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Bréviaire de littérature à l'usage des vivants

De
384 pages


Pierre Bergounioux, professeur de français dans un collège en ZEP et écrivain, nous livre ici, dans un style vivant et fin, une histoire de la littérature française depuis la Renaissance. Cet ouvrage suit une structure chronologique composée de 5 parties : La Renaissance, le XVIIe siècle, le siècle des Lumières, le XIXe siècle et le XXe siècle. Dans chaque partie, Pierre Bergounioux propose une sélection d'extraits de textes, présente les auteurs et explique leur importance historique.

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A LITTÉRATUREest en germe dans le langage. Les cinq mille L idiomes parlés sur la Terre, auxquels il faut ajouter les langues mortes, existent à l’état pratique sous forme de phrases et celles-ci se présentent invariablement comme l’association d’un nom et d’un verbe. Tous les hommes ont donc l’intuition d’un monde unique, mixte d’espace — le nom — et de temps — le verbe — que la philosophie, avec Kant, posera comme les catégoriesa prioride toute expérience possible. e Attestée dès la naissance de l’écriture, vers le III millénaire avant notre ère, la littérature, comme d’autres pensées plus pro-saïques, a reçu en Mésopotamie la durabilité des choses écrites. LépopéedeGilgameˇsaétéportéejusquànouspardeslangues qu’il a fallu déchiffrer après qu’elles furent tombées dans l’oubli. Et ces œuvres furent inévitablement précédées de récits oraux qui naquirent dans la nuit des âges et moururent de n’être pas entrés dans la lumière des « archivistes à clous », selon la belle formule de Georges Dumézil. Le moindre énoncé — « je vis », « l’univers existe » — ébauche un récit. Celui-ci peut tenir en quelques mots — une épitaphe, dans la pierre — ou s’étendre sur les milliers de pages d’À la recherche du temps perdu, qui contient la plus longue phrase jamais produite en français. Il se développera nécessairement à l’inter-section des deux axes où s’invente toute parole — celui, vertical, paradigmatique, des ressemblances, donc des exclusions et celui, horizontal, syntagmatique, des différences, donc des successions*. L’aptitude de l’espèce à projeter son expérience dans le cadre de la phrase nous rend proches d’hommes qui vécurent il y a cinq mille ans comme des habitants des antipodes. Si étranges que nous paraissent leurs énoncés, ils se plient au schème durable, générique
* Parler, c’est choisir chaque mot parmi tous ceux de son espèce (ou paradigme) pour l’associer aux mots d’espèces différentes dont la suite ordonnée forme la phrase (ou syntagme).
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— anthropologique — qui nous les rend intelligibles. Il élève l’aventure humaine dans l’ordre second, pensé, dit, écrit parfois, de son sens. Quoique élaborées à un moment donné, dans des cir-constances déterminées, certaines œuvres parlent à toute l’huma-nité. Une vision située et datée peut survivre à l’heure et au lieu de son apparition, illuminer le monde extérieur, les âges ultérieurs. Mais les conditions restrictives qui pèsent sur la genèse de la littérature limitent aussi sa réception. Une partie, seulement, des pays et, à l’intérieur de ceux-ci, une fraction, seulement, de la population sont susceptibles d’entendre, par-delà leur détermina-tion présente, les grandes voix venues du dehors ou montées du passé. Il existe, même au sein des nations développées, un illet-trisme du second degré. Des groupes dûment alphabétisés limitent cette compétence récente, encore, aux soins de la vie courante : lire les panneaux de la signalisation routière, une notice d’emploi, rem-plir une fiche d’embauche ou une grille de mots croisés. Produites par des hommes, quelques femmes, aussi, pourvus du premier des privilèges, qui est le loisir, accru d’une familiarité approfondie avec la tradition savante, les grandes œuvres littéraires appellent des lecteurs partiellement affranchis des servitudes maté-rielles et de la dépossession culturelle qui va de pair. Les hiérar-chies concurrentes qu’on observe, en matière de littérature, dans les pays riches, la disparité des attentes, des goûts que révèlent les chiffres de vente de l’édition, reflètent les degrés très variables de la scolarisation, les études secondaires, supérieures, constituant dans la majorité des cas la condition d’accès aux formes les plus développées de la création. La division du travail a longtemps prescrit au plus grand nombre le travail productif, le négoce, la guerre, dehors, sur le champ de bataille ou la place publique, et concédé à quelques autres la soli-tude et le silence, la paix, sans lesquels on ne saurait se rendre maître d’une idée. Cette répartition des tâches s’accompagne, dès
