Esprit mars-avril 2013 - Tous périurbains!

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On a beaucoup parlé, lors des dernières élections présidentielles, de l'" espace périurbain " ; ces paysages pavillonnaires, aux haies de thuyas bien taillées, où des familles profitent, loin de la ville et des banlieues ghettoïsées, d'un entre-soi tranquille. Et où le vote FN a été supérieur à la moyenne. Mais faut-il stigmatiser les périurbains, qui, avec leurs maisons, leurs voitures, leurs prêts immobiliers, subissent la crise de plein fouet, ou au contraire les défendre, car ils seraient les nouveaux exclus, exilés des centres ville et de leurs opportunités par des prix de l'immobilier trop élevés ? Le dossier de ce numéro double, " Tous périurbains ! " analyse ces approches, et propose de les dépasser, car le périurbain masque en réalité une urbanisation totale, et mondiale, qui va jusqu'à effacer la distinction entre ville et campagne. La ville s'étale, et il faut faire en sorte de l'aménager, en trouvant de nouvelles catégories de pensée. Jacques Donzelot, Michel Lussault, Olivier Mongin, Vincent Feltesse, Cynthia Ghorra-Gobin, Michel Corajoud et d'autres analysent ce phénomène contemporain. Dans ce numéro également, Jean-Pierre Filiu replace la révolution syrienne dans son contexte historique, Gabrielle Durana explique ce qu'est le trading haute fréquence, et pourquoi il est dangereux. Jean-Claude Eslin nous parle du pape, Michaël Foessel de la nuit à la radio, et Alice Béja du corps féminin, pris entre nature et technique. Et bien d'autres choses encore à découvrir dans ce numéro double...


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270299
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SOMMAIRE
Éditorial : Agir en Syrie, mais comment ?Esprit Positions – La papauté ramenée sur terre(Jean-Claude Eslin). Que fait la France au Mali ?(Marc-Olivier Padis). Quand la nuit s’éteint(Michaël Fœssel). Les femmes veulent-elles « tout avoir » ?(Alice Béja)
TOUS PÉRIURBAINS ! Tous périurbains ! Tous urbains ! Introduction.J. D. et O. M.
I. TOUS PÉRIURBAINS ! LE PÉRIURBAIN,TERREAU DU POPULISME? La France périphérique et marginalisée : les raisons du ressenti-ment.Entretien avec Laurent Davezies et Christophe Guilluy Les dernières élections présidentielles ont fait émerger l’importance du vote FN dans les espaces « périurbains ». L’angle territorial permet-il à lui seul de comprendre ce vote, et ne faut-il pas l’associer aux questions éco-nomiques et sociales, voire sortir du « périurbain » pour parler, plus globa-lement, d’« espaces périphériques » (non métropolitains), dont les habi-tants ont de plus en plus l’impression de ne pas être « là où il faut » ? Sous les cartes, les habitants. La diversité du vote des périurbains en 2012.Jean Rivière La lecture « spatiale » du vote en faveur du Front national a eu tendance à assimiler périurbain et populisme, et a fait le bonheur des médias. Or, une telle approche tend à stigmatiser des populations en raison de leur mode de vie, au risque de faire équivaloir choix résidentiels et choix électoraux, en disqualifiant ainsi un outil – la carte – qui peut pourtant apporter beau-coup – mais pas tout – à l’analyse politique. COMMENT PEUT-ON ÊTRE PÉRIURBAIN? Le retrait résidentiel.Céline Loudier-Malgouyres La vogue des résidences fermées correspond à des impératifs économiques, mais également à des choix résidentiels. Les habitants de ces ensembles veulent bénéficier de la protection de l’individuel par le collectif, sans pour autant ressentir l’étouffement de la ville ni la pression du village ; ils veu-lent pouvoir délimiter leur propre territoire, et s’y sentir tranquilles. Émiettement et exclusivisme social.Olivier Mongin Comme l’a montré Éric Charmes dansla Ville émiettée. Essai sur la clubbi-sation de la vie urbaine, la périurbanisation opère moins un étalement qu’un émiettement paysager, social et politique de la ville. On crée des « clubs », qui ne sont pas seulement fondés sur le désir d’être « en sécurité » et cher-chent une troisième voie entre le village et la grande ville… mais les néo-urbains souhaitent tout de même profiter des services de la métropole. Peut-on encore vivre en ville ? L’exemple de Toulouse. Marie-Christine Jaillet Le mode de vie périurbain fait l’objet de nombreuses critiques, alors même que les politiques visant à le « combattre » ont échoué. Il vaudrait donc
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mieux organiser l’espace périurbain, sans le dévaloriser, pour repenser la ville avec ses habitants, et non contre eux. À Toulouse, par exemple, c’est le dynamisme de la métropole qui crée l’étalement urbain, qui n’est donc pas forcément négatif, mais qu’il faut aménager, en lien avec la ville centre. La banlieue, mythe politique français. Hugo Bevort et Aurélien Rousseau La banlieue occupe une place originale dans l’imaginaire politique fran-çais. Au-delà d’un retour sur les difficultés à sortir de la représentation « ville-banlieue » dans les projets métropolitains, le mythe de la banlieue entrave la capacité à déployer un discours cohérent sur la question urbaine. Gouverner les territoires à l’ère métropolitaine. Entretien avec Vincent Feltesse L’organisation territoriale française, souvent moquée pour sa complexité, per-met néanmoins d’articuler différents échelons du territoire. Le nouvel acte de la décentralisation, nécessaire, doit modifier la répartition des compétences, introduire plus de démocratie dans le gouvernement des métropoles, mais aussi laisser une marge d’expérimentation locale aux différents territoires.
II. TOUS URBAINS ! Pour en finir avec le périurbain.Jean-Michel Roux La ville est sortie de ses murs, et, plutôt que de stigmatiser tel ou tel com-portement ou d’essayer de définir un espace « périurbain » toujours débor-dant, il vaudrait bien mieux comprendre comment l’urbain réinvente les campagnes elles-mêmes, reconnaître qu’il n’y aura pas de retour à la ville, et qu’il faut donc réapprendre l’aménagement du territoire. La banlieue, rêve américain ou espace en voie de disparition ? Cynthia Ghorra-Gobin Aux États-Unis, la majorité des habitants vivent en banlieue, lessuburbs, qui ne sont cependant pas hors de la ville ou tributaires d’elle, mais déve-loppent leurs propres formes de centralité et se diversifient sur le plan eth-nique. On voit aussi émerger, au sein même du périurbain, des « lieux d’urbanité », des espaces piétons, qui dessinent une crise du mode de vie suburbain, mais aussi un effacement croissant de la distinction ville/ban-lieue/périurbain, qui semble en France si exacerbée. L’urbain s’étale !Michel Lussault L’étalement aujourd’hui ne se fait plus simplement d’un centre vers une périphérie, mais entre tous types d’espaces, et l’urbanisation, qui renvoie à l’idée de concentration, crée aussi des vides qu’il ne faut plus simplement « remplir », mais aménager. Ce n’est qu’en renonçant aux divisions plein/ vide, ville/nature, urbain/rural, que cela deviendra possible. De la ville industrielle à la ville des flux.Jacques Donzelot La construction des grands ensembles, les « cités » de banlieue, est liée à une certaine conception, fonctionnelle, de l’urbanisme. Mais, à l’heure où les flux prennent le pas sur les lieux, ces grands ensembles apparaissent totalement caducs. La rénovation urbaine peut-elle suffire à reconnecter les populations aux villes centres, et à leurs opportunités ? Se porter à la périphérie, là où la ville rejoint la campagne. Entretien avec Michel Corajoud La reconnaissance de la profession de paysagiste va de pair avec une nou-velle approche du paysage ; on ne cherche plus à le transformer, mais à
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lintensifier.Lepaysagiste,alors,doitsegarderduformalisme,pourpenser la relation au milieu vivant, ce qui n’empêche pas de faire bouger les lignes, de sortir des délimitations pour avoir toujours l’œil sur l’horizon.
ARTICLES La fin de l’État de barbarie ? La force de la révolution syrienne. Entretien avec Jean-Pierre Filiu La révolution arabe est un mouvement historique, aboutissement contem-porain de lanahda, la renaissance arabe. La Syrie est au cœur de ce bou-leversement, et la révolution qui s’y déroule doit être comprise au regard de l’histoire, comme de la structure de l’État syrien, qui parvient encore à se maintenir au niveau international, bien qu’il ne soit plus en réalité qu’une fiction. C’est au peuple syrien qu’il faut s’intéresser, si l’on veut qu’il puisse conquérir sa liberté. Letradingà haute fréquence, une innovation de trop. Gabrielle Durana Wall Street, le palais Brongniart ne sont plus que des façades. L’essentiel des opérations boursières se déroule ailleurs, dans des bâtiments du New Jersey ou de la banlieue londonienne qui abritent d’énormes serveurs. La dérégula-tion boursière et l’informatisation ont permis le développement dutrading haute fréquence, qui permet de faire des milliers d’opérations en quelques microsecondes… et peut déstabiliser le système financier tout entier. Terrence Malick : de la nature à la grâce.Vincent Amiel La nature, dans les films de Terrence Malick, est souvent présentée en paral-lèle à la parole humaine, qui ne parvient jamais vraiment à la saisir. Cette insaisissabilité ne l’enferme pas dans le spectre de la nostalgie, mais montre qu’il est possible d’excéder le langage. Il ne s’agit pas pour l’homme de maî-triser ce qui l’entoure, mais peut-être de s’en sentir responsable, de changer de regard ; c’est la grâce, alors, qui vient donner cette nouvelle perspective dans les derniers films,The Tree of LifeetÀ la merveille.
JOURNAL 196 « Hollande l’Africain », et après ?(Michel Marian). Le Conseil constitutionnel : une cour suprême en devenir ?(Charlotte Michellet)Pour toujours » et « . « À jamais ». Les cadenas d’amour(Véronique Nahoum-Grappe). Obama,Lincoln: l’envers de l’éloquence(Alice Béja). À Montréal, on danse sans com-plexes(Isabelle Danto).Queen of Montreuil, de Solveig Anspach (Claude-Marie Trémois)
BIBLIOTHÈQUE 215 Repère – Approches de la présence. Sur la philosophie de Jean-Luc Marion,par Chantal Labre. 217 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Catherine Chevallier
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Éditorial
Agir en Syrie, mais comment ?
E NSyrie, la terreur s’installe dans la durée. Le régime violent de Bachar al-Assad n’a qu’une stratégie : rester au pouvoir, quitte à sacrifier son pays. À l’encontre de ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte, il montre qu’il peut durer, parce que la rupture avec sa propre population ne le fragilise pas. Les premiers mois du soulè-vement avaient montré, par les manifestations pacifiques, que le peuple syrien savait qu’il devait faire preuve de son unité contre le pouvoir. Mais celui-ci a précipité le pays dans le sang et accentué sa violence, car il a tout à gagner à la politique du pire : imposer l’image d’une guerre civile, jouer la carte des antagonismes confes-sionnels, maintenir vis-à-vis de l’extérieur la fiction qu’il existe un État syrien légitime, interlocuteur international avec lequel les diplomates continuent à négocier. Le bilan de deux années de confrontation, déjà catastrophique, s’alourdit de jour en jour : de 2,5 à 4,5 millions de déplacés à l’in-térieur du pays, au moins 700 000 à l’extérieur (en Jordanie, au Liban, en Turquie, en Irak), 70 000 morts, pour autant qu’on puisse les compter. Après les tirs sur la foule, les arrestations arbitraires et la torture qui répondaient aux manifestations de rue, la population civile se trouve exposée aux frappes aériennes contre les villes. Mais parler de « drame humanitaire » ne suffit pas : l’aide envoyée par les agences des Nations unies, arrivant dans les zones contrôlées par le régime et utilisée à discrétion, renforce la mainmise du pouvoir et ne parvient pas toujours aux populations fragilisées. Depuis le début de l’insurrection, la communauté internationale a été accusée de paralysie et de faiblesse. Il est vrai que l’obstruction de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité, ainsi que l’aide militaire de l’Iran au régime d’Assad ne laissaient pas beaucoup de
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Agir en Syrie, mais comment ?
marges de manœuvre et que l’ONUs’est enfermée rapidement dans sa paralysie. La sphère diplomatique n’est pourtant pas restée inerte, les Amis de la Syrieensemble formé d’une centaine de pays arabes et occidentaux – reconnaissent la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution comme le seul représentant du peuple syrien et comme interlocuteur légitime. Indépendamment de ses difficultés avérées à s’organiser, la Coalition ne parvient pas à surmonter le décalage entre l’atroce réalité du combat au jour le jour et la bonne volonté de ceux qui sont à l’extérieur, décalage que la dégradation continue de la situation sur le terrain ne cesse de recréer. Malgré ses efforts, la Coalition ne peut pas structurer le mouvement de l’intérieur. La diplomatie internationale a aussi envoyé des messages clairs au régime de Bachar al-Assad sur la ligne rouge à ne pas franchir : l’usage des armes chimiques. Or elle semble avoir été franchie à Homs en décembre. Les pays occiden-taux, la France en premier lieu, ne peuvent pas se déjuger sur cet engagement, ni rester passifs devant un désastre annoncé. Une intervention directe des puissances occidentales n’est pas souhaitable, car elle affaiblirait la légitimité des insurgés, et n’est pas demandée par le peuple syrien. Puisque la « responsabilité de protéger » qui a prévalu en Libye est impossible à mettre en œuvre au Conseil de sécurité, il faut au moins permettre au soulèvement populaire de se défendre en apportant un soutien ciblé à l’Armée syrienne libre, qui représente la seule possibilité d’une victoire sans chaos. On protestera que ces armes risquent de tomber entre de mauvaises mains. Mais la réalité sur le terrain est que le déséquilibre des armes favorise aujourd’hui le face-à-face espéré par Bachar al-Assad entre un régime qui a le monopole de la force dans les airs et des réseaux islamistes organisés, efficaces, pourvus de moyens finan-ciers et armés de l’extérieur, notamment le Front al-Nosra,dont la présence s’affirme et se développe. Nous pouvons encore éviter que la révolution civique syrienne ne se décompose en guerre de milices. Mais cela impose un soutien rapide et décidé en armes antiaé-riennes et antichars pour l’Armée syrienne libre afin de sécuriser populations et portions de territoire. L’embargo sur les livraisons d’armes décidé par l’Europe est aujourd’hui un contresens, car il livre la population sans défense à la violence d’un régime sans scrupule. Il favorise en outre chaque jour la radicalisation communautaire que la diplomatie prétend éviter. Le chaos est la dernière arme d’un régime condamné. Il s’imposera si nous ne réagissons pas. Esprit,20 février 2013
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Position
La papauté ramenée sur terre
S IXcents ans qu’un pape n’avait pas donné sa démission : les six cents ans pendant lesquels ont été construites une culture et une pratique « surnaturelles », ou sacrales, de la papauté. Aujourd’hui, le pape catholique redevient un homme, on peut espérer que demain les tâches seront diffractées, partagées, humanisées. C’est bien sous cet angle que le 11 février 2013 les commentateurs, en tout lieu, ont compris la renonciation de Benoît XVI à la charge d’évêque de Rome, surtout en ce qu’elle crée un précédent, une liberté pour d’autres successeurs. Le meilleur geste de Benoît XVI est le dernier, un acte de liberté. Penser à la papauté, c’est à l’évidence s’obliger à penser à long terme. On lui reconnaît une extraordinaire tradition de continuité. La continuité impressionne aussi les incroyants, qui savent à quel point les institutions humaines sont fragiles. Parfois, mieux vaut considérer l’institution papale que les personnalités particulières qui l’incarnent, si remarquables soient-elles.La papauté est une culture qui oblige, qui trace pour vous un chemin, quelles que soient vos intentions et vos idées. C’est bien la tradition d’antijudaïsme et de diplomatie de la papauté, et pas seulement le caractère de Pie XII, qui le conduisit pendant la guerre au silence sur la Shoah. C’est aussi la fidélité à la tradition qui contraignit Paul VI en 1968 à prendre une décision controversée sur la contraception (la retirant au concile et allant contre la majorité de la commission qu’il avait nommée). La Curie le persuada qu’il lui était impossible de sembler désavouer la position de Pie XI en 1931. L’idée d’une continuité sans faille de la papauté survécut même aux grands changements du concile Vatican II et à la collégialité épiscopale votée en 1965.
