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Bardha de Témal

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343 pages

Nous sommes en 1842 ; la scène de notre récit s’ouvre à Scutari, chef-lieu de la haute Albanie.

L’auteur sait que les descriptions sont d’ordinaire languissantes et risquent fort d’être ennuyeuses à moins d’être sorties de la plume d’un écrivain d’élite. Néanmoins il ne lui a pas paru possible de transporter d’emblée le lecteur dans un pays qu’il ne connaît pas et dont il n’a, peut-être, jamais entendu parler. Nous mettons donc, sous ses yeux, un précis historique qui lui donnera de ce pays une idée imparfaite, mais suffisante et nécessaire à l’intelligence des faits que nous allons raconter et qui sont avant tout, un tableau fidèle des mœurs et des usages de l’Albanie au temps où nous avons placé notre action.

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Albanus Albano

Bardha de Témal

Scènes de la vie albanaise

I

Nous sommes en 1842 ; la scène de notre récit s’ouvre à Scutari, chef-lieu de la haute Albanie.

L’auteur sait que les descriptions sont d’ordinaire languissantes et risquent fort d’être ennuyeuses à moins d’être sorties de la plume d’un écrivain d’élite. Néanmoins il ne lui a pas paru possible de transporter d’emblée le lecteur dans un pays qu’il ne connaît pas et dont il n’a, peut-être, jamais entendu parler. Nous mettons donc, sous ses yeux, un précis historique qui lui donnera de ce pays une idée imparfaite, mais suffisante et nécessaire à l’intelligence des faits que nous allons raconter et qui sont avant tout, un tableau fidèle des mœurs et des usages de l’Albanie au temps où nous avons placé notre action.

Scutari que les Albanais appellent de son nom primitif Scodra, est une ville très ancienne. Pline en fait mention et cite même les noms des diverses tribus qui l’environnent. Depuis, ces noms ont subi, il est vrai, de graves altérations, mais les tribus existent encore aussi nombreuses et distinctes qu’à l’époque où, pour plaire à Persée, roi de Macédoine, Gentius, roi d’Illyrie, déclara la guerre aux Romains.

Tite-Live aussi parle de Scodra. Il raconte que Gentius s’y renferma avec l’élite de ses soldats et s’y fit prendre par Anicius, prêteur romain. Gentius eut le tort de se fier à la bonne foi de ses ennemis civilisés ; il aurait dû mourir plutôt que de se laisser emmener à Rome pour orner le triomphe de son vainqueur. Si les descendants du dernier roi d’Illyrie en connaissaient l’histoire et les revers, ils l’appelleraient lâche ; mais après Sedan, on ne doit pas jugèr trop sévèrement les rois qui ne savent pas mourir après la défaite.

Lors du partage de l’Empire romain, Scutari s’attacha à la fortune de Rome, ce qui explique probablement le rite latin professé par ses habitants, tandis que la plupart des chrétiens de la basse Albanie embrassèrent les doctrines de l’Eglise orthodoxe.

Plus tard Scutari fit partie de l’apanage d’une maison albanaise, la maison Balsch. Le dernier de ces seigneurs, menacé par les Turcs, la vendit à la république de Venise.

Mahomet II, qui venait de consommer la ruine de l’Empire grec, la fit assiéger par une armée de soixante mille hommes ; mais défendue par le général vénitien Lorédano, elle résista à toutes les attaques ; ni la force, ni les promesses ne purent avoir raison de la bravoure et du dévouement de ses défenseurs. Il est vrai qu’un moment, pressés par la famine, les Scutariotes résolurent de capituler, mais Lorédano les prévint. Il se présenta aux soldats, la poitrine nue, en s’écriant : « Que ceux qui ont faim viennent mordre à mes chairs, mais que personne ne songe à ouvrir les portes, ou à accepter l’esclavage en échange de la vie. » Ces paroles héroïques du chef réveillèrent l’ardeur des soldats ; ils jurèrent de mourir plutôt que de se rendre. Et ils tinrent leur serment. Les Turcs perdirent la moitié de leur armée et furent obligés de lever le siège. La joie de la population n’eut d’égal que le désappointement de Mahomet II qui, après avoir anéanti deux empires et renversé une douzaine de rois, ne put s’emparer d’une petite ville défendue par une poignée de patriotes albanais.

Les revers successifs qu’elle éprouva dans la suite obligèrent la république de Venise à traiter. La cession de Scutari fut la première condition de la paix ; et, en effet, le honteux traité du 1479 ouvrit aux troupes turques les portes d’une ville qui avait si glorieusement résisté à leurs armes.

Maîtres de Scutari, les Turcs, pour se venger de l’héroïque résistance de ses défenseurs, exercèrent des cruautés contre les malheureux qui tombèrent entre leurs mains. A la vérité, le droit de guerre de ces temps éloignés et barbares autorisait ces représailles sanglantes que nul n’eût songé à flétrir. L’histoire moderne elle-même ne nous offre-t-elle pas cent exemples qui prouveraient que la victoire justifie beaucoup d’excès et de violences ? Plutôt que se soumettre, une partie de la population de Scutari chercha un asile en Italie ; une autre partie se réfugia dans les montagnes sur les sommets desquelles l’étendard national continuait à flotter fier et honoré ; les peureux et les ambitieux renoncèrent à la religion de leurs ancêtres pour embrasser l’islamisme et participer ainsi aux avantages des vainqueurs.

Les Montagnards dont le nombre s’était grossi des gens de la plaine qui fuyaient devant la domination turque, refusèrent de reconnaître le marché conclu entre le doge, de Venise et le Sultan. Mis hors la loi, bloqués dans leurs rochers, ils né voulurent point céder ; leur résistance fut opiniâtre et ils continuèrent la guerre jusqu’à ce que le gouvernement ottoman leur eût accordé, pour prix de leur soumission, une espèce d’autonomie qui, en leur assurant la jouissance des droits d’hommes libres, les garantissait contre les vexations des vainqueurs et les soustrayait à l’humiliation que les Turcs infligeaient, à cette époque barbare, aux chrétiens qui s’étaient laissés vaincre.

C’est en vertu de ces concessions que les Latins de l’Albanie furent exemptés de l’impôt de la capitation, haradj, de la redevance des dîmes et des autres taxes publiques. Ils pouvaient, en outre, rendre la justice d’après leurs anciens us et coutumes et leurs rapports avec les autorités ottomanes se réduisaient à ceux que comportait la reconnaissance de la haute souveraineté du Sultan.

En échange de ces privilèges, les Latins de l’Albanie étaient tenus à fournir des soldats au gouvernement turc, toutes les fois qu’il y avait une guerre à soutenir ; chaque maison, ou, comme on dit en Albanie, chaque foyer devait donner un homme armé et équipé ; le gouvernement ne fournissait que le pain et les munitions de guerre.

Une fois d’accord avec les Montagnards, il fut aisé aux Turcs d’étendre leur domination sur toute l’Albanie et d’assimiler la ville de Scutari à toutes les autres villes conquises.

Scutari ne compte actuellement que trente mille habitants environ, dont les deux tiers sont musulmans.

Bâtie dans une plaine limitée d’un côté par la Boyana et de l’autre par le Kir et le Drin, la ville n’offre au touriste rien qui soit de nature à fixer son attention. Les hautes murailles à l’air sévère derrière lesquelles se cachent les maisons, les rues irrégulières et mal pavées contribuent à rendre l’aspect général peu attrayant.

Au sommet d’un monticule, se dresse une forteresse bâtie par les seigneurs de la maison Balsch, restaurée et agrandie par les Vénitiens et plus tard par les Pachas turcs qui en faisaient leur résidence officielle.

La nature accidentée, le pittoresque des environs et la verdure qui encadre la ville, lui donnent pour ainsi dire un parfum de poésie ; mais tout y est redevenu si primitif, tout y est si délabré que l’on ne saurait s’y arrêter sans éprouver un sentiment de pitié devant la misère profonde, où les événements politiques ont plongé les habitants. Rien de grand, rien qui rappelle l’état ancien d’un pays autrefois le plus florissant de toute l’Albanie ; le passage d’une domination à l’autre a détruit jusqu’aux ruines des monuments antiques. Les Scutariotes, de même que tous les Albanais, ne connaissent leur histoire que par les traditions orales qui ont survécu à tant de générations de braves englouties par le temps.

Les conditions morales et intellectuelles de l’Albanais ne sont guère meilleures que son état matériel. Abandonné à son propre instinct, il n’a pu profiter des avantages d’une civilisation plus avancée ; il est resté stationnaire. Privé d’instruction, d’encouragement et de bonne administration, c’est à peine s’il a pu conserver ce que ses ancêtres lui ont légué de grand et de beau : le courage, la loyauté et le dévouement.

II

C’était dans un quartier très fréquenté de Scutari que plusieurs centaines de femmes et d’oisifs s’étaient donné rendez-vous pour assister à un spectacle qui excitait leur curiosité.

Après quelques instants d’une attente bruyante, cette foule, comme si elle eût été mue par un ressort, se mit en marche en prenant la direction d’une ruelle qui donnait sur la campagne.

Il y avait pêle-mêle des femmes turques avec leurs férédjés de différentes couleurs, des femmes chrétiennes avec leurs manteaux écarlates, des villageoises en robes courtes, et des montagnardes habillées comme certaines figures que l’on voit sur d’anciennes médailles. Les hommes étaient moins nombreux, mais ceux qui se trouvaient là étaient, selon l’usage, armés jusqu’aux dents.

Tous ces curieux attendaient l’arrivée de Bardha, épouse de Louli de Témal, qui, depuis son mariage, quittait pour la première fois la montagne et le toit conjugal pour aller voir ses parents en ville.

Louli, chef de la tribu de Témal, était jeune, brave, ardent ; il aimait le beau, le grand et surtout la nouveauté. Ne pouvant, faute d’instruction et de moyens, faire des actions d’éclat, ou s’engager comme ses ancêtres, dans des luttes sanglantes avec les tribus voisines, il voulut attirer l’attention publique par un coup de tête sans précédent dans les traditions de sa famille. Lui, l’homme de la montagne, demanda et obtint la main d’une jeune fille de Scutari, dérogeant par cette excentricité aux usages des hommes de sa tribu, qui n’estiment la femme qu’en raison de sa force physique, de son courage et du nombre d’enfants mâles qu’elle donne à son mari, et qui, dès lors, ne détestent rien autant que les alliances avec les filles de la plaine qu’ils considèrent commes des créatures faibles et indignes d’être appelées mères par les garçons de la montagne.

En contractant ce mariage, Louli avait encouru le blâme de son clan ; on l’avait désapprouvé, on s’était même indigné de ce que l’héritier des chefs de Témal avait, par son alliance avec les gens de la ville, renoncé aux avantages d’une union plus sortable avec la fille d’un chef montagnard. Aussi la pauvre Bardha n’était considérée que comme une intruse ; ses robes brodées d’or, ses perles et sa mise élégante faisaient jaser les femmes de la montagne qui, choquées du luxe qu’elle étalait, ne pouvaient lui pardonner sa supériorité, habituées qu’elles étaient à traiter d’égale à égale les femmes de leurs chefs. Elle n’était pas davantage épargnée par les hommes de la tribu qui n’avaient garde de lui cacher le mépris qu’elle leur inspirait, ni par son mari, qui, imbu des maximes grossières de sa tribu, avait fini par ne voir en elle qu’un objet de luxe fait pour l’amuser, le servir et lui donner beaucoup d’enfants.

Placée dans un tel milieu la malheureuse souffrait cruellement ; et c’est en proie à ces douleurs poignantes, qu’après un an d’absence, elle avait obtenu de son mari la permission d’aller à la ville chez ses parents.

Elle avait tressailli de joie à l’idée de s’éloigner, ne fût-ce que pour quelques jours, du toit conjugal, d’aller respirer l’air de sa ville natale, et d’embrasser sa mère et les amies de son enfance. Ce voyage était comme trêve à ses douleurs et aux humiliations auxquelles elle se voyait exposée ; elle cesserait d’entendre les sarcasmes de ces femmes sauvages de la montagne, les propos grossiers de ces hommes qui méprisent tout ce qui n’est pas force et violence ; elle allait reprendre courage, reposer sur le sein de sa mère, se retremper dans le sourire de ceux qui l’aimaient et elle se sentit heureuse !...

Malgré l’éloignement qui leur inspirait Bardha, les Témaliotes, ayant appris qu’elle devait aller chez ses parents, s’empressèrent de choisir une compagnie de cent hommes, parmi les plus beaux montagnards, bien armés, bien habitués, pour lui servir d’escorte. Ce n’était pas dans le but de lui faire plaisir qu’ils s’étaient montrés si prévenants, car ce procédé délicat n’était pas en harmonie avec la nature de ces hommes à moitié sauvages ; l’appareil militaire qu’ils avaient voulu déployer en cette occasion n’était dû qu’au désir de faire parade de la puissance de leur chef, tout en satisfaisant leur propre orgueil.

Bardha montait un cheval blanc richement caparaçonné avec un luxe oriental ; deux femmes la suivaient sur des mules. Devant elle marchaient une vingtaine de jeunes gens ; le reste du cortège suivait.

Pendant le trajet, on ne fit que chanter, crier, tirer des coups de feu ; de temps à autre on s’arrêtait pour prendre un peu de repos et boire à la santé du chef. Quant à la femme il n’en était pas question.

Arrivés près de la ruelle qui aboutissait à la campagne, les montagnards firent un feu de file, auquel répondirent quelques coups de pistolet, tirés par les curieux qui, pêle-mêle avec les femmes, attendaient le passage de Bardha.

Le cortège suivit son chemin à travers les rues de la ville, au milieu des chansons et des coups de fusil des montagnards, au milieu des félicitations bruyantes que les femmes adressaient à la jeune mariée et des propos variés des Scutariotes dont les regards intrigués se pointaient vers les fenêtres encombrées par des femmes voilées qui avaient quitté les affaires du ménage pour assister à ce spectacle inusité.

Au fur et à mesure que le cortège approchait de la maison paternelle de Bardha, le nombre des curieux croissait. C’était pour les habitants de Scutari un événement presque sans précédent ; car jamais une jeune fille de la ville n’avait épousé un montagnard ; jamais une femme n’avait parcouru les rues suivie d’un cortège aussi bruyant et aussi imposant. Partout la foule se rangeait pour laisser passer Bardha et sa suite ; partout on la saluait, on l’acclamait. Mais la pauvre enfant chevauchait au milieu de tout ce monde, les yeux baissés et couverte d’un voile blanc comme une victime que l’on conduit au sacrifice, ne regardant personne, et ne répondant aux félicitations et aux compliments que les femmes ne cessaient de lui adresser que par de légers mouvements de tête en forme de révérence.

Lorsqu’elle fut arrivée devant la maison paternelle, la grande porte s’ouvrit à deux battants et donna passage à une foule de parents des deux sexes qui s’étaient réunis pour l’attendre et la recevoir. On se précipita vers elle. Son frère la saisit par la taille et la descendit de cheval en poussant des cris de joie et en lui souhaitant la bienvenue. A peine eut-elle mis pied à terre, qu’elle se trouva dans les bras de sa mère, et, dans cette étreinte, mère et fille se dirent plus de choses que nous n’en pourrions écrire en un jour.

La suite de Bardha fut introduite dans la cour extérieure de la maison ; les montagnards, selon l’usage, attachèrent leurs fusils aux clous fixés dans la muraille d’enceinte et s’y rangèrent debout tout joyeux d’être arrivés à la fin de leur voyage. Là, on leur servit des rafraîchissements, des fruits, du café ; puis on fit circuler des carafes d’eau-de-vie. Chaque verre qui se vidait était précédé et suivi d’un compliment à l’adresse du chef de Témal et, cette fois, à l’adresse aussi de sa femme, car c’était dans sa maison qu’avaient lieu les libations. On se saluait, on se disait des choses aimables et on se souhaitait mutuellement, selon l’habitude des gens de la montagne, la gloire de mourir tués en braves. La gaîté était peinte sur, les mâles visages de ces montagnards ; elle débordait dans leurs vociférations — et l’eau-de-vie continuait à circuler sans interruption.

Tandis que les Témaliotes s’amusaient ainsi, Bardha, dans les appartements de sa mère, échangeait dé douces caresses avec ses parents. Elle racontait à sa mère la triste vie qu’elle avait menée à Témal, les souffrancés morales qu’elle y avait endurées à cause des préjugés des gens de la montagne ; elle versa, enfin, le trop-plein de son cœur dans le sein de sa mère qui ne cessait de lui prodiguer des caresses, des consolations et des conseils. Ah ! c’est qu’elle était rongée de remords la pauvre mère, car c’était elle qui avait forcé sa fille à épouser Louli, dont elle avait admiré le courage dans plusieurs combats que sa tribu avait soutenus contre les tribus de Rioli et de Mazréka. Mais le mal était fait, et il était sans remède. En Albanie le cœur des jeunes filles n’est jamais consulté lorsqu’il s’agit de mariage ; les parents disposent d’elles selon leur bon plaisir. Se plaindre ou réagir contre la volonté paternelle serait un crime qu’une honnête fille n’oserait jamais commettre.

La foule des curieux qui avait suivi le cortège de Bardha, s’était peu à peu dispersée. Il ne restait plus que quelques oisifs qui contemplaient avec convoitise les moutons que l’on était en train de rôtir, ainsi que les autres mets que l’on préparait pour le souper des montagnards. Assis en cercle dans la cour, ces derniers attendaient en buvant et en chantant des chansons guerrières, l’heure du repas qu’on ne devait pas tarder à leur servir.

Sur ces entrefaites, un jeune Témaliote quitta ses compagnons pour aller fermer la porte qui avait été laissée ouverte. Appuyé sur un des battants, un jeune musulman de Scutari, armé de pied en cap, regardait dédaigneusement ce qui se passait dans la cour. Invité à se retirer, le Scutariote riposta par un mot insolent.

Le montagnard, froissé dans son amour-propre, le regarda d’un œil méchant et lui dit :

 — Si tu me nargues, mon brave, je te mettrai à la raison.

 — Ce ne sont pas les hommes qui servent de valets à des femmes infidèles qui pourront en imposer à un musulman, — dit-il, et en achevant ce mot, il leva la main pour frapper son interlocuteur.

Le montagnard, ivre de fureur, tira de sa ceinture un pistolet pour châtier l’insolent, qui de son côté en fit autant.

Deux détonations se firent entendre et, un instant après, il y avait deux cadavres, gisant dans une mare de sang, sur le seuil de la maison.

Au bruit des coups de feu, les montagnards réunis dans la cour prirent leurs armes et s’élancèrent vers la porte ; mais en voyant les deux corps inanimés, ils emportèrent celui de leur compagnon dans la maison et poussèrent l’autre dans la rue.

 — Dites aux parents de ce jeune homme, s’il en a, de faire enlever son cadavre d’ici, s’écria un vieux montagnard, en s’adressant aux passants qui s’étaient arrêtés devant la maison. Deux jeunes gens, un musulman et un chrétien, se sont battus ; tous les deux sont morts. Sang pour sang, il n’y a pas lieu à la vendetta. C’est une partie soldée selon l’usage. Bonsoir !

Après quoi il ferma la porte et alla se mettre à table avec ses compagnons.

On mangea bien, on but mieux encore, on chanta et on fit à l’envi des libations aux mânes du jeune homme qui était mort en brave.

Le lendemain, les montagnards se levèrent de grand matin et firent leurs préparatifs de départ. Ils devaient être le soir à Témal pour rendre compte à leur chef de tous les incidents de leur voyage.

Un brancard, couvert de feuilles de laurier arrachées aux arbres du jardin, fut improvisé à l’instant. Ils y déposèrent le corps de leur compagnon afin de le porter à sa mère.

Pauvre mère ! C’était son dernier enfant qui venait d’être tué. Les deux aînés, elle les avait perdus deux ans auparavant dans un combat contre les ennemis de sa tribu.

Après avoir pris congé de Bardha et remercié sa mère, les Témaliotes reprirent la route qu’ils avaient parcourue la veille. Ils étaient arrivés à Scutari en escortant gaiement la femme de leur chef, et ils s’en retournaient chez eux portant le cadavre d’un compagnon, la veille encore plein de vie, d’espoir et de santé !

Bardha resta près de sa mère. La mort de deux hommes tués sur le seuil même de sa maison paternelle, avait produit une bien triste impression sur elle. Outre les préjugés qui bouleversaient ses idées et obscurcissaient son esprit, la mort du jeune montagnard y fit naître d’invincibles terreurs. Son imagination y vit non seulement un présage sinistre, mais encore des malheurs réels qui se préparaient pour elle dans l’avenir et qui devaient fatalement l’envelopper. Et la pauvre enfant eut peur !

Est-ce la haine que les montagnards allaient lui vouer plus forte et plus inplacable que par le passé, ou l’indifférence cruelle de son mari qui la faisait trembler ? Elle ne le savait pas elle-même. Mais elle craignait, elle souffrait, elle se sentait malheureuse. Elle fondit en larmes !...

III

Un jeune homme, ou plutôt un adolescent de dix-sept à dix-huit ans, se promenait dans un petit bois qui longeait les murailles crénelées d’une vaste et vieille maison, située dans le quartier de la ville le plus populeux et qui s’appelle Pérach. Tout fier des jolis pistolets en argent ciselé et doré, qu’il portait à la ceinture, il en tournait les crosses tantôt à droite, tantôt à gauche s’efforçant de leur faire prendre une pose coquette.

