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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles Dickens

Contes

AUX ABOIS

I

Il n’est pas rare de voir se dérouler, au milieu des événements les plus terre à terre de la vie réelle, de véritables drames. En ma qualité de directeur d’une de nos plus grandes compagnies d’assurance sur la vie, j’ai eu plus que qui que ce soit, depuis trente ans, l’occasion de noter des faits bien étranges ; je me suis trouvé mêlé à plus d’un roman, quelque peu romanesque que puisse paraître d’ailleurs, au premier abord, la situation d’un directeur de compagnie.

Je suis retiré maintenant, je vis à mon aise et j’ai tout le temps d’étudier à loisir, de classer le résultat de mes observations. A distance, ces observations prennent même plus d’importance et d’intérêt. J’éprouve une impression analogue à celle que je ressens en sortant du théâtre ; je rentre chez moi, je repasse dans mon souvenir toutes les scènes du drame sur lequel vient de tomber le rideau ; je les juge, dégagé de l’entraînement, du bruit, du brouhaha, du prestige de la scène.

Il me prend fantaisie aujourd’hui de raconter un de ces épisodes dont je me suis trouvé être le témoin.

Il n’y a rien de moins trompeur, à mon avis, de plus vrai que la physionomie humaine jointe à la manière d’être. L’art de lire le livre de l’Éternelle Sagesse sur lequel chaque créature humaine imprime son caractère propre est un art difficile et fort négligé. Il y faut une aptitude spéciale et beaucoup de patience et de soins. Peu de personnes, en cette matière, se donnent la peine d’avoir une opinion personnelle, et on se contente, en général, d’accepter en bloc un certain nombre d’idées reçues ; telles expressions de physionomie sont admises comme représentant tels caractères, et on ne cherche pas à reconnaître ces mille indices qui sont si importants, car ce sont eux qui donnent la note vraie. Ainsi, je parierais que vous, lecteur, qui consacrez la plus grande partie de votre temps à faire de la musique, à lire du grec, du latin, du français, de l’italien, même de l’hébreu, il ne vous est même pas venu à l’idée de chercher à déchiffrer le visage du professeur ou de la maîtresse qui se penche sur votre épaule et vous donne votre leçon. Quelle est donc la raison de cette indifférence ? Ne la trouverait-on pas dans une certaine confiance en vous-même ? Qu’avez-vous besoin d’étudier la physionomie humaine ? N’avez-vous pas tout naturellement un coup d’oeil sûr, une rectitude de jugement qui fait qu’il n’y a pas moyen de vous mettre dedans ?

Eh bien, j’avoue que, pour ma part, j’ai été mis dedans, non pas une fois, mais cent fois ; j’ai été mis dedans par des connaissances, par des amis, surtout par des amis. Comment me suis-je trompé si souvent ? Serait-ce que cette science, pour laquelle cependant j’ai certaines prétentions, m’aurait fait défaut ? Aurais-je mal lu les physionomies ?

Non ; ma première impression, fondée feulement sur l’expression du visage et la manière d’être, avait invariablement été la bonne ; seulement, j’avais com mis l’erreur de permettre à ces créatures de m’approcher et de substituer à cette première impression leurs explications personnelles.

II

UN MONSIEUR INSINUANT

J’avais fait remplacer la cloison qui séparait mon cabinet personnel de notre bureau central dans la Cité par une glace sans tain ; cela me permettait de voir tout ce qui se passait à côté, sans cependant être gêné parle bruit. La glace était épaisse et ne laissait même pas arriver le son des voix. D’après ma théorie, je considérais comme très important d’avoir sur les gens qui venaient chez nous pour affaire une impression première dégagée de toute influence. Que j’eusse fait établir ma cloison de verre dans ce but, cela importe peu ; il suffit de savoir que je l’utilisai ainsi et que j’eus nombre de fois l’occasion de m’en servir, car une compagnie d’assurance sur la vie a toujours été le champ d’opérations préféré des gens les moins recommandables et les moins scrupuleux.

Ce fut à travers ma glace que j’aperçus pour la première fois le personnage dont je vais raconter l’histoire.

Il était entré sans que je le visse, avait déposé sur le large comptoir son parapluie et son chapeau, et il se penchait en avant pour prendre des papiers qu’un employé lui tendait. C’était un homme dans les quarante ans à peu près, brun, extrêmement bien mis ; il était en grand deuil, la main qu’il tendait d’un geste poli était finement gantée d’un gant de chevreau noir. Ses cheveux, soigneusement brossés et pommadés, étaient séparés juste au milieu du front par une raie. Cette raie, je la pris en grippe dès le premier moment. Elle avait l’air de dire au commis : « Vous me ferez le plaisir, mon ami, de prendre ce chemin frayé, de ne pas vous égarer, de ne pas chercher midi à quatorze heures. Je tiens à ce que vous ne vous fassiez pas de moi une autre idée que celle qui me convient. Allons ! par ici... c’est tout droit... Suivez le sentier tracé, ne marchez pas sur les plates-bandes, c’est défendu. »

Aussitôt que je vis cet homme, j’éprouvai pour lui la plus grande aversion.

Il venait demander nos tarifs imprimés, et le commis, en les lui remettant, les lui expliquait. Un sourire obligeant et aimable errait sur les lèvres de l’homme, et il regardait le commis bien en face d’un air enjoué.

J’ai entendu dire beaucoup de bêtises à ce sujet-là, et soutenir que les méchants n’osaient pas regarder en face les braves gens. Ne vous y fiez pas. Un fripon n’aura jamais de peine à désarçonner un honnête homme, et il n’y manquera pas chaque fois que cela pourra lui rapporter quelque chose.

Je vis bientôt, à un petit tremblement de ses cils, qu’il s’était aperçu que je le regardais. Immédiatement il se retourna de mon côté, me montrant sa raie bien en plein et ayant l’air de me dire, à moi aussi, avec un sourire : « Par ici, je vous prie ; tout droit. Ne marchez pas sur les plates-bandes. »

Quelques minutes plus tard, il avait repris son chapeau, son parapluie, et il était parti.

Je fis venir le commis et demandai :

« Qui était-ce ? »

Il tenait encore dans sa main la carte que lui avait remise le monsieur en entrant : « M. Julius Slinkton, Middle-Temple. »

« Un avocat, Monsieur Adams ?

 — Je ne crois pas, Monsieur.

 — Je l’aurais pris pour un pasteur, dis-je, mais il y aurait sur sa carte « le révérend », etc.

 — J’aurais cru aussi, d’après son extérieur, reprit M. Adams, qu’il se destinait aux ordres. »

Ai-je dit qu’il portait une cravate blanche et du linge très soigné ?

« Que demandait-il, Monsieur Adams ?

 — Un tarif et un modèle de police d’assurance.

 — Avait-il une recommandation ?

 — Il venait de la part d’un de vos amis. Il vous a aperçu un moment ; mais comme il n’avait pas l’honneur de vous connaître personnellement, il n’a pas voulu vous déranger.

 — Savait-il mon nom ?

 — Oh ! oui, Monsieur, car il a dit : « Ah ! j’aperçois M. Sampson. »

 — C’est un homme qui a de bonnes manières, qui s’exprime bien ?

 — D’une façon remarquable, Monsieur.

 — Un peu insinuant, n’est-ce pas ?

 — En effet, Monsieur.

 — Bien, dis-je. Je n’ai besoin de rien pour le moment, Monsieur Adams. »

Quinze jours plus tard, j’allai dîner chez un de mes amis, un commerçant fort riche, homme de goût, grand amateur de tableaux et de livres, et la première personne que j’aperçus parmi les invités, ce fut M. Julius Slinkton. Il était là, debout devant la cheminée, avec de grands yeux qui regardaient bien franchement devant eux, et une physionomie très ouverte ; et cependant j’eus l’impression que tout cela était convenu, qu’il voulait en imposer aux gens et les obliger à venir à lui par le chemin qui lui plaisait, et seulement par celui-là.

Je l’entendis qui demandait à m’être présenté, ce que mon ami fit immédiatement.

M. Slinkton se dit très heureux de me rencontrer, non pas « trop » heureux ; il n’y eut rien là qui dépassât la mesure, non, il était heureux d’une façon parfaitement convenable, bien élevé, et sans aucune affectation.

« Je croyais que vous vous étiez déjà rencontrés, dit notre hôte.

 — Non, reprit M. Slinkton. Je suis allé au bureau de M. Sampson sur votre recommandation, mais je n’avais pas voulu le déranger pour un renseignement que le premier commis venu pouvait me donner. »

Je lui dis que j’eusse été heureux de pouvoir lui être utile.

« Je n’en doute pas, reprit-il, et je vous en remercie. Une autre fois, peut-être serai-je moins discret, mais seulement, je vous le promets, si l’affaire en vaut la peine, car je sais, Monsieur Sampson, combien le temps des hommes d’affaires est précieux. »

Je reconnus la justesse de son observation en m’inclinant légèrement.

« Est-ce que vous pensez à vous faire assurer ?

 — Oh ! Dieu, non ! Je crains, Monsieur Sampson, que vous n’ayez de ma prévoyance une trop bonne opinion. Je prenais seulement des renseignements pour un ami. Mais vous savez ce que sont les amis en pareil cas. Il se peut très bien que tout cela n’aboutisse pas. Aussi j’aurais été désolé de vous déranger pour de simples renseignements dont il y a cent à parier que mon ami ne se servira même pas. Ah ! à quoi bon donner des conseils ? Les gens sont si incertains, si égoïstes, si légers ! n’est-ce pas, Monsieur Sampson ? »

J’allais lui répondre et développer mon opinion, mais il tourna vers moi cette raie irréprochable qui semblait dire : « Allons, par ici, tout droit, s’il vous plaît ; » si bien que je répondis simplement : « Oui.

 — J’ai entendu dire, Monsieur Sampson, reprit-il presque immédiatement, car, notre ami ayant une nouvelle cuisinière, le dîner n’était pas aussi exact qu’à l’habitude, — que les assurances venaient de faire une grande perte.

 — D’argent ? » dis-je.

Il sourit de me voir associer immédiatement le mot perte et le mot argent, et reprit :

« Non, de talent et d’intelligence. »

Ne comprenant pas d’abord à quoi il faisait allusion, je réfléchis un instant :

« Avons-nous vraiment fait une perte de ce genre ? Je n’en avais pas connaissance.

 — Vous ne me comprenez pas, Monsieur Sampson. Je ne fais pas allusion à votre retraite, ce n’est pas si grave que cela. Mais M. Meltham ?

 — Oh ! c’est vrai ! m’écriai-je. Oui, M. Meltham, le jeune secrétaire de « l’Inestimable » !

 — Lui-même, ajouta-t-il sur un ton de condoléance.

 — C’est, en effet, une grande perte, car c’était l’homme le plus énergique, le plus fin, le plus original que j’aie jamais connu dans notre genre d’affaires. »

Je parlais avec chaleur, car j’avais une haute estime et une grande admiration pour Meltham, et, je ne sais pourquoi, j’avais le sentiment que mon interlocuteur avait eu, en en parlant, un accent légèrement gouailleur.

Mais il me rappela à moi-même, et me remit sur mes gardes en me présentant ce fameux petit sentier qui courait le long de sa tête. « Non, non, pas sur les plates-bandes, je vous prie ; suivez le sentier. »

« Vous connaissez M. Meltham, Monsieur ?

 — Seulement de réputation. S’il eût continué à vivre dans le monde, j’eusse certainement cherché à faire sa connaissance. Il n’avait guère plus de trente ans, n’est-ce pas ?

 — A peu près trente ans.

 — Comme c’est triste ! — et il soupira. Quelles faibles créatures nous sommes ! A cet âge, renoncer à tout, au travail ! Et s’explique-t-on au moins pourquoi ? »

Hum ! pensai-je en le regardant. Tu veux me faire prendre le sentier, et moi je veux marcher dans les plates-bandes.

« Quelle est la raison que l’on vous a donnée, Monsieur Slinkton ? demandai-je à brûle-pourpoint.

 — Une raison qui sans doute n’est pas la bonne. Vous savez ce qu’est le monde, Monsieur Sampson ! Aussi je ne répète jamais rien de ce que j’entends dire. C’est le seul moyen que j’aie trouvé de rogner les ongles et de raser la tête à la médisance. Mais si vous, Monsieur Sampson, vous me demandez quelle est la raison que l’on m’a donnée de la retraite de M. Meltham, c’est autre chose ; ce n’est plus du bavardage. Donc, mon cher Monsieur, je me suis laissé dire que M. Meltham avait abandonné ses occupations et renoncé à un bel avenir à la suite d’un chagrin d’amour. Un désappointement de cœur, m’a-t-on dit ; ce qui parait invraisemblable quand il s’agit d’un homme aussi distingué et aussi séduisant.

 — La distinction et le charme ne peuvent rien contre la mort, dis-je.

 — Elle est morte ! Oh ! pardonnez-moi, je n’avais pas entendu dire cela,.. C’est vraiment très triste, très triste. Pauvre M. Meltham. Elle est morte ! Oh ! grand Dieu ! c’est affreux, affreux ! »

Cette compassion m’irritait ; elle ne me semblait pas de bon aloi ; j’y sentais quelque chose d’ironique.

Comme on annonçait que le diner était servi, il ajouta :

« Monsieur Sampson, vous vous étonnez peut-être de me voir si ému par une infortune qui m’est, après tout, étrangère. C’est que je ne suis pas si désintéressé que vous le pensez ; j’ai souffert, et souffert récemment. J’ai perdu une des deux charmantes nièces qui ne me quittaient pas. Elle est morte jeune, elle n’avait pas vingt-trois ans, et sa sœur, celle qui me reste. est bien délicate ! Ce monde est un tombeau ! »

Vraiment, il avait l’air sincère, et j’étais tenté de me reprocher mes mauvaises pensées.

La prudence et la méfiance sont si contraires à ma nature, que j’ai toujours grand’peine à m’y résoudre ; je n’y ai été amené que par les dures expériences de la vie, et je me demande parfois si, en perdant la foi et la confiance et en acquérant cette froide circonspection, je n’ai pas fait un marché de dupe.

Le genre de réflexions que m’inspirait cet individu rentrant dans une de mes manies, je continuai à l’observer tout le temps que dura le dîner. Je remarquai que chacun était toujours disposé à causer avec lui, je remarquai avec quelle finesse il savait choisir les sujets de conversation d’après les habitudes et les situations des gens. Causant avec moi, il avait de suite abordé le sujet qui devait le plus m’intéresser ; avec les autres, il suivait le même procédé. Il en savait juste assez sur chacun pour que cela le guidât, et assez peu pour qu’il fût naturel qu’il cherchât à en savoir davantage. A mesure qu’il parlait, et en réalité il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, je me faisais des reproches de plus en plus vifs.

Dans ma pensée, je me livrais à un véritable travail d’horlogerie : je démontais morceau par morceau toute sa figure, comme j’aurais démonté une montre, et j’examinais chaque pièce l’une après l’autre. Je ne trouvais rien à dire à aucun trait en particulier et encore moins quand je les examinais à l’ensemble. — Alors, n’était-ce pas monstrueux, pensais-je en moi-même, de suspecter un homme et même de le détester uniquement parce qu’il portait une raie tout juste au milieu de la tête ?

Je dois remarquer ici que cette réflexion ne faisait pas grand honneur à mon jugement. Il n’y a pas d’indice insignifiant pour l’observateur, et la chose la plus futile en apparence, si elle éveille la défiance ou la répulsion, a le droit d’être prise en très grande considération. Cela peut être le fil qui aidera à sortir de ce labyrinthe et qui révélera tout le mystère. Il suffit d’un crin arraché à la crinière du lion pour mettre sur sa trace, il suffit d’une toute petite clef pour ouvrir la porte la plus massive.

Je finis par me mêler de la conversation et nous nous entendîmes à merveille. Lorsque nous fûmes rentrés au salon, je demandai à notre hôte s’il y avait longtemps qu’il connaissait M. Slinkton. — Non, seulement depuis quelques mois. Il avait fait sa connaissance chez un peintre célèbre qui dînait aussi avec nous ce soir-là, et qui l’avait rencontré en Italie où il voyageait pour la santé de ses nièces. Ses plans s’étant trouvés changés par la mort d’une des jeunes filles, il avait repris ses études avec l’intention d’entrer dans les ordres.

Il mé parut qu’un malheur commun suffisait à expliquer l’intérêt que lui avait inspiré le pauvre Meltham, et que ma méfiance avait été bien prompte à s’éveiller sur ce simple fait.

III

UNE VISITE MATINALE

Le surlendemain, j’étais assis à ma table de travail, derrière ma cloison de verre, lorsque, comme la première fois, je le vis entrer dans le bureau.

En l’apercevant ainsi, je sentis toute ma défiance et toute ma haine me revenir ; mais ce ne fut que l’affaire d’un instant, car, dès qu’il m’aperçut, il me fit de la main un geste amical et entra.

« Bonjour, Monsieur Sampson. Vous voyez que j’abuse de votre aimable permission ; mon indiscrétion n’est pas justifiée, car l’affaire qui m’amène est de bien peu d’importance. »

Je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui.

« Rien, je vous remercie. J’étais entré seulement pour demander si mon ami avait manqué à ses habitudes au point de se montrer prévoyant et pratique. Naturellement, il n’a encore rien fait ! Et cependant, le jour où je lui ai remis moi-même vos papiers, il était tout rempli de bonnes intentions, dont il n’est rien sorti, bien entendu. En dehors de la disposition naturelle qu’ont tous les hommes de ne pas faire ce qu’ils devraient faire, il y a encore un cas spécial quand il s’agit d’une assurance sur la vie : c’est comme pour un testament, les gens pensent que cela les fera mourir. On est si superstitieux !

Allons, par ici, je vous prie, Monsieur Sampson, tout droit, ne vous égarez ni à droite ni à gauche. Il me semblait presque l’entendre me murmurer ces paroles, tandis qu’il était là souriant devant moi, avec cette insupportable raie juste en face de mon nez.

Oui, sans doute, on rencontre quelquefois ce préjugé, mais ce n’est pas général.

 — Je voudrais bien, continua-t-il en faisant un léger mouvement d’épaule et en souriant, que quelque bon ange influençât mon ami dans le bon sens. Je me suis imprudemment engagé, vis-à-vis de sa mère et de sa sœur qui habitent le Norfolk, à veiller à ce qu’il tienne à sa promesse, car il avait promis. Mais j’ai bien peur qu’il ne se décide jamais. »

Il causa encore pendant quelques minutes, puis il se retira.

Le lendemain, je n’étais pas encore installé à mon bureau qu’il faisait son apparition. Je remarquai qu’il ne s’arrêta pas dans la première pièce et qu’il vint droit à moi.

« Pouvez-vous me donner quelques instants, mon cher Monsieur Sampson ?

— Certainement.

 — Je vous remercie, dit-il en se débarrassant de-son chapeau et de son parapluie et en les posant sur la table. Je suis venu de bonne heure afin de ne pas vous déranger. C’est que j’ai été tout à fait pris au dépourvu. Mon ami m’a désigné pour donner des renseignements sur sa police d’assurance.

 — Ah ! il s’est décidé ? dis-je.

 — Oui, » répondit-il tranquillement en me regardant bien en face. Puis, comme si tout à coup une idée le frappait : « Après tout, ce n’est peut-être pas vrai. Il a peut-être voulu me tromper pour se débarrasser de moi. Par Jupiter ! je n’avais pas pensé à cela. »

M. Adam ouvrait le courrier dans la pièce à côté.

« A quel nom, M. Slinkton ? demandai-je.

— Beckwith. »

J’entr’ouvris la porte, et je priai M. Adams, s’il avait une demande signée Beckwith, de nous l’apporter. Elle lui était déjà passée par les mains. Il la retrouva aisément et me la donna. C’était une demande d’assurance pour une somme de 2,000 livres. Elle était datée de la veille.

« De Middle-Temple, à ce que je vois, Monsieur Slinkton.

 — Oui, nous habitons la même maison, porte à porte. Je n’aurais pas cru, cependant, qu’il m’eût indiqué pour les renseignements.

 — C’est cependant assez naturel.

 — C’est vrai, mais je n’y avais pas pensé. Voyons, — et il sortit de sa poche l’imprimé, — comment faut-il que je réponde à toutes ces questions ?

 — En toute vérité, bien entendu, dis-je.

 — Oh ! bien entendu, reprit-il, relevant les yeux et me regardant avec un sourire. Je voulais dire seulement qu’elles étaient bien nombreuses, mais je comprends que vous soyez très peu regardant, — vous ne pouvez pas faire autrement. Voulez-vous me permettre de me servir de votre plume et de votre encrier ?

— Certainement.

 — Et de votre bureau ?

 — Comment donc. »

Il avait hésité, cherché de côté et d’autre un endroit pour écrire ; maintenant il était assis à ma place, devant mon propre papier-buvard, et, tandis que je me tenais le dos appuyé à la cheminée, j’avais en perspective devant les yeux la fameuse raie.

Il lisait chaque question à haute voix et, avant de répondre, il la discutait. — Depuis combien de temps connaissait-il M. Beckwith ? Et il comptait sur ses doigts. Quelles étaient ses habitudes ? Là-dessus il n’y avait pas le moindre doute. Il était très sobre ; la seule chose à dire peut-être, c’est qu’il abusait de l’exercice, il se fatiguait un peu. Toutes les réponses furent satisfaisantes. Lorsqu’il les eut toutes écrites, il les relut, