Esprit octobre 2014 - Vie commune, morale commune

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Manifestations contre le mariage pour tous, montée du Front national, durcissement autour de la laïcité... Les crispations identitaires, en France comme dans d'autres pays démocratiques, se multiplient. On crie à l'échec de l'intégration. Mais qui veut-on intégrer, et comment ? Entre philosophie et analyse politique, Abdennour Bidar, Rainer Forst, Hugues Lagrange et Charles Taylor nous aident à mieux saisir les questions posées aujourd'hui à nos sociétés pluralistes, en particulier par une jeunesse qui se sent exclue de leurs opportunités comme de leur représentation. A lire également dans ce numéro, un texte de Vincent Amiel sur le cinéaste chinois Wang Bing, un entretien avec Makram Abbès sur la pensée politique islamiste, des articles sur P'tit Quinquin de Bruno Dumont et la révolution Netflix, et bien d'autres sujets.


Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9791090270749
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SOMMAIRE
Éditorial : Le diplomate et le marchand d’armes.Esprit Positions – Sortir de la monarchie républicaine(Philippe Cibois). L’architecture a-t-elle encore un prix ?(Frédéric Lenne). Quand la France des affaires prend l’air(Olivier Mongin). N’oublions pas Hong Kong !(Alice Béja)
VIE COMMUNE, MORALE COMMUNE ? La peur française de la diversité. Introduction.Marc-Olivier Padis Vivre dans le pluralisme.Entretien avec Charles Taylor Débats autour de la laïcité, manifestations contre le mariage gay ; les crispations identitaires se multiplient, en France et dans les autres pays démocratiques. La tentation du repli est concomitante d’un plus grand pluralisme de nos sociétés et s’accompagne souvent d’un moralisme dangereux. Pour Charles Taylor, il faut au contraire privilégier des solutions qui permettent de faire coexister plusieurs conceptions de la « vie bonne ». Le combat pour la dignité : exiger un droit à la justification. Rainer Forst La morale s’ancre dans une pratique concrète, mais qui possède une portée universelle ; le concept de « droit à la justification » permet de porter cette double exigence, de construire des communautés dans lesquelles les membres doivent se justifier les uns vis-à-vis des autres, et ainsi reconnaître la dignité de chacun. Quelle pédagogie de la laïcité à l’école ?Abdennour Bidar La mise en place de la Charte de la laïcité dans les écoles a suscité de nombreux débats, et beaucoup de perplexité parmi les personnels de l’Éducation nationale. Il est donc nécessaire de faire une véritable pédagogie de la laïcité, à l’égard des enseignants comme des élèves, afin de montrer pourquoi la laïcité n’est pascontrela religion, mais permet au contraire d’organiser la parole sur le religieux. Car la religion doit être considérée non pas simplement comme une croyance, mais comme un objet de réflexion. Révoltes juvéniles sur les deux rives de la Méditerranée. Hugues Lagrange 2011 fut l’année des « printemps arabes », mais aussi celle des « Indignés » : de Tahrir à la Puerta del Sol, quel parallèle faire entre ces mobilisations de la jeunesse au sud et au nord de la Méditerranée ? Et que disent-elles des conditions réelles de l’intégration des jeunes aujourd’hui ?
