Camus à coeur

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«J’entends que ma mère mourra, Et le sait bien la pauvre femme, Et le fils pas ne demourra». Comme François Villon Meursault est dans une succession, à travers une relation au monde intense et détachée. Son crime lui vaut la mort préméditée que prodigue l’État au nom du Bien. La guillotine est l’objet de ses réflexions bien avant que Camus ne publie les siennes. L’écrivain affrontera le meurtre légitimé par l’État comme par la révolution et le terrorisme. Avec Germaine Tillion il s'opposera à la morbidité de la torture et des attentats en Algérie. Puissent ces porteurs de vie nous éclairer contre le fanatisme qui justifie la mort au nom de Dieu, dans tous les recoins du pays que nous aimons.


Publié le : mercredi 16 mars 2016
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EAN13 : 9782334104241
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ISBN numérique : 978-2-334-10422-7

 

© Edilivre, 2016

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À Léa et Robert, à Sauveur, aux enfants.

Eschyle est souvent désespérant ; pourtant, il rayonne et réchauffe. Au centre de son univers, ce n’est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l’énigme, c’est-à-dire un sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit.

L’Énigme

Avant-propos

Frédéric Dard l’a écrit avec humour et un brin de facilité, la vie ne sert qu’à mourir. Comme pour les hommes dignes de ce nom à la fin d’une vie dont il est question à Djémila, mon tour est venu d’aborder le tête-à-tête avec la mort et de recouvrer l’innocence. J’ai tenu à relire L’Étranger, ce bref roman de jeunesse qui figure à lui seul l’écrivain, comme Noces, où toute « l’horreur de mourirtient dans la jalousie de vivre. »1 Près de mourir, Meursault n’attend rien, il sait qu’on ne peut lui ôter ce qu’il a déjà reçu, tout ce « plein » qu’il faut laisser sans l’avoir épuisé, richesse qui ne dépend ni de la fortune ni d’une vie future. Il existe, « comme une pierre ou le vent ou la mer, sous le soleil, qui, eux, ne mentent jamais. »2 Une simplicité le retient d’une agitation vaine, de tracas pathétiques, de dérisoires ambitions. Il semble avoir fait sienne la sentence d’Épicure : L’homme qui ne se contente pas de peu ne sera jamais content de rien. Dans nos sociétés frénétiques, cette frugalité paraît nécessaire comme jamais. Elle ouvre un espace de liberté. Relire L’Étranger, c’est ressentir le décalage avec notre rythme de vie, et mesurer dès les premières pages à quel point notre présent, miroir de toutes les agitations, bardé de portables et de téléviseurs en continu, est loin de l’univers d’un récit lié à la lenteur et la nonchalance, où le narrateur parti pour Marengo à deux heures somnole dans l’autobus aux odeurs d’essence, savoure un café au lait dans le salon funéraire, tire plus tard son dimanche au balcon, assumant le vide et le détachement, comme si de rien n’était. Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j’ai erré dans l’appartement. La modestie, la précarité filtrent à travers les chaises de pailleun peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette et le lit de cuivre du logis. Cette pauvreté et ce dépouillement sont un autoportrait assurément. L’auteur par ailleurs les assume et les revendique. « Le plus grand des luxes n’a jamais cessé de coïncider pour moi avec un certain dénuement » dit la préface de L’Envers et L’Endroit, recueil qui regroupe des essais évoquant les liens de Camus avec le milieu de sa jeunesse. Ceux de Noces expriment de leur côté ses rapports avec la nature. Noces à Tipasa mêle le soleil, les baisers et les parfums sauvages, et le grand libertinage de la nature et de la mer. Dans Le vent à Djémila c’est de lucidité aride qu’il s’agit, celle d’une mort sans espoir.L’Été à Alger parle du silence des soirs d’été. Ces textes, écrits avant que l’écrivain ait 30 ans, pourraient n’en faire qu’un par la similitude du credo lucide de « l’homme jeté sur une terre dont la splendeur et la lumièrelui parlent sans relâche d’un Dieu qui n’existe pas. »3 Pourtant chacun possède sa marque propre. Les soirs de tendre douceur d’Alger, la grande respiration du monde depuis les collines de Florence et l’ivresse odorante de Tipasa, le vent de Djémila par quoi se ressent le détachement de soi-même, tout cela se retrouve à des titres divers dans L’Étranger. Un fil d’Ariane relie les œuvres entre elles. « Je ne crois pas, en ce qui me concerne, aux livres isolés », révèlent les Carnets. « Chez certainsécrivains, il me semble que leurs œuvres forment un tout où chacune s’éclaire par les autres, et où toutes se regardent. »4 Cela ne signifie pas que l’on confonde le créateur et sa création. « L’idée que tout écrivain écrit forcément sur lui-même et se peint dans seslivres », affirme L’Été, « est une des puérilités que le romantisme nous a léguées.Les œuvres d’un homme retracent souvent l’histoire de ses nostalgies ou de ses tentations, presque jamais sa propre histoire. Aucun homme n’a jamais osé se peindre tel qu’il est. »5 Il n’empêche que l’artiste est entré, de son propre aveu, dans la composition de son premier roman publié.

Mis au monde sans que nous l’ayons requis, nous sommes voués à un même destin et, comme le condamné à mort, poussés à nous questionner sur nous-mêmes. « Les hommes ont l’illusion d’être libres. Les condamnés à mort n’ont pas cette illusion. » note Camus en 1938.6 N’est-ce pas Simone de Beauvoir qui écrivait un jour : Un après-midi, à Paris, je réalisai que j’étais condamnée à mort (…). Plus que la mort elle-même, je redoutais cette épouvante qui bientôt serait mon lot, et pour toujours.7 Meursault trouve pour finir non la consolation, mais l’abandon qui apaise. Il intègre le monde avant d’en être exclu. Le lecteur se prend à songer que, voilà longtemps, le narrateur du Vent à Djémila affirmait avec la belle ardeur de la jeunesse : « L’inquiétude naît du cœur des vivants. Mais le calme recouvrira ce cœur vivant : voici toute ma clairvoyance. »8


1Le vent à Djémila, Noces, Le Livre de poche 1967, p. 31.

2. Appendice de L’Étranger, Notices, notes et variantes, Œuvres complètes, t. I, p. 1269.

3Le désert, Noces. Ibid. p.59.

4Actuelles II, Entretien sur la révolte. La Pléiade 1965, p. 743.

5L’Énigme, L’Été. Le Livre de poche 1967, p. 154.

6Carnets, décembre 1938.

7Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio 1985, p. 191-192.

8Le vent à Djémila, op. cit., p. 28.

Première partie

Retour sur L’Étranger

Et toujours ce grand soupir du monde. Une sorte de chant secret naît de cette indifférence. Et me voici rapatrié.

Entre oui et non

Pour commencer

J’avais ouvert un jour un roman dont le titre m’attirait. L’histoire commençait dans un café. La narratrice regardait le disque dans le juke-box se lever, lentement, pour aller se poser de biais contre le saphir, presque tendrement, comme une joue.9 Ce désœuvrement lisse, l’attente lourde d’ennui devant une machine à la mode, je les connaissais bien. Elle poursuivait : Et, je ne sais pourquoi, j’avais été envahie d’un violent sentiment de bonheur, de l’intuition physique, débordante, que j’allais mourir un jour, qu’il n’y aurait plus ma main sur ce rebord de chrome, ni ce soleil dans mes yeux. Cela m’atteignait. La joie d’être jeune en se sachant condamné, c’était, romantique et tonique comme un blues, un concentré de modernité légère, agréable, mélange de vitalité et de conscience lucide. Par là le vivant ne tournait pas le dos. La vie devenait un délicieux anachronisme, dont la précarité n’était pas angoissante. Je ne sais pourquoi disait l’abandon au seul fait d’exister sans raison. La connivence avec le lecteur, ce lien intime, se retrouvait dans un autre livre, à la page couverture énigmatique. La jeunesse parlait, dès le début du récit, de notre condition mortelle, mais la tonalité neutre n’avait rien de lyrique. Aujourd’hui, maman est morte, ou peut-être hier, je ne sais pas. Récitatif sobre, l’incipit créait d’emblée un climat de confidence, sans livrer pour autant les pensées du protagoniste, ni ce qu’il éprouvait. Plus tard je découvrirai le credo du créateur : « la véritable œuvre d’art est celle qui dit moins. »10 Le flou détaché de « je ne sais pas », appuyé par Cela ne veut rien dire figurait l’indétermination, l’indécision, en écho au « je ne sais pourquoi » de Sagan. La mort était rapportée comme une réalité inconsistante. La narration suggérait la mystérieuse densité du monde, la rencontre avec le sphinx. La banalité se parait d’un éclairage énigmatique. L’aventure était quasi inexistante, il ne se passait pas grand-chose, mais l’intérêt ne faiblissait pas. Des vieillards, intensément scrutés par l’œil de Meursault surgissaient, comme tirés d’une œuvre de Goya. Je glissais le long du labyrinthe, du mouroir de Marengo au quartier du port et des grandes rues de la ville jusqu’à une plage de fin du monde, jusqu’aux hauteurs où perche la prison. La mort était naturelle au début du roman, mais plus tard dans le récit elle était infligée. Évoquée par le chien disparu de Salamano, elle était rappelée par le souvenir du père et rapportée comme fait divers par une coupure de presse portant sur un infanticide doublé d’un fratricide. Elle était à la toute fin l’unique horizon du prisonnier voué à la peine capitale. Dans L’Étranger Camus place au premier rang une réalité qui le menace depuis des années. Il jongle avec elle.

Dans sa critique de La Nausée, il soulignait l’angoisse ressentie à l’idée de vivre « en jugeant que cela est vain ». Il usait d’une image forte : « Et, pour tout dire, pourquoi cette agitation à vivre dans ces jambes qui vont pourrir ? » Il trouvait dérisoire que Roquentin, qui a amorcé une révolte sur l’absurdité de la vie, ait pour unique horizon d’écrire un livre. « Car enfin presque tous les écrivains savent combien leur œuvre n’est rien au regard de certaines minutes. » La théorie nuit à la vie, c’est en substance ce qu’il reproche à La Nausée. Par ailleurs il réfute l’idée que la vie serait tragique parce que misérable : « Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l’amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. »11 Au tribunal, alors que son avocat plaide, Meursault entend la trompette d’un marchand de glace. Il se rappelle un bonheur sobre fait de plaisirs ténus, dont le poids est considérable, et qui constituent sa seule richesse. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Un homme observe sa vie avec une certaine distance, en mesure le prix. Il établit un bilan. En situation de tout perdre, il évalue son avoir, sans amertume. Son domaine est modeste, mais il lui suffit. Si Meursault peut s’évader de la salle où plaide l’avocat, c’est qu’il existe un temps intangible, où tout ce qu’il a aimé est préservé. Il a pour ainsi dire fait le plein. Cette plénitude nous touche aussi. Le roman évoque l’aspect précaire de nos vies, nos brefs accès à l’éternité au présent. Meursault raconte sa vie comme un diariste, il dit ce qui lui arrive comme on parle. Si une nostalgie filtre à travers les mots, elle émane d’un être jeune qui a conscience de la valeur de son bien présent et l’affirme. Dans les heures qu’il connaît, ce rappel exprime un amour de vivre porteur de lumière et de liberté, antidote au désespoir, comme l’exprime le commentaire de Jean-Paul Weber découvrant pendant la guerre le roman : Meursault m’aidait à vaincre le dégoût, à aimer la joie de vivre, la liberté de mourir. Edmond Charlot soulignait la portée du livre de Camus : Un homme, un ami que nous aimions était capable d’exprimer ce que nous ressentions. De crier un peu à la face du monde notre révolte contre son absurdité… Tous, nous nous sommes sentis étrangers.12 Le désir de vivre lucidement, sans le poids du péché ni de la culpabilité, en ne comptant que sur ses propres forces, résonne encore et compose sans doute le ciment des lecteurs de Camus de par le monde.

L’Étranger naît de la volonté que le personnage « soit porté au seul grand problème par la voie du quotidien et du naturel. »13 Car le « roman seul est fidèle au particulier. Son objet n’est pas les conclusions de la vie, mais son déroulement même. »14 Le roman est lié à l’ambiguïté de la vie elle-même, qu’il restitue par l’équilibre de « la fusion secrète de l’expérience et de la pensée, de la vie et de la réflexion sur son sens. »15 L’art donne l’illusion du vivant. À une condition essentielle. La véritable œuvre d’art « est essentiellement celle qui dit moins. Il y a un certain rapport entre l’expérience globale d’un artiste et l’œuvre qui la reflète (…). Ce rapport est bon lorsque l’œuvre n’est qu’un morceau taillé dans l’expérience, une facette du diamant où l’éclat intérieur se résume sans se limiter » Elle est alors « féconde à cause de tout un sous-entendu d’expérience dont on devine la richesse. »16 Meursault parle peu, mais suggère. Cela garde inimitable et toujours actuel le roman, malgré les signes d’une époque à présent révolue. Le livre a quelque chose d’irréductible, par quoi sa jeunesse se retrouve. Ainsi que l’a traduit Alain Robbe-Grillet : Chaque fois que j’en reprends la lecture (…) son pouvoir intact opère à nouveau.17 Roger Grenier a écrit de son côté18 : Mais d’être devenu un classique n’enlève rien à ce bref roman. Aucune poussière ne s’est déposée sur ses pages. Un classique, mais une œuvre baroque, où la vieillesse et la mort sont omniprésentes, où l’accusé se voit condamner pour un crime virtuel davantage que pour un acte réel. Jean Paulhan note en 1941, dans sa fiche de lecture sur le curieux ouvrage, sa nature à la fois rocambolesque et plausible : Qu’un roman dont le sujet est à peu près : “M. est exécuté pour être allé au cinéma le lendemain de la mort de sa mère” soit vraisemblable, et, ce serait peu, passionnant, cela suffit. C’est un roman de grande classe qui commencecomme Sartre et finit comme Ponson du Terrail. À prendre sans hésiter.19

Meursault quitte la chambre qu’il occupe dans l’appartement, trop grand pour lui à présent qu’il vit seul, et part pour Marengo voir enterrer sa mère. Tout le malheur des hommes, pensait Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. Après la cérémonie qui suit la veillée funèbre il ne tient pas à rester plus longtemps à l’asile. Il retourne en ville aussitôt après avoir rempli son devoir. Son départ sera jugé précipité et contribuera à sa condamnation. Le lendemain, il songe sur son balcon qu’à présent tout est rentré dans l’ordre et qu’il va reprendre son travail. Somme toute, il n’y avait rien de changé, se dit-il. Soupçonne-t-il le contraire ? Marengo ne fait-il pas songer à la cité de Djémila, « inhumaine dans la chute du soleil », lieu qui « ne mène nulle part et n’ouvre sur aucun pays », lieu « d’où l’on revient. » ?20Au vrai, sa visite à l’asile inaugure les prémices d’un voyage vers lui-même, vers le « seul grand problème », et rien d’autre. Le retour chez lui est un commencement.


9. Françoise Sagan, Un certain sourire. Le Livre de poche 1964.

10Carnets 1938.

11. Article critique sur La Nausée. Alger républicain, 20 octobre 1938. La Pléiade 1965, p. 1418.

12 Brian T. Fitch.L’Étranger d’Albert Camus. Larousse université 1972, p. 15.

13Carnets 1942.

14Introduction à Chamfort. La Pléiade 1965, p.1100.

15. Article critique sur La Nausée, ibid., p.1417.

16Le mythe de Sisyphe (La création absurde), ibid., p.176.

17Le Magazine littéraire, hors série 2010, p. 28.

18Albert Camus Soleil et Ombre, p. 102.

19. Histoire d’un livre – L’Étranger d’Albert Camus.

20Le vent à Djémila, Noces, p. 26.

1
Un roman algérois

En sortant du palais de justice pour monter dans la voiture, j’ai reconnu un court instant l’odeur et la couleur du soir d’été.

L’Étranger

 

 

Une vidéo mise en ligne par le fils21 du peintre Sauveur Galliero, ami de Camus, est une belle illustration selon moi de la relation à l’environnement singulièrement libre et innocente que Meursault peut avoir vécue, « comme une pierre ou le vent ou la mer, sous le soleil ». Elle évoque quelques heures de la vie du peintre, passant d’un café à un cimetière de la ville arabe, puis au bord de mer en contrebas, où il croque des adolescents en train de jouer, avant de plonger et de se faire sécher au soleil. Le naturel, comme l’aisance de l’homme parmi les lieux et les gens évoquent L’Été à Alger : « Ce sont souvent des amours secrètes, celles qu’on partage avec une ville. »22 L’essentiel est le bonheur, c’est-à-dire « le simple accord entre unhomme et l’existence qu’il mène. »23 C’est le cas pour Meursault. On voudra pourtant garder à l’esprit qu’Alger est, dans L’Étranger, une ville d’une autre époque : elle est à proportion humaine, on s’y promène et on y prend le tramway. Elle s’éprouve physiquement. Alger est liée à la psyché de Meursault, l’absence de tout réalisme accentuant cet aspect. Il parle d’un itinéraire d’aveugle. Il la connaît par cœur. Ce trait rappelle une réflexion des Carnets : « l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. »24 Roulant en voiture cellulaire vers la prison, Meursault est porteur de cette innocence-là lorsqu’il songe à l’odeur et la couleur du soir d’été et aux derniers oiseaux, aux cris des vendeurs et des marchands dans l’air déjà détendu, à la plainte des tramways dans les hauts tournants de la ville, à la rumeur du ciel avant que la nuit bascule sur le port. C’est une véritable « polyphonie » sensorielle. L’Étranger est bien un roman algérois, par la tonalité intime et l’affectivité qui le caractérisent. Le langage, le comportement des personnages évoquent un quartier populaire de la cité, qui par ailleurs reste pour Camus « la ville des étés ».25 Cela transparaît dans son roman de jeunesse. Apprenant qu’il connaît Paris, Marie veut savoir à quoi la ville ressemble. La réponse fuse aussitôt : C’est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. La repartie en trois phrases juxtaposées est sans appel : ce monde sans chaleur ni couleurs, sans lumière, d’où le soleil est absent, c’est le contraire d’Alger. La nostalgie de sa ville éprouvée par Meursault après qu’il a perdu sa liberté est celle de l’écrivain exilé à Paris : « Que signifie ce réveil soudain – dans cette chambre obscure – avec les bruits d’une ville tout à coup étrangère ? Et tout m’est étranger, tout, sans un être à moi, sans un lieu où refermer cette plaie. »26

Qui est Meursault ? Au milieu des Cardona, Salamano et Sintès, le nom détonne. Forgé et emblématique il combine, on le sait, la mer et le soleil, la mort et le meurtre. Il a pris la place du Mersault de La Mort heureuse. Être de fiction, il est pourtant pétri de la chair de trois personnes, une femme et deux hommes selon Camus, dont lui-même. Il a été le pseudonyme de l’écrivain journaliste à Alger Républicain, selon Emmanuel Roblès. Une sorte de talisman de sa jeunesse. Tant par l’art d’éviter les questions qui le gênent que par celui de guider le lecteur dans un labyrinthe en clair-obscur, il aime jouer comme un enfant. En matière de jeu il est roi. Une forme de puérilité et d’innocence existe chez lui. De son balcon il regarde les gens dans la rue en mangeant un morceau de chocolat. Il relate que Marie lui a appris à boire à la crête des vagues pour rejeter ensuite l’écume vers le ciel, en geyser. Il s’amuse à courir avec son copain Emmanuel derrière un camion, après la journée de travail. Par ailleurs, dans sa persistance à ne pas répondre ce que l’autre attend ou espère, il n’est pas impossible qu’il éprouve un certain plaisir à provoquer l’autre, en mesurant son trouble. Il observe l’air fâché du patron, la tristesse de Marie, l’air content de Raymond : l’important, comme à la « bataille navale », c’est de faire mouche. Ainsi, il fait plaisir à Salamano en lui parlant de son chien, lequel fait pourtant peine à voir : J’ai dit qu’il était de belle race, et Salamano a eu l’air content. Il agace son patron en attirant son attention sur la serviette roulante au bureau, qu’il aime moins utiliser le soir après s’être lavé les mains, parce qu’elle est trop humide, ayant servi toute la journée. Ce dernier trouve la chose regrettable, mais lui fait savoir que c’est tout de même un détail sans importance. On le comprend. Le lendemain de l’enterrement, Meursault colle une réclame sur les remèdes qui font retrouver la jeunesse dans un vieux cahier, où il garde ce qui l’amuse dans les journaux. La liberté de l’enfance perce sous l’ironie. Il la retrouve à la fin lors de la visite de l’aumônier. Il s’est levé à ce mot et m’a regardé droit dans les yeux. C’est un jeu que je connaissais bien.Je m’en amusais souvent avec Emmanuel ou Céleste et, en général, ils détournaient leurs yeux. Il se livre ainsi à une provocation et il en est conscient : L’aumônier aussi connaissait bien ce jeu, je l’ai tout de suite compris : son regard ne tremblait pas. À cet égard tout rappelle chez le protagoniste le peuple enfant qu’évoque L’Été à Alger.

La banalité du personnage est frappante. Il représente un habitant ordinaire d’un faubourg de la cité maritime. La vie qu’il mène est manifestement solitaire et terne, sans attrait particulier, semblable à des milliers d’autres. Il utilise le tramway pour se rendre à son lieu de travail, un bureau sur le port. C’est un employé consciencieux, tel Gregor Samsa dans La Métamorphose, craignant de déplaire à son patron. Dans La mort heureuse Mersault veut sortir de sa condition de petit employé, mais la question ne se pose pas pour Meursault, qui est de la même façon aux antipodes de la réussite sociale de Jean-Baptiste Clamence. S’il achète de la viande, c’est que Marie vient chez lui. Autrement, il est question de pommes de terre bouillies, ou bien de deux œufs mangés sans pain, à même le plat, debout. Du boudin avec du vin chez son voisin Raymond, voilà encore un repas sans façon. Camus écrit que le visage de l’Algérie, il ne l’aime « jamais plus qu’au milieu de ses hommes les plus pauvres. »27 Meursault n’aime pas les dimanches. Il s’efforce, en dehors du travail, de tuer le temps. « Je sais ce qu’est le dimanche pour un homme pauvre qui travaille », lit-on dans les Carnets. « Je sais surtout ce qu’est le dimanche soir et si je pouvais donner un sens et unefigure à ce que je sais, je pourrais faire d’un dimanche pauvre une œuvre d’humanité. »28 Sa chambre, cocon sans charme, dépourvu de tout agrément, évoque une cellule qui suinte l’ennui. L’Étranger paraît être le reflet des années de misère de son auteur à cet égard. Pourtant il n’est pas douteux que dans cette frugalité sans façon se trouve une sorte de bien-être. Le mode de vie de Meursault évoque un état d’esprit heureux malgré le peu de fortune, une manière de « dolce vita » faite de simplicité et de nonchalance. « La richesse sensuelle dont un homme sensible de ce pays est pourvu, il n’est pas étonnant qu’elle coïncide avec le dénuement le plus extrême. »29 Différentes scènes : la course derrière le camion sur le port, la baignade aux bains publics, la promenade des amants sur les grandes rues évoquent des moments heureux. « Je vivais dans la gêne, mais aussi dans une sorte de jouissance », dit Camus de son enfance.30 Marie-Pierre Fernandes témoigne d’un trait culturel plus général quand elle écrit : En vérité, si les origines étaient marquées en Algérie, les classes sociales ne l’étaient pas, l’argent, la culture ne séparaient pas les gens comme je l’ai senti plus tard en France, et chacun était fier, au fond, de ce qu’il était ou de ce qu’il avait réussi à faire malgré des ancêtres souvent partis de rien. Finalement, ce que les Pieds-noirs aimaient par-dessus tout, je crois, c’était rire et faire la fête entre eux, prendre la vie à la légère. Cette caractéristique festive se retrouve ailleurs, en Acadie particulièrement, mais sans doute aussi dans tous les endroits de peuplement jeune et diversifié.

L’appartement de Meursault est doté d’un balcon. La scène où il prend une chaise, qu’il tourne pour s’asseoir à califourchon et se placer en observation provient d’un collage, ayant été empruntée en bonne partie au roman précédent. Mais observer le monde de la rue pour se distraire est emblématique d’un usage bien implanté, au demeurant. À Alger, on peut contempler un opéra permanent d’un immuable balcon, note Marie-Pierre Fernandes. C’était la vie depuis le balcon qui était la vraie vie, c’était vers l’extérieur que nous étions tournés.31 Le milieu est chaleureux. Ainsi des jeunes gens revenant du stade et du cinéma font des signes à Meursault ; il répond à un des supporters par un hochement de tête. Plus tard il est salué par des jeunes filles. Il semble être apprécié. Il fait partie du décor naturellement. Il entretient des relations cordiales avec ses voisins de palier, mais son univers est constitué d’un petit nombre de familiers auxquels s’ajoute Marie : Céleste, Emmanuel, les habitués du restaurant. C’est en somme un célibataire sans histoire, assumant une condition sociale modeste dans un milieu homogène. Cependant le conformisme du milieu est rappelé par Salamano. On montre du doigt le fils qui, au lieu de la prendre en charge, place sa mère à l’asile : il savait que dans le quartier on m’avait mal jugé. Ailleurs, une rudesse de mœurs est esquissée : À ce moment l’agent l’a giflé d’une claque épaisse et lourde, en pleine joue (…) l’agent lui a ordonné de « fermer sa gueule ». Le quartier est en périphérie du centre-ville : la rue de Lyon, le Champ demanœuvres évoquent Belcourt, où l’auteur lui-même a vécu. Ce sont les rares indices de noms réels, les autres endroits étant évoqués sans plus de précision, tout comme sont gommées les marques d’une époque précise. L’auteur a évité de tracer un cadre réaliste, contrairement aux essais qui évoquent de façon plaisante ou intime les villes d’Oran ou d’Alger. L’important est que le protagoniste ait avec le milieu urbain un lien très étroit, amoureux, poétique pour tout dire.


21 « Quatre (ou cinq vérités)… surune figue de barbarie ». SurDaily motion.

22L’été à Alger, Noces, p. 37.

23Le désert, ibid., p.68.

24Carnets, 15 octobre 1937.

25Retour à Tipasa, L’Été.

26Carnets, mars 1940.

27L’été à Alger, Noces, p.38.

28Carnets, novembre 1942.

29L’été à Alger, ibid., p.38.

30. Préface à L’Envers et l’Endroit.

31Géographie enfantine d’Algérie 2.

2
Un roman algérien

Et je suivais tout au long de ce pays quelque chose qui n’était pas à moi, mais de lui, comme un goût de la mort qui nous était commun.

Le vent à Djémila

 

 

L’Étranger est, du point de vue sociologique, le roman algérien de Camus. Meursault est la transcription incarnée, sous cet angle, de « qui est né là », à l’époque où le territoire était français, sans appartenir à la majorité musulmane. Cela rend le roman précieux à cet égard. Si Mersault, dans La mort heureuse, tuait un Européen infirme pour de l’argent, dans L’Étranger Meursault tue un Arabe. L’emploi du mot n’est pas surprenant. Arabes est le nom donné alors aux musulmans, comme Roumis est celui donné aux chrétiens et aux Européens par les musulmans. Maïssa Bey, dans une lettre imaginaire à Camus, le rappelle avec perspicacité : Sans t’embarrasser de circonlocutions, toi tu disais Arabe. C’était plus direct. Tout comme nous, nous parlions de roumis pour vous désigner, toi et les tiens. Car enfin, c’était une réalité, nous n’étions pas pareils !32 C’est exactement l’attitude de Meursault. L’infirmière en sarrau blanc, la Mauresque maîtresse de Raymond sont deux femmes un peu mystérieuses, perçues de loin. Les hommes sont en groupe, le premier étant celui du frère : Ils nous regardaient en silence, mais à leur manière, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts. Le narrateur souligne une barrière culturelle. En prison il fait la rencontre d’un autre groupe : Ils ont ri en me voyant. Puis ils m’ont demandé ce que j’avais fait. J’ai dit que j’avais tué un Arabe et ils sont restés silencieux. Il ne tente ni de se dérober ni de se justifier, en répondant qu’il a tué l’un des leurs. C’est la simple vérité. Le passage est teinté d’humour noir, le narrateur soulignant que le silence, ironiquement, succède au rire. Par ailleurs, il suggère les piètres conditions de détention des prisonniers, la plupart des Arabes, notant que toute la nuit des punaises ont couru sur son visage. Il relate qu’ils l’aident à arranger la natte où il se couche, valorisant leur solidarité hospitalière. Au parloir les détenus et leurs familles sont discrets. On ne sait de...

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