Accuser et séduire. Essais sur Jean-Jacques Rousseau

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'Rousseau procéda à la manière des prédicateurs. Il accusa le mal, pour mieux annoncer le remède. C'est l'indignation de la vertu, assure-t-il, qui marqua le début de sa vocation philosophique, lorsqu'un concours d'académie souleva la question des conséquences du rétablissement des sciences et des arts, c'est-à-dire de la Renaissance. Son indignation, son ressentiment ont alors fait naître en lui une éloquence dont il ignorait encore tout le pouvoir.
Il a jugé nécessaire de remonter aux premiers temps de l'histoire humaine, et le modèle qu'il en a proposé lui a valu d'être considéré comme l'un des fondateurs de l'anthropologie. Il parvint à loger dans son roman La Nouvelle Héloïse tout à la fois un lieu où vivre et des voyages couvrant la terre entière. Certains de ses lecteurs furent séduits au point de vouloir tout quitter pour vivre à ses côtés, comme s'il avait fondé un ordre religieux. Ce singulier attrait s'exerce encore.'
Jean Starobinski.
Publié le : vendredi 18 janvier 2013
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EAN13 : 9782072469961
Nombre de pages : 328
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Bibliothèque des idées
JEAN STAROBINSKI
A C C U S E R
E T
S É D U I R E
Essais sur JeanJacques Rousseau
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2012.
Remerciements
Les textes rassemblés dans ce volume ont paru précédemment en divers lieux. Ils ont tous été revus et parfois largement modifiés pour la présente publication. La contribution de Sabina Engel m'a été très pré cieuse dans cette période de mon travail. Qu'elle trouve ici la marque de ma très vive reconnaissance.
L ' I N D I G N A T I O N D E L A V E R T U
Rousseau le fait savoir : quand sa véritable vocation s'est déclarée, l'élan décisif lui est venu de « l'indignation de la 1 vertu ». La colère lui a « tenu lieu d'Apollon ». À la place de l'inspiration « divine », telle que la connaissent les poètes lyriques, ce fut un mouvement qui s'y substituait et qui en com pensait le défaut. Mouvement de réprobation, face au scandale du monde tel qu'il va. Le courage accusateur, qui prend posses sion de soi lors de l'illumination de la route de Vincennes, à la fin de l'été 1749, est déjà préfiguré dans les accès d'humeur vengeresse du début de cette même année, lorsque Rousseau entreprend d'écrire ses articles sur la musique pour l'Encyclopé die.Humilié en 1744 par Rameau, il trouvait enfin l'occasion de riposter ; rappelons les termes qui lui venaient à l'esprit en écri vant à Mme de Warens :
[J]e tiens au cul et aux chausses des gens qui m'ont fait du mal ; la bile me donne des forces et même de l'esprit et de la science : 2 La colère suffit et vaut un Apollon.
1. JeanJacques ROUSSEAU,Les Confessions, texte établi et annoté par B. Gagnebin et M. Raymond,Œuvres complètes(OC), Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1959, livre X, p. 495. 2. JeanJacques ROUSSEAU,Correspondance complète(CC), éd. R. A. Leigh, Genève, Institut et musée Voltaire, et Oxford, Voltaire Foundation, 52 vol., 19651998, t. II, p. 113.
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L'indignation de la vertu
Rousseau sentait naître en lui des pouvoirs nourris par le res 1 sentiment. Et la citation du vers de Boileau , luimême imité d'un vers de JuvénalNatura si negat facit indignatio ver 2 sum, consignait, par une formule classique ayant la force d'une définition, la notion d'une énergie passionnelle d'essence négative et négatrice, orientée contre l'injustice et le vice. C'est la formule même de la satire. Cette énergie, au dire même de Rousseau,tient lieu: c'est und'un élan poétique plus spontané pisaller. En même temps, elle est une ressource inattendue, sur venant à l'improviste, et capable d'induire, ultérieurement, par un effet de suractivation, l'« enthousiasme », l'« ivresse », le 3 « feu vraiment céleste » , dont la colère semblait n'avoir été 4 d'abord que le « supplement ». Une double constatation : d'abord, que l'inspiration première de Rousseau est de nature antagoniste, qu'elle est animée par une 5 pensée accusatrice ; en second lieu, que Rousseau, à l'époque desConfessions, a interprété cette inspiration comme une activité substitutive, remplaçant sinon une force plus directe et primitive d'invention littéraire, du moins une satisfaction plus entière des besoins du cœur. Qu'on relise, particulièrement, les explications que Rousseau e développe au début du IX livre desConfessions.Il assure son lecteur que les amitiés littéraires ont tenu lieu, pour lui, d'un bonheur plus intime qu'il sentait lui manquer. L'entrée en litté
1. BOILEAU,Satires, inŒuvres complètes, éd. F. Escal, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966, satire I, v. 144, p. 16. 2. « C'est l'indignation qui nous dicte les vers », JUVÉNAL,Satires, trad. et préface C.A. Tabart, Gallimard, « Poésie », 1996, satire I, v. 79, p. 25. Ce vers de Juvénal, resté e proverbial auXVIIIsiècle, était appliqué à toute réussite littéraire dans le domaine de la satire et de l'éloquence polémique. Gauffecourt, remerciant Rousseau pour lesLettres de la Montagne, lui écrit : « Il est tout naturel que l'indignation vous ait fait faire des vers » (CC, t. XXII, p. 335). 3.Les Confessions,OC, t. I, livre IX, p. 416. 4.Ibid.Sur le concept de « supplément » chez Rousseau, cf. Jacques DERRIDA,De la Grammatologie, Éd. de Minuit, « Critique », 1967, pp. 203234. er 5. L'adversaire visé est Voltaire. Dans leDiscours sur les sciences et les arts[I Discours], Voltaire est nommément apostrophé. Par la suite, Rousseau adressera à Voltaire laLettre sur la Providence, tandis que laLettre à d'Alembertvise l'hôte des DélicesIl n'est pas aventureux de considérer l'œuvre autobiographique de Rousseau comme la réponse interminable au libelle de Voltaire,Le Sentiment des citoyens, qui révélait au public l'abandon des enfants et qui traitait JeanJacques de débauché. Alors, d'accusateur qu'il était, Rousseau s'était mué en accusé.
