A quoi pensent les Chinois en regardant Mona Lisa?

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À quoi pensent les Chinois quand ils arpentent nos musées ?
Habitués à leurs paysages célestes, calligraphies et devises confucéennes, que pensent-ils de nos anges, vierges et crucifix ? Aux lisières de l’histoire de l’art et de l’essai, ce livre prend la forme d’un échange entre Christine Cayol, philosophe résidant en Chine, et Wu hongmiao, professeur de français à l’université de Wuhan. À partir d’une vingtaine de chefs-d’œuvre de la peinture occidentale, de Giotto à Picasso, en passant par Rembrandt et Vélasquez, les deux auteurs confrontent leurs manières de voir, de regarder, de penser, de percevoir et de comprendre le monde aujourd’hui. Il s’agit pour eux de comparer leurs approches afin de mesurer l’étendue de leurs différences et de leurs ressemblances. Car, somme toute, sommes-nous si éloignés les uns des autres ? À l’heure où la Chine devient un partenaire de premier plan, il est grand temps de comprendre ce que les Chinois saisissent de notre civilisation, et réciproquement.
Publié le : jeudi 22 novembre 2012
Lecture(s) : 215
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021000285
Nombre de pages : 272
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couverture
CHRISTINE CAYOL
WU HONGMIAO

À QUOI PENSENT LES CHINOIS
 EN REGARDANT MONA LISA ?

essai

TALLANDIER

Pour Étienne et Raphaël
大宝, 小宝

Introduction

Sur la porte d’entrée de la Cité interdite se dresse l’effigie du Président Mao ; impérieuse et silencieuse, cette image me regarde et m’interroge. À dix milles kilomètres de là, se tient, calme et sûr de son pouvoir le portrait de Mona Lisa. À quoi pensent les visiteurs Chinois qui la regardent au Louvre ?

 

Ces deux images si éloignées, tissent entre elles une étrange parenté, chacune à sa façon hissée au rang d’icône.

De Mao à Mona Lisa, il suffit d’un pas, ou plutôt d’un regard. Il ne s’agit pas de dévaler la pente des idées reçues et d’affirmer que « les Chinois sont comme ceci, et que les Occidentaux sont comme cela ». En revanche, il nous faut remonter à l’origine de nos représentations et s’interroger sur nos différences en croisant nos regards. Pourquoi le portrait de Mao continue-t-il de trôner à l’entrée du Palais Impérial ? Pourquoi les images du Christ le donnent-elles à voir si décharné, alors que les bouddhas apparaissent rieurs et en bonne santé ? Pourquoi Dieu parle-t-il là où Confucius invite à rester silencieux ? Pourquoi accorder tant d’importance à l’individu, à la liberté, à la transgression là où les Chinois privilégient la famille et le respect de la tradition ? Ces questions en apparence naïves, dans la bouche de mon ami le Professeur Wu sont en réalité profondes. Elles nous invitent à considérer autrement nos œuvres, nos musées, et de manière plus large notre culture, en nous invitant non pas à nous y soumettre « passivement » mais à les interroger du regard.



À partir de quel point de vue regardons-nous le monde, nous regardons-nous nous-mêmes ? Sans doute à partir de l’enfance. Pour ma part, ayant reçu en héritage sous forme d’images, les anges, les vierges, les crucifix, tous font partie de l’univers de formes, de couleurs et de sens qui a forgé mon imaginaire depuis mon enfance. Les calligraphies, les devises confucéennes et les paysages de la dynastie des Song ont quant à eux construit le paysage intérieur de mon ami Chinois.

 

Ces histoires, ces croyances et ces représentations qui les mettent en scène nous précédent. Elles nous rappellent insolentes et silencieuses qu’un regard aussi singulier soit-il est toujours, comme chacune de nos vies, orienté par ce qui l’a précédé, inconsciemment nourri.

 

Comment dès lors se rencontrer, se comprendre et même travailler ensemble ? Quel chemin avons-nous à parcourir ? Comment aller de la parabole de la brebis perdue au culte de la famille, de l’audace du jeune Icare au respect des ancêtres, de la quête de Narcisse à l’expression du « Nous » asiatique, de la sagesse Zen à la folie de Picasso.

 

Ce dialogue vient du désir de se comprendre, de rejoindre l’autre non pas là où il est, mais là d’où il vient et là où il va. Atteindre l’autre dans son devenir, en suivant les lignes de fuite qu’il trace tel un peintre à travers sa culture et ses désirs. Atteindre l’autre mais aussi se laisser atteindre par lui.

 

Aujourd’hui l’heure est venue non pas de croiser les analyses, ni les peurs, mais les regards. Il nous faut aller dans ces lieux où le regard surpris, clignant des paupières, renonce à toute forme d’évidence, et laisse place à ces questions : que voyez-vous ? que ressentez-vous ?

 

Ce dialogue ne propose aucune théorie, simplement des images à parcourir, merveilleux compagnons de voyage d’un musée imaginaire conçu pour un ami qui vient d’une autre culture et qui portera sur elle un regard original. À quoi pensent les Chinois en regardant les annonciations, les crucifixions, les portraits de la renaissance et bien sûr Mona Lisa ?

 

Ce détour par les œuvres nous permet de nous questionner mutuellement sur un mode sensible, où chaque affirmation et idée se fondent sur une perception. Le monde n’est pas « affectif » après coup, et nous sommes sensibles de naissance… Nous avons besoin des couleurs, des formes et des silences pour renouer avec lui et avec les autres. C’est à partir des somptueux verts qui inondent le paysage de la résurrection exécutée par Piero della Francesca que nous partagerons nos conceptions de l’éternité. C’est en nous reposant sur le lit rouge de l’annonciation de Van Eyck que nous puiserons de l’énergie pour saisir un sens dans ce tableau. Quant à la simplicité de Mona Lisa, se tenant sans fard ni parures sur le seuil de l’être, elle nous aidera à circonscrire le lieu singulier à partir duquel nous interrogeons notre identité : d’un point de vue occidental « qui suis-je » ? et, « qui sommes-nous » ? d’un point de vue chinois. Le regard coupant de Picasso heurtera cette recherche d’harmonie si présente dans la culture chinoise, mais il permettra aussi d’abolir une distance pour ressentir ensemble les pulsations de la vie.



Ce détour par les œuvres nous permet de nous comprendre sans nous figer. Sans souci d’aboutir à des conclusions rapides, ni même de réduire certaines incompréhensions, sans rechercher de définitions trop nettes sur les Chinois ou les Occidentaux… le risque de définir, ne se confond-il pas souvent avec celui d’en finir avec ?

 

Le regard ne s’arrête jamais, mobile par nécessité, même lorsqu’il prend le temps et le soin de se fixer sur tel ou tel détail d’une peinture, illusoire est son arrêt. Il a besoin de courir sur la toile, passer de la perspective au détail, se laisser séduire pour entraîner avec lui la pensée. Car comme le rappelle le philosophe Paul Ricoeur « nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. »

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