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À travers Céline, la littérature

De
224 pages
Céline est un grand écrivain, mais ce n'est pas un écrivain comme les autres. Il m'arrive aujourd'hui encore, en lisant un des contre-Céline qui se publient périodiquement, de me demander comment j'ai pu consacrer tant d'années à éditer et à explorer l'œuvre d'un auteur aussi controversé et, en effet, aussi problématique...
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D U M Ê M E A U T E U R
P OÉTIQUE DE C ÉLINE, Paris, Gallimard, 1985. L ES MANUSCRITS DE C ÉLINE ET LEURS LEÇONS, Paris, Éd. du Lérot, 1988. L’ AUTRE FACE DE LA LITTÉRATURE. E SSAI SUR A NDRÉ MALRAUX ET LA LITTÉRATURE, Paris, Gallimard, 1990. C ÉLINE SCANDALE, Paris, Gallimard, 1994, rééd. 1998. D’ UN GIONO, L’AUTRE, Paris, Gallimard, 1995. L OUIS GUILLOUX ROMANCIER DE LA CONDITION HUMAINE, Paris, Gallimard, « Hors série Littérature », 1999. L’ AMITIÉ A NDRÉ MALRAUX, Paris, Gallimard, 2001. UNE GRANDE GÉNÉRATION, Paris, Gallimard, 2003. L’ EXPÉRIENCE EXISTENTIELLE DE L’ART, Paris, Gallimard, 2004. GIONO, LE ROMAN, UN DIVERTISSEMENT DE ROIDécouvertes-, Paris, « Gallimard », 2004. L E ROMAN MODES D’EMPLOI, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2006. UN AUTRE C ÉLINE. DE LA FUREUR À LA FÉERIE, Paris, Textuel, 2008. C ÉLINE, Paris, Gallimard, « Biographies NRF », 2011.
Édition d’ouvrages
C ÉLINE,Romans, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1974-1993, 4 vol. C ÉLINE,Lettres, en collaboration avec J.-P. Louis, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009. GIONO,Œuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1970-1983, 6 vol. ;Récits et essais, 1989 ;Journal,poèmes,essais(collaboration), 1995. A LBUM GIONO. Iconographie commentée, Paris, Gallimard, « Album de la Pléiade », 1980. GIONO,Romans et essais (1928-1941), Paris, LGF. Le Livre de Poche, « La Pocho-thèque », 1992. V OYAGE AU BOUT DE LA NUIT, Paris, Gallimard, « Foliothèque », 1991. MORT À CRÉDIT, Paris, Gallimard, « Foliothèque », 1996. QUENEAU,Romans, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2002-2006, 2 vol. MALRAUX,Écrits sur l’art II, inŒuvres complètes, t. V, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2004.
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À T R A V E R S C É L I N E, L A L I T T É R A T U R E
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L A
H E N R I G O D A R D
À T R A V E R S C É L I N E, L I T T É R A T U R E
G A L L I M A R D
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Éditions Gallimard, 2014. ©
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A V A N T - P R O P O S
Il m’arrive, en présence d’une de ces sorties contre Céline que je lis ou que j’entends périodiquement, de me demander à neuf comment j’ai pu consacrer tant d’années à un auteur aussi controversé, et en effet aussi problématique. Du simple plaisir de lecteur à un si long travail d’éditeur, de commentateur et d’essayiste, cela fait au total des décennies que Céline se trouve au centre de ma réflexion. Tout est parti, à vingt ans, de la révéla-tion, dans un de ses romans d’après-guerre, d’une prose entièrement nouvelle, aérienne, vivante. Qui plus est, elle ne faisait qu’un dans ce roman avec l’évocation de bombardements, phénomène marquant de l’histoire du e XXsiècle auquel une expérience de mon enfance m’avait rendu sensible. Ensuite, ç’avait été la lecture, toujours dans l’enthousiasme, du reste de ses romans. De son racisme je ne connaissais alors que ce qu’en disait la rumeur. Mais vint un jour où j’eus entre les mains le premier de ses trois pamphlets, et c’était une tout autre affaire. Les pages antisémites qui en constituaient la plus grande partie étaient d’une lecture insupportable. Pou-vait-on, les connaissant, continuer à lire les romans sortis
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de la même plume ? J’en fis l’expérience, on le pouvait. Mais dès lors se posait la question de savoir au nom de quoi je continuais, et je continue autant que jamais, à prendre plaisir à la lecture de ses romans. Sur ce long laps de temps, ma compréhension a pu s’approfondir ou s’infléchir sur certains points, mais la conviction que ces huit romans mettaient cette œuvre au niveau des plus grandes est restée la même. Il suffit de la relecture de n’importe quelle page pour la raviver, et, du même coup, les questions que ces romans posent. Je ne suis pas le seul. Simultanément, Céline est passé de l’état d’auteur pestiféré, mis au ban de la littérature, à celui d’écrivain majeur, hors duquel on ne saurait faire un bilan de la littérature française duXXsiècle. Ses huit e romans sont regroupés dans quatre volumes de la Biblio-thèque de la Pléiade. La numérotation de ces volumes, il est vrai, conserve la marque de l’histoire mouvementée de cette édition, mais, pour finir, elle tient dans la collec-tion autant de place quela Recherche du temps perdu. Avec un cinquième volume deLettres, Céline est installé, qu’on le veuille ou non, dans le paysage de cette littérature. Il est présent même dans l’opinion générale, articles de presse ou conversations. On a été jusqu’à l’inclure, au titre d’écrivain, dans un recueil de célébrations nationa-les, et si certains s’en sont indignés, comme on pouvait s’y attendre, et si son exclusion s’en est suivie, on a vu d’autres lecteurs s’indigner au contraire, dans les lettres adressées aux journaux ou dans des blogs, de cette exclu-sion, au nom précisément de la valeur littéraire d’une œuvre qui méritait d’être célébrée, en elle-même et quoi qu’il en soit d’autre part de son auteur.
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Parmi les dizaines de milliers de lecteurs des romans de Céline, il en est sans doute pourtant beaucoup qui conservent le sentiment du problème moral que posent cette lecture et le plaisir qu’ils y prennent. Car c’est un plaisir qui suppose que l’on passe outre, le temps de cette lecture, aux scrupules nés du fait que Céline est aussi l’auteur de pages qui portent atteinte à l’une de nos valeurs, la reconnaissance en tout homme de notre sem-blable. Cela ne peut se faire qu’au nom d’une valeur qu’on oppose à cette négation. Le cas de Céline nous oblige à reconnaître que la littérature, ou plutôt la créa-tion artistique en général, est désormais devenue pour nous une valeur. Encore cette reconnaissance ne règle-t-elle pas tout. Pendant que Céline s’imposait comme un écrivain incon-tournable, l’idée même de création était exaltée par cer-tains penseurs ou théoriciens et attaquée par d’autres. Avec ces derniers s’était ébauché, au début des années 1960, puis était passé au premier plan dans le monde intellectuel, un vaste mouvement critique appuyé sur les sciences humaines alors en plein essor, dont les diverses orientations avaient justement pour dénominateur com-mun une dénonciation de la notion de création. Pendant plus de trente ans, cette notion allait partout faire office de repoussoir. Au cours de toutes ces décennies, quiconque voulait comme moi se rendre rationnellement compte à lui-même de ce qu’il éprouvait à la lecture des œuvres qui le touchaient le plus était confronté à ces deux interpréta-tions opposées de la création, entre lesquelles il lui fallait choisir. Cela pouvait aller jusqu’à donner à votre vie
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l’allure d’une aventure intellectuelle, pour peu qu’on prenne ce choix au sérieux, qu’on en pèse les termes, et qu’on mette à l’épreuve sur les œuvres qu’on découvrait celle de ces options à laquelle on adhérait. Les affronte-ments de théories critiques n’ont pas ordinairement une telle dimension. Elle tenait dans ce cas, pour une part, à la vivacité de l’opposition entre les deux thèses, ou plutôt de l’opposition des dernières venues à celle qui, la pre-mière, avait mis en avant la notion de création. Mais c’était aussi que, en profondeur, chacune des deux ne renvoyait à rien de moins qu’à une conception différente de l’homme, de la conscience qu’il a de lui-même et des buts qu’il peut se proposer. La littérature est, pourrait-on penser, un domaine circonscrit et particulier qui, à ce niveau d’interrogation, ne concerne directement qu’un nombre limité d’amateurs. Il suffit cependant de tenter de comprendre jusqu’au bout l’expérience qu’elle leur fait vivre pour prendre conscience que les questions qu’elle soulève sont des questions fondamentales, et qui se posent à tous. Pour mesurer la fécondité de chacune de ces deux interprétations, Céline se présentait à moi comme un objet privilégié de réflexion et d’étude, lui qui donnait une si forte impression de création et qui était, non moins évidemment, justiciable d’une analyse de forces relevant de l’inconscient. Mais l’interrogation ne portait pas sur lui seul. Elle concernait, indissociablement, la création artistique.
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