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Comment lire

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Comment lire





1924 : après douze ans en Angleterre et quelques saisons de vie parisienne, au cours desquels il est passé d'une poésie encore très fin de siècle aux confins de dada, Pound s'installe en Italie. Et fait le point sur ses idées-force : la poésie est universelle et commence avec la poésie chinoise ancienne (la méthode idéogrammatique, qui influera tant sur les Cantos) ; traduire, traduire encore, traduire toujours (" Tout âge prétendument grand est un âge de traductions ") ; apprendre à " charger de sens au plus haut degré le langage ". Et tailler dru dans " le business de la fioritura"... " Je prie le lecteur d'observer que je suis extrêmement iconoclaste. " Le contraire eût été étonnant.


Voici une réédition de Comment lire dans une nouvelle traduction complète de Philippe Mikriammos, annotée et postfacée par ses soins.





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couverture
Ezra Pound

Comment lire

Traduction, notes et postface de
Philippe Mikriammos

Pierre-Guillaume de Roux

Comment lire

PREMIÈRE PARTIE : INTRODUCTION

Largement autobiographique, touchant les « circonstances » actuelles et plus ou moins immédiatement passées.

L’enseignement littéraire dispensé dans nos « établissements éducatifs1 » était, au début du vingtième siècle, pesant et inefficace. J’affirme qu’il l’est encore. Certes, quelques professeurs plus ou moins légèrement exceptionnels étaient touchés par les « beautés » de certains auteurs (pour la plupart morts et enterrés), mais le système manquait globalement de bon sens et de coordination. J’ose dire que c’est encore le cas. On ne demande pas aux étudiants de physique de se pencher sur la biographie de tous les disciples de Newton qui se sont jamais intéressés à la science, mais qui n’ont fait aucune découverte. On n’estime pas que leurs tâtonnements stériles, leurs espoirs, leurs passions, leurs notes de blanchisserie ou leurs expériences érotiques se rapportent au sujet, et on n’en accable pas l’étudiant qui n’a pas que cela à faire.

Le mépris général voué au « savoir », notamment les différentes matières des programmes universitaires de « Beaux-Arts », le mouvement de recul du grand public devant tout livre réputé « bon » et, d’autre part, les publicités flamboyantes sur le mode « Comment avoir l’air de savoir quand on ne sait rien » auraient pu indiquer depuis beau temps aux âmes sensibles que quelque chose cloche dans les méthodes contemporaines de diffusion des belles-lettres.

Le public qui lit n’ayant qu’une vague idée de ce que sont ces méthodes au « centre », c’est-à-dire pour le spécialiste censé servir ce public, je vais me jeter à l’eau et céder à l’autobiographie.

J’ai connu dans mon université des professeurs qui s’intéressaient (ou pas) à la matière qu’ils enseignaient, mais aucun, je crois, qui eût une vue d’ensemble de la littérature, ni la moindre idée du rapport entre la partie qu’il enseignait et les autres parties.

Ceux qui considéraient leur « matière » comme un simple manuel accédèrent tambour battant à des responsabilités directoriales (l’un d’eux est à présent doyen). Quant aux professeurs qui avaient une intelligence naturelle de leurs auteurs et vous communiquaient un sentiment de bien-être face au chef-d’œuvre littéraire, ils stagnèrent, obscurs, à des postes moins éminents.

Tel professeur de littérature romane reconnaissait que la Chanson de Roland était inférieure à l’Odyssée, mais il était alors entendu que le Moyen Âge devait s’excuser bien bas, et c’était là, si j’ai bonne mémoire, un cas isolé. On ne comparait pas romanciers anglais et romanciers français. On glosait sur les « sources », on « comparait » quarante versions d’une anecdote chaucérienne, mais non leurs mérites littéraires respectifs. On nageait en pleine redondance. Je veux dire que, ce qu’on avait appris dans un cours, en étudiant une littérature donnée, on vous le resservait dans un autre.

On vous priait de retenir les idées de tel ou tel critique (défunt), mais rarement de vous demander si elles avaient encore la moindre valeur ou si elles avaient jamais été frappées au coin d’une grande intelligence.

