Amants d'Apollon

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Tant par l’ampleur de son érudition que par la diversité des champs intellectuels (philosophie, psychanalyse, psychiatrie), artistiques (littérature, théâtre, opéra, peinture…), historiques (de la mythologie grecque à nos jours) et géographiques (Europe, Amérique, Asie…) parcourus, défrichés, analysés, ce livre explore un thème qui traverse plus ou moins explicitement la culture mondiale.
L’inclination personnelle de l’artiste n’est pas ici le sujet : c’est l’homosexualité dans l’œuvre qui passionne Dominique Fernandez. Car selon qu’elle peut se dire ou doit se travestir, que l’artiste se condamne au cryptage ou s’autorise l’affichage, l’homosexualité devient le marqueur d’une manière d’histoire culturelle des mœurs.
Après une introduction qui dénonce la responsabilité de Freud et des psychiatres dans le renforcement de l'homophobie, une première partie revisite les mythes antiques (Apollon, Ganymède, Hyacinthe, Narcisse, Médée…) ; une deuxième examine la face cachée d’œuvres (Armance, Billy Budd, Tonio Kröger), d’artistes (Rembrandt, Verdi, Stevenson, Conrad) ou de personnages (Don Quichotte, Don Juan, Vautrin…) ; une troisième présente les « phares » de la cause homosexuelle, de Théophile Gautier à Mishima, et les diverses manières d’être gay aujourd’hui, selon les pays, les mœurs, les religions.
Un monument d’hommage à la création, où se succèdent analyses textuelles et perspectives transversales, plongées dans les œuvres et panoramas sur des sujets universels.

Publié le : mercredi 14 janvier 2015
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EAN13 : 9782246855071
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à la fanfare

Mais déjà le ciel se recouvre ;
j’ai besoin d’Apollon ; je doispartir.
(André Gide, Journal,
17 février 1912)

La question du modèle

I

Nous revenons de loin. Vous revenez de loin1.. Le modèle proposé aux homosexuels jusqu’aux années 1980 était entièrement négatif. Moralistes, philosophes, religieux, politiques, écrivains, cinéastes : tous (et parmi ces « tous » il y avait souvent des homosexuels eux-mêmes, trop pénétrés de sentiments de honte et de culpabilité pour ne pas intérioriser la condamnation portée à leur encontre) s’étaient ligués pour donner l’image d’un paria. L’homosexuel ne pouvait se voir que comme un rebut de la nature et un indésirable dans la société. L’Etat, l’Eglise, la science, la littérature, l’art, tous les pouvoirs, toutes les sirènes à l’unisson. Plus coupables que tous : les médecins légistes, puis les psychiatres et les psychanalystes. Ce sont eux qui ont été les plus bêtes, les plus nocifs, les plus criminels de tous les homophobes. Eux les principaux responsables, je regrette d’avoir à le dire aussi crûment, des drames et des suicides si nombreux parmi les homosexuels, surtout les jeunes. L’homophobie est née avec la médecine et la psychiatrie : j’irais jusqu’à soutenir que médecins, psychiatres et psychanalystes ont créé l’homophobie, en pathologisant à outrance ceux qui avaient le malheur d’être leurs patients.

Passons sur l’Antiquité grecque et romaine, où les relations entre deux hommes étaient non seulement dans la coutume, mais où la pédérastie formait la base même de la civilisation. Pour le haut Moyen Age, l’historien John Boswell a montré que la tolérance était largement répandue, jusqu’au sein de l’Eglise, où des évêques fort pieux ne se gênaient pas pour avoir de jeunes amants et leur envoyer des poèmes d’amour. Une autre grande période d’encouragement à l’homosexualité a été la Renaissance florentine. On connaît les mœurs et les œuvres de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, de Sandro Botticelli, de Giovanni Antonio Bazzi, dit justement il Sodoma, de Benvenuto Cellini. Celui-ci, accusé de sodomie par un confrère jaloux, déclara qu’il ne se sentait pas digne de partager un art que Jupiter avait pratiqué avec le divin Ganymède. Dès le vers 28 du premier chant de L’Enéide, Virgile avait célébré « les honneurs rendus à Ganymède enlevé ».

Sans être aussi flamboyante, l’apologie de l’homosexualité a perduré au cours des siècles suivants, même quand celui qui s’en faisait le porte-parole n’était pas intéressé personnellement par la question. Casanova ne se cachait pas d’avoir eu une charmante aventure à Saint-Pétersbourg avec un jeune officier russe. En 1817, le jeune Stendhal notait, à propos d’une des sculptures les plus suggestives de Rome, Le Faune et le Jeune Joueur de flûte : « Chez les Grecs, jamais de galanterie, à chaque instant un amour odieux aux modernes… Le plaisant, c’est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts, manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux arts. » Stendhal tomba amoureux, lui aussi, d’un jeune officier russe, qu’il aurait suivi, dit-il, au bout du monde, « si j’avais été femme ». (Journal, 26 mai 1814.) Malheureusement, dans les innombrables livres sur Stendhal, on ne cite jamais cette remarque-là, ni cet épisode-ci, pas plus qu’on ne mentionne, dans les commentaires sur Casanova, que, plus courageux que Stendhal, il pouvait succomber à l’attrait de la beauté masculine.

En 1804, un des auteurs du Code Napoléon, le chancelier Cambacérès (lui-même homosexuel), fit supprimer les lois discriminatoires et rendit l’homosexualité entre adultes absolument légale en France. L’Europe, dont on n’a jamais écrit l’histoire sous cet aspect-là, pourtant capital si l’on veut comprendre la variété des tempéraments et des destinées selon les pays et les climats, fut dès lors divisée en deux zones. Dans les pays soumis au Code Napoléon, comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou les Pays-Bas, les homosexuels adultes et consentants se trouvèrent libres – du moins légalement, car le sentiment intérieur restait de honte et de culpabilité. Dans les autres pays, ils demeurèrent sous l’œil de la police et de la justice, exposés au chantage et à la prison. Il est inouï de penser que l’homosexualité fut dépénalisée en Angleterre seulement en 1967, en Allemagne seulement en 1969, en Russie seulement en 1993 – en Russie, pour une brève période, puisqu’elle a été repénalisée en 2013. Ni le procès Oscar Wilde ni l’affaire Tchaïkovski n’auraient pu avoir lieu en France.

II

C’est dans la première moitié du xixe siècle que la nouvelle bourgeoisie européenne, industrielle, capitaliste, familialiste, a renforcé la répression, y compris dans les pays à code libéral. Volonté, d’une part, de protéger les jeunes gens de bonne famille en les poussant vers la monogamie et la reproduction, d’autre part, de moraliser les classes « laborieuses » nouvellement urbanisées et supposées enclines aux promiscuités érotiques. « Amour odieux aux modernes », « vice infâme », « honteuse perversion » : ces formules commencent à fleurir. Le mot « psychiatrie » entre dans le vocabulaire en 1842, mais « psychiatre » existe depuis 1802. Est-ce une simple coïncidence si Balzac, qui est en train d’écrire, à la fin des années 1830, Illusions perdues, se sent obligé de masquer la sexualité de Vautrin, en donnant le change sur la vraie nature du plus formidable personnage homosexuel littéraire de tous les temps, plus éclatant même que le célèbre Palamède de Charlus ?

A partir des années 1850, il n’est plus possible de parler de l’amour entre personnes du même sexe sans l’associer aux plus horribles turpitudes. Les principaux créateurs de l’homophobie ont été un Allemand, un Français et un Italien. L’Allemand : Johann Ludwig Casper, professeur de médecine légale à l’université de Berlin, auteur, en 1852, d’un Traité pratique de médecine légale, instrument permettant de détecter les « rapports sexuels contre nature » et d’en informer les juges, dans le cas d’un procès pénal, d’après les signes physiques d’efféminement : cheveux, démarche, manières, voix, et quelques particularités observées à l’orifice de l’anus. Le Français : Ambroise Tardieu, bien plus virulent. Son Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs (1857) donne crédit au célèbre « syndrome pédérastique », qui sera enseigné aux étudiants pendant un siècle. L’anus des sodomites serait en forme d’infundibulum (il n’ose pas dire « entonnoir ») et leur pénis semblable à celui des chiens (canum more, également en latin, pour voiler l’horreur de la chose), c’est-à-dire subissant un amincissement graduel de la racine à l’extrémité. Quant à la fellation, elle se marque chez ses adeptes par une bouche de travers et de petites dents. Ces étonnantes révélations sont assenées avec le plus grand sérieux. Tardieu trouve non moins évident que de tels stigmates entraînent vers la prostitution et le crime, et que, de toute façon, la dégradation physique et une mort misérable concluent fatalement le destin du pédéraste – conformément au cliché de l’imagination populaire alimenté par les prêtres. L’Italien : Cesare Lombroso, qui, dans L’Homme criminel (1875), fait de l’inverti un « criminel-né ».

En vain le juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs tenta-t-il de prendre la défense de la race maudite en publiant, sous le pseudonyme de Numa Numantius, ses Recherches sur l’énigme de l’amour entre hommes (1864), où il revendiquait l’existence d’un troisième sexe, inné dans la nature humaine et par conséquent éminemment respectable : « l’âme d’une femme dans un corps d’homme ». Il nommait ces créatures poétiques des « uranistes », néologisme inspiré du discours de Pausanias dans Le Banquet de Platon (180-181). Pausanias distingue deux Aphrodites, celle qui est fille de Zeus et est dite « vulgaire » parce que l’Eros qui en relève ne s’intéresse pas à la qualité intellectuelle et morale de ceux qu’il rapproche, et celle qui est fille d’Ouranos et est dite « céleste » parce que l’Eros qui en relève s’attache d’abord à la beauté des âmes et pour cette raison s’adresse d’abord aux garçons. L’attirance d’un mâle pour un autre est attribuée à l’influence de cette déesse. « Uranisme » et « uranistes » ne s’imposèrent pas dans la langue française, bien qu’on les trouve employés couramment dans le Corydon de Gide. Proust ne les a jamais utilisés, malgré la richesse de son vocabulaire : affiches, cartons, éphèbes, mômes, sodomites, sœurs, tantes, tapettes, salaïstes (de Salaï, le jeune amant de Léonard de Vinci), etc. Ulrichs, accusé du sentiment dont il se faisait le champion, fut par deux fois emprisonné, sa maison perquisitionnée, ses papiers saisis. Il finit par se réfugier en Italie.

Il manquait encore le mot approprié à la médicalisation de l’homosexualité. On disait jusque-là : invertis, bougres, antiphysiques, bardaches, gitons, androphiles, confrères, corvettes, lapins, ramasseurs de marrons, mots encore charmants, certains romantiques, tels « jésus », « petits jésus », « ganymèdes ».

En Angleterre, pansies (« pensées », comme des fleurs). En 1869, l’écrivain hongrois Karl-Maria Benkert dont il faut saluer le courage et les intentions louables, écrivit une lettre ouverte au ministre prussien de la Justice, soutenant que l’Etat n’avait pas à se mêler de la vie privée des gens, et demandant l’abrogation de l’article sur les actes sexuels entre hommes. La même année, il forgea le mot « homosexualité ». Dans sa pensée, ce mot était un appel à la liberté, un mot débarrassé des connotations morales infamantes attachées aux termes de « vice », « dépravation », etc., un mot purement scientifique, un mot médical, un mot neutre. Hélas, en passant des mains des prêtres et des policiers aux mains des médecins, les homosexuels ne gagnèrent rien au change et même, quand ils reçurent l’appui du nouveau mot, leur sort empira. Remarquons tout de suite la laideur de ce vocable, qui résulte d’un barbarisme, puisque « homo » est un préfixe grec, et « sexuel » un dérivé du bas latin. Le terme a un relent de médicament, une odeur glauque de maladie, comme « hydropisie » ou « hémorroïdes ». Et ce n’est pas un hasard : la médecine et la psychiatrie ont d’emblée considéré l’homosexuel comme un malade, auquel il fallait appliquer un traitement, comme un pauvre type à guérir, comme un spécimen pathologique idéal pour leurs expériences. Je vais substituer, chaque fois que je le pourrai, à ce mot affreux d’« homosexuel » celui de « gay », peut-être pas exact dans toutes les circonstances, mais du moins plus roboratif.

1882 : le célèbre Jean-Martin Charcot, professeur à la Salpêtrière, publie un article où il décrit l’homosexualité comme un « syndrome du processus fondamental de la dégénérescence héréditaire », comparable à des obsessions morbides telles que la dipsomanie et la kleptomanie. 1882 encore : Valentin Magnan, disciple de Charcot, enfonce le clou dans un article, Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles, où il déclare que le groupe de « dégénérés » qu’il étudie présente, « depuis l’idiotie profonde jusqu’aux individus mal équilibrés, tous les degrés de la débilité mentale ».

En 1886, c’est le coup de massue : le Herr Doktor Richard von Krafft-Ebing, professeur à Vienne et spécialiste des maladies mentales, classe l’homosexualité entre « l’exhibitionnisme » et « la pédophilie érotique » (déjà l’amalgame, qui continue à faire les ravages que l’on sait), et la définit comme un « stigmate fonctionnel de dégénérescence », une « tare névropsychopathologique » ayant le plus souvent l’hérédité pour cause.

Albert Moll, disciple de Krafft-Ebing, reprend et développe les thèses de son maître dans Les Perversions de l’instinct génital (1891), traduit en français dès 1893 et lu par Gide. On y apprend que les uranistes (il emploie encore ce mot) se réunissent de préférence dans des cafés, où ils ne boivent que du café, « et cette habitude purement féminine met déjà un peu en évidence leur caractère particulier ». On les reconnaît parce qu’ils regardent, quand ils ne se croient pas observés, in eam directionem ubi membrum virile est (toujours le latin). Adhérant à la thèse de la dégénérescence héréditaire, le livre de Moll est émaillé d’autres remarques plaisantes, et le simple fait de mentionner parmi les uranistes plusieurs papes et artistes italiens, l’humaniste Muret, Shakespeare, Winckelmann, Byron et d’autres montre assez qu’il ne partageait pas l’avis de son compatriote le Dr Fraenkel, qui avait affirmé (De l’état mental des pédérastes, 1871) que le pédéraste est toujours morose, méfiant, et tombe peu à peu dans l’idiotie et la démence.

Le plus grand tort de Moll est d’avoir refondu sans cesse, réédité et popularisé l’ouvrage de Krafft-Ebing et assuré un succès mondial à ce qui est demeuré pendant plus d’un demi-siècle un classique. En France, il fut réimprimé dix-sept fois et réédité jusqu’en 1958 (!), dans la très sérieuse « Bibliothèque scientifique Payot », neuf cents pages où ce « vice » était catalogué parmi les nombreux errements pathologiques et fléaux à réprimer.

A noter aussi qu’on doit à Krafft-Ebing le mot allemand « heterosexual », forgé d’après le néologisme de Benkert, et passé pour la première fois en français comme « hétérosexuel » dans la traduction, en 1893, du livre de Moll.

III

« Dégénérescence », « tare », etc., ce langage nous fait rire aujourd’hui. A l’époque, il dut susciter chez les meilleurs esprits de la communauté scientifique une certaine inquiétude, dont témoigne le plus illustre de tous, Sigmund Freud en personne. Son attitude ambiguë montre jusqu’où pouvait aller, c’est-à-dire pas très loin, la bonne volonté de médecins qui cherchaient à sortir l’homosexuel de la catégorie des criminels, tout en lui enjoignant de savoir rester à sa place. L’ouvrage intitulé Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905, est l’écrit capital qui va fixer pour plus de cinquante ans la destinée de l’homosexuel. L’enfant est un « pervers polymorphe », dont la sexualité anarchique s’égare sur diverses zones de son corps sans but précis. Le développement de l’individu se fait ensuite selon une double ligne. D’une part les zones érogènes dissidentes (orale, anale) se soumettent au primat de la zone génitale, d’autre part la poursuite du plaisir, abandonnant les délices provisoires de l’autoérotisme, est mise au service de la procréation. Conception harmonieuse, qui rend compte, selon Freud, des étapes et du couronnement d’une vie réussie. L’instinct sexuel, éparpillé et gaspillé au début en satisfactions égoïstes, ne devient « normal » qu’après que les multiples mouvements et poussées de la vie infantile se sont intégrés dans une seule tendance dirigée vers un but unique, l’union monogamique reproductrice. Si ce schéma évolutif est suspendu pour une raison ou une autre, apparaissent les « aberrations sexuelles ». « Tous les troubles morbides de la vie sexuelle peuvent, à bon droit, être considérés comme résultant d’inhibitions dans le cours du développement. » L’homosexualité de l’adulte, par exemple, n’est rien d’autre qu’une fixation indue à une étape intermédiaire. Cette sorte de grippage a deux causes principales : l’importance érotique conservée à la zone anale, et surtout la prolongation du narcissisme infantile, par le choix d’un objet pourvu des mêmes organes sexuels.

Ainsi, dès 1905, émerge ce qui sera la figure classique de l’homosexuel pour plus d’un demi-siècle : non plus un criminel maudit par Dieu, ni un taré, non plus le « dégénéré » de Krafft-Ebing, mais la victime d’un arrêt dans le cours du développement. La « perversité » s’est transformée en « perversion », le « vice » en une espèce de handicap dans la course à la maturité et au bonheur. L’homosexuel est désormais considéré comme un « primitif » de la vie sexuelle. Si le médecin peut avoir de l’indulgence pour lui, les autres membres du corps social ne sauraient le compter parmi les vrais adultes, les citoyens pleinement responsables. Bien pis : en lui-même, l’homosexuel, encore à des années-lumière de pouvoir se considérer comme un « gay », se sent humilié. C’est un attardé, un raté, il n’a pas su franchir l’étape ultime qui aurait dû le conduire à la femme, au mariage, à la famille. La phase qu’on tolérait lorsqu’il était adolescent, comme un palier transitoire, est devenue, puisqu’elle a perduré chez l’homme fait, le stigmate de l’échec. On ne le brûlera plus, comme le voulait saint Dominique, mais on lui fera sentir qu’on le tient à l’œil. Il ne serait pas surprenant qu’il finisse à l’asile ou en prison. Ou que, déprimé par le verdict prononcé à son encontre, il se suicide.

Un bourgeois de Vienne, tout Freud qu’il était, pouvait-il raisonner autrement en 1900 ? Comment se fût-il rendu compte que ces idées de « développement », d’« étapes », d’« arrêt », de « fixation » reflétaient les préoccupations économiques de la classe au pouvoir ? Le souci de la « croissance » était apparu avec l’essor du capitalisme, et Freud ne faisait qu’appliquer à la vie privée de l’individu les lois de l’expansion industrielle. Mot d’ordre identique : produire. Produire des objets de consommation, produire des enfants.

A ce qui était déjà une erreur de jugement, Freud a ajouté une imposture. Voici ce qu’on lit au début des Trois essais sur la théorie de la sexualité. « Nous trouvons la meilleure interprétation de la notion populaire de pulsion sexuelle dans la légende pleine de poésie selon laquelle l’être humain fut divisé en deux moitiés – l’homme et la femme – qui tendent depuis à s’unir par l’amour. C’est pourquoi l’on est fort étonné d’apprendre qu’il y a des hommes pour qui l’objet sexuel n’est pas la femme, mais l’homme, et que de même il y a des femmes pour qui la femme représente l’objet sexuel. On appelle les individus de cette espèce : homosexuels, ou mieux, invertis. »

Or, cette « légende pleine de poésie » que cite Freud, il l’a trouvée en lisant le discours d’Aristophane rapporté par Platon dans Le Banquet. Aristophane déclare (189-190) que l’humanité primitive n’était pas composée d’hommes et de femmes isolés, mais de sphères ayant deux visages, quatre bras, quatre jambes et deux sexes. Et de préciser qu’il y avait trois sortes de sphères : celles qui étaient composées d’un élément mâle et d’un élément femelle, mais aussi celles qui étaient composées de deux éléments mâles ou de deux éléments femelles. Si le désir de rejoindre, de la part de l’élément mâle, la moitié femelle de la sphère androgyne explique l’amour hétérosexuel, l’homosexualité peut se vanter d’avoir exactement la même origine. Freud a menti en ne retenant que les sphères androgynes et en cachant l’existence des sphères exclusivement masculines ou exclusivement féminines. Mensonge grossier et impardonnable, soumission à la classe dirigeante.

Relisons Platon, dans l’excellente traduction de Luc Brisson (GF Flammarion, 1998) : « Toutes les femmes qui sont une coupure de femme ne prêtent pas la moindre attention aux hommes ; au contraire, c’est plutôt vers les femmes qu’elles sont tournées, et c’est de cette espèce que proviennent les lesbiennes. Tous ceux enfin qui sont une coupure de mâle recherchent aussi l’amour des mâles. Tout le temps qu’ils restent de jeunes garçons, comme ce sont des petites tranches de mâle, ils recherchent l’amour des mâles et prennent plaisir à coucher avec des mâles et à s’unir à eux. » (Le Banquet, 191.) Voilà les paroles que Platon met dans la bouche d’Alcibiade et qui eussent changé le destin des gays, si Freud ne les avait pas occultées à dessein. On n’aurait plus parlé d’« aberration », d’« anomalie », de « retard », de « perversion » et autres sornettes. Platon avait donné à l’amour grec, d’emblée, un statut mythique. L’amour entre personnes du même sexe existe, de droit divin, au même titre que l’hétérosexualité. Les efforts de Freud et de ses disciples pour « expliquer » l’homosexualité, tirer au clair ses « causes », élucider ce qui leur paraît une aberration, apparaissent inutiles et dérisoires, après ces pages magnifiques du Banquet. Platon semble même donner l’avantage à l’Eros ouranien, lorsqu’il dit (191) que l’homme et la femme épuisent leur énergie dans la génération, tandis que les mâles, trouvant la satiété dans leurs rapports, se « calment », se tournent vers l’action et s’occupent d’autre chose dans l’existence. Contraints au mariage et à la procréation, ils s’acquittent de ce devoir sans plaisir, car leur « hardiesse », leur « virilité » et leur « allure mâle » font qu’ils recherchent avec empressement ce qui leur ressemble.

IV

Chercher à « expliquer » : là est la tare originelle de la psychiatrie et de la psychanalyse. Pourquoi vouloir « expliquer » uniquement l’homosexualité, et jamais l’hétérosexualité ? Pourquoi cet aveuglement sur le fait qu’il y a deux sortes d’amour, égaux en droit, en beauté, en souffrances et en joies ? Le concept de « normalité » a faussé pour un siècle les esprits. C’était comme si on avait décrété que seuls les blonds sont « normaux », les bruns étant « anormaux » – discrimination qui formera un des axes de la théorie hitlérienne. Cette discrimination pervertit jusqu’au langage courant. On dit d’un homme qui aime les garçons : c’est un homosexuel. D’un homme qui aime les filles, on ne dit jamais : c’est un hétérosexuel. On qualifie Jean Genet de « romancier homosexuel ». Qui aurait l’idée d’appeler Paul Morand « romancier hétérosexuel » ? Si Eastern Boys est un « film homosexuel », Quai des brumes ne serait pas un « film hétérosexuel » ? La discrimination, toujours la discrimination. Laquelle est aussi insupportable dans l’appropriation communautaire que dans l’exclusion homophobe.

Jetons un coup d’œil sur les dégâts occasionnés par la théorie de Freud telle que l’ont propagée disciples fidèles ou moins fidèles.

Pour le Dr Alfred Adler, l’homosexualité représente « une fuite de l’homme devant la femme », un « effort compensateur par lequel l’homme cherche à effacer son infériorité en face de la puissance surestimée de la femme », « l’entraînement de l’individu découragé qui, depuis son enfance, tend à éviter la solution normale du problème de l’amour », « un expédient manqué et mal compris ». C’est « la négation de la volonté humaine dans un de ses points les plus sensibles ; car la volonté humaine porte d’une façon vivante en elle l’idéal d’une perpétuation. Ce simple fait suffit pour imposer l’hétérosexualité en tant que norme et pour placer toute perversion, y compris la masturbation, au rang du crime, de l’égarement ou du péché ».

Ce texte date de 1917, mais, traduit en français en 1956, chez un éditeur prétendument scientifique, Payot, il a étendu alors ses ravages auprès des jeunes homosexuels qui ne disposaient d’aucun texte moins abject à lui opposer. Bien pis, en 1951, chez Gallimard, le grand éditeur voué à la véritable culture, avait paru l’ouvrage d’un autre Diafoirus allemand, Onanisme et homosexualité. Le Dr Wilhelm Stekel y soutient que les homosexuels ne peuvent être que des loques, victimes d’une fausse éducation et de l’influence pernicieuse de leur milieu. Il récuse les thèses de Krafft-Ebing mais, qu’elle soit innée ou acquise, l’homosexualité n’en reste pas moins un défaut d’être. « Quelle preuve avons-nous que les homosexuels sont tout à fait sains ? Nous ne pouvons nous fier qu’à ce qu’ils disent. Ils se déclarent bien portants tout comme un grand nombre de psychopathes graves. Il leur manque le sens de la maladie. » Aujourd’hui nous trouvons cette dernière phrase d’un haut et puissant comique : « Il leur manque le sens de la maladie » vaut le fameux : « Le poumon ! Le poumon ! » de Molière. Mais à cette époque ce charlatanisme résonnait d’autant plus terrible qu’il était associé à cette assertion née, semblait-il, de l’expérience du docteur : « Je n’ai jamais vu d’homosexuel bien portant et heureux. Plus ces individus vieillissent, plus leur sort est lamentable. » Je dis que ces mots étaient terribles pour les jeunes de cette époque, car, lorsque je les lisais, à l’âge de vingt-deux ans, j’avais confiance dans les médecins, et, puisque cette célébrité m’affirmait que je ne serais jamais bien portant et heureux, je me croyais voué au malheur, à la clandestinité, à la honte. La psychanalyse était alors à la mode, et tout le monde, même sans avoir une connaissance précise de la doctrine, en était imprégné. Les nouvelles générations n’ont aucune idée de ce qu’était le sentiment, commun à nous tous, à ceux d’entre nous qui avaient lu les textes que j’ai cités, comme à ceux qui ne lisaient rien du tout, d’appartenir à une race maudite, pour laquelle il n’y avait ni appel, ni remède, ni issue d’aucune sorte, à part la culpabilité et le désespoir.

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