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rature se rattache étroitement à un commerce intellectuel qui luimême avait fonction de « supplemens » ; il fallait combler un vide, ou plutôt parer, tant bien que mal, au défaut d'une plénitude :
Ne pouvant goûter dans sa plenitude cette intime societé dont je sentois le besoin, j'y cherchois des supplemens qui n'en rem plissoient pas le vide, mais qui me le laissoient moins sentir. Faute d'un ami qui fut à moi tout entier, il me falloit des amis dont l'impulsion surmontat mon inertie : c'est ainsi que [] je me trouvai par ce malheureux discours [] rejetté sans y songer 1 dans la litterature dont je me croyois sorti pour toujours .
L'illumination de la route de Vincennesdécrite ultérieure ment comme une « inspiration subite » (ou plutôt comme la chose au monde qui «ressemble» le plus à une « inspiration 2 subite » )n'a pas le caractère de plénitudeaffirmativequi eût été celle de l'inspiration « apollinienne ». Même si la « confu 3 sion », le « trouble » et surtout « l'ivresse » sont des traits qui appartiennent à la description traditionnelle de l'état d'enthou siasme lyrique, l'on dispose de trop d'indices pour ne pas reconnaître qu'il s'agit là d'une « extase » très différente des états passionnels (acquiescement à la Nature, au Grand Être) que Rousseau connaîtra et décrira en d'autres occasions. La seule trace immédiate de l'illuminationla prosopopée de Fabricius est une apostrophe accusatrice, que le vertueux consul revenu d'entre les morts lance à ses compatriotes corrompus de l'époque impériale. Et dans la deuxième desLettres à Male sherbes, où Rousseau évoque (par une prétérition) tout ce qu'il aurait su démontrer s'il avait pu « écrire le quart » de ce qu'il a « vu et senti », la part prépondérante revient à l'attaque et à la
1.Les Confessions,OC, t. I, livre IX, p. 416. 2.Lettres à Malesherbes, inFragments autobiographiques et documents biogra e phiques, texte établi et annoté par B. Gagnebin et M. Raymond,OC, t. I, 1959, 2 lettre, p. 1135. 3. « Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout à coup je me sens l'esprit ébloüi de mille lumieres ; des foules d'idées vives s'y presenterent à la fois avec une force et une confusion qui me jetta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un etourdissement semblable à l'ivresse » (ibid.).
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dénonciation : « [A]vec quelle clarté j'aurois fait voir toutes les contradictionsdu systeme social, avec quelle force j'aurois exposé tous lesabusde nos institutions, avec quelle simplicité j'aurois demontré que l'homme est bon naturellement et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent 1 méchans . » L'intuition « positive » de la bonté originelle est évoquéeaprèscontradictions » la mise au jour des « et des « abus ». La protestation indignée, l'offensive critique consti tuent lepremiertemps, dans l'image que trace Rousseau du texte qu'il n'a pas réussi à écrire complètement : et probable ment s'agissaitil aussi du premier temps de l'illumination elle même. La « bonté naturelle » apporte après coup un motif contrastant qui fonde en légitimité la critique dirigée contre l'institution. C'esta posteriorique l'élément affirmatif vient autoriser le déploiement de la négativité. Schiller, ultérieure ment, saura parfaitement reconnaître la façon dont Rousseau, poète « sentimental », a su réunir l'élément satirique et l'élément élégiaque. Mue par l'indignation, portée par l'élan négateur, l'entrée de Rousseau en littérature a donc les allures d'une entrée en guerre. 2 Les quelques années d'effervescencequi font suite au succès du premierDiscourssont des années de colère et d'intransigeance. Il n'épargne aucun des vices de la société. Celleci, bien entendu, trouvera de nombreux défenseurs, désireux de riposter avec éclat. Rousseau, fort de ses nouveaux principes, rendra coup pour coup. « Bientot [] je ne vis plus qu'erreur et folie dans la doctrine de nos sages, qu'oppression et misére dans notre ordre social. Dans l'illusion de mon sot orgueil je me crus fait pour 3 dissiper tous ces prestiges . »A posteriori, Rousseau décrit son état d'indignation comme une sorte d'expansion conquérante de la pensée accusatrice, qui se radicalise et s'exacerbe. Si Rous seau ne désavoue pas l'accusation ellemême, il ironise sur la mission libératrice dont il s'était cru chargé. Il en viendra à esti mer que cette tension vertueuse et ce perpétuel défi étaient
1.Ibid., pp. 11351136 (nous soulignons). 2.Les Confessions,OC, t. I, livre VIII, p. 351. 3.Ibid., livre IX, p. 416.
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