Il était grand pour son âge et sa taille bien développée comme celle de tous les Albanais, était si mince, que plus d’une jeune fille européenne l’eût enviée. Son costume national en velours rouge, brodé d’or, faisait ressortir la blancheur de son ample et riche fustanelle, et lui donnait de loin l’air de ces jeunes guerriers grecs dont le modèle nous a été conservé par la sculpture et les médailles. Si au lieu d’une calotte rouge, le fès, il eût porté un casque doré, la ressemblance eût été plus frappante encore ; on l’aurait pris pour Achille faisant ses premières armes.

Son teint brun et sa longue chevelure noire qui tombait en boucles naturelles sur ses épaules, donnaient à la fierté de son regard une nuance de mélancolie et de tendresse sauvages. En le regardant on devait l’aimer ou le haïr. Ses traits étaient réguliers : son front large et par, comme celui d’une jeune fille, portait l’empreinte d’une rare intelligence. Un nimbe de poésie l’enveloppait tout entier et l’ensemble de sa physionomie décelait les germes d’une foule de passions fougueuses prêtes à s’enflammer au premier sourire de la femme.

Son père, Mihil de Vlachaï, l’aimait tendrement et sa mère, qui passait pour la plus belle et la plus vertueuse femme de Scutari, poussait son amour maternel jusqu’à l’adoration. Le jeune homme le savait et abusait quelquefois de cette faiblesse, en se permettant des allures indépendantes et des velléités d’émancipation. Au demeurant, il répondait à l’affection de sa mère par le plus vif attachement.

Le jeune Arad avait fait quelques études ; il désirait apprendre les langues étrangères et se faire distinguer par une éducation soignée. Malheureusement l’Albanie, dans la triste position qu’on lui a faite, ne peut en donner aucune à ses enfants, les écoles faisant presque complètement défaut. Son esprit avait besoin d’aliment et son imagination ardente et poétique par nature, tendait toujours à s’élever et à sortir du cercle étroit que le manque d’une instruction supérieure semblait lui avoir tracé. Il aimait la lecture, surtout celle des livres qui traitaient de l’ancienne chevalerie, et les exploits des Croisés excitaient son enthousiasme au point qu’au milieu de ses plus innocents amusements il bondissait, parfois, comme un daim blessé, en s’écriant : « Que ne suis-je né dans ces beaux temps où les braves pouvaient par leur épée conquérir des royaumes et se faire aimer des grandes dames ! »

Dans ses moments d’exaltation, ses yeux lançaient des éclairs et les battements de son cœur soulevaient à la rompre sa jeune poitrine.

Arad pensait sans cesse à Godefroy de Bouillon, et enviait le bonheur que Renaud avait goûté dans les bras d’Armide. Il s’enfonçait tout rêveur dans les bois, espérant que, par enchantement, une dryade sortirait soudain du tronc d’un arbre pour l’inviter aux joies de l’amour, ou, au moins, pour lui indiquer le prix qu’elle mettrait au don de ses charmes. Il appelait de tout son cœur cette apparition délicieuse et se livrait aux transports de ces folles rêveries, mais la dryade, hélas ! ne paraissait point, le bois n’était pas enchanté, et il commençait à douter de la bonne foi de Tasse.

Pauvre Arad ! Il voyait la vie à travers le prisme de la poésie et il était plongé dans ses rêves ; plongé à ce point qu’il ne vit pas Anoul, son ami d’enfance, qui était venu aussi dans le bois, et qui, respectant l’espèce d’extase dans laquelle il avait trouvé Arad, le regardait avec une touchante tendresse, en attendant qu’il lui parlât le premier. En se retournant Arad le vit et s’écria :

 — Anoul ! tu es là et tu ne me parles pas ? Tu croyais peut-être que j’avais un secret à te cacher et tu venais en traître pour me surprendre.

 — Non, mon cher Arad, tu n’as pas d’autres secrets pour moi, excepté ceux que te crée ton imagination. Tu cours après un rêve, tu planes dans les airs. Mais tu ferais bien de revenir à la terre : on y est mieux.

Pour couper court à un discours qui ne lui plaisait pas, Arad garda le silence. Puis passant sa main sur celle de son ami :

 — A propos, lui dit-il, as-tu vu la nouvelle arrivée, la dame de Témal ?

 — Je viens justement de lui rendre visite. Tu sais que nous sommes un peu parents. Pauvre Bardha ! Elle ne m’a pas semblé heureuse.

 — Est-elle réellement aussi belle qu’on le dit ? Ma mère en parlait hier... Elle dit que Bardha est d’une distinction exquise.

 — Elle a raison, cher ami, Dilla de Vlachaï, ta bonne mère, la connaissait avant son mariage avec le chef montagnard ; peut-être la trouvera-t-elle encore plus belle maintenant, car depuis son séjour à la montagne, Bardha a pris l’air d’une fée. Elle ressemble un peu à ces nymphes et à ces ondines dont tu m’as si souvent parlé.

Nymphes 1... ondines !... à ces mots le cœur du jeune homme tressaillit, ses yeux lancèrent des éclairs, ses joues s’empourprèrent, son imagination s’enflamma. Il se dit : donc, les nymphes existent, les ondines nagent sinon dans l’eau, du moins dans des flots de soie et de dentelles. Tout ce que j’ai lu n’est donc pas absolument un rêve, une fiction de poète, car si ce qu’Anoul dit est vrai, cet être idéal que je voyais planer dans les airs, ou flotter dans les eaux limpides de notre rivière, cet être mystérieux, enfin, on peut le rencontrer dans la personne de... Il pensa cela, mais il n’en parla pas à son ami.

En cet instant, il s’entendit appeler par sa mère. Il passa son bras dans celui d’Anoul et se dirigea vers la petite porte pratiquée dans le mur qui donnait sur la cour.

 — Que me veux-tu, mère ? lui dit-il après l’avoir embrassée.

 — Je ne t’ai pas vu aujourd’hui, mon enfant, et c’est l’heure du déjeuner. Allons vite. Anoul tu déjeunes avec nous.

Tous trois se rendirent à la salle à manger et s’assirent sur des tapis, à l’orientale. On leur servit des mets très simples, du pain de mais, un peu de viande rôtie, du lait, du fromage et des fruits. Une coupe dorée pleine d’eau fraîche que l’on fit circuler, servit pour les désaltérer tous trois. Le déjeuner fini, on leur versa de l’eau sur les mains, et après s’être essuyés ils se levèrent.

 — Mère, j’irai aujourd’hui avec Anoul faire une visite à Bardha de Témal : je suis curieux de voir l’effet qu’a produit sur une fille de la ville le séjour de la montagne.

 — Vas-y si cela te fait plaisir, pourvu que tu sois raisonnable.

Puis s’adressant à Anoul :

 — Je t’en prie, ne le laisse pas seul. Il est si vif, si susceptible, que je tremble toujours pour lui. Il y a tant de mauvais sujets de par la ville et le souvenir de l’affaire du jeune Thopia m’effraie continuellement.

 — N’ayez pas peur, Zoï1 Dilla ; je vous le ramènerai ce soir.

 — Merci, Anoul, merci. Tu es bon, et tu as de l’amitié pour nous sans compter l’affection toute particulière que tu portes à Arad. Nous, t’en serons toujours reconnaissants.

Arad s’était retiré dans sa chambre pour rafraîchir sa toilette et arranger ses pistolets dans sa ceinture.

Mais tout cela fut vite fait et il revint auprès de sa mère avec un air joyeux.

 — Allons, Anoul, dit-il, le temps est beau et j’ai besoin de respirer le grand air. Allons. Et prenant le bras de son ami, il descendit l’escalier encourant. Un domestique tout armé se présenta pour suivre, comme d’usage, son jeune maître.

 — Je n’ai pas besoin de toi, Casso, fit Arad je vais avec Anoul. Va t’occuper de mon fusil. Demain nous irons à la chasse, peut-être.

Le domestique se retira aussitôt. Arad et Anoul sortirent. Arad ne pouvait contenir son impatience ; il sautait, parlait, et était tout expansion. Il dévorait le pavé comme un jeune cheval fringant qui sort de l’écurie après quelques jours de repos. Il ne regardait ni à droite ni à gauche et passait sans s’arrêter pour rendre le salut des amis qu’il rencontrait en chemin. Des dames turques richement parées marchaient tout près de lui, mais il ne les voyait pas. Il était tout préoccupé de Bardha et de ce qu’il devait lui dire. Il arrangeait ses phrases, il entassait dans son imagination compliments sur compliments ; mais bientôt de tout cet échafaudage d’idées, il ne restait rien ; propos aimables, compliments délicats, tout disparaissait et se perdait dans la confusion de ses calculs, dans la fougue de ses désirs.

Pauvre jeune homme ! Il avait lu le Tasse, Arioste, Ovide et d’autres auteurs de ce genre et s’imaginait que le monde réel était le monde poétique peint par ses auteurs favoris. Selon lui, il suffisait d’être vertueux pour être estimé, généreux pour être respecté, courageux et brave pour être admiré, amoureux pour être aimé. A dix-huit ans, avec les lectures dont se nourrissait Arad, on ne saurait, certes, envisager le monde que sous les reflets de ce prisme fatal qui fait voir sous de belles couleurs l’âme même de l’hypocrite et du traître !

Lorsque les deux amis furent près de la maison de Bardha, Arad commença à manquer de courage. Il sentait comme une main de fer qui se posait sur son cœur ; sa respiration devenait brève, les oreilles lui tintaient, une flamme brûlante lui montait à la tête, ses jambes fléchissaient. Il pensa se trouver mal.

Peut-être serait-il tombé si deux jeunes musulmans de Scutari n’étaient point passés auprès de lui en cet instant suprême. L’un deux, de taille haute, avec une physionomie sinistre et une allure insolente, avait remarqué la défaillance d’Arad. Aussi s’adressant à son compagnon :

 — Vois, dit-il, ce beau garçon infidèle, il a l’air de se sentir mal. C’est, peut-être, le poids de ses pistolets dorés qui le fatigue. Au lieu de porter des armes, il devrait faire autre chose.

A ces propos insultants Arad se sentit bondir d’indignation ; sa main chercha ses pistolets el il devint plus pâle encore. Mais pensant que, s’il cherchait querelle à cet homme, il manquerait sa visite à Bardha, il se contint, fit semblant de n’avoir rien entendu et continua son chemin.

Lorsque les deux musulmans se furent éloignés, Arad se tourna vers Anoul en lui disant :

 — N’est-ce pas Suléiman Zafi, ce jeune homme à la taille haute qui vient de passer ?

 — Oui, répondit Anoul. C’est un mauvais sujet, un querelleur, un véritable chenapan qu’il faut fuir.

 — Il m’a insulté, pourtant, répliqua Arad, et sans motif. Mais un jour viendra où je lui refoulerai dans la gorge les paroles qu’il vient de prononcer.

Cet incident vint à propos pour opérer un changement dans les dispositions d’Arad. A sa faiblesse succéda une légère surexcitation qui donna un autre cours à ses idées et modifia, en même temps, ces émotions ineffables qui s’emparent de l’âme d’un jeune homme à l’approche de la beauté. Aussi, en arrivant à la porte de la maison de Bardha, Arad était-il redevenu maître de lui-même : son cœur battait encore, son imagination planait au-dessus de la terre, son âme nageait dans l’inconnu, mais il ne tremblait plus ; il avait repris sa sérénité, sa gaîté naturelle.

La porte d’entrée était, comme toujours, ouverte à deux battants. Arad et Anoul pénétrèrent dans la cour. Anoul demanda si Bardha de Témal était chez elle ; on lui répondit affirmativement.

 — Montons, dit-il à Arad, je te présenterai à elle, mais ne va pas la prendre pour une de ces dryades auxquelles tu rêves toujours.

Et les jeunes gens montèrent.

En les voyant, une des femmes montagnardes attachées au service de Bardha, les fit entrer dans une pièce assez vaste dont le plancher était couvert de tapis. Vis-à-vis de la porte, comme dans toutes les maisons albanaises, était pratiquée une cheminée ayant pour base un immense foyer surmonté d’une espèce de coupole en craie sculptée. Tout autour de la chambre il y avait de grands coussins brodés d’or : à côté de la porte on remarquait une étagère chargée de longues pipes orientales aux bouquins d’ambre. Une quantité d’armes, fusils, pistolets, yatagans couverts d’argent, et suspendus à des clous jaunes, ornait les murs.

Arad, qui, grâce à la colère que l’insolent Suléiman avait allumée dans son âme, avait contenu l’émotion que faisait naître en lui la pensée de Bardha, ne fut pas plus tôt dans cette chambre qu’il commença de faiblir. Son âme était en proie au désir, à l’impatience, à la crainte, à une foule de sentiments enfin qui faisaient affluer le sang à son cœur.

Bardha ne se fit pas longtemps attendre. Le frôlement de sa robe annonça sa venue quelques secondes avant son entrée dans le salon, et ce léger bruit eut la puissance d’arrêter la respiration d’Arad. Un sentiment semblable à celui qu’éprouvent les âmes dévotes dans un sanctuaire, s’empara de tout son être.

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