Esprit novembre 2014 - Peut-on raconter le chômage?

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Le chômage est une réalité omniprésente, mais qui semble noyée sous les chiffres. On ne parle finalement pas beaucoup des chômeurs ; trop nombreux, ils ne sont plus catégorisables. Chacun de nous est potentiellement chômeur. C'est pourquoi nous avons demandé à des écrivains et à des sociologues de nous livrer des textes de fiction sur le licenciement, l'entretien d'embauche, la radiation de Pôle emploi. Pour jeter un regard différent sur cette réalité sociale. Avec les contributions d'Eve Charrin, Emanuele Coccia, Dalibor Frioux, Alexis Jenni, Jean-François Laé, Vincent Message, Laurent Quintreau, Emilia Schijman. A noter dans ce dossier, un texte d'Emanuele Coccia sur le documentaire de Nora Philippe, Pôle emploi, ne quittez pas, en salles le 19 novembre. Retrouvez également dans ce numéro un dialogue entre Olivier Agard et Frédéric Worms sur le " moment 14 " en philosophie, un texte de Myriam Benraad sur les sunnites d'Irak et l'Etat islamique, des articles sur le vote Front National, les prix Nobel Jean Tirole et Patrick Modiano, la réouverture du Musée Picasso et bien d'autres sujets.


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270763
Nombre de pages : 160
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SOMMAIRE
Éditorial : Après les émergents, le temps des divergents.Esprit Positions – L’exécutif et l’environnement : une spirale de renon-cements(Lucile Schmid). Pourquoi récompenser Jean Tirole ? (Christian Chavagneux)
PEUT-ON RACONTER LE CHÔMAGE ?
« Lui, chômeur. Elle, chômeuse ». Introduction.Alice Béja Un licenciement.Laurent Quintreau Quel est le rôle du conseiller dans un entretien préalable de licenciement ? Comment s’effectue le passage du statut de salarié à celui de chômeur ? Cinq offres d’emploi.Dalibor Frioux Puissent l’offre et la demande enfin coïncider dans cet espace inattendu. Le rêve du travail. SurPôle emploi, ne quittez pasde Nora Philippe. Emanuele Coccia Le chômage est une obsession nationale, et Pôle emploi est le lieu où l’on tente, envers et contre tout, de maintenir vivant le mythe du travail. La vie privée des chômeuses.Emilia Schijman Les femmes au chômage qui habitent chez des membres de leur famille se trouvent bien souvent soumises à des contraintes qui leur ôtent toute maîtrise sur leur propre vie. Savoir trancher.Vincent Message Se préparer devant la glace. Se laver, se raser, nouer la cravate. Pour ne pas manquer la dernière chance. Salut la viande !Alexis Jenni Êtes-vous prêt à tout pour avoir un emploi ? Je ne veux pas trop te coûter, tu sais ?Jean-François Laé Lorsque la radiation de Pôle emploi menace, il faut savoir justifier, expliquer son parcours, ses incohérences et ses méandres, pour ne pas tout perdre. Chômage fictif.Ève Charrin Pourquoi le chômage, les chômeurs, sont-ils absents de la fiction française contemporaine ?
