crainte des puissants et des dévots qui assimilaient la défense de la foi et la fidélité à la Tradition à un pur immobilisme. Impossible, dès lors, d’accepter l’originalité des positions prises et défendues par un ordre novateur : son audace dérangeait les pouvoirs établis, son rapide essor suscitait la jalousie des ordres rivaux, sa distance envers les autorités épiscopales (matérialisée par l’octroi de certaines dispenses et privilèges pontificaux) et la proximité revendiquée envers le pape (solennisée par l’adoption d’un quatrième vœu) irritaient le parti gallican. On le soupçonna d’illuminisme (ce soupçon visa Ignace en Espagne et explique peut-être sa décision d’aller étudier à Paris, loin des inquisiteurs), on l’accusa d’une insidieuse prise de pouvoir sur les princes et les rois qui choisissaient des confesseurs jésuites (au XIXe siècle, le même soupçon revient à propos des pieuses dames de la société que les bons pères dirigent spirituellement). On mit clairement en accusation l’universalisme ignatien affirmé dans les Constitutions, qui pourrait menacer l’intérêt des royaumes et des États-nations. Clercs séculiers et réguliers, officiers royaux, juristes et parlementaires, docteurs des vieilles universités et nombre de cardinaux romains dénonçaient d’une même voix la volonté ignatienne d’unir action et contemplation dans le siècle, de prôner la mobilité des lieux d’établissement, des formes d’apostolat et des missions acceptées ou refusées selon les situations locales et les circonstances. Mobilité, adaptation selon le contexte et les circonstances, inventivité dans les tâches investies et assumées, ces mots ont fait la gloire de la Compagnie parmi ses amis et sa détestation parmi ses adversaires. Il ne serait pas difficile de montrer, sur quelques exemples récents, que les mêmes clivages sont encore à l’œuvre de nos jours.

Pourtant les antijésuites ont dû se résigner à reconnaître le succès éclatant des collèges sous tous les cieux (l’enseignement, qui ne figurait pas parmi les intentions premières du fondateur, lui a très tôt fourni un terrain d’excellence tout en lui assurant un formidable vivier de recrues8). Mais, à côté d’innombrables collèges, il y eut aussi en Amérique latine les reductiones destinées à fixer les tribus indiennes pour les protéger des conduites esclavagistes des colons portugais et espagnols9, en Chine les mathématiciens et les astronomes reçus à la Cour impériale10, etc. En relisant cette longue histoire tourmentée, scandée par les décisions de trois papes – la fondation canonique par Paul III en 1540, la suppression par la volonté et la faiblesse politique de Clément XIV en 1773, la restauration par Pie VII en 1814 au sortir des prisons et des guerres napoléoniennes11 – amis et ennemis ont dû pareillement se rendre à l’évidence : la figure inoubliable d’Ignace de Loyola continue à inspirer d’innombrables vies sous tous les cieux, car la méthode des Exercices spirituels continue à être pratiquée en de multiples maisons de retraites et sous des modalités diverses12. C’est un fait, la mobilité inventive des jésuites, leur volonté de « servir » leur prochain à travers le monde n’ont cessé de les faire circuler d’un lieu à l’autre, d’un apostolat à l’autre, de leur faire traverser, à leurs risques et périls, les frontières des empires politiques et des idéologies, comme celles des disciplines de savoir et des expressions de la foi. C’est pourquoi aucun des auteurs ici réunis ne prétend tout connaître ou tout comprendre de la Compagnie, pas plus d’ailleurs que ne le ­prétendent les plus lucides et les plus savants de ses membres.

C’est pour rendre perceptible le modernisme de cette pratique de mobilité et distinguer ses effets, inscrits dans la diversité des itinéraires jésuites, qu’a été composé ce dossier. Un entretien à quatre voix esquisse une perspective d’ensemble en insistant sur la situation française. Deux textes s’interrogent sur le pape François, ce jésuite venu d’Amérique latine, en cherchant ce qu’il doit à son itinéraire jésuite, et d’où lui vient son inspiration intérieure ; grâce à Jean-Louis Schlegel et à Jin Lu, le lecteur pourra croiser un regard européen et un regard chinois sur ce pape inattendu.

