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Aux environs de Lyon

De
454 pages

Des environs de Lyon, les bords de la Saône sont le point le plus anciennement fréquenté par les citadins. Beauté des sites et facilité d’accès justifient cette préférence. Toutefois, la promenade a perdu de son attrait depuis que les établissements industriels ont envahi la rive droite, jusqu’aux approches de l’Ile-Barbe.

La rive gauche, grâce au manque d’espace entre la balme et l’eau, a moins attiré les constructions. Des bouquets d’arbres y masquent le coteau, dès la sortie de la ville, et d’un de ces îlots de verdure, émerge la tour de la Belle-Allemande.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX
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de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,
Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins
classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits
et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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efonds publiés au XIX , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format
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supports de lecture.LE PETIT BRAS DE LA SAÔNE A SAINT - RAMBERT
aux Environs de Lyon,Monsieur Josse
Aux environs de LyonMANOIR DE LA ROUSSILIÈRE, LIMONEST
PRÉFACE
La préface d’un livre de promenades ou d’excursions ressemble fort aux heures
d’attente dans une gare, ou dans un bureau de voitures. On compte les minutes, on
consulte sa montre d’un regard inquiet en se disant avec un mouvement d’humeur :
Quand partons-nous ?
Il serait donc malséant de mettre à longue épreuve la patience du voyageur ou du
lecteur. Si nous nous sommes décidé à retenir, quelques instants, le touriste qui a
déjà un pied en dehors du seuil, c’est que nous ne voulions pas fausser compagnie
aux deux amis avec lesquels nous avions déjà parcouru, en tous sens, notre antique
cité.
Après nous être promené « à travers Lyon », après avoir visité ses vieux quartiers,
gravi ses anciennes rues, étudié ses monuments, recueilli des souvenirs qui font
revivre, à chaque pas, un passé de vingt siècles, fixé la physionomie de l’aïeule qui
s’en va, sous la pioche de la ville naissante, MM. Bleton et Drevet se sont dit : Si nous
allions plus loin ?
— Plus loin, est-ce bien loin ?
— Non, — aux Environs de Lyon, — dans un rayon de trente kilomètres, au plus...
Cette distance n’était pas pour éveiller nos préventions contre les voyages au long
cours. Nous avons la faiblesse, en effet, faiblesse souvent raillée, de ne pas mesurer
les agréments d’une excursion au nombre de kilomètres absorbés. Ils ne nous est pas
démontré que les rivages lointains soient beaucoup plus séduisants que ceux qu’il
nous est permis d’aborder en quelques heures, ou du moins notre curiosité ne va pas
jusqu’à braver la trépidation lancinante des interminables trajets en chemin de fer, le
roulis... suggestif des paquebots, les hasards de la cuisine exotique ou l’insomnie des
lits de rencontre, pour découvrir à cinq cents lieues des merveilles qui sont à nos
portes.Tout en admirant comme il convient l’héroïsme des passionnés de locomotion qui
ne reculent pas devant ces épreuves, nous prenons un plaisir extrême à lire leurs
récits, sans partager leurs peines.
L’idéal du voyage, pour nous, confessons-le en toute humilité, au péril de nouveaux
sarcasmes, est celui qui peut s’accomplir sans le souci des passeports, des bagages
et des douanes ; sans l’inquiétude des repas indigestes et des nuits sans sommeil,
sans ces milles préoccupations, en un mot, qui déflorent à notre gré la majesté des
sommets, le charme des vallées et la nouveauté des points de vue.
Partir le matin, revenir le soir, quel rêve !
C’est le rêve qu’il nous est donné de réaliser avec ce beau livre Aux Environs de
Lyon, écrit et illustré par deux amoureux de leur ville natale, de ses campagnes
voisines et de ses paysages familiers.
Suivez ces explorateurs modestes, dont les ambitions ne s’élèvent point au-dessus
de l’altitude de nos montagnes prochaines ; ils sauront vous prouver que la nature
prodigue ses séductions à quelques pas de votre demeure aussi bien qu’au bout du
monde, et que le mérite d’un tableau ne réside pas nécessairement dans la dimension
du cadre.
La grâce de nos coteaux abritant de pittoresques villages, où se retrouvent les
traces de notre histoire lyonnaise, ne le cède en rien à celle des sites lointains qui ne
parlent ni à notre cœur, ni à notre mémoire. Nous avons, nous aussi, des gorges
sauvages, des sous-bois ombreux, des pentes vertes, des ruisseaux babillards et des
crêtes qui, pour ne point se perdre dans les nuages, permettent au regard
d’embrasser. des horizons grandioses.
C’est là que vous conduiront M. Bleton-Josse avec sa plume, et M. Drevet avec son
crayon. Pendant que l’un, de son style aisé, marqué au bon coin littéraire où la finesse
de l’esprit s’associe à une érudition assez sûre d’elle-même pour n’avoir besoin ni de
pédantisme, ni de manchettes, vous racontera l’histoire de chaque village, l’origine du
château qui le couronne, des murailles qui l’enserrent ou du clocher qui le domine, son
collaborateur attardé près d’une ruine pittoresque, d’une maison curieuse, d’un coin de
paysage attirant, vous traduira avec une fidélité alliée au plus rare sens artistique les
aspects variés de chaque étape.
Il est presque superflu de faire l’éloge du talent de M. Drevet. Tous ceux qui
connaissent A travers Lyon ont pu apprécier déjà la saveur de ces compositions qui,
par leur originalité et leur vigueur, rappellent le burin des maîtres flamands.
Sans autres procédés que des oppositions de noir et de blanc, M. Drevet est arrivé
à donner du relief et de la couleur à de simples dessins qui forment autant de petits
tableaux achevés.
Sous-bois mystérieux, ponts rustiques enjambant un ruisseau, silhouettes d’arbres
se profilant dans les lointains du crépuscule, clochers de village éclairés d’un reflet de
lune, sentiers abruptes sous un ciel mouvementé, ruines d’aqueducs dressant leurs
assises trapues comme des torses de géants, bourgades aux toits blanchis par la
neige, châteaux dont les créneaux édentés et les pierres moussues sont les témoins
muets d’un autre âge, tournants de route entre deux rocs, guinguettes au bord de
l’eau, fleurant le vin blanc et la friture...
Ce ne sont pas là les clichés de la photographie banale reproduisant servilement
tout ce qui se présente devant l’objectif, mais bien des vues prises sur nature,
interprétées par le regard et la main d’un artiste, jaloux de fixer dans son œuvre
l’empreinte de la poésie qui l’inspire.
Ajoutons que l’œuvre est considérable : deux cent cinquante dessins environ, dontune trentaine hors texte, plus une eau-forte, en tête du livre ; telle est l’importance des
illustrations du magnifique volume dont les éditeurs Dizain et Richard, soucieux d’une
réputation consacrée et encouragés par le succès d’A travers Lyon, ont tenu à faire
une publication d’un luxe exceptionnel, à tous points de vue.
Aussi bien par le choix du papier, que par le soin de l’impression et la perfection du
tirage, sorti des presses du maître imprimeur Pitrat, l’ouvrage continuera la tradition de
nos beaux livres lyonnais, honneur des bibliothèques.
Allez donc « Aux Environs de Lyon » ; soit que vous cheminiez de votre pied, soit
que vous feuilletiez le volume sur la table de famille, vous serez séduit comme nous le
fûmes par le charme de ces excursions, auquel vient s’ajouter le double attrait du récit
et des illustrations qui le complètent, s’y adaptant étroitement comme une
harmonieuse parure...
Si bien que, rentrant au logis, ou tournant la dernière page, vous vous direz que le
voyage valait le livre, et que le livre vaut le voyage.
COSTE-LABAUME.AQUEDUCS DE CHAPONOST
AVANT-PROPOS
Si vous n’avez point gardé trop mauvais souvenir de nos excursions A travers Lyon,
vous plairait-il aujourd’hui, dévoué lecteur et complaisante lectrice, que nous
essayions de quelques fugues Aux environs de Lyon ?
Je sais que ces promenades ont été faites et racontées, et je salue, avec le respect
qui convient, les œuvres solides du baron Raverat, les monographies,
malheureusement trop peu nombreuses, de M. Vachez, et tant de pages charmantes
des Jumel, des Aimé Vingtrinier et autres fins diseurs. Mais, parce que Mozart, Molière
et Byron ont tiré, chacun en sa langue et à sa manière, un chef-d’œuvre de la légende
de don Juan, serait-il à tout jamais interdit de broder une strophe ou de jeter une
mélodie sur cette fable attrayante !
Du reste, pour ces promenades à travers la campagne lyonnaise, on n’avait pas
encore eu la pensée d’associer, d’une façon complète, le conteur et le dessinateur. M.
Drevet sera notre compagnon de route et, le crayon en main, marquera chacune de
nos stations d’un intéressant croquis.
Il ne s’agit point ici, comme vous le devinez, d’un dictionnaire géographique ou d’un
indicateur à l’usage de l’étranger parti « pour tout voir ». La muse qui nous guide, je
vous en préviens, est une personne un peu fantasque, tantôt cheminant d’un piedvolontairement attardé, tantôt voletant d’une aile vagabonde. L’abeille, lorsqu’elle
butine, n’a pas d’itinéraire tracé d’avance, et je le demande à vous-même, Monsieur
ou Madame, quand vous faites visiter à vos amis les alentours de votre résidence aux
champs, vous ne vous croyez nullement tenu de procéder à l’instar du facteur des
postes.
Où commencent, où finissent les environs de Lyon ? Sur la première question
l’accord est aisé, mais il est moins facile de s’entendre sur la seconde. Chacun, selon
ses goûts, ses relations, ses habitudes, rapproche ou recule l’endroit de la carte où
finit, pour lui, la banlieue lyonnaise. Tel qui, suivant le vieux dicton, n’est jamais allé
plus loin que Brindas, regarde une piste sur le château de Saint-Bonnet-le-Froid
comme un voyage ; tel autre s’étonnera qu’on ne le conduise pas au mont Pilat.
S’il est un cas, cependant, où le précepte de Boileau devait trouver son application,
c’est bien celui de l’auteur du présent livre : il ne pouvait l’écrire qu’à la condition de se
borner. Lui fallait-il tenir un compte exact des distances kilométriques ou de la
situation géographique des endroits à visiter ? C’eût été commode, mais absurde. Il a
cru mieux faire, en se demandant avec son collaborateur quelles sont les promenades
familières aux Lyonnais. Une fois les lieux pointés sur la carte, il ne restait plus qu’à
les grouper sous un titre commun.