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Sommaire
ARTICLES La pensée politique islamiste.Entretien avec Makram Abbès e L’islamisme naît au début duXXsiècle, en même temps que la Renaissance arabe(Nahda). Alors que les mouvements nationalistes s’appuient sur des outils et des idées venus de l’Occident pour combattre la colonisation, les islamistes prônent une dissidence contre les États et un retour à l’islam « véritable ». Une interprétation totalisante de l’islam non pas simplement comme religion, mais comme système, qui fait fi, au profit de l’idéologie, de l’histoire comme de la philosophie musulmanes. En quête de l’Orient perdu.Entretien avec Olivier Roy Olivier Roy raconte son parcours, des chemins escarpés d’Afghanistan à sa réflexion sur l’islam politique. Et ses doutes, sur la pertinence des prismes culturels ou religieux pour expliquer le djihad contemporain et les motivations de ceux qui s’y livrent. Wang Bing, paysagiste chinois.Vincent Amiel Le cinéaste chinois travaille perpétuellement à la frontière entre fiction et documentaire, au fil de la caméra, par l’art du montage, pour donner à voir la violence, les déchirements, les cicatrices d’un pays qui cherche par tous les moyens à les masquer. Dominique Fourcade. Angles neufs et bifurcations. Poèmes présentés par Jacques Darras JOURNAL Banlieues : le vote de la « dernière confiance »(Niels Planel). Chronique d’un trafic ordinaire(Marianne Robenoire). Liban-Syrie : solidarité et business(Kamel Mohanna et Pierre Micheletti). P’tit Quinquin,la nouvelle œuvre de Bruno Dumont(Carole Desba-rats)?. Netflix, une révolution (Laurence Engel). Que reste-t-il de Marcel Duchamp ?(Isabelle Danto)
BIBLIOTHÈQUE
140 Repère – Charles Péguy, philosophe et poète, par Marc-Olivier Padis 144 Librairie. Brèves. En écho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Frank Loriou/Agence Vu
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Éditorial
Le diplomate et le marchand d’armes
Cle montre la déstabilisation programmée, bien que gros-OMME sièrement masquée et déniée, de l’Ukraine par la Russie, ce n’est pas sans raison que des anciens pays du bloc soviétique (des pays baltes à la Bulgarie) ont progressivement rejoint l’OTANà la fin des années 1990 et au cours des années 2000. Il n’y a pas eu d’outre-cuidance occidentale visant à « humilier » la Russie mais bien une demande de pays inquiets du voisinage russe et persuadés du possible retour d’un projet impérial, aujourd’hui assumé par Moscou au nom de la protection des « minorités russophones ». Avec un nouveau président du Conseil européen venu de Pologne, Donald Tusk, alerté par le ton martial de Poutine, les Européens, qui craignentundésengagementaméricain,vontdevoirprêterune attention nouvelle à leurs frontières orientales, redessinées par la force russe en Crimée et peut-être demain dans le Donbass. Mais la nouvelle stratégie russe ne devrait pas surprendre, puis-qu’elle s’est déjà imposée en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il est de ce fait étonnant que l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, ait décidé de vendre des porte-hélicoptères Mistral à l’armée russe, précisément au lendemain de la guerre de Géorgie. François Hollande, pressé de toutes parts, a eu raison de « suspendre » la livraison de ces bâtiments de projection et de commandement. Comment garder une cohérence diplomatique européenne et déjouer l’escalade militaire, tout en renforçant l’arsenal russe ? Alors que les pays européens frontaliers de la Russie attendent un soutien réaffirmé de l’OTAN, la contradiction française entre choix diplomatiques et intérêts de l’industrie mili-taire affaiblissait la parole présidentielle. Au-delà du cas d’espèce, la dépendance économique française au commerce des armes brouille les choix de la politique extérieure.
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Esprit
En effet, le marché des armements croît rapidement dans le monde, et les technologies militaires, soutenues par de grands budgets de recherche et développement, font retomber leurs innovations dans de larges domaines industriels civils : surveillance électronique, sécurité numérique, drones… Mais la compétition pour les nouveaux marchés (pays émergents, Asie, monarchies pétrolières…) précipite les décisions au détriment de la prudence dans un contexte de chaos stratégique grandissant (voir notre précédent numéro). Dans ces conditions, comment avoir une ligne diplomatique consé-quente ? Puisqu’il est si difficile de saisir le paysage incroyablement mouvant des rapports de force mondiaux, on ne peut laisser les opportunités commerciales dicter les alliances ou les priorités de notre politique étrangère. Le cas des Mistral des chantiers de Saint-Nazaire éclaire de biais la « diplomatie économique » du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Si l’on parle volontiers d’exporter la création fran-çaise ou de rendre le pays plus attractif aux touristes, on sait que les grands contrats négociés lors des voyages officiels concernent souvent d’importants matériels militaires, même si le malheureux Rafale attend toujours son premier contrat à New Delhi… Or le marché des armes, où la France se trouve en concurrence directe avec ses alliés américains et britanniques, impose trop souvent des concessions sur les principes. Une puissance émergente comme la Chine mène de front ouverture économique et fermeture politique : développer le commerce avec la puissance chinoise ne doit donc s’accompagner d’aucune naïveté diplomatique. Sans même parler du marché noir et des trafics florissants, comment maîtriser, dans nos négociations avec les pétromonarchies, la circulation des armes vers des groupes incontrôlables comme ceux de l’État islamique qui ont annoncé la création d’un « califat » en Syrie et en Irak ? Les armes, elles aussi, circulent vite dans un monde ouvert aux échanges et aux flux, où les anciennes grandes puissances n’ont plus ni les outils ni le rayonnement pour garantir un ordre qui leur soit favorable. Refuser la déstabilisation de l’Ukraine, où armées régulières, merce-naires, civils embrigadés et groupes rebelles plus ou moins incon-trôlés détiennent chacun leurs propres armes, est une priorité où la stratégie diplomatique doit reprendre la main sur la diplomatie économique.
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Esprit
Position
Sortir de la monarchie républicaine
D EMitterrand à Hollande, la chronique politique s’emplit à ce point de la vie privée du président en exercice que l’on doit penser qu’il ne s’agit pas d’un malheureux choix de personnes mais d’une contrainte du système électoral lui-même. La conquête et l’exercice de la charge présidentielle rendent nécessaire une volonté de pouvoir qui a des conséquences désastreuses. Le Général nous a légué un système dont il est bien difficile de se débarrasser car il est la clé de voûte du régime politique français. e Des tenants d’une VI République ont créé une convention à cet effet mais ils n’étaient pas entendus jusqu’à présent : la situation a changé. Certains au Parti socialiste envisageraient de proposer un candidat à la prochaine élection présidentielle qui présenterait un programme de réforme des institutions allant dans le sens d’une baisse de l’influence du président. Est-il nécessaire de modifier la constitution par une réforme constitutionnelle en bonne et due forme ? On sait qu’une forme insti-tutionnelle peut tout aussi bien se réformer par la pratique et, dans le cas de la constitution actuelle, c’est d’autant plus vrai que la lettre de la Constitution le permet. Son article 5 indique les missions du président de la République : faire respecter la Constitution, assurer le fonctionnement des pouvoirs publics, etc., mais ce même article n’envisage qu’un seul moyen pour lui permettre de les remplir : il s’agit de l’arbitrage. Le président de la République « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ». Un arbitre, c’est quelqu’un qui, pour reprendre la métaphore sportive, est « au-dessus de la mêlée » : il doit bien connaître les
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Philippe Cibois
règles du jeu (ainsi que les mauvais coups qui s’y donnent parfois afin de pouvoir s’y opposer), mais il doit être aussi suffisamment distancié pour ne pas être juge et partie. De telles qualités semblaient jusqu’à ce jour impossibles à envisager puisque, depuis e le début de la V République, les candidats à la présidence (ainsi que les candidates d’ailleurs) avaient toujours envisagé de n’être pas des arbitres mais bien plutôt des responsables des orientations politiques du pays.
Un arbitre laisserait le Premier ministre faire ce qui est prévu par la Constitution : celui-ci « dirige l’action du gouvernement » (article 21), lequel gouvernement « détermine et conduit la politique de la Nation » (article 20). En période de cohabitation, c’est d’ailleurs ce qui se passe effectivement et la Constitution ne fait là que fonctionner selon sa lettre. En cas de difficulté majeure, l’arbitre présidentiel devient un recours ultime pour dénouer les crises graves.
Si l’on voulait seulement modifier la pratique de la Constitution (et non la Constitution elle-même), un scénario pourrait être d’abord d’annoncer à l’avance le but poursuivi et de choisir un candidat qui ait le sentiment d’avoir réalisé sa carrière et qui trouverait dans ce rôle d’arbitre une consécration, une reconnaissance de tous (recon-naissance qui serait d’ailleurs annihilée s’il sortait de son rôle).
Prenons l’exemple de la tentative de la candidature de Jacques Delors à la présidentielle de 1995 : la pression a été vive sur celui qui, comme représentant de l’Europe, avait atteint un niveau de notoriété et de reconnaissance qu’il ne voulait pas voir remettre en cause. S’il n’a pas voulu être candidat, c’est qu’il lui aurait fallu refaire une nouvelle carrière avec tous les risques et les fatigues que cela comporte : il y a donc renoncé alors qu’il avait de bonnes chances d’être élu. S’il avait pu envisager un simple rôle d’arbitre, laissant à un Premier ministre de gauche celui de dirigeant réel de la politique, il aurait pu voir dans la présidence un couronnement de sa carrière. Il y aurait trouvé une reconnaissance supplémentaire et aurait joué le rôle d’un chef d’État analogue à ce qui se passe dans beaucoup de pays. Chez nous, il aurait pu être la conscience morale d’une gauche parfois oublieuse de ses valeurs et le garant, comme proche du centrisme, des principes de communauté et de respect, dans lesquels la droite aurait pu se reconnaître.
L’avantage de l’adoption de ce pacte d’arbitrage est que le premier camp qui s’y résout a de bonnes chances de gagner. Comme
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Sortir de la monarchie républicaine
l’a montré la candidature de Jacques Delors, une candidature darbitrageauraitlassentimentdesFrançais,ellelesrassureraitet, entre un candidat qui vise à représenter l’ensemble des Français dans une situation d’arbitrage et qui donc va recruter des électeurs dans les deux camps, et des candidats qui paraîtraient partisans, le choix sera simple. Reste le cas où dès le premier tour, chaque camp proposerait un candidat arbitre : dans cette éventualité, ils viseront le même public et en viendront à se ressembler au point que la décision n’aura plus grande importance. On objectera que cette situation d’arbitre est incompatible avec le fait que le président de la République soit le chef des armées et dispose d’un « domaine réservé » : mais le président de la e IV République était lui aussi chef des armées, il accréditait le personnel diplomatique et présidait le Conseil des ministres. Quant au domaine réservé, il s’agit d’une pratique, qu’une autre pratique peut donc modifier, puisque c’est le Premier ministre qui « dispose de la force armée » et que c’est le gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la Nation ». On voit là que la lettre de la Constitution est tout à fait compatible avec la notion d’un président arbitre qui laisserait au Premier ministre le soin de régler la poli-tique tant étrangère qu’intérieure de la France. Enfin, comment être sûr que le président élu respecterait le pacte d’arbitrage ? Évidemment, l’âge du candidat est un bon élément du choix afin d’éviter les risques d’une « remontée dambition». Ce qui a plu aux Français dans la cohabitation, c’est que le pouvoir n’y est plus absolu : celui qui commande a au-dessus de lui un individu, choisi par tous et donc légitime, qui peut par sa parole rappeler des vérités politiques difficiles à entendre et qui pourrait, si la situation devenait dramatique, jouer un rôle de garant du bon fonctionnement des institutions. Gardons cet aspect en proposant un futur candidat qui assume un pacte d’arbitrage. Un autre scénario serait possible si aucun parti important ne se décidait à vouloir modifier la pratique constitutionnelle en proposant un président arbitre, ce serait de provoquer une cohabitation dès l’élection présidentielle en ne dotant pas le président nouvellement élu d’une majorité parlementaire. Si gauche et droite présentent un candidat standard, il pourrait être efficace de faire voter pour un candidat émanent du centre (Bayrou peut-être).
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Philippe Cibois
Choisir comme président un homme du centre ne serait électo-ralement possible que s’il était bien entendu que chacun reprendrait sa liberté aux législatives. Par ce geste, on priverait le président de son pouvoir souverain pour ne lui laisser que son rôle de représen-tation. Le chef de la majorité deviendrait le chef du gouvernement, selon la Constitution. Est-ce de la politique-fiction ? Il semble que l’électeur calculateur soit désormais présent dans les élections et qu’il soit capable (surtout si on l’y incite) de voter d’une manière stratégique. Le Général s’est taillé une constitution pour son usage personnel, laissant Pompidou gérer l’intendance, tentant de ne reprendre la main qu’en cas d’événement grave, comme en 68. Ses successeurs ne peuvent lui ressembler en tous points. Il faut qu’ils appliquent à la lettre la Constitution qu’il nous a léguée, faute de pouvoir s’identifier à lui, ce qui est non seulement difficile mais certainement pas souhaitable. Ce dont la République a besoin, comme en Italie ou en Allemagne, c’est d’un arbitre respecté et d’un gouvernement qui soit issu des élections sans qu’il ait à passer par l’assentiment d’un monarque, fût-il républicain.
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