ABC de la lecture

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Ezra Pound. Figure de proue de la révolution poétique du XXe siècle, Pound s'emploie ici à initier le lecteur à la plus haute poésie et à une lecture critique des oeuvres tant anciennes que modernes. Cet "ABC de la lecture", publié en 1934, est à la fois un brillant cours de poétique et un manifeste de ses théories esthétiques et littéraires. À travers Dante, Whitman, Rimbaud, Marlowe, Villon, Donne et bien d'autres, l'auteur des célèbres "Cantos" ouvre les voies d'une littérature résolument moderne qui a inspiré les plus grands. "C'est à Ezra Pound encore plus qu'à T.S. Eliot que nous sommes redevables de notre sens contemporain de l'énorme variété des modes littéraires et des réalisations d'une douzaine de cultures" (- G. S. Fraser). "Il a repoussé les limites des références, de la diction et de la structure en poésie" (- Robert Graves). "Il a fait des découvertes sensationnelles et des erreurs monumentales" (- James Joyce). "Pound était un poète et un poète très remarquable; c'était aussi un catalyste qui sentait ce que l'époque pouvait produire et qui l'aidait à naître" (- C. Connolly).


Publié le : mardi 12 avril 2016
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EAN13 : 9782824903002
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Ezra Pound
A B C de la lecture
Traduit de l'anglais (américain) par Denis Roche
La République des Lettres
Avertissement du traducteur
Nous avons tenu à respecter autant qu'il était possible la volonté d'Ezra Pound de se mettre à la portée des jeunes étudiants par des phrases simples, précises, efficaces. La "littérature" y perd sans doute beaucoup, mais c'est toujours au profit d'un énoncé percutant, partial dans sa franchise et définitif aux yeux du créateur qu'il se devait d'être encore, même dans une simple chrestomathie. L'effet s'y trouve toujours à la deuxième place, et c'est sans aucun doute la meilleure leçon que pouvait nous donner le maître d'Eliot.
La plupart des textes cités par Pound dans la deuxième partie n'ont jamais été traduits en français. Ce n'était pas notre tâche de le faire ici, ce qui n'aurait fait qu'encombrer le texte de Pound sans l'éclairer. L'archaïsme lui-même, dans certains cas, aurait été un obstacle infranchissable. Enfin l'intérêt premier des exemples choisis par Pound réside dans une interprétation toute personnelle de l'évolutien historique des conceptions prosodiques anglaises et continentales. Nul besoin pour cela d'être mis en présence de versions françaises insuffisantes quand la seule lecture phonétique des poèmes anglais était significative.
Nous souhaitons que ce livre redonne aux jeunes Français le goût des littératures autres que nationales, et aux spécialistes l'envie de s'attaquer à des traductions nouvelles, avec l'enseignement qu'elles devraient toutes comporter.
Les notes appelées par un chiffre romain sont de l'auteur.
Les notes appelées par un chiffre arabe sont toutes du traducteur qui a jugé nécessaire d'intervenir chaque fois que le lecteur français risquait de ne plus pouvoir suivre le raisonnement de Pound, faute d'éléments de référence. D. R.
A. B. c. Ougradus ad Parnassum, à l'usage de ceux qui voudraient s'instruire. Ce livre ne s'adresse pas à ceux qui sont déjà arrivés à une pleine connaissance du sujet sans en connaître les données.
Comment étudier la poésie
Ce livre ne fait que répondre à la nécessité d'une explication plus simple et plus complète de la méthode esquissée dansHow to Read.How to Readdoit être considéré comme un pamphlet, comme un résumé, sous forme de controverses, des précédentes échauffourées critiques de l'auteur, de leurs parties les plus aiguës ou les plus efficaces, et comme la prise de conscience d'un ennemi. Ce livre doit donc être assez impersonnel pour pouvoir être utilisé comme un manuel. L'auteur espère suivre la tradition de Gaston Paris (1) et S. Reinach, c'est-à-dire produire un livre, un manuel qui puisse être lu "pour le plaisir aussi bien que pour le profit" par ceux qui ne sont plus à l'école; par ceux qui n'ont pas été à l'école; ou par ceux qui ont souffert dans leurs études ce que la plupart des gens de ma génération ont souffert.