VIEILLE TOUR A IRIGNY
Ainsi s’expliquent les dix chapitres de cet ouvrage. S’ils avaient la bonne fortune de
vous sembler insuffisants, nous pourrions quelque jour, ami lecteur, tenter une
seconde série d’excursions dans la région lyonnaise et dauphinoise.
Puissiez-vous retrouver dans ce volume un tableau fidèle de cette campagne,toujours un peu sévère dans ses lignes, dont les tons neutres ne s’avivent qu’à de
rares moments, mais qui garde, pour les initiés, un charme particulier !
Du reste, la physionomie des campagnes, aussi bien que celle des villes, n’est pas
seulement affaire de climat et de latitude. L’homme façonne la nature même à son
image, et les environs de Lyon n’ont point encore dépouillé tout à fait l’empreinte
profonde qu’ils ont reçue des colons romains.
Le moyen âge — il est permis de le dire — n’a fait qu’effleurer notre sol. Aussi
estce le propre de nos vieux châteaux et des remparts de la région, de n’avoir ni
l’ampleur massive, ni l’assiette puissante qui caractérisent partout ailleurs
l’architecture féodale.
Au surplus, nos pères qui excellaient à fonder les œuvres et à édifier les institutions
publiques, semblent s’être peu souciés d’en imposer par les formes extérieures.
L’étranger demanderait donc en vain à nos anciennes églises encore debout les
flèches dentelées du Nord ou les clochetons pittoresques du Midi.
Ainsi, point ou peu de ces motifs faciles, recherchés des illustrateurs, de ces
silhouettes pittoresques qui saisissent le regard et dont les seuls contours animent les
pages d’un livre.
Pour le narrateur, l’histoire locale ne se montre guère plus prodigue. Seigneurs de la
plupart des terres du Lyonnais, les dignitaires de l’Église y ont perpétué les traditions
du patriciat romain. Nos chroniques n’offrent aucun de ces récits de chevaliers errants,
de poursuivants d’amour et de ravisseurs de belles, de familles rivales luttant à main
armée, qui remplissent les annales de tant d’autres provinces.
Il ne faut pas davantagé chercher, dans nos campagnes, ces légendes dont la
Bretagne et, plus près de nous, le Jura et les Cévennes abondent. L’esprit lyonnais est
rebelle au merveilleux. Seule peut-être entre toutes les églises, celle de Lyon ne mêle
aucun fait miraculeux à la vie de ses fondateurs, et Fourvière, depuis des siècles,
attire des millions de croyants, sans que la Vierge leur ait parlé autrement que dans le
secret du cœur.
Fées, lutins, dragons volants et farfadets ne sauraient donc trouver grande créance
au village. Si même il en est quelquefois question, vous pouvez supposer que la
légende n’est pas née sur place, mais que, pareille à une semence étrangère apportée
par le vent, elle est venue d’ailleurs.
Et pourtant, que de ravissantes promenades, dans ce pays tout coupé de vallons,
où l’eau fait entendre, selon le mot du poète,
Ce long murmure qui serpente !
Il y a des coins de prairie, dévoilant brusquement leur vert d’émeraude au sortir des
taillis sombres, des balmes rocheuses, fleurant bon le genêt et le serpolet, des
sevelées que chaque printemps couvre de fleurs et chaque automne teint de pourpre
et d’or. Les montagnes, pour n’avoir point un second plan de sommets neigeux, offrent
tout l’attrait d’une alpe, avec leurs futaies et leurs landes moussues, pleines de bruits
mystérieux, avec leurs splendides échappées sur la plaine ou les horizons lointains.
Ici, le clocher roman et de rustiques habitations à galeries extérieures ; là, un arceau
d’aqueduc ou de vieilles villas à tourelles ; partout, comme un reflet et un écho de la
grande cité qu’on cherche, toujours et malgré soi, du regard, et que Fourvière
personnifie encore au loin, comme le Forum, il y a deux mille ans.CHATEAU DE ROCHECARDONAux Environs de Lyon.L’ILE-BARBE
I
LES BORDS DE LA SAONE
Des environs de Lyon, les bords de la Saône sont le point le plus anciennement
fréquenté par les citadins. Beauté des sites et facilité d’accès justifient cette
préférence. Toutefois, la promenade a perdu de son attrait depuis que les
établissements industriels ont envahi la rive droite, jusqu’aux approches de l’Ile-Barbe.
La rive gauche, grâce au manque d’espace entre la balme et l’eau, a moins attiré les
constructions. Des bouquets d’arbres y masquent le coteau, dès la sortie de la ville, et
d’un de ces îlots de verdure, émerge la tour de la Belle-Allemande.
Saura-t-on jamais le fin mot sur les origines de ce donjon, de physionomie plus
bourgeoise que féodale ? Il occupe assurément la place d’un de ces nombreux postes
d’observation et de défense, que l’administration romaine éleva, au temps des
invasions, tout autour de la métropole des Gaules, et dont nous, retrouverons maintes
traces ailleurs. Cette tourelle se serait appelée tour Barbe, du même nom que l’île. Elle
aurait été bâtie par les moines de l’abbaye, afin, dit-on, de surveiller le passage des
bateaux et d’assurer la perception de certains péages. Hypothèse inadmissible, car
ces sortes d’observatoires sont, d’ordinaire, établis au ras de l’eau. De plus, la tour
eactuelle ne paraît pas remonter plus haut que le commencement du XIV siècle.