À la décharge de ce système mort et privé de coordination, il faut dire que certains auteurs qui tentent une synthèse, un Spengler, par exemple, s’y prennent souvent sans être d’abord parvenus à une connaissance suffisante du détail ; ils accumulent des objets expansibles et comprimables dans des catégories élastiques, et bornent leurs compétences et leurs intérêts en supposant que les folies pédagogiques auxquelles ils se sont eux-mêmes heurtés constituent une erreur universellement répandue, que tout le monde a rencontrée. Circonstance atténuante de leurs erreurs d’appréciation, il faut avouer qu’une erreur ou une maladresse méthodologique qui s’est gravée dans l’esprit ou qu’on y a fait entrer à toute force pendant des années risque de perdurer – non seulement de manière passive, mais propagée, consciemment ou non, par un certain nombre d’éducateurs, que ce soit par paresse, par routine ou par esprit de contradiction inné.

La « littérature comparée » figure parfois dans les programmes universitaires, mais très peu de gens connaissent le sens de l’expression ou abordent la question avec une méthode sciemment raisonnée.

Je veux dire tout de suite, pour tranquilliser le lecteur sans prétentions intellectuelles, que je ne cherche pas à l’embrouiller en lui faisant lire plus de livres, mais à lui en faire lire moins avec un plus grand profit. (Je ne demande qu’à parler de la question en petit comité avec ces messieurs de la Librairie.) On m’a accusé de vouloir que les gens lisent tous les classiques, ce qui n’est pas le cas. On m’a accusé de vouloir fournir un « succédané portatif du British Museum », ce que je ferais, et avec empressement, si cela se pouvait. Ce n’est pas non plus le cas.

Le « goût » américain a un côté moins officiel que le goût anglais, mais il pratique plus l’emprunt. À mon arrivée en Angleterre (1908), je trouvai dans la « presse sérieuse » britannique une plus grande obscurité que dans celle qui paraît sur les bords de la Schuylkill. Je passais déjà pour « docte » dans mes jeunes et ignorantes années. Impossible, à première vue, de distinguer le pourquoi et le comment de l’opinion qui avait alors cours dans les hebdomadaires britanniques. Il était incroyable que des gens instruits – assez, en tout cas, pour écrire les paragraphes qu’ils alignaient avec ordre et constance dans leurs gazettes – ajoutassent foi aux sottises qui y paraissaient avec une telle régularité. (Plus tard, pendant deux ans, nous avons publié tous les quinze jours dans The Egoist le genre de florilège de bêtises que les Français appellent un sottisier, en allant à la pêche à la citation dans les pages du Times Literary Supplement, dont deux numéros suffisaient amplement pour emplir une page de The Egoist.) Pendant des années, j’attendis la lumière. Un hiver, je fus hébergé dans le Sussex. Sur le manteau de la cheminée de l’humble maison de campagne, je trouvai des livres d’une ère antérieure, dont une anthologie imprimée en 1830, et même une datant de 1795. Voilà – par les chaussettes de Josaphat ! – voilà le goût anglais de ce siècle, 1910, 1915, et aujourd’hui encore, an de grâce 1931.

J’avais lu la remarque de Stendhal, selon qui il faut quatre-vingts ans pour que quelque chose atteigne le public, et, contemplant la lande sauvage sous la bruine de décembre, je vis qu’il disait vrai. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Encore englué dans cette innocence naïve qui, à leur honneur, règne dans nos universités, j’imputai ce retard au temps seul. Je persistais à croire : avec l’usure des décennies, dans, mettons, soixante-dix, quatre-vingt-dix ans peut-être, ils comprendront que... etc.

Ils aimeraient bien, me disais-je, mais ils ne peuvent pas !

Plus tard, songeant que la meilleure histoire de la peinture était la National Gallery de Londres, il me vint à l’idée que la meilleure histoire de la littérature, en particulier la poésie, serait une anthologie de douze volumes où chaque poème ne serait pas choisi uniquement parce qu’il est joli ou qu’il plaît à Tante Hepsy, mais parce qu’il contient une invention, un apport spécifique à l’art de l’expression verbale. Je m’en fus donc proposer mon idée à un agent littéraire respecté. Il se montra courtois, et même franchement ébahi devant la liste de trois cents textes que je lui soumis à titre indicatif. Aucun autochtone des Îles britanniques n’avait jamais, de son propre aveu, fait montre d’une telle familiarité avec un domaine aussi vaste. Il fut toutefois trop indolent pour remanier ma lettre de présentation afin de lui donner une forme commerciale et « se transporta », comme on dit, jusqu’à une maison d’édition aussi auguste que vénérable (et qui avait déjà servi ses intérêts comme les miens). Deux jours plus tard, convocation toutes affaires cessantes : pouvais-je venir le voir en personne ? Je trouvai le bonhomme transi de frayeur sacrée, comme si l’on avait tordu le cou d’un chat dans la sacristie. Me rendais-je compte de ce que j’avais dit dans ma lettre ? – Oui... – Bien sûr, mais à propos de Palgrave ? – Que oui ! J’avais dit : « Il serait temps qu’on remplace ce vieux gâteux de Palgrave. » Et lui, horrifié : « Mais vous ne savez donc pas que toute la fortune de X & Co repose sur le Golden Treasury de Palgrave ? »

De ce jour, plus aucun de mes livres n’a reçu d’imprimatur britannique, jusqu’à la parution de l’édition émasculée de mes poèmes due à Eliot.

Je compris que des milliers de livres sterling étaient investis dans le plaqué, et que la moindre modification du goût du public – ne parlons même pas de transformations brusques et catastrophiques ! – ferait chuter la valeur de ces articles en plaqué (Hemans, par exemple, ou Collins, Cowper et Churchill, auteurs de poèmes satiriques, et autres cas plus tardifs, moins criants et qui exhalent un moins puissant relent de moisi).

Je cherchai dès lors refuge sur les berges de la Seine. On peut se battre contre l’ignorance, et même contre une stupidité foncière, mais, aux prises avec des intérêts aussi grands, les forces sont par trop inégales.

Deux ans après, une maison universitaire plus auguste encore remit l’affaire sur le tapis. Ils osaient, eux, défier Palgrave ; cela les « intéressait » : pouvais-je leur envoyer mon petit projet ? J’envoyai illico... On le trouva « trop ambitieux ». Ils pourraient peut-être faire « quelque chose », répondirent-ils, mais, si oui, ce serait « plutôt dans le genre “perles rares” ».

MÉTHODE

La méthode que j’avais proposée était pourtant simple, et peut-être la seule qui permette à quelqu’un de mettre un peu d’ordre dans sa façon d’appréhender les belles-lettres. Cette méthode fait pièce aux forces de superstition, aux vieilles survivances. Les gens voient en la littérature quelque chose d’infiniment plus mou, plus flottant, plus compliqué et plus imprécis que, disons, les mathématiques. Si son objet, la conscience humaine, est plus complexe que le nombre et l’espace, il n’est pas plus compliqué que la biologie, et nul n’a jamais cru le contraire. En comptabilité, on utilise un système de feuilles mobiles afin de différencier postes actifs et exercices clos. En physique, on commence par les mécanismes simples : coin, levier et pivot, poulie et plan incliné – toujours aussi utiles que le jour où ils furent inventés. On procède en étudiant les découvertes. On ne nous demande pas d’apprendre par cœur une liste de pièces de moteur de vapeur à roues.

Et il y a lieu de croire qu’on pourrait appliquer à l’étude de la littérature un peu du sens commun qu’on applique tous les jours en physique ou en biologie. Il existe en poésie des procédés simples, et il y a aussi des découvertes connues, clairement identifiées. Comme je l’ai dit ici et là dans mes volumes fragmentaires et désordonnés : à chaque époque, un ou deux hommes de génie trouvent quelque chose et l’expriment. Dans un ou deux vers, peut-être, ou dans la qualité d’une certaine cadence ; après quoi, deux douzaines, deux centaines, voire deux milliers de suiveurs ou plus répètent, diluent et recyclent.

Et si l’éducateur choisissait ses spécimens dans des œuvres qui contiennent ces découvertes, en prenant exclusivement en considération la découverte – laquelle peut se situer en profondeur, et non dans quelque nouveauté de surface –, il aiderait bien plus son étudiant qu’en présentant ses auteurs au petit bonheur et en discourant sur eux in toto.

Inutile de dire que cette présentation n’aurait rien à voir avec la question de savoir si les extraits proposés peuvent métamorphoser l’étudiant en un meilleur républicain, un meilleur monarchiste, un meilleur moniste, un meilleur dualiste, un meilleur rotarien ou un meilleur sectaire de quelque autre farine. Il convient, pour éviter toute confusion, de préciser d’emblée qu’un tel mode opératoire n’a aucun rapport avec les méthodes prétendument scientifiques qui abordent la littérature comme s’il s’agissait d’autre chose que de littérature, ni avec certaines tentatives savantes pour subdiviser les données littéraires en fonction de catégories extralittéraires.

On ne divise pas la physique ou la chimie selon des catégories raciales ou religieuses. On ne range pas les découvertes des méthodistes et des Allemands dans une catégorie spéciale, ni celles des épiscopaliens ou des Américains ou des Italiens dans une autre.

RELATIVITÉS DÉFECTUEUSES

En Amérique, dit-on, on ne relie consciemment rien à rien. J’ai mentionné à titre d’exception les quarante versions de l’anecdote chaucérienne, lesquelles, à l’instar de la grande édition d’Horace et son minutieux relevé juxtalinéaire des sources grecques de tel vers ou de tel paragraphe, montrent comment la faculté associative peut s’égarer sur une voie de garage. Du moins a-t-on là les premiers tâtonnements associatifs. Admettons que, dans quelques cas, on a montré les liens entre certains échantillons de littérature : d’ordinaire, un gentleman verbeux consacre une trilogie à trois figures grandioses en comparant leur « philosophie » ou leurs petites manies personnelles.

N’oublions surtout pas de jeter un coup d’œil à la « philologie » et au « système germanique ». Du point de vue de l’historien, « nous » pouvons avancer que ce système a été conçu pour empêcher de penser. En Allemagne, à partir de 1848, on a remarqué que certaines personnes pensaient. Mettre un frein à cette pernicieuse activité étant devenu impérieux, on a offert un œuf de porcelaine étiqueté « érudition » à ces penseurs, qui ont peu à peu perdu toute aptitude à la vie active, ou à tout contact avec la vie en général. On a autorisé la littérature comme objet d’étude – étude destinée à éloigner l’esprit de l’étudiant de la littérature et à le perdre dans des chimères.

POURQUOI DES LIVRES ?

I

On n’a jamais posé cette première question toute simple.

On a permis l’étude de la littérature, ou plutôt de la morphologie, des racines verbales, etc., au professeur allemand vers, disons, 1880-1905, afin qu’il pense à autre chose qu’à la vie, la vie publique en particulier.

En Amérique, ce précédent en a sanctionné l’usage ; on savait que c’était permis en Allemagne ; l’Allemagne avait une « grande tradition universitaire », qu’il appartenait à l’Amérique d’égaler, voire de surpasser.

On savait également que cette étude, ou une variante plus fade, était autorisée à Oxford, où elle était censée contribuer au raffinement de l’étudiant.

II

La pratique de la composition littéraire à titre privé est permise depuis des « temps immémoriaux », comme le tricot, le crochet, etc. Elle occupe celui qui s’y livre et, tant qu’il la garde pour soi, elle ne nuit pas aux autres, ne transgresse pas la définition de la liberté qui figure dans la déclaration des Droits de l’Homme : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Ce qui, dans l’ensemble, est plutôt négatif et insatisfaisant.

III

Il me paraît tout à fait soutenable que la fonction de la littérature en tant que force dont la production est digne d’éloges est précisément d’inciter l’humanité à continuer de vivre ; elle soulage l’esprit de sa tension et le nourrit, j’entends bien comme nutrition de l’impulsion.

L’idée pourra chiffonner les partisans de l’ordre. Comme les chiffonne souvent la bonne littérature. Ils la tiennent pour dangereuse, chaotique, subversive. Ils tentent les trucs les plus idiots et les plus avilissants pour exercer leur empire sur elle. Ils essaient de créer un bourbier, un marasme, une vaste pourriture en lieu et place d’un bouillonnement sain et actif. Voilà le fruit de la stupidité de ces macaques et de ces porcs incapables de comprendre la fonction des belles-lettres !

IV

La littérature possède-t-elle dans l’État, dans l’assemblage humain, dans la république, dans la res publica, une fonction qui doive satisfaire la convenance publique (en dépit du bourbier de la bureaucratie et du goût exécrable de la populace dans le choix de ses dirigeants) ? Assurément.

Et cette fonction n’est pas d’amener les gens par la contrainte, la persuasion émotionnelle, la brutalité ou la répression à accepter un ensemble ou six ensembles d’opinions, plutôt qu’un autre ensemble ou une autre demi-douzaine d’opinions.

Il s’agit de la clarté et de la vigueur de « toute » pensée et de « toute » opinion. Il s’agit de la sauvegarde de la propreté même des outils, de la santé de la matière même de la pensée. En dehors des exemples rares et limités de l’invention en arts plastiques, ou des mathématiques, l’individu ne peut concevoir et communiquer sa pensée, de même que celui qui gouverne et légifère ne peut agir utilement ou façonner ses lois sans les mots, et la solidité et la validité de ces mots sont du ressort de ces littérateurs maudits et méprisés. Quand leur travail se corrompt, et je ne veux pas dire quand ils expriment des pensées malséantes, mais quand leur matière même, l’essence même de leur travail, l’application du mot à la chose, se corrompt, à savoir devient fadasse et inexacte, ou excessive, ou boursouflée, toute la mécanique de la pensée et de l’ordre, socialement et individuellement, s’en va à vau-l’eau. C’est là une leçon de l’Histoire que l’on n’a même pas encore à demi apprise.

Point n’est besoin de déboulonner les grands écrivains.

Ils ne sont pas bouffis de fadaises qu’il faudrait leur faire dégorger. Ils ne se prêtent pas à des exploitations impériales et sentimentales. Une civilisation a été fondée sur Homère – une civilisation, pas simplement un empire pompeux. La domination macédonienne s’est développée et étendue après les sophistes. Puis elle est retombée.

Ce n’est pas seulement une question de discours creux, d’expression relâchée, mais aussi d’emploi relâché des mots. Ce que la Renaissance a gagné en examen direct des phénomènes naturels, elle l’a en partie perdu en perdant le sentiment et le désir de termes descriptifs exacts. Je veux dire que l’esprit médiéval n’avait guère à se préoccuper que de mots, et qu’il prenait plus grand soin de définir et de formuler. Il ne définissait pas une arme à feu de la même manière qu’une explosion, ni une explosion de la même façon qu’une gâchette.

Pour citer incorrectement Confucius, on pourrait dire : il importe peu que l’auteur désire le bien de la race ou qu’il agisse uniquement par vanité personnelle. Il y a là un effet mécanique. Dans la mesure où le travail de l’auteur est exact, à savoir fidèle à la conscience humaine et à la nature de l’homme, fidèle dans sa formulation du désir, il est durable et il est « utile » ; j’entends qu’il préserve la précision et la clarté de la pensée, non seulement pour le bien d’une poignée de dilettantes et autres « amateurs de littérature », mais pour la sauvegarde de la santé de la pensée hors des milieux littéraires et dans la vie extralittéraire, la vie individuelle et communautaire en général.

Autrement dit : « Dans ce genre on n’émeut que par la clarté. » Dans la description des mouvements du « cœur humain », la durabilité de l’écriture dépend de son exactitude. C’est la chose en permanence vraie qui garde sa fraîcheur pour le nouveau lecteur.

Ayant donc à l’esprit l’ensemble de ces considérations, et à la suite des événements relatés plus haut, je proposai (de la rive gauche de la Seine, et à une maison d’édition américaine) non pas mon anthologie en douze volumes, mais un guide concis sur le sujet. Et ce, après quelques années de « pause et de réflexion ». L’idée fut accueillie avec amabilité et examinée avec sympathie, mais la maison décida en fin de compte qu’elle ne gagnerait rien à imprimer ni moi à m’atteler à ce guide, car « les recueils de textes ne sont pas notre rayon ». En effet, il se fût agi d’un recueil de textes, dont le tirage eût dépendu des éducateurs, gent définie comme « dépourvue d’intérêts intellectuels ».

D’où, quatre ans plus tard, cet essai, dédié à Mr. Glenn Frank et autres inventeurs d’universités idéales, quoique sans grand espoir qu’ils s’en trouvent stimulés.