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La papauté ramenée sur terre
Cette continuité heurte en particulier les protestants. André Dumas, ami et collaborateur d’Esprit, me dit un jour : « Les catho-liques ne savent qu’ajouter, ils ne peuvent assumer la soustraction. Ils ne peuvent remettre en cause une vérité. Il leur faut toujours en ajouter. » Cette continuité de la papauté constitue une culture extraordinairement résistante, car elle engage une idée de vérité. Ainsi fallut-il pousser la papauté jusqu’à l’infaillibilité et, de nos jours, jusqu’à la sainteté officielle (tous les papes récents sont en voie de canonisation) ! L’évêque de Rome est une force sur laquelle non seulement des chrétiens, mais d’autres aussi, peuvent prendre appui. Aujourd’hui, la papauté est cette figure symbolique d’unité, plus forte que jamais. Le dénier, pour un catholique, serait encourir le ridicule et le reproche de contradiction. Cette papauté, qui tient la clé des réformes, peut-elle moduler sa culture hiérarchique et prendre quelque chose de la culture démocratique ? C’est une ouverture en ce sens qu’a faite Benoît XVI par ce geste de renonciation qui interrompt la tradition. En réalité, c’est une autre conception de l’autorité et une autre pratique qui devraient se mettre en place. Il n’est pas impertinent de se demander, écrit le théologien Ghislain Lafont, ce qui pourrait se produire si l’on envisageait une modifi-cation de la théologie de l’autorité dans l’Église, c’est-à-dire si l’on considérait les éléments révélés avec l’aide d’un autre instrument que celui du christianisme néoplatonisant : dans ce cas, il y aurait aussi à revoir la pensée et la pratique de la réforme, liées à une 1 nouvelle perspective tant sur le pape que sur les prêtres . Devrait se mettre en place une conception de l’autorité qui corresponde aux orientations votées au concile Vatican II, et qui n’a pu voir le jour. Les idées du concile sont fortes et belles (peuple de Dieu, sacerdoce commun, conciliarité, collégialité, Églises locales, décentralisation), mais aucune n’a pu se concrétiser, se mettre en place, car la distorsion avec un système d’autorité installé depuis le Moyen Âge (réforme grégorienne), dans l’ambiance néoplatoni-cienne de l’Un en effet, n’a fait que se renforcer depuis, et se fait e sentir à chaque instant. Surtout, depuis leXIXsiècle, la papauté apparaît comme un pouvoir absolu. Le nouveau pape sera-t-il l’homme de cette révision ? Il aborde cette tâche en meilleure position que ses prédécesseurs, il est plus
1. Ghislain Lafont,Histoire théologique de l’Église catholique. Itinéraire et formes de la théo-logie, Paris, Cerf, 1994, p. 272-273.
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Jean-Claude Eslin
libre. Les deux derniers pontificats, depuis trente-cinq ans, ont abouti paradoxalement à une papauté grande, auto-affirmée, mais à une Église peau de chagrin en Europe. Ces dernières années – sans penser que les solutions soient simples –, malgré le vide des paroisses rurales, le manque de prêtres, les initiatives des évêques et des laïcs, les initiatives des synodes sont bloquées ; on ne peut, ni on n’ose en débattre. La culture sacrale qui prévaut au Vatican ne fait pas bon ménage avec la culture du débat. Une sorte de respect servile ou affectif empêche la plupart des évêques de dire ce qu’ils pensent. Il ne faut pas « faire de la peine au pape » ! Pourtant ce ne sont pas des fonc-tionnaires, mais les successeurs des apôtres ! Mais le mode de nomination des évêques, qui depuis longtemps ne fait intervenir ni le peuple ni les corps intermédiaires, produit une homogénéité excessive. Une culture du débat, à égalité, instaurée au plus haut niveau, permettrait une désacralisation qui n’a rien d’antichrétien et l’émergence des formes juridiques, canoniques, sans lesquelles aucune réforme de l’Église catholique ne peut trouver de stabilité. Jean-Claude Eslin
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Position
Que fait la France au Mali ?
L AFrance a élu en François Hollande un président civil, pas un chef de guerre. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’atmosphère martiale qui entoure l’intervention française au Mali et célèbre la métamorphose du président de la République, désormais résolu et botté, comme si la légitimité du suffrage universel ne suffisait pas et qu’il fallait ce baptême du feu pour l’installer pleinement dans son rôle. Cette ambiance belliqueuse favorise, dans certaines déclara-tions gouvernementales, une malencontreuse rhétorique de « guerre au terrorisme », dont on a vu l’échec complet en Afghanistan et en Irak. L’acclimatation de ce vocabulaire guerrier par le ministre de l’Intérieur, parlant à plusieurs reprises de « l’ennemi de l’inté-rieur », joue dangereusement avec les peurs et fait sortir le souci légitime de l’ordre public de son registre civil.
Certes, la paralysie européenne rappelle par contraste l’utilité des prérogatives dont jouit le président de la République dans nos institutions, qui lui permettent de déclencher des interventions extérieures rapides. Mais le choix des armes créera des contraintes structurantes lors du retour au pouvoir civil et à la paix. L’approbation accordée au régime algérien sur sa gestion, par la manière forte, de la prise d’otage d’In-Amenas (au moins soixante-sept morts, dont trente-huit parmi les salariés du site gazier) illustre la latitude soudainement laissée aux solutions militaires dans le contexte créé par l’intervention française. Cette concession forcée à la manière sécuritaire algérienne aura des conséquences sur la suite du processus de stabilisation du Mali, qui ne pourra se faire sans le consentement de l’Algérie.
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