Quoi qu’il en soit, il y eut, de bonne heure, un fief de la Tour, dit de la Tour de
Champt ou des Champs, pour le distinguer de tant d’autres homonymes. Un nommé
Balmont rendait hommage pour ce fief à l’archevêque, en douze cents et quelque.
Quant au nom actuel, les uns ont voulu le faire dériver d’Isabelle Alleman, la nièce
d’un des prieurs de l’abbaye de l’Ile-Barbe. Il y a aussi la « belle Allemande », femme
de Jean Cléberger, le « bon Allemand ». D’autre part, M. Félix Desvernay a relevé,
dans une nommée de 1515, un Pierre Bryon qui possède une vigne « joignant la
BelleMande ». Le mot fait penser à mandement, territoire ; « mande » étant aussi une formede manne, panier, le domaine aurait pu prendre son nom d’une enseigne, comme le
Panier Fleuri ; enfin le vieux français a « mandre » pour manoir.
La légènde de la châtelaine, enfermée par un mari jaloux, domine le tout. Légende,
disent quelques puristes. Mais sommes-nous bien sûrs que l’histoire soit autre chose
qu’une série de légendes, reçues par l’opinion et consacrées par le temps ? Il vient un
moment où personne ne conteste plus la tradition, et l’histoire commence.
*
* *
Nous abandonnerons, si vous le voulez bien, la partie de la rive gauche qui s’étend
jusqu’à l’Ile-Barbe : l’histoire — très sommaire, d’ailleurs — de ce petit coin se rattache
naturellement à celle de Cuire. Si j’ai fait exception pour la tour de la Belle-Allemande,
c’est parce que son origine semble la relier à l’abbaye de l’Ile-Barbe et qu’elle était tout
indiquée pour notre première étape, de ce côté.
Nous voilà donc sur la rive droite. Ce ne sont pas les bords de la Saône seulement
que l’industrie moderne a déparés ; la main des hommes s’est étendue sur le lit même
de la rivière. Cette Saône au cours si paresseux, que, au dire de César, on ne sait de
quel côté elle descend, les ingénieurs ont trouvé qu’elle allait trop vite et ont entravé
sa marche par un barrage fort laid. N’étaient les vieux marronniers qui se dressent
encore, au devant de la Sauvagère, le promeneur, en se rendant à l’Ile-Barbe, ne
reconnaîtrait plus rien de ce qui charma nos pères.
QUAI DE L’INDUSTRIE
Le nom d’Insula barbara vient, au dire de quelques historiens, d’une cohorte
gauloise cantonnée dans l’île, à l’époque où les conquérants échelonnèrent des
postes militaires, tout le long de la Saône. D’autres — et Le Laboureur, l’historien de
l’abbaye, est du nombre — tirent cette appellation de l’aspect même que les lieux ont
longtemps présenté.
Je me rangerai volontiers parmi ces derniers et j’en appelle, d’ailleurs, à votre
témoignage. Remontez un peu plus haut et dépassez la pointe supérieure de l’île :
vous serez frappé, aussitôt que le soleil se cache, de l’air sauvage et triste d’unpaysage que deux mille ans de civilisation ont pourtant doté de nombreuses
habitations et de luxueuses cultures.
Du reste, la nuit venue, l’imagination populaire, au dire de Collombet, peuplait
volontiers ces bords d’apparitions terrifiantes. Au pied du château du Fresne, trois
lavandières, de blanc vêtues, appelaient le piéton attardé, le priant de les aider à
tordre leur linge. Malheur à lui s’il cédait à l’invitation de ces voix qui se faisaient
douces et argentines.
Les satanées commères tordaient dans le même sens que l’infortuné passant. En
vain, voulait-il lâcher prise, demandant merci pour ses bras endoloris. Une force
invisible retenait ses deux mains, pareille à celle qui se dégage d’un fort courant
électrique, et bientôt il sentait ses poignets se rompre violemment, pendant que la
vision disparaissait, envoyant aux échos un ricanement moqueur.
*
* *
On ne sait au juste quand fut fondé le monastère. La tradition veut que des disciples
d’Irénée aient vécu à l’Ile-Barbe de la vie érémitique. Il y a mieux : le fondateur du
premier monastère serait le soldat Longin, le même qui perça le flanc de Jésus sur la
croix.
Qu’un des premiers cénobites — le chef, si vous voulez — se soit appelé Longin, nul
n’y saurait contredire. Mais, si Longin il y a, il saute aux yeux qu’il s’est produit, à
propos de ce nom, la même confusion qu’on constate pour d’autres personnages :
ainsi, l’évêque Lazare, de Marseille, dont la légende fait le frère de Magdeleine, et
l’évêque Denys, de Lutèce, donné comme étant le même que l’Aréopagite.
eNous possédons des documents sur l’abbaye, à partir du V siècle, mais l’histoire
de cet établissement ne commence, en réalité, qu’avec Charlemagne. Il fit venir une
colonie de moines du mont Cassin pour reformer l’abbaye détruite par les Sarrazins.
Mais c’est aller un peu loin que de faire du grand empereur à la barbe fleurie le
fondateur d’une bibliothèque, surtout de raconter qu’il avait sa chambre à coucher au
couvent et qu’il y résida plus d’une fois.
Néanmoins, la librairie du monastère est fort ancienne et elle demeura justement
célèbre jusqu’à l’époque où les Réformés la pillèrent et en détruisirent la plus grande
partie. Les moines n’étaient point, d’ailleurs, les premiers venus. Comme au chapitre
souverain de Saint-Jean, comme à Saint-Just et à Ainay, il fallait faire preuve de
noblesse pour être admis à servir Dieu au couvent de l’Ile-Barbe.Aux Environs de Lyon,
LA SAÔNE A L’ILE-BARBE
Je ne sache rien qui soit plus propre à démontrer combien l’ancien ordre de choses
est bien fini et impossible à restaurer, que l’exemple de ces chapitres nobles.
Admettons, avec certains admirateurs du passé, l’hypothèse d’une loi remettant la
société au point où elle était, il y a cent ans. Où trouveraient-ils les trente-deux
chanoines possédant les seize quartiers de noblesse nécessaires pour entrer au
chapitre de Saint-Jean — sans parler des autres !TOUR DE LA BELLE-ALLEMANDE
Convenons que la Révolution, comme les vents d’automne, a plus emporté de
feuilles mortes qu’elle n’a brisé de rameaux vifs. La plupart des institutions étaient
depuis longtemps stérilisées ; quelques-unes s’étaient condamnées elles-mêmes.
Ainsi, l’abbaye, sécularisée en 1549, était devenue comme tant d’autres un riche
bénéfice à la disposition du roi. Les bénéficiaires en usaient absolument comme les
titulaires de nos humbles bureaux de tabac, qui se bornent le plus souvent à encaisser
les revenus sans s’astreindre à occuper leur poste. Deux siècles plus tard, l’abbaye
était supprimée et ses biens réunis à ceux du chapitre de la Primatiale, la mauvaise
administration des abbés ayant laissé tomber en décrépitude les bâtiments et
compromis la situation au point que les créanciers ne recevaient plus leurs intérêts.
Notez que les religieux de l’Ile-Barbe possédaient, à une époque, plus de cent
cinquante clochers ou prieurés, dont quelques-uns situés jusque dans les diocèses
d’Embrun et de Gap.
L’abbé fut longtemps un haut et puissant seigneur qui avait pour vassaux les sires
de Beaujeu, les seigneurs de Mont-d’Or, de Rochetaillée et de Villars. Les suzerains,
comme leurs vassaux, se sont couchés dans la poussière, sans qu’aucun acte utile ou
grand ait perpétué dans la mémoire des peuples une institution tant de fois séculaire.
*
* *Le monastère et ses dépendances occupaient plus des deux tiers de l’île. Sept
églises ou chapelles y dressaient leurs pignons et leurs tours. Les principales étaient
l’église Notre-Dame, dont le clocher se voit encore, au bord de l’eau, côté de Cuire ;
Saint-Martin et Saint-Loup, dont il ne reste que des parties enclavées dans plusieurs
propriétés, au centre ; Sainte-Marguerite, située sur le monticule où se dresse le
château ou châtelard ; Sainte-Anne, bâtie à la pointe extrême de l’île.
Jardins et bâtiments ont été dépecés et appropriés à des usages particuliers.
SaintMartin et Saint-Loup, église abbatiale, remontait, dit-on — pour partie, au moins — à
l’époque carlovingienne. Six belles arcades subsistent encore dans l’île ; on sait que
les signes du zodiaque encastrés dans une maison voisine de l’École vétérinaire
proviennent de cette église ; les colonnes du baptistère d’Ainay et les stalles du chœur
de Saint-Pierre de Vaise ont la même origine.
QUAI DE CUIRE
Quelques-uns des bâtiments d’habitation ont été utilisés tels quels, notamment, la
prévôté, aisément reconnaissable à ses quatre pavillons. M. Sarsay a transformé en
chapelle l’ancienne salle capitulaire. Quant au châtelard, il appartient à l’autorité
militaire qui l’acquit en 1832, avec l’intention d’établir des ouvrages fortifiés sur cette
portion de l’île ; fort heureusement, ces projets n’ont pas été suivis d’exécution.
Après la dissolution de l’abbaye, un pensionnat avait été installé au châtelard : c’est
là que fut élevé Gabriel Suchet, plus tard maréchal de France, duc d’Albuféra, dont le
père, fabricant de soieries, habitait la Mignonne, à Saint-Rambert.
Le monastère était clos de murs défensifs ; un fossé le séparait du « pré », espace
planté d’arbres où, de temps immémorial, pèlerins et promeneurs avaient coutume de
prendre leurs ébats. C’était pourtant sur cette esplanade que s’élevait le poteau de
justice de l’abbaye, affecté à l’exposition de ceux qui avaient mérité la peine du
carcan.
Bien avant l’oratoire de Fourvière, celui de Notre-Dame de l’Ile-Barbe était l’objet de
la dévotion des Lyonnais. Les mariniers suspendaient, au passage, la manœuvre des
rames et saluaient ce sanctuaire qui avait sans doute remplacé quelque ancienne
divinité fluviale — peut-être un autel druidique.
Même après que Notre-Dame-des-Grâces eût perdu de sa vogue, il resta les fêtes
de Saint-Martin, de Pâques, de l’Ascension et de Pentecôte qui, chaque année,attiraient une foule énorme. Leurs dévotions finies, les pèlerins faisaient, si le temps le
permettait, un goûter sur l’herbe, et il n’était pas rare que, quelque musette passant
par là, la fête ne se finît par un rigodon.
Je suis, toutefois, le premier à reconnaître qu’en certaines circonstances, les choses
furent poussées un peu loin. En dehors des anniversaires traditionnels, des
marchands, dit une chronique de 1531, souvent citée, se rendaient à l’Ile-Barbe, avec
leurs femmes et leurs enfants, amenant des tambourins et des joueurs d’instruments.
Des bandes de métiers y venaient aussi, les clercs de la Basoche, les compagnies
d’arquebusiers, toutes enseignes déployées. Or — toujours d’après la même
chronique — il arriva plus d’une fois qu’on dansa « dans les maisons mêmes des
religieux » ! Il faut croire que c’était les jours de pluie.
*
* *
Pour la fête de l’Ascension, on exposait le cor du paladin Roland, le fameux olifant
de Roncevaux. Cette relique appartenait à la famille de Mont-d’Or, qui se prétendait
apparentée avec le héros. A cette occasion, les seigneurs de Mont-d’Or avaient le droit
de prendre deux emboutées — deux poignées — de la monnaie déposée par les
fidèles. Si l’on en juge par la nature du numéraire qui forme aujourd’hui le fond de ces
sortes d’offrandes, cela ne devait pas rapporter une grosse rente aux descendants du
preux Roland.
Après le sac de l’abbaye par les Huguenots, en 1562, cette exposition cesse. Il en
est de même d’une cérémonie dont parle Rubys. Dans la nuit qui précède la fête,
l’écusson du duc de Savoie était dressé au bord de la Saône, du côté de Bresse. Mais,
au matin, les officiers du roi, partis de Lyon en bateaux pavoisés, venaient, avec
accompagnement de musique et de pétards, renverser les armes de Savoie et les
remplacer par les armes de France.AUTOUR DE L’ILE-BARBE
Seuls, les anniversaires de Pâques et de Pentecôte ont gardé la faveur populaire
jusqu’à nos temps. Des gravures nous montrent ce qu’était l’île, au siècle dernier,
pendant ces fêtes annuelles. Le burin de Boissieu nous a conservé aussi le souvenir
de la promenade du pape Pie VII, se rendant à l’Ile-Barbe, dans une gondole
somptueusement pavoisée, et accompagné d’une nombreuse flottille de batelets.
Autrefois, les fêtes de Pâques et de Pentecôte duraient trois jours, car l’ancienne
liturgie faisait du mardi un jour chômé. Du reste, la tradition s’en était conservée,
puisqu’un écrivain lyonnais, M. Stanislas Clerc, en parlait ainsi, il y a cinquante ans :
« Ces fêtes peuvent nous donner une idée de celles qu’on y faisait au moyen âge.
Celles de la Pentecôte surtout y obtiennent une grande affluence, à cause des beaux
jours. Des danses, des jeux, des rafraîchissements sont offerts à ceux qui débarquent
sur l’île, tandis que les chemins qui bordent les deux rives de la Saône sont couverts
de promeneurs et de curieux.
Les dames assises sur le quai des Augustins et de Saint-Benoit forment une
guirlande qui charmerait les yeux, si ces quais mesquinement étroits n’offraient lespectacle d’un piédestal sans proportion et sans grâce, chargé de fleurs et
d’ornements précieux.
Les fêtes de ces deux époques de Pâques et de Pentecôte durent trois jours ; le
premier, on n’y voit que la classe ouvrière de Lyon et les habitants des campagnes ; le
deuxième est celui des fashionables du second ordre ; la société des salons s’est
emparée du troisième, ou du moins elle y paraît peu les autres jours.
D’élégantes voitures, de brillants attelages s’y font remarquer, et de nombreux
cavaliers y font parade de jolis chevaux. La Saône présente aussi, ces jours-là, un
tableau tout à fait gracieux. Une foule de gondoles tendues d’étoffes bariolées
effleurent en tout sens la surface des eaux, tandis que les jeunes gens qui les dirigent
chantent des chœurs ou exécutent des symphonies. »
Des trois journées, les fêtes arrivèrent à n’en occuper plus qu’une, le lundi. Il était
naguère de tradition à la Croix-Rousse que, pour aller à la vogue de l’Ile, on devait
mettre un chapeau de paille et un pantalon blanc. Le lundi de Pâques, la température
ne permettait pas toujours de satisfaire à l’étiquette ; mais les temps ne sont pas très
loin de nous, où il fallait, le lundi de Pentecôte, établir un couloir à l’entrée du pont
comme à l’entrée des théâtres, pour maintenir la foule et l’obliger à faire queue sans
danger d’écrasement.
PORTE SAINTE-ANNE A L’ILE-BARBE
Maintenant, l’Ile-Barbe n’est plus l’objet d’aucune affluence extraordinaire. En
semaine, rien ne trouble les échos du rivage, ni les cloches du couvent, ni les
tambourins, ni les hymnes des pèlerins, ni les chants des promeneurs. Le voyage en
bateau a même perdu de son charme, depuis qu’une écluse, placée à cent mètres en
aval, vous barre la route le plus prosaïquement du monde.
** *
Saint-Rambert de l’Ile, comme on l’appela jusqu’à la Révolution, était une
dépendance de l’abbaye. Par un de ces retours si fréquents ici-bas, c’est l’île qui
dépend maintenant de Saint-Rambert.
Les villas romaines paraissent avoir couvert tout le littoral et sans doute l’île : car
des tombes et des inscriptions ont été retrouvées sur les deux rives du petit bras de la
Saône. Un sarcophage de pierre se voit encore, dans la grande rue de Saint-Rambert,
où il a servi longtemps de réservoir à une fontaine aujourd’hui tarie. L’eau s’échappait
par un tuyau ajusté à la bouche d’un buste, de provenance antique comme le
sarcophage.
Les bonnes gens du pays n’avaient pas failli d’y voir le portrait de saint Rambert ou
Ragnebert, leur patron, massacré dans le Bugey, par ordre d’Ébroïn. On n’était même
pas éloigné de croire que le tombeau avait contenu les reliques du saint. Ainsi que
el’inscription en fait foi, c’est la tombe d’un vétéran de la XXX légion, Ulpia Victrix, qui
avait pris sa retraite sur ce charmant coteau et, suivant l’usage, avait préparé sa
dernière demeure, sur le bord d’un chemin, pour lui et pour son épouse.
Lors des travaux nécessités par l’établissement du chemin de fer de Paris et de la
gare, on mit à jour les substructions d’une villa antique. Plus d’une maison ancienne a
probablement emprunté son assiette à des fondations romaines, et, si les pierres
pouvaient répondre, il en est qui, taillées depuis deux mille ans bientôt et changées
plusieurs fois d’emploi, nous conteraient bien des choses. Ne regrettons pas trop leur
mutisme : tous nos volumes d’histoire seraient peut-être à refaire !
Saint-Rambert ne paraît pas avoir été, au moyen âge, entouré d’une muraille forte,
comme beaucoup de nos villages du Lyonnais. Il est à présumer que les habitants du
bourg avaient un refuge tout prêt dans l’enceinte de l’abbaye, quand les malandrins
tenaient la campagne. Cependant, la base d’une tour se dresse toujours sur un rocher,
près de l’eau, faisant face à la tour Saint-Anne qui défendait, de ce côté, l’accès de
l’île.
LES MOUCHES A SAINT-RAMBERTQuant au pont dont on voit encore les culées, il avait été construit, vers le milieu du
siècle dernier seulement. Jusqu’alors, les bêches, avec leurs toiles en arceaux,
pouvaient seules amener à l’abbaye les provisions et les gens.
Après que Lyon se fût donné aux rois de France, c’est à Saint-Rambert que siégea
d’abord la justice royale ; c’est là que fut signé l’acte confirmatif de 1336. Plus d’une
fois les souverains y couchèrent avant de faire leur entrée solennelle en ville :
notamment Charles IX et sa mère, en 1564. Mais la maison qui reçut ces hôtes de
marque a été démolie pour cause de vétusté. Elle était en face du pont moderne, sur
la gauche du chemin qui conduit au bourg. Une rangée de marronniers, encore debout
et parallèle à la Saône, faisait partie de l’avenue dont l’ancienne habitation était
précédée.
Tout le long du quai s’échelonnent maintenant des cabarets et restaurants qu’emplit,
les dimanches d’été, une foule apportée par les bateaux ou venue à pied. Une partie
des promeneurs, quand les eaux ne sont pas trop hautes, se dirige vers le bas de
Collonges, par le sentier qui, longeant la rivière, passe en dessous du château du
Fresne : vus du bord opposé, ils ressemblent à un convoi de fourmis multicolores, se
suivant, l’une derrière l’autre, en file ininterrompue. D’autres, au contraire, gagnent les
pentes du mont Cindre et délaissent les horizons restreints du rivage pour les vastes
panoramas des hauteurs.
*
* *
A peine engagé dans la grand’rue, on rencontre l’église. Le service paroissial qui,
jusqu’en 1650, s’étendait aussi sur Caluire, paraît s’être fait primitivement dans une
chapelle, dédiée à saint Nicolas et aux saints Minerve et Éléazar, située en haut du
bourg, à l’endroit où se lit, sur la porte d’un jardin, cette inscription : « Saint Nicolas ».
L’insuffisance de cet oratoire le fit, sans doute, abandonner. Une autre église fut
construite sous le même vocable, à peu près où s’élève l’église actuelle ; elle prit le
enom de Saint-Rambert, au XIII siècle. Démolie en 1840, elle a été remplacée par un
monument, de style roman.
Nos temps ont vu tomber, une à une, la plupart de ces vieilles églises qui n’étaient
certes pas des chefs-d’œuvre, mais où le fidèle retrouvait un peu de l’esprit de ses
pères, empreint dans chaque détail d’architecture, dans chaque disposition des lieux.
Les communes ont voulu, à l’envi, faire plus grand et plus beau ; on a fait plus grand,
mais c’est tout. Nos campagnes se sont couvertes de constructions d’un gothique
douteux, avec de fausses voûtes en lattis, de maladroites ogives et des flèches
prétentieuses. Trop heureuses les paroisses qui s’en sont tenues au roman. Le style
n’est pas toujours d’une pureté irréprochable ; mais, au moins, le roman est-il dans la
tradition locale et s’harmonise mieux, par ses lignes, avec nos horizons lyonnais.
De l’ancienne église Saint-Rambert, l’architecte a su conserver un portail,
actuellement placé sur le côté gauche du nouvel édifice. Un rétable de pierre et un
bénitier sont aussi de provenance ancienne.