Quelques mots destinés plus particulièrement aux enseignants et aux professeurs se trouvent à la fin du livre. Je ne sème pas seulement des épines sous leurs pieds. J'aimerais leur faciliter le travail et qu'ils prennent plaisir à leur tâche, en évitant autant que possible l'inutile ennui des salles de classe.
Avertissement
1. Peu après le début du livre, il y a des longueurs pénibles. L'étudiant devra les supporter. C'est qu'à ces moments-là j'essaie par tous les moyens de résoudre une certaine ambiguïté avec dans l'idée d'éviter que par la suite l'étudiant ne perde son temps.
2. L'obscurité et la solennité sont tout à fait déplacées même dans l'étude la plus rigoureuse d'un art qui n'était destiné, à l'origine, qu'à égayer le cœur de l'homme.
Gravité, une mystérieuse allure du corps pour cacher les défauts de l'esprit.  Laurence Sterne (2).
3. Le dur traitement qu'endurent ici un grand nombre d'écrivains méritoires n'est pas sans objet. Il provient de cette conviction ferme que le seul moyen de garder en circulation la meilleure littérature, ou de "rendre populaire la meilleure poésie", est de séparer de manière draconienne ce qui est bon de cette énorme masse d'écrits considérés comme valables, qui a surchargé l'enseignement, et qui est condamnable pour avoir répandu cette très pernicieuse idée qu'un bon livre doit être obligatoirement un livre assommant.
Un classique n'est pas classique parce qu'il est conforme à certaines lois de structure, ni parce qu'il répond à certaines définitions (dont l'auteur classique n'a sans doute jamais entendu parler). Ce qui en fait un classique c'est une certaine fraîcheur éternelle et irrépressible.
Un examinateur italien, bouleversé par mon édition de Cavalcanti, exprima son admiration pour le très grand modernisme du langage de Guido.
Des hommes de génie ignorants redécouvrent sans cesse les "lois" de l'art que les académies ont égarées ou enterrées.
La conviction de l'auteur en ce jour de Nouvel An est que la musique s'atrophie quand elle s'éloigne trop de la danse; que la poésie s'atrophie quand elle s'éloigne trop de la musique; mais ceci n'implique pas que toute bonne musique est musique de danse, ni que toute bonne poésie est poésie lyrique. Bach et Mozart ne s'éloignent jamais trop du mouvement du corps.
Nunc est bibendum Nunc pede libero Pulsanda tellus.
PREMIÈRE PARTIE Chapitre I I Nous vivons à une époque de science et d'abondance. Le soin et la déférence apportés aux livres en tant que tels, propres à une époque où l'exemplaire était unique tant qu'on n'avait pas pris la peine de le recopier à la main, ne répondent évidemment plus aux "besoins de la société" ni à la conservation de l'instruction. Le sarcloir est indispensable au plus haut point si l'on veut que le Jardin des Muses continue d'être un jardin.
La méthode correcte pour étudier la poésie et les belles-lettres est la méthode utilisée par les biologistes contemporains, c'est-à-dire d'abord un examen attentif du sujet, puis une comparaison incessante entre les deux "coupes" de microscope ou entre les deux échantillons.
Aucun homme ne peut être capable d'une pensée moderne tant qu'il n'a pas compris l'anecdote d'Agassiz (3) et du poisson:
Un étudiant, comblé d'honneurs et de diplômes, se rendit chez Agassiz pour y passer ses toutes dernières épreuves. Le grand homme lui présenta un petit poisson et lui demanda de le lui décrire.
L'étudiant: "Ce n'est qu'un poisson-lune."
Agassiz: "Je le sais bien. Écrivez-en une description."
Au bout de quelques minutes, l'étudiant revint avec la description duIchtus Heliodiplodokus, ou quelque autre terme qui sert à masquer le commun poisson-lune à l'entendement des foules, de la famille desHelliichtherinkus, etc., comme il est dit dans les traités d'ichtyologie.
Agassiz demanda à l'étudiant de lui décrire à nouveau le poisson.
L'étudiant lui rapporta un essai de quatre pages. Agassiz lui dit alors de regarder le poisson. Au bout de trois semaines le poisson était dans un état de décomposition avancée, mais l'étudiant commençait à le connaître.
Par cette méthode, la science moderne a pu se développer, et non pas sur l'étroite arête d'une logique médiévale suspendue sur le vide.
"La science ne consiste pas à inventer un nombre d'entités plus ou moins abstraites correspondant au nombre de choses que vous voulez découvrir", dit un commentateur français d'Einstein. Je ne sais pas si cette mauvaise traduction d'une longue phrase française est assez claire pour le lecteur moyen.
On trouve la première tentative définie d'application de la méthode scientifique à la critique littéraire dans l'Essai sur le caractère écrit chinoisd'Ernest Fenollosa (4).
L'état parfaitement méprisable de la pensée philosophique officielle, et, si le lecteur pense réellement, avec soin, à ce que j'essaie de lui dire, la plus basse insulte et en même temps la preuve la plus éclatante de la nullité générale et de l'incompétence de la vie intellectuelle organisée, aussi bien en Amérique qu'en Angleterre, et dans leurs universités en général et leurs publications, ressortiraient du récit des difficultés que je rencontrai en voulant faire imprimer l'essai de Fenollosa.
Mais un manuel n'est pas un endroit où écrire quoi que ce soit qui puisse être interprété, à tort ou à raison, comme des doléances personnelles.
Disons que l'état d'esprit chez les éditeurs, comme chez les hommes qui étaient au pouvoir dans la bureaucratie littéraire ou éducative durant les cinquante années qui précédèrent 1934, n'a pas toujours été très différent de celui qui animait le tailleur Blodgett qui prophétisait ainsi: "jamais les machines à coudre ne deviendront d'un usage courant".
L'essai de Fenollosa était sans doute trop en avance sur son temps pour être aisément compris. Il ne prétendait pas que sa méthode en fût véritablement une. Il essayait d'expliquer l'idéographie chinoise comme un procédé de transmission et d'enregistrement de la pensée. Il alla jusqu'à la racine du problème, à la racine de cette différence entre ce qui est valable dans la pensée chinoise et ce qui n'est pas valable ou ce qui est erroné dans une grande partie de la pensée et du langage européens.
Voici le compte rendu le plus simple que je puisse en faire:
En Europe, si on demande à quelqu'un de définir quelque chose, sa définition s'éloigne toujours des choses simples qu'il connaît parfaitement, elle se renfonce dans une région inconnue, une région d'abstraction de plus en plus éloignée.
Ainsi, si vous lui demandez ce qu'est le rouge, il répond que c'est une "couleur".
Si vous lui demandez ce qu'est une couleur, il répond que c'est une vibration ou une réfraction de la lumière, ou une division du spectre.
Et si vous lui demandez ce qu'est une vibration, il répond que c'est une sorte d'énergie, ou bien quelque chose dans ce genre-là, jusqu'à ce que vous en arriviez à un mode d'être, ou de non-être. En tout cas, vous perdez pied, ou bien c'est lui qui perd pied.
Au moyen âge, quand il n'existait pas de science matérielle, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, quand la connaissance de l'homme ne permettait pas aux automobiles de rouler, ni à l'électricité de porter le langage à travers les airs, etc., bref quand l'étude de la terminologie signifiait un peu plus que couper les cheveux en quatre, on faisait très attention à la terminologie. Et, d'une manière générale, l'exactitude dans l'usage des termes abstraits devait être (a probablement été) plus grande.
Je veux dire qu'un théologien du moyen âge avait bien soin de ne pas définir un chien dans des termes qui auraient pu s'appliquer tout aussi bien à sa dentition ou à sa peau, ou au bruit qu'il fait en lapant de l'eau; tous vos professeurs vous diront que la science a fait un bond en avant le jour où Bacon suggéra l'observation directe des phénomènes, le jour où Galilée et d'autres cessèrent de trop parler des choses pour commencer réellement de les regarder et d'inventer des moyens (comme le télescope) pour les mieux voir.
Le plus utile des membres vivants de la famille Huxley a souligné le fait que le télescope n'était pas seulement une découverte mais une réussite technique absolue.
Au contraire de la méthode d'abstraction, ou de définition des choses en termes de plus en plus généraux, Fenollosa souligna la méthode scientifique, "qui est la méthode de la poésie", comme distincte de celle de la "discussion philosophique". C'est la voie choisie par les Chinois dans leur idéographie, ou écriture picturale abrégée.
Pour en revenir aux débuts de l'histoire, vous savez sans doute qu'il y a le langage parlé et le langage écrit, et qu'il y a deux sortes de langages écrits, l'un basé sur les sons, et l'autre sur la vue.
Vous ne parlez à un animal qu'avec quelques bruits et quelques gestes simples. L'exposé fait par Lévy-Bruhl des langages primitifs en mentionne qui se limitent encore à la mimique et au geste.
Les Égyptiens utilisaient des dessins pour représenter des sons, mais les Chinois se servent
encore de dessins abrégésen tant quedessins; c'est-à-dire que l'idéogramme chinois ne tend pas à être le dessin d'un son, ni un signe écrit rappelant un son, mais il est le dessin d'une chose; d'une chose dans une position et une relation données, ou d'une combinaison de choses. Ilsignifiela chose ou l'action ou la situation, ou une qualité qui se rapporte à ces choses qu'il représente.
Gaudier Brzeska (5), qui avait l'habitude de regarder la véritable forme des choses, était capable de lire un certain nombre de caractères écrits chinois, sans en avoir jamais étudié la langue. Il disait:
"Évidemment, on voit bien que c'est un cheval" (ou une plume ou n'importe quoi d'autre (6).)
Sur des tables montrant les caractères chinois primitifs dans une colonne, et les signes conventionnels actuels dans une autre, n'importe qui peut voir comment l'idéogramme pour "homme", pour "arbre" ou pour "soleil levant", s'est développé, ou "s'est simplifié à partir de", ou s'est réduit à l'essentiel des premiers dessins de l'homme, de l'arbre ou du soleil levant. Ainsi:
homme arbre soleil soleil pris dans les branches d'un arbre, comme à son lever. Ce qui signifie l'Est.
Mais quand le Chinois voulait dessiner quelque chose de plus compliqué, ou une idée générale, comment s'y prenait-il ?
Il veut définir lerouge. Comment peut-il le faire dans un dessin qui n'est pas peint en rouge ?
Il réunit (ou son ancêtre réunissait) les dessins abrégés des choses suivantes:
une rose de la rouille
une cerise un flamant rose
C'est tout à fait, vous le voyez, le genre de choses que fait le biologiste (mais d'une façon beaucoup plus compliquée) quand il rassemble quelques centaines ou quelques milliers de coupes pour n'y choisir que ce qui est nécessaire à son exposé général. Quelque chose d'approprié au cas, qui s'applique à tous les cas.
Le "mot" ou l'idéogramme chinois pour rouge est basé sur quelque chose que tout le monde connaît.
(Si l'idéogramme s'était développé en Angleterre, les écrivains auraient sans doute remplacé le trop exotique flamant rose par un rouge-gorge.)
Fenollosa expliquait comment et pourquoi un langage écrit de cette manière ne pouvait que
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