Jésuite enseignant dans une université chinoise à Shanghai, après avoir été le collaborateur politique de Dominique Baudis, Benoît Vermander revient sur l’histoire heurtée de la mission de Chine depuis sa reprise au xixe siècle, il souligne la composition internationale du corps des missionnaires, il dit l’étroitesse de vue de certains jésuites sur les Chinois devenus chrétiens, il loue le grand travail mené sur la langue chinoise qui vient d’aboutir à la production du Grand Dictionnaire Ricci, chinois-français, sans équivalent dans une autre langue. Dominique Salin, autrefois préfet des études dans un collège de Bordeaux, condense en quelques pages précises tout ce qu’il faut savoir sur ces collèges depuis la restauration de 1814 ; il explique le retrait progressif du monde scolaire, imposé par une démographie déclinante, par le peu d’attrait des jeunes recrues pour l’enseignement secondaire et par la volonté des supérieurs généraux d’engager toute l’institution plus directement dans la lutte contre la pauvreté, et en faveur des réfugiés et des migrants. Quant à moi, j’ai choisi de rendre témoignage à Pierre Teilhard de Chardin, qui ne consentit jamais à séparer son activité scientifique de préhistorien de sa réflexion spirituelle et théologique sur le christianisme ; en un temps où le Vatican ne brillait pas par la largeur de ses idées, où les supérieurs généraux s’accommodaient des pires préjugés contemporains quand ils ne contribuaient pas à les soutenir13, Teilhard de Chardin ne céda rien sur le fond quant à ses conceptions et se soumit humblement à toutes les interdictions qu’on lui signifia. Il n’est pas difficile de juger, cinquante ans plus tard, qui est sorti à jamais vainqueur de cet absurde combat, qui a su honorer jusqu’à la fin de sa vie ce « devoir d’intelligence » que j’ai autrefois attribué à la Compagnie tout entière14admajoremDeigloriam selon sa devise.

Luce Giard

1

Les régions où la Compagnie est présente sont divisées en « provinces », dont le découpage a varié au cours du temps, selon l’histoire politique, sociale et religieuse des contrées. L’institution est gouvernée de Rome par un supérieur général, élu à vie, qui nomme des supérieurs provinciaux et, un échelon au-dessous, des supérieurs locaux, responsables des différents établissements de la Compagnie. Sur les règles de fonctionnement, définies dès le temps de la première Compagnie (1540-1773), voir Adrien Demoustier, « La distinction des fonctions et l’exercice du pouvoir selon les règles de la Compagnie de Jésus », dans Luce Giard (sous la dir. de), les Jésuites à la Renaissance. Système éducatif et production du savoir, Paris, PUF, 1995, p. 3-33.

2

Exemples de colloques organisés par la Compagnie en 2014 : Rome, Gregoriana, en novembre ; Paris, Centre Sèvres, en octobre ; Lima, Bibliothèque nationale, en août ; São Paulo, en mai.

3

Un tel programme a été dirigé par Pierre-Antoine Fabre (EHESS), Patrick Goujon (Centre Sèvres) et Martín Morales (Gregoriana), avec le soutien de l’École française de Rome.

4

Voir le célèbre catéchisme d’Étienne Pasquier qu’on utilise encore au temps des Lumières et, plus largement, Pierre-Antoine Fabre et Catherine Maire (sous la dir. de), les Antijésuites. Discours, figures et lieux de l’antijésuitisme à l’époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

5

Voir John W. O’Malley, les Premiers Jésuites (1540-1565), Paris, Desclée de Brouwer, 1999 ; et André Ravier, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, Paris, Desclée de Brouwer, 1974.

6

Voir l’article « Jésuites » du Dictionnaire de spiritualité, t. VIII, Paris, Beauchesne, 1974, col. 958-1065.

7

Voir Carlos Sommervogel, Bibliothèquede la Compagnie de Jésus, Bruxelles et Paris, 12 volumes, 1890-1932.

8

Sur la spécificité de leur enseignement, voir la Ratiostudiorum (édition bilingue latin-français, avec introduction et annotations par Adrien Demoustier et Dominique Julia, Paris, Belin, 1997) ; et Philippe Rocher, le Goût de l’excellence. Quatre siècles d’éducation jésuite en France, Paris, Beauchesne, 2011.

9

Voir le beau film Mission de Roland Joffé, qui reçut la Palme d’or au Festival de Cannes.

10

Voir Benoît Vermander, les Jésuites et la Chine. De Matteo Ricci à nos jours, Bruxelles, Lessius, 2012.

11

Voir Pierre-Antoine Fabre et Patrick Goujon, Suppressionetrétablissement de la Compagnie de Jésus (1773-1814), Bruxelles, Lessius, 2014.

12

Sur les Exercices spirituels, voir l’excellente introduction de Jean-Claude Guy à sa traduction du texte de 1548, dans Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels : texte définitif (1548), Paris, Le Seuil, 1982, et les commentaires détaillés d’Adrien Demoustier, les Exercices spirituels de S. Ignace de Loyola. Lecture et pratique d’un texte, Paris, Facultés jésuites, 2006.

13

Je prendrai l’exemple de Pietro Tacchi-Venturi (1861-1956), ce jésuite italien qui fut un historien respecté de la première Compagnie. Mais le dernier livre de David L. Kertzer (The Pope and Mussolini: The Secret History of Pius XI and the Rise of Fascism in Europe, New York, Random House, 2014) vient de révéler toute sa noirceur. Tacchi-Venturi fut, pendant de longues années, le gobetween empressé entre le Duce et le pape, avec le soutien du supérieur général W. Ledochowski, qui avait hérité de ses origines aristocratiques polonaises un solide antisémitisme et jugeait le fascisme préférable au communisme.

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