En continuant à monter la rue principale, à l’endroit où elle se bifurque, dirigeant une
branche sur Saint-Cyr et l’autre sur Collonges, nous trouverons une modeste fontaine,
surmontée du buste du docteur Malibran, bienfaiteur du pays. Plus loin, se voit encore
le porche de l’oratoire Saint-Nicolas, et tout proche sont les bâtiments d’un collège,
autrefois dirigé par les Joséphistes et jouissant d’un certain renom. Il reçut jusqu’à
quatre cents élèves et était surtout fréquenté par les méridionaux que leurs familles
envoyaient déjà, comme aujourd’hui, faire leur éducation dans nos écoles.Mais, dès que vous quittez les bords de la Saône, rien de plus maussade, en vérité,
qu’une promenade dans ces ruelles et chemins bordés de hauts murs, tristes et gris.
Tous les environs de Lyon un peu fréquentés sont gâtés par ces clôtures que nulle
part on ne fait aussi élevées. Joignez-y que les anciennes habitations tournent, pour
ainsi dire, le dos aux chemins et ne présentent au public qu’une façade percée de
rares fenêtres grillées.
Ici, de beaux arbres montrent, cependant, leurs vertes frondaisons par dessus les
murailles. On sent un pays occupé, de vieille date, par les amateurs de villégiature. Le
simili-château moyen âge et le chalet Montchanin ne trouvent pas un coin où planter
leurs fondations. Il faut aller plus haut ou plus loin, si vous avez en poche quelque
débauche d’architecture à réaliser.
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Le sommet de Collonges s’appuie au faîte même du mont Cindre, pendant que le
bas se baigne aux flots dorés de la Saône. De là, deux Collonges bien distincts ; il y en
a presque trois, et l’on m’assure que, s’il fallait les compter parle nombre des vogues
qui se tiennent, il y en aurait six ou sept.
Le hameau du haut, ancien chef-lieu, a conservé son église, posée sur le flanc de la
montagne et avoisinée de quelques-unes de ces vieilles habitations que nous
retrouverons dans la région lyonnaise. Grands logis aux façades plates, que relevait
autrefois un décor à fresque, assez souvent une ou plusieurs galeries à l’italienne les
sauvent de la banalité, et toujours une tourelle rompt heureusement la ligne des
lourdes toitures.BORDS DE LA SAÔNE A SAINT-RAMBERT
C’est la tourelle que nous avons vue dans les vieux quartiers de Lyon et qui
annonçait à tout venant la « bourgeoisie » du propriétaire. A la campagne, cette
déclaration avait une valeur particulière : car le bourgeois lyonnais ne payait pas
d’impôt pour ses biens ruraux. Singulière immunité, qui paraissait toute naturelle à un
homme pour lequel c’eût été acquitter une manière de tribut, que de payer quelque
chose en dehors des taxes acquittées ès mains des agents du Consulat.
Le bas du village s’est délayé au courant des âges nouveaux, tout en prenant une
importance de plus en plus marquée. L’église neuve lui est échue, il possède la mairie,
il accapare le commerce. Ah ! les églises à reconstruire ont été, en beaucoup
d’endroits, la pierre d’achoppement entre le passé et l’avenir. A Collonges on se
souvient encore des résistances qu’à rencontrées le déplacement du siège paroissial.
La lutte fut épique, car les hauts Collongeois ne parlaient rien moins que d’une levée
en masse, aux fins de raser l’église indûment construite chez les habitants du bas
pays.
Dans la zone qui longe la rivière, plus qu’à Saint-Rambert encore, affluent les
restaurants et les guinguettes ; au moins ici les établissements ont-ils quelque jardinet,
et plusieurs même de vrais ombrages, à offrir au consommateur. Si celui-ci ne craint ni
les moustiques, ni l’orgue de Barbarie, il pourra savourer dans les prix doux le
saucisson de campagne et la friture de goujons de la Saône — les uns et les autres
arrivés, chaque samedi matin, de la halle des Cordeliers ou de la Pêcherie.
Cette région a été passablement ravagée par le chemin de fer, surtout depuis
l’établissement du tunnel dit de Collonges, qu’il serait plus juste d’appeler tunnel de
Caluire. M. Eiffel a construit un pont sur la Saône, qui pourrait être fort beau ailleurs,
mais qui écrase ici le paysage, masque l’horizon et vous ferait, pour un peu, envoyerl’invention des chemins de fer à tous les diables.
Le gentil pont suspendu, au voisinage malencontreux de cette charpente rectiligne,
se trouve complètement sacrifié et prend l’air d’une passerelle provisoire que les
ingénieurs auraient négligé d’enlever. Pour comble de malechance, il ne se trouve
même point parallèle à son gros voisin, et — voyez l’injustice de la destinée — c’est
au petit pont qu’on serait tenté d’en vouloir de ce défaut de symétrie, tant il semblerait
naturel que cette légère construction se mît d’elle-même à l’alignement.
Au temps où le canot était un moyen de promenade et non un instrument de course,
il s’organisait de fréquentes parties pour les îles d’Iland ou de Royes. De joyeuses
flottilles accostaient ces rivages non habités ; les équipages cherchaient, dans les
vorgines, un lieu propice au déjeuner qu’on tirait des soutes et, jusqu’au soir,
s’ingéniaient aux robinsonnades les plus excentriques. Plus d’une fois même, à la
grande terreur de la partie féminine de la colonie, l’épisode de la rencontre de
Vendredi se renouvelait — sauf la couleur du personnage — grâce à quelque baigneur
solitaire qui avait traversé à la nage le petit bras de la rivière et surgissait à
l’improviste, au détour d’un taillis.
PONT DE COLLONGESAux Environs de Lyon.
LE BAS DE COLLONGES
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