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le commencement, d’un effet en retour insidieux qui a profon-dément affecté la teneur et le ton de la littérature. S’il est resté longtemps inaperçu, c’est que les écrivains sont, par définition, exemptés des travaux physiques et que les producteurs, de leur côté, ne sont pas en mesure d’évaluer l’altération que leur activité, leur existence ont subie lorsqu’il les retrouvent aux pages des livres. Est-ce l’ultime raison pour laquelle tant de gens n’ouvrent jamais les ouvrages où ils découvriraient une image plus ou moins fidèle d’eux-mêmes ? C’est à distance, presque en son absence, qu’il est permis d’en-visager le monde, d’inventorier sa richesse inépuisable, les événe-ments dont il est le siège. Les actifs n’ont pas le temps ni la capa-cité de s’expliquer. Ils abandonnent ce soin à des tiers, à des artistes. C’est un aveugle, Homère, qui a raconté, de loin, le siège de Troie qui avait eu lieu plus de trois siècles auparavant. Sans sécurité, il n’est pas de vision claire, d’explication approchée. Absorbés par leur travail, vivant au présent, qui est le seul temps réel et ne souffre ni retrait ni délai, la plupart des hommes ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Aussi subviennent-ils, dès les stades les plus archaïques de la civilisation, aux besoins de spécialistes, conteurs, chroniqueurs, poètes, qui fournissent au groupe l’expres-sion développée, explicite de son sens. Libres de soucis matériels, séparés des lieux bruyants, dange-reux où l’on affronte les choses, les hommes, affranchis des contraintes temporelles ordinaires, les écrivains occupent une posi-tion spéciale. Elle leur permet de voir, de dire avec plus ou moins d’exactitude et d’éclat, ce que les autres font. Mais elle gauchit, à leur insu, l’idée qu’ils en ont, la version qu’ils en livrent. Reflet de l’existence collective, la littérature est restée longtemps opaque à elle-même. Elle a oublié, d’emblée, l’incidence du contexte séparé où elle se constitue sur sa teneur et sa formalité. Il est si malaisé, déjà, d’introduire un ordre dans le chaos, de fixer, par exemple, en
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vingt-quatre chants, les combats dans la Troade puis le retour agité d’Ulysse en Ithaque, que l’aède ou le rhapsode n’ira pas se deman-der s’il n’aurait pas substitué à ce qui s’est effectivement passé, là-bas, quand c’était le moment, l’image assagie, dépassionnée, fausse qu’on s’en fait lorsqu’on n’y est pas impliqué, qu’on l’évoque à distance, longtemps après. Étrangère à l’urgence des intérêts vitaux, à l’incertitude chro-nique du présent, la littérature, plus qu’aucun autre langage, a à voir avec une certaine vérité des choses humaines. Elle seule peut livrer une vue d’ensemble des événements, comme l’histoire dont elle est proche, mais riche de détails auxquels l’historien ne saurait des-cendre et qui sont, pourtant, la vie même, telle que chacun d’entre nous l’éprouve d’un instant sur l’autre, dans l’étroite sphère de sa finitude, à travers le prisme déformant de ses affects. JamaisL’Iliade niL’Odysséen’auraient pu être dites, écrites par leurs protagonistes. D’abord, ils n’eurent du conflit qu’un aperçu fragmentaire et la plu-part d’entre eux n’y survécurent pas. Le commentaire qui accom-pagne parfois, par endroits, le cours des événements dépend d’une petite corporation de spécialistes capables de réunir les fils ténus, embrouillés, rompus des destinées individuelles pour composer le tableau dans lequel le groupe se reconnaîtra. Mais cette image qui transcende les points de vue particuliers accuse, dans la plupart des cas, la distorsion que l’expérience subit en passant par la filière du récit. Si les hommes ignorent ce qu’ils font, les écrivains ne savent pas vraiment, quant à eux, de quoi ils parlent.
C’est sur ces prémisses que nous nous proposons de reconsi-dérer les textes qui doublent et éclairent l’histoire occidentale depuis cinq cents ans qu’elle a renoué, après une interruption de mille années, avec le matin grec. Les textes retenus l’ont été pour leur universalité. Après avoir expliqué les mondes qui les engen-drèrent, ils éclairent notre profondeur présente, c’est-à-dire le
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passé qui supporte et oriente le moment actuel, nos vies mêmes. Certains choix, certaines omissions, surtout, surprendront peut-être. C’est que les enseignants, qui partagent quelques-uns de leurs privilèges, sont enclins à adopter vis-à-vis des écrivains le regard dégagé, désengagé que ceux-ci portent sur le monde. Rétribués par la collectivité, parcourant les étapes d’une carrière tracée d’avance, professant à l’abri de murs vénérables, citadins, souvent parisiens, les auteurs de manuels constituent une catégorie sociale protégée contre les aléas et les périls de l’existence. Les lieux sûrs permettent, seuls, de former les jugements calmes à quoi l’Anglais Hume, avec un laconisme très britannique, rame-nait la raison. C’est sur la place d’un village des Cyclades, le soir, devant de paisibles pêcheurs, que l’aède raconte la colère d’Achille, dans la bibliothèque de son château périgourdin que Montaigne s’interroge, à Ferney, sur la frontière, qu’il est permis à Voltaire d’ironiser sans danger. Mais ces endroits, et les dispositions qu’ils autorisent, ne sont pas sans effet sur les pensées qu’ils permettent de fixer. Faveur insigne dans un monde de nécessité, le loisir stu-dieux expose ses bénéficiaires à une erreur d’appréciation. Bien des manuels parlent moins de littérature que de la quiétude, de l’air tiède, légèrement confiné, du bureau, du temps étale où on l’étudie. Les œuvres majeures, c’est-à-dire durables, y voisinent avec des textes dont rien ne justifie la présence, à leurs côtés, sinon la neu-tralité affective, la posture scolaire du commentateur. Et alors, c’est la vertu inséparablement révélatrice et libératrice de la littérature qui s’en trouve diminuée, ternie. Son rapport à la réalité s’est trouvé doublement infléchi, déformé, dès sa genèse puis lors de l’exégèse.
Le principe directeur d’un ouvrage pédagogique, c’est son des-tinataire. Il vient un âge où l’enfant —infans, celui, étymologi-quement, qui ne parle pas — s’achemine vers l’âge adulte —ad ultima, l’état final. L’adolescence est ce moment où la conscience