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Sommaire
ARTICLES 79 Controverses sur le vote frontiste.Marc-Olivier Padis Comment expliquer l’installation du Front national dans la vie politique française ? Faut-il s’attacher aux raisons politiques, sociologiques ? Derrière la difficulté à saisir le profil des électeurs frontistes, trois polémiques récurrentes opposent les analystes du vote, qui portent sur le vote ouvrier, le vote catholique et le vote périurbain. 89 Les sunnites, l’Irak et l’État islamique.Myriam Benraad La montée en puissance de Da‘ech braque à nouveau les projecteurs sur l’Irak. Pour mieux comprendre les affrontements en cours, il faut revenir à la situation du pays, de l’invasion américaine à l’installation de Nouri Al-Maliki au pouvoir. Progressivement marginalisés, les sunnites se trouvent aujourd’hui dans une position charnière, dans leur rapport à l’État islamique comme au gouvernement irakien. 99 Le « moment 1914 » en philosophie : France-Allemagne. Entretien avec Olivier Agard et Frédéric Worms Que se passe-t-il en philosophie au tournant de 1914, en France et en Allemagne ? Il existe des questions communes, des influences, des inspirations – importance de l’œuvre de Bergson en Allemagne – qui seront brisées par la guerre. Les philosophes, loin d’être capables d’adopter une distance critique, ont bien souvent reproduit dans la pensée les nationalismes de la politique. 116 Claude Ber. Résistance et lucidité. Poèmes présentés par Jacques Darras
JOURNAL 119 Patrick Modiano, la sentinelle(Chantal Labre). La justice aboie, Wall Street passe(Gabrielle Durana). Le Smartphone et le concert (Guillaume Heuguet). Le patrimoine est une fête(Laurence Engel). True Detective: des ténèbres jaillit la lumière(Jean-François Pigoullié). Vers un art contemporain folklorique ?(Isabelle Danto)
BIBLIOTHÈQUE
139 Repère – Judaïsme et altérité,par Frédéric Worms 143 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Sophie Chivet/Agence Vu
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Éditorial
Après les émergents, le temps des divergents
M ÊMEsi l’expression évoquait en Europe l’inquiétante montée en puissance de nouvelles économies, sans pitié pour nos industries et nos emplois, parler de pays « émergents » témoignait d’un double optimisme. Cela supposait d’une part l’idée d’un rattrapage : les pays « émergents » allaient rejoindre la situation moyenne des pays développés, c’est-à-dire s’aligner sur une norme, économique et politique, représentée par les pays occidentaux. La métaphore donnait aussi l’image d’une sorte de convergence entre des pays aux intérêts communs, unis dans un processus d’affirmation de leur puis-sance. Entre autres, les emblématiques BRIC(Brésil, Russie, Inde et Chine) semblaient participer ensemble au bouleversement du rapport de force mondial, à mesure de leur contribution toujours plus affirmée à l’économie globale. Or si l’on observe la trajectoire de ces quatre pays, ce sont aujourd’hui les divergences bien plus que les convergences qui sautent aux yeux. Tout d’abord, il n’est pas question pour eux de se fixer sur un point de référence commun, même comme repoussoir : les États-Unis ne sont plus l’hyperpuissance, le monde occidental n’a plus les moyens ni la légitimité d’imposer ses préférences. Mais dans le chaos stratégique global, les émergents n’ont pas imposé de voix alternative. Ils ne sont pas prêts à assumer les responsabilités d’une diplomatie d’envergure mondiale. Et pour cause : ils ne partagentnilesmêmesintérêtsnilesmêmesvisionsdelordreinter-national. Les Chinois et les Russes, malgré les accords commerciaux récents sur le gaz, n’ont pas de stratégie commune et ne s’allient que dans leur peur des mouvements démocratiques à Kiev ou à Hong
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Esprit
Kong. La Chine veut à tout prix éviter une évolution à la russe, qui signifierait la fin du monopole du parti communiste. La Russie sengouffredansunenouvelleidéologienationalisteslavesans pouvoir d’attraction d’envergure internationale. L’Inde et la Chine restent des rivaux asiatiques. Le Brésil, en plein marasme écono-mique, est trop absorbé par ses difficultés internes pour s’imposer sur la scène globale. Le développement économique de ces pays est aussi divergent. Le Brésil et la Russie subissent un ralentissement de leur déve-loppement, avec des économies très dépendantes des matières premières ou des hydrocarbures, tandis que la Chine et l’Inde commencent à élargir leurs capacités au-delà de la sous-traitance industrielle. Si le début de décollage économique a permis à ces pays de faire sortir de larges parts de la population de la pauvreté, il s’en faut de beaucoup pour que leur situation soit stabilisée. L’absence de protection sociale, d’épargne et d’accès à l’éducation fait vite retomber les familles modestes dans la pauvreté dès que l’économie ralentit. Or ces classes moyennes émergentes devaient, dans un scénario optimiste de convergence mondiale, créer les conditions d’une demande démocratique plus large. Là aussi, la discorde s’impose. Alors que l’Inde et le Brésil ont connu des élections ces derniers mois, la situation politique régresse dangereusement en Russie et en Chine. Confronté à de mauvaises perspectives économiques, Poutine use de la propagande et de la menace pour asseoir son avenir sur un nationalisme agressif. En Chine, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la répression s’est accentuée contre les défenseurs des droits de l’homme et les manifestants de Hong Kong ont été traités sans état d’âme. Du point de vue démocratique, il n’y a pas de BRIC, pas de trajectoire uniforme ni même tangentielle aux normes européennes. Mais l’Europe elle-même n’est pas à l’abri. La crise des dettes souveraines montre que les économies de la zone euro n’ont pas convergé malgré la monnaie unique. Les normes démocratiques, un socle fondateur de l’Union européenne, sont en outre aujourd’hui ouvertement contestées par Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, qui n’hésite pas à faire l’éloge du « capitalisme autori-taire » et de l’« État non libéral », comme s’il voulait s’inspirer de Moscou et de Pékin… Une voie directe vers les États désunis d’Europe.
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Position
L’exécutif et l’environnement : une spirale de renoncements
L ÉCOTAXEa vécu. Le 9 octobre 2014, à l’issue d’une réunion avec les transporteurs routiers, Ségolène Royal annonçait sa suspension sine diedans sa version de « péage transit poids lourds ». Face à la menace des routiers de bloquer le réseau de transport à la veille des départs de la Toussaint, la ministre du Développement durable a accéléré la mort d’un dispositif dont elle n’avait jamais voulu et qu’elle avait qualifié de « faussement écologique ». Cette annonce sans aucune concertation a déclenché une nouvelle cacophonie gouvernementale autour du manque à gagner pour le budget de l’État et des recettes de substitution à la taxe qui pourraient concerner les sociétés d’autoroute. Elle a aussi entraîné la démission de Christian de Perthuis, président du comité de la fiscalité écolo-gique, et des réactions très vives des écologistes et de certains parle-mentaires, de la gauche au centre. Depuis avril 2007, date à laquelle le Grenelle de l’environnement avait entériné le principe d’une écotaxe kilométrique sur les poids lourds français et étrangers, hors autoroutes, pour lutter contre les gaz à effet de serre, l’histoire de ce dispositif a été marquée par les renon-cements, les fausses annonces et un réel amateurisme des gouver-nements successifs. Rétrospectivement, l’écotaxe semble être un cas d’école des difficultés à transformer le modèle français. D’emblée, le principe même d’une écotaxe avait suscité des résistances très fortes unissant producteurs, distributeurs et routiers. D’emblée, la Bretagne, considérée comme une terre progressiste, avait été en pointe de la lutte contre ce dispositif au nom d’un
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Lucile Schmid
traitementdiscriminatoire(payer12%delimpôtalorsquelonne pèse que 4,5 % du PIB000 patrons bretons). Dès février 2009, 2 manifestaient contre le projet au péage autoroutier de La Gravelle ; quelques mois plus tard, le Parlement votait pourtant solennellement le dispositif de l’écotaxe à la quasi-unanimité. Mais le processus du Grenelle allait progressivement s’enliser et le rapport de force en faveur de l’écologie s’inverser. La mobilisation des bonnets rouges de l’automne 2013 n’est que l’aboutissement d’un processus qui dépasse l’écotaxe et témoigne de renoncements plus larges sur le changement de notre type de développement et les nécessités de la transition énergétique. Elle est aussi le résultat de quatre années de tergiversations politiques et de mesures contradictoires que le changement de majorité de 2012 n’a pas modifié. Trois calendriers se sont télescopés, et ont mis en jeu des prota-gonistes différents sans qu’une feuille de route politique et opéra-tionnelle ait jamais été véritablement définie. Un calendrier administratif, juridique et technique s’est ainsi mis en place dès 2011 avec le choix du consortium italien Autostrade-Écomouv’ pour collecter la taxe. Malgré les critiques de la nouvelle majorité sur le montage juridique et financier de ce partenariat, ce montage a été confirmé et, en juin 2014, Écomouv’ et l’État signaient encore un protocole qui confirmait le fonction-nement technique du système. Cette situation explique qu’aujour-d’hui l’abandon de l’écotaxe entraîne non seulement un manque à gagner important pour l’État, évalué selon les cas entre 400 et 600 millions d’euros par an, mais aussi un niveau d’indemnisations très élevé à verser à Écomouv’ (les dédommagements pourraient atteindre 1,5 milliard d’euros). À ce premier calendrier s’ajoute celui du processus de réflexion technique et parlementaire : création du comité de la fiscalité écolo-gique en septembre 2012, et surtout lancement de la mission dinformationsurlécotaxepoidslourdsennovembre2013,après la manifestation des bonnets rouges. Cette mission a rendu en mai 2014 un rapport très favorable à l’écotaxe, moyennant quelques aménagements dont un changement de nom (l’écotaxe devenant une redevance poids lourds). Le troisième calendrier est celui des gouvernements. Il apparaît rétrospectivement directement déterminé par le souci du rapport de force créé par les différentes manifestations dès 2009. Ainsi, le report de la taxe en 2010, la signature de son dernier décret dapplicationparFrançoisFillonenpleinsecondtourdesélections
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L’exécutif et l’environnement : une spirale de renoncements
présidentielles de 2012, le lancement de la mission parlementaire de mise à plat à l’issue du mouvement des bonnets rouges, ou l’annonce le 8 octobre 2014 par Ségolène Royal d’un nouveau groupe de travail pour enterrer définitivement la taxe le lende-main. La droite avait laissé la « patate chaude », selon l’expression de Ségolène Royal ; mais aujourd’hui, c’est un gouvernement socia-liste qui renonce sans même avoir négocié avec les routiers. L’abandon de l’écotaxe signe une série de renoncements. D’abord, sur la place donnée à l’écologie dans la politique de lactuellemajorité.Ladoptiondelaloidetransitionénergétiqueen première lecture, quelques jours après cet abandon, ne doit pas faire illusion. Certes, cette loi contient des objectifs chiffrés de réduction de la consommation énergétique, mais les moyens d’y parvenir restent flous, et les moyens financiers requis à définir. Dans ce contexte, l’abandon de l’écotaxe pourrait être un péché originel. Ensuite, sur la remise à plat fiscale et la nécessité d’une réforme d’envergure. Ce sujet était l’un des points forts de la campagne de François Hollande. Qu’en est-il aujourd’hui alors que les annonces contradictoires se succèdent sur le front de l’impôt, sur les équilibres budgétaires, sur les « cadeaux fiscaux » et, plus largement, sur la question de l’argent et donc de la lutte contre les inégalités ? Renoncement aussi sur le sens de l’intérêt général et les arbi-trages entre court terme et moyen terme. Éviter les blocages au moment des vacances de la Toussaint, est-ce à la hauteur de l’enjeu ? Ne fallait-il pas au moins négocier, tenir un discours poli-tique articulé, qui aurait pu être entendu et compris par tous ? La préoccupation de l’opinion publique par rapport aux enjeux écolo-giques ne cesse de croître, notamment chez les jeunes. Le gouver-nement ne semble pas avoir mesuré combien ce renoncement pouvait peser sur sa cote de popularité, déjà très entamée. Il était possible de retourner la charge de la preuve contre les routiers, qui refusent d’assumer leur responsabilité de pollueur/payeur. Renoncement enfin sur la place du Parlement dans les institutions. Il est significatif que dès 2009 se soient superposées deux logiques, la logique parlementaire avec un vote à la quasi-unanimité de l’écotaxe et des manifestations contre ce dispositif, dont le mouvementdesbonnetsrougesamarquélaboutissement. L’abandon de l’écotaxe montre en creux la nécessité d’aller vers davantage de parlementarisme pour porter des réformes d’avenir. Lucile Schmid
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Position
Pourquoi récompenser Jean Tirole ?
L Amajorité de la classe politique, gauche et droite mélangées, s’est félicitée de l’attribution du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel au Français Jean Tirole. Les altermondialistes ont de leur côté dénoncé un économiste aux prises de position libérales, tandis que le journaliste de Médiapart Laurent Mauduit insistait sur ce qui constitue à ses yeux des liens incestueux entre l’École d’économie de Toulouse, dirigée par Tirole, et le grandbusiness, notamment issu de la finance. La conséquence la plus néfaste de l’attribution du prix à Jean Tirole me semble pourtant ailleurs. Elle réside dans la validation d’un certain mode de réflexion économique qui n’est pas forcément le plus à même de servir le débat démocratique. Peu de gens ont eu l’occasion de lire les travaux du nouveau lauréat. Polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, l’éco-nomiste écrit d’abord pour ses confrères. Si l’on en croit le professeur 1 d’économie Étienne Wasmer, il le fait plutôt bien : dans le monde ultraspécialisé des économistes, où les réflexions s’échangent entre spécialistes pointus de sujets étroits, Tirole est reconnu pour ses vertus pédagogiques… à destination de ses pairs. S’adresser au grand public, et même si on le restreint à celui qui suit de près les questions économiques, n’a rien de naturel. L’économiste et édito-rialiste vedette duNew York Times, Paul Krugman, également récompensé par ce prix suédois, déclarait récemment qu’il lui avait
1. Étienne Wasmer, « Jean Tirole, un économiste de la complexité des marchés », Libération, 13 octobre 2014.
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