Esprit mai 2015 - République et ses héros

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Quatre figures de la Résistance entreront en mai au Panthéon : Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay. Mais leurs parcours ne se laissent pas si aisément résumer, et l'on ne peut se contenter d'ériger ces personnages en héros de la République. Que signifie d'ailleurs ce rituel aujourd'hui ? A-t-il encore un sens, ou n'est-ce qu'une manière pour un président impopulaire de restituer du sacré à un pouvoir qui n'en a plus ? Patrick Garcia, Olivier Mongin, Claude Mouchard, Frédérique Neau-Dufour et Guillaume Piketty nous présentent les " panthéonisés " et s'interrogent sur la portée de cette cérémonie. A lire également, un texte d'Olivier Roy dans lequel il réaffirme sa thèse sur l'échec de l'islam politique, une analyse de la poésie de Jaccottet, des textes sur la loi sur le renseignement, la mobilité en Europe en temps de crise, Hannah Arendt et la politique, et bien d'autres sujets.


Publié le : lundi 11 mai 2015
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EAN13 : 9791090270848
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Éditorial

Le désarroi des institutions

 

UNE FOIS DE PLUS, les élections ont mis en évidence un malaise aussi palpable que difficile à diagnostiquer. De nombreux symptômes, peu de remèdes : abstention, montée de l’extrême droite, discrédit de l’action politique même. Des élus locaux parlent d’un « sentiment d’abandon » largement partagé. La formule exprime à la fois une rupture de confiance et la sanction d’une impuissance publique. Mais tranche-t-elle nos dilemmes politiques ? Elle signifie aussi bien une attente d’action publique que la mise en cause des castes dirigeantes. Elle appelle la protection autant que l’innovation, une recentralisation de l’État aussi bien que des mobilisations plus locales et imaginatives. C’est sans doute pourquoi le débat en reste le plus souvent aux codes bien connus du jeu politicien, qui recouvre trop vite l’expression de la crise identitaire, individuelle et collective.

Il se passe pourtant quelque chose d’inédit dans la représen­tation, qui excède la défiance électorale. La perspective de l’alternance, qui a stabilisé le système partisan, ne comble plus le désir d’alternative politique. Avec l’installation du Front national dans les institutions locales, le tripartisme s’impose dans un système fait pour le bipartisme. Non pas que la domination de deux partis de gouvernement ait jamais reflété un état sociologique du pays : les passions politiques françaises ont toujours suscité une profusion des formes partisanes. Entre scissions et tendances groupusculaires, le paysage des partis est plus agité en France que dans les démocraties ­britannique ou américaine. Même le centre, dont la disparition est inlassablement annoncée, résiste depuis les débuts de la Ve République à la logique d’un antagonisme oligopolistique. Il est vrai qu’il sait composer avec l’obligation de nouer des alliances pour arriver au pouvoir, qui est le corollaire de notre système présidentiel – un art dont les socialistes semblent avoir perdu la pratique.

Le jeu à trois signifie que la logique de la Ve République ne contient plus la conflictualité politique entre les seuls partis de gouvernement. Le futur congrès socialiste et le changement de nom de l’Ump ne suffiront pas à inverser la tendance de fond. Ce qui relance les spéculations sur l’avenir des institutions gaulliennes. Mais une réforme constitutionnelle sous la pression populiste aurait-elle du sens ? Ne serait-elle pas perçue comme une adaptation ad hoc pour préserver les situations acquises ? Quoi qu’il en soit des initiatives constitutionnelles, qui pourraient réactiver le débat politique, les défauts du système sont connus. Le privilège de l’exécutif dans notre culture politique, par choix du volontarisme et crainte de l’instabilité gouvernementale, a longtemps négligé le système représentatif, simple outil pour accéder au pouvoir. L’essentiel était de s’assurer que le pays était gouvernable. Mais aujourd’hui, le prestige de l’exécutif s’est érodé, plombé par une conjoncture économique considérée comme seule sanction du réel. Les défaillances de la représentation – la faiblesse du Parlement, la dépendance du pouvoir local, la timidité de la société civile – ne sont plus ­compensées par la personnalisation du pouvoir. Le mécontentement n’est plus un ingrédient de la compétition démocratique, il peut déstabiliser tout le système.

Parmi les ruptures exprimées par l’abstention et le vote Front national, l’indifférence d’une grande partie de la jeunesse apparaît particulièrement inquiétante. L’abstention et le rejet des partis de gouvernement sont en effet particulièrement forts chez les jeunes électeurs. Et pour cause : les difficultés d’entrée dans la vie active (chômage, précarité, logement…) bloquent leurs perspectives d’avenir. C’est l’autre versant de notre malaise institutionnel : enfermées dans l’urgence et le court-terme, les institutions publiques n’aident plus à construire de la durée. Or elles ont pour rôle ­d’associer des temporalités différentes et de nouer les promesses entre les générations. Miser sur la jeunesse qui risque de décrocher doit demeurer une priorité, faute de quoi les messages vertueux sur « le peuple qu’on écoute » resteront de la mauvaise rhétorique de soirée électorale.

Esprit

Position

Les dangers de la pensée unique en économie

 

IMAGINONS qu’il n’y ait en France qu’une seule école de journalisme et que ses enseignants ne viennent que du Figaro. Ou bien un seul cours sur l’industrie nucléaire qui serait tenu par des élus d’Europe Écologie Les Verts. Ou encore que l’on enseignerait dans nos universités d’économie un seul mode de pensée dont les deux ­résultats majeurs en 2007 étaient que les crises appartiennent au passé et que les bulles financières n’existent pas.

Dans ce dernier cas, ce n’est malheureusement pas une fiction. La théorie dominante encore très majoritairement inculquée à nos futurs économistes repose sur le modèle standard d’une approche formalisée (remplie de mathématiques et de modèles), dont les résultats dépendent d’hypothèses très restrictives, comme celles selon lesquelles toute l’économie d’un pays se comporte comme le ferait un individu, les décisions sont prises de manière rationnelle, la monnaie n’est là que pour faciliter les échanges, la finance ne joue aucun rôle dans l’économie, etc.

Ses défenseurs tiennent majoritairement les cours, les laboratoires, les universités. Et donc les budgets de recherche et les postes clés de sélection des futurs économistes. Bref, ils ont la capacité de définir qui est un bon économiste et qui ne l’est pas. Depuis quelques années, l’Association française d’économie politique (Afep) et ses six cents adhérents se battent pour que des économistes différents, ceux qui s’inspirent plus de Keynes, de Marx, de Perroux, des institutionnalistes américains, etc., que de cette économie dominante, aient le droit de cité. Ceux pour qui les maths sont un moyen et non une fin, pour qui la monnaie n’est pas un voile mais une institution, pour qui l’histoire, la morale et l’analyse des rapports de force font partie de l’économie et, surtout, pour qui il existe plusieurs façons de penser l’économie.

Ce groupe-là est, tout simplement, en train de mourir. En 2013, la chercheuse Florence Jany-Catrice a montré que depuis le début des années 2000, le jury qui choisit les professeurs d’économie – avec les budgets et le statut qui vont avec – parmi les maîtres de conférences n’a sélectionné que 10,5 Item_1110.png de ceux que l’on appelle les hétérodoxes. Ces dernières années, cette part est même tombée à 5 Item_1113.png. À ce rythme-là, il n’y aura bientôt plus qu’une pensée unique, qu’une seule façon de penser l’économie à avoir le droit d’exister en France.

L’Afep a été créée pour éviter cette issue fatale. Son combat ? Que le gouvernement autorise la création d’un autre jury, d’une nouvelle section du Conseil national des universités, plus ouverte aux différentes cultures, aux différentes méthodes de l’économie. Benoît Hamon, l’ancien ministre de l’Éducation nationale, y était favorable. Najat Vallaud-Belkacem, qui le remplace, aussi. Le 18 décembre 2014, le ministère indique à l’Afep que la décision est prise de créer ce nouveau jury.

Mais celle-ci à peine connue, les défenseurs de la pensée unique partent au combat. Alain Ayong Le Kama, qui préside le jury actuel, menace d’une démission collective. Dans une lettre à la ministre, il reconnaît que certains économistes se sentent « marginalisés, d’autres découragés, voire exclus », il reconnaît même un « déficit de pluralisme, indéniable » et propose donc… de ne surtout pas créer de nouvelle section ! Pire : dans les coulisses, les économistes Philippe Aghion et Jean Tirole montent au créneau de l’Élysée et de Matignon pour faire annuler la décision. Pour quelles raisons ? On ne le saura pas. Philippe Aghion dit ne pas vouloir ­s’exprimer publiquement sur le sujet. Le secrétariat de Jean Tirole répond que le professeur s’est trop dispersé et souhaite consacrer son temps à ses recherches. Il a tout de même trouvé quelques minutes pour écrire une petite lettre au gouvernement dénonçant l’éventuelle nouvelle section et tous ceux qui ne partagent pas sa vision de l’économie comme une « antichambre de l’archaïsme »… Les réseaux médiatiques sont mobilisés et Le Figaro dénonce les défenseurs de la nouvelle section comme les ratés et les frustrés de l’université… André Orléan, Michel Aglietta, Robert Boyer, Olivier Favereau, Luc Boltanski, Dominique Méda et tous les autres grands noms qui soutiennent la nouvelle section, tous des ratés !

Le gouvernement décide pourtant de reculer et la décision est annulée. Le vent du boulet étant passé très près, M. Le Kama ­s’engage à recruter plus d’hétérodoxes. Le ministère promet un bilan de la situation avant la fin de l’année et annonce le 13 janvier 2015 un moratoire sur la création de la nouvelle section. Mais la procédure de recrutement des professeurs a été lancée depuis plusieurs semaines déjà et lorsque les résultats tombent mi-mars, on voit combien les réticences à changer sont toujours là. La part des sélectionnés classés comme défenseurs du pluralisme est passée à un quart. Merveilleux. Selon l’Afep, tel hétérodoxe est retoqué pour sa jeunesse et tel jeune mainstream qualifié comme professeur… Bref, le problème du pluralisme de la pensée économique en France reste entier.

On ne comprend pas pourquoi les économistes dominants sont si arc-boutés devant la possible création d’une nouvelle section. Cela scinderait en deux le petit monde des économistes français ? C’est déjà fait et ils en portent la responsabilité. Cela permettrait à des gens qui n’ont pas le niveau de s’autopromouvoir ? Si c’est le cas, ils ne trouveront pas de poste de professeur. Et s’ils en trouvent dans des universités qui les sélectionneraient sans prendre garde à la qualité de leur travail, les étudiants les fuiront.

On se dit plutôt que des enseignants proposant un cursus pluraliste sur les méthodes et les pensées, moins formalisateur et plus ouvert sur les problèmes réels du monde et sur les autres disciplines, seraient susceptibles de motiver beaucoup plus les étudiants, de moins en moins intéressés par les facs d’économie. En fait, face à une offre innovante de formation, le monopole du mainstream tente de maintenir les règles institutionnelles permettant de refuser la concurrence.

Le gouvernement peut-il sérieusement soutenir ce point de vue ? Les mois qui viennent vont être cruciaux pour savoir si notre pays a le droit ou pas à l’existence d’une pensée économique pluraliste.

Christian Chavagneux*

*

Éditorialiste à Alternatives économiques et à AlterEcoPlus.

Position

Face au Front national, faire vivre les idées

 

QUELLE interprétation donner des résultats des élections départementales des 22 et 29 mars 2015 ? Pas de surprises, à première vue. L’échec du parti socialiste était attendu, comme la victoire de l’UMP et de l’UDI et la progression marquée du score du Front national1. L’abstention a dépassé les 50 Item_1165.png. Le mode de scrutin a favorisé les sortants implantés sur leur territoire et les alliances de premier tour à droite, et les socialistes ont payé le tribut des élections de mi-mandat. Pas de surprises, mais des inquiétudes. Si le Front national est resté aux portes du pouvoir exécutif départemental, il est passé de un à soixante-deux élus et a réussi sa stratégie ­d’implantation locale à partir des municipalités remportées l’année dernière. Tout est en place pour une réussite électorale de ce parti aux élections régionales, avec un mode de scrutin qui lui sera plus favorable. C’est une perspective inacceptable, qui appelle à changer en profondeur et rapidement le climat de notre vie politique. Encore faut-il savoir comment.

Ces résultats doivent être replacés dans une logique moins étroitement électorale. Le succès du Front national, l’enraci­nement de l’abstention s’alimentent bien sûr du chômage et de la montée des inégalités. Mais il tient aussi de plus en plus, alors que Marine Le Pen a engagé la normalisation de son parti, à l’absence de confrontation des projets politiques dans la vie démocratique aujourd’hui et à une forme de « désarticulation » entre les valeurs proclamées et les politiques menées. Ainsi, il y a quelques mois, ­l’attentat contre Charlie Hebdo et les deux jours d’assassinats et de prise d’otages sanglante qui ont provoqué la mort de dix-sept personnes avaient conduit des millions de personnes à manifester pour la liberté d’expression. Si, depuis, le gouvernement a multiplié les preuves qu’il prenait la menace sur la sécurité des personnes au sérieux, les interrogations de fond demeurent. Il y a des décennies que les responsables, toutes familles politiques confondues, sont paralysés lorsqu’il s’agit de définir la place des religions dans ­l’espace public, de parler de l’ouverture de la société française au monde et à l’Europe ou de tenir un discours équilibré sur les questions migratoires. À quoi bon durcir l’arsenal législatif sécuritaire, s’adresser aux victimes ou invoquer la République si le projet commun n’existe plus ?

Dans ce contexte, la menace du Front national est trop souvent utilisée comme un argument qui n’invite qu’à rassembler les troupes. À deux semaines des élections départementales, le Premier ministre s’interrogeait ainsi sur le silence des intellectuels et se demandait où était la gauche par rapport à la montée de l’extrême droite. À quelques jours du premier tour, c’est la possibilité de rendre le vote obligatoire2 pour combattre l’abstention qui avait été largement relayée avec des pour et des contre à fronts renversés : à gauche pour, à droite contre. Faire porter sur les électeurs la responsabilité de la situation était-il la bonne solution ? La figure de Marine Le Pen continue de surplomber l’actualité. La fausse protection, le nid douillet de l’entre-Français offerts par le Front national sont renforcés.

C’est justement l’absence de projet argumenté opposé à celui de ce parti qui autorise sa progression. Marine Le Pen et ses proches ne se contentent pas de policer leur langage. Ils sont aussi à l’initiative et bousculent les lignes en lançant par exemple une pétition de défense des libertés contre la loi sur le renseignement en discussion à l’Assemblée nationale. Il y a quelques mois, la création d’un thinktank du Front national autour du thème de l’écologie patriote a été rapidement oubliée. Or si le concept d’« écologie patriote » décrédibilise d’emblée l’approche (le nuage de Tchernobyl ne s’est pas arrêté aux frontières de la France…), peut-on vraiment être sûr que la plupart des Français fassent la différence avec la politique d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’écologie punitive et renonce à l’écotaxe ? En s’appropriant pas à pas l’ensemble des thèmes du débat public, le Front national affiche qu’il n’a peur d’aucun sujet. Il est temps de le prendre au mot.

Que l’on nous comprenne bien. Le combat sur les valeurs garde toute son importance, particulièrement lorsqu’il s’agit d’assumer l’ouverture à l’Europe et au monde et de défendre la figure de l’étranger. Mais la confrontation programmatique doit avoir lieu sans exclusive. À ne pas l’assumer, on laisse le Front national donner le sentiment qu’il est non seulement un parti antisystème mais un parti qui porte un projet politique dans un désert programmatique. C’est la responsabilité de l’ensemble des familles politiques de droite, de gauche et de l’écologie de reprendre l’initiative des idées. Il est temps que les campagnes électorales donnent aux électeurs l’occasion de connaître réellement les propositions portées par les candidats qui se présentent aux suffrages et non leurs seules photographies retouchées et autres documents de propagande. Il est temps que les écologistes portent au débat public leurs propositions pour réaliser la transition énergétique au lieu d’afficher leurs dissensions, il est temps de porter enfin le vote des étrangers devant les assemblées.

Il s’agit de recréer un espace politique digne de ce nom, dont la ­fonction ne soit pas seulement de lutter pour le leadership électoral ou l’accès au pouvoir institutionnel. Que ce soit sur les questions d’emploi, de choix budgétaires, de santé, d’éducation, de fiscalité, le débat et l’argumentation sont une condition essentielle de la crédibilité politique. L’esprit de nos institutions est celui-là.

Lucile Schmid*

1

Bien que les résultats de cette élection aient été particulièrement difficiles à interpréter pour des raisons tenant aux étiquettes politiques adoptées et à la présentation en binôme, on note que le ministère de l’Intérieur attribue un résultat de 22,23 Item_1169.png aux binômes FN au second tour contre 16,06 Item_1173.png au Parti socialiste ou 27,61 Item_1171.png aux binômes Union de la droite.

2

Le 15 avril 2015 le président de l’Assemblée nationale s’y est officiellement déclaré favorable dans un rapport sur l’« esprit du 11 Janvier ».

*

Vice-présidente du conseil de surveillance de la Fondation de l’écologie politique.

Position

La surveillance, version French Tech

 

LA FRANCE n’a pas tous les jours droit à un éditorial du New York Times. Lorsque c’est le cas, comme le 31 mars 2015, il n’y a guère de quoi se réjouir. Le titre est des plus explicites : “The French Surveillance State1”. Alors que les dirigeants français, depuis les attentats de janvier 2015, ne cessent de clamer qu’il n’y aura pas de Patriot Act à la française, le quotidien américain met en garde contre les dérives possibles des lois récemment votées ou proposées2. Il pointe les désignations trop vagues des cas dans lesquels l’extension de la surveillance pourrait être autorisée, le délitement du contrôle judiciaire au profit du contrôle administratif, les risques de restriction de la liberté de la presse.

En France aussi, certains se sont émus des propositions faites par le Premier ministre, et notamment le Conseil national du numérique, qui dans un communiqué s’inquiète de l’absence de ­garanties suffisantes en termes de libertés, des modalités du contrôle du renseignement, en particulier dans sa dimension technique, et plus généralement de « la tendance à l’accumulation de dispositions législatives visant à une surveillance accrue des citoyens sur internet3 ».

L’épouvantail du Patriot Act semble pourtant en avoir convaincu beaucoup, chez les politiques comme dans l’opinion publique, que la France ne se laisserait jamais aller aux excès des systèmes de renseignement américains au lendemain du 11 Septembre, aidé sans doute par un solide fond d’antiaméricanisme qui peut porter à croire que, quoi que nous fassions – et même si nous avons un parti de droite qui s’appelle « Les Républicains » – nous ne serons jamais « comme eux ». Or en matière de surveillance, la France n’est pas en reste. Et le débat public sur ces questions demeure des plus discrets4. Au moment des révélations d’Edward Snowden, en 2013, le journal Le Monde avait publié une enquête sur le système de renseignement français, qui à bien des égards n’a rien à envier à celui de la NSA5, dont les échos ont été minimes. Au même moment, le débat autour de la vie privée et de la surveillance du net faisait rage en Allemagne…

Nous n’analyserons pas ici en détail les raisons de cette indifférence, à la fois historiques (rôle de l’État central), politiques (institutions qui ne favorisent pas la prise de parole collective des citoyens) et peut-être même psychologiques (confiance dans l’État ou cynisme désabusé). Mais celles-ci, surtout à l’heure du numérique, ne doivent pas nous conduire au fatalisme ; il doit être possible, en France, d’ouvrir un débat public sur ce que le gouvernement peut savoir de nous, ce qu’il doit savoir de nous, comment il doit utiliser ces informations et qui peut contrôler son action dans ces domaines.

Le débat, surtout lorsqu’il concerne le numérique, peut sembler technique, abscons, rébarbatif. Il est aussi faussé par le vocabulaire même qu’il emploie. Parler de « données », c’est supposer d’une part que ces informations sont vraies, qu’elles ne sont pas construites, d’autre part qu’elles sont cédées volontairement, une sorte de cadeau que les internautes feraient spontanément aux gouvernements et aux entreprises qui les recueillent. C’est le mirage du big data ; nous sommes ce que nos données disent de nous. Elles ­révèlent nos goûts, notre état de santé, notre état d’esprit, des désirs que nous ignorons peut-être nous-mêmes, des pulsions qui peuvent nous mener à des actes répréhensibles, voire violents.

Il serait légitime de les collecter, puisque nous les offrons, et puisqu’elles peuvent révéler des choses sur nous-mêmes que nous ne savons pas, ou ne souhaitons pas dire. La surveillance de masse peut ainsi être présentée comme visant au bien-être de la société et des individus eux-mêmes tout en instaurant le principe de la justice préemptive. Il y a là une forme de positivisme sans réflexion qui consiste à dire : les données sont là, utilisons-les. Nous avons la technologie, pourquoi s’en priver ? C’est la logique de ­l’inévitabilité, de l’absence d’alternative, grandement utilisée ces dernières années, aussi bien dans le domaine de la surveillance que dans celui de l’économie. Or la disponibilité des technologies ne doit pas nous interdire de réfléchir à leur usage ; comme l’écrivait Lawrence Lessig – l’un des défenseurs du logiciel libre et de la liberté sur l’internet – dès 2000, qu’on le veuille ou non, le code informatique crée ses propres valeurs. La question est de savoir si nous choisissons ces valeurs ou si nous le laissons les choisir.

Le commerce construit de nouvelles architectures ; le gouvernement aussi ; ensemble, ils peuvent transformer le Net. Ils le peuvent, et ils sont en train de le faire6.

Le code doit-il faire la loi ? La loi doit-elle se plier au code ?

L’esprit démocratique consiste justement à aller contre le « donné », ce qui est présenté comme inévitable, non construit : la prédestination religieuse, le déterminisme biologique, les pulsions incontrôlables, la survie du plus fort… Contre les « dormez tranquilles, nous veillons », les « ne vous en faites pas, je m’occupe de tout ». Les lois actuelles veulent donner l’illusion que l’État peut tout contrôler ; il ne s’agit pas de dire que l’État ne doit rien surveiller, mais de ne pas succomber à cette illusion de maîtrise. Le risque zéro n’existe pas. Vouloir nous faire croire le contraire, c’est émousser l’aiguillon démocratique, à une époque où le besoin de certitudes peut très facilement se transformer en sommeil de la conscience.

Alice Béja

1

“The French Surveillance State”, 31 mars 2015 (http://www.nytimes.com/2015/04/01/opinion/the-french-surveillance-state.html?_r=0).

2

Loi antiterroriste votée en novembre 2014, loi sur le renseignement défendue par Manuel Valls devant le Parlement en avril 2015.

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