Ce que peut l'histoire

De
Publié par

CHAIRE D’HISTOIRE DES POUVOIRS EN EUROPE OCCIDENTALE, XIIIe-XVIe SIÈCLE 

« Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience – non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désoeuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Étonner la catastrophe, disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. »

Patrick Boucheron est historien. Il est notamment l’auteur de Léonard et Machiavel (Verdier, 2008), Conjurer la peur : Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images (Seuil, 2013), Prendre dates (avec M. Riboulet, Verdier, 2015) et a dirigé l’Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009). En août 2015, il a été nommé professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle.
Publié le : mercredi 18 mai 2016
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213703183
Nombre de pages : 72
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
001

Composition réalisée par Belle Page

Création graphique : Ô Majuscule

 

© Librairie Arthème Fayard et Collège de France, 2016.

ISBN : 978-2-213-70318-3

Dépôt légal, mai 2016.

Les Leçons inaugurales dans la collection Collège de France/Fayard

Depuis 2003, les Leçons inaugurales du Collège de France sont publiées dans la collection Collège de France / Fayard. Quelques leçons antérieures y ont été également republiées.

 

164. Serge Haroche
         Physique quantique (2001)
165. Jacques Livage
         Chimie de la matière condensée (2002)
166. John Scheid
         Religions, institutions et société de la Rome antique (2002)
167. Roland Recht
         L’objet de l’histoire de l’art (2002)
169. Christine Petit
         Génétique et physiologie cellulaire (2002)
170. Édouard Bard
         Évolution du climat et de l’océan (2003)
171. Stuart Edelstein
         Les mécanismes de la transduction du signal en biologie (2003)
172. Mireille Delmas-Marty
         Études juridiques comparatives et internationales du droit (2003)
173. Pierre-Louis Lions
         Équations aux dérivées partielles et applications (2003)
174. Jayant Vishnu Narlikar
         Faits et spéculations en cosmologie (2003)
175. Michael Edwards
         Étude de la création littéraire en langue anglaise (2003)
176. Theodor Berchem
         Tradition et progrès. La mission de l’Université (2004)
177. Henry Laurens
         Histoire du monde arabe contemporain (2004)
178. Denis Knoepfler
         Apports récents des inscriptions grecques à l’histoire de l’Antiquité (2004)
179. Jean-Louis Mandel
         Gènes et maladies : les domaines de la génétique humaine (2004)
180. Celâl Şengör
         Une autre histoire de la tectonique (2004)

Les Leçons inaugurales du Collège de France

Depuis sa fondation en 1530, le Collège de France a pour principale mission d’enseigner, non des savoirs constitués, mais « le savoir en train de se faire » : la recherche scientifique et intellectuelle elle-même. Les cours y sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription ni délivrance de diplôme.

Conformément à sa devise (Docet omnia, « Il enseigne toutes choses »), le Collège de France est organisé en cinquante-deux chaires couvrant un vaste ensemble de disciplines. Les professeurs sont choisis librement par leurs pairs, en fonction de l’évolution des sciences et des connaissances. À l’arrivée de chaque nouveau professeur, une chaire nouvelle est créée qui peut ou bien reprendre, au moins en partie, l’héritage d’une chaire antérieure, ou bien instaurer un enseignement neuf.

Chaque année sont pourvues, en outre, cinq chaires thématiques annuelles : Création artistique, Développement durable, Informatique et sciences numériques, Innovation technologique, Savoirs contre pauvreté.

Le premier cours d’un nouveau professeur est sa leçon inaugurale.

Solennellement prononcée en présence de ses collègues et d’un large public, elle est pour lui l’occasion de situer ses travaux et son enseignement par rapport à ceux de ses prédécesseurs et aux développements les plus récents de la recherche.

Non seulement les leçons inaugurales dressent un tableau de l’état de nos connaissances et contribuent ainsi à l’histoire de chaque discipline, mais elles nous introduisent, en outre, dans l’atelier du savant et du chercheur. Beaucoup d’entre elles ont constitué, dans leur domaine et en leur temps, des événements marquants, voire retentissants.

Elles s’adressent à un large public éclairé, soucieux de mieux comprendre les évolutions de la science et de la vie intellectuelle contemporaines.

Leçon inaugurale
prononcée le jeudi 17 décembre 2015
par Patrick Boucheron,
professeur
Leçon inaugurale no 259
 

Monsieur le Ministre,

Messieurs les Ambassadeurs,

Monsieur le Recteur et Chancelier des universités,

Monsieur l’Administrateur,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Mes chers amis,

 

Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d’autres, avec tant d’autres, incrédules et tristes. Le soleil de novembre jetait une clarté presque insolente, scandaleuse dans sa souveraine indifférence à la peine des hommes. Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierres blanches qui fait un piédestal à la statue de Marianne. Le temps passait, les nuits et les jours, la pluie, le vent, qui délavaient les dessins d’enfants, éparpillaient les objets, effaçaient les slogans, estompant leur colère. Et l’on se disait : c’est cela, un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c’est tout cela, l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements.

Parmi les fleurs, les bougies et les papiers collés, j’ai vu une page arrachée à un cahier d’écolier. Quelqu’un, à l’encre bleue, d’une écriture sagement appliquée, y avait recopié une citation de Victor Hugo. Depuis la veille au soir, déjà, la Toile bruissait de ce nom propre, en plusieurs langues et divers alphabets. Au même moment, un collectif de graffeurs retrouvait dans une vieille locution latine la rage d’espérer, ramenant à la noire lumière d’aujourd’hui la devise parisienne qu’on avait gravée pour la première fois sur un jeton en 1581. Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation.

Je rentrai chez moi et me plongeai dans les grands livres illustrés à la reliure rouge qui m’accompagnent depuis l’enfance. À chacun de mes anniversaires, mon grand-père m’offrait un volume de cette édition ancienne et populaire des œuvres complètes de Victor Hugo. J’y retrouvai, en entier, la chose vue place de la République. C’est au troisième livre des Misérables, au premier chapitre intitulé « Paris étudié dans son atome », ode au gamin de la capitale qui raille et qui règne. On y lit ceci :

Tenter, braver, persister, persévérer, s’être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise1.

1 Victor Hugo, Œuvres complètes, Paris, E. Girard & A. Boitte, 1859, vol. 3, p. 24 (Les Misérables, vol. 3, Marius, livre 1, « Paris étudié dans son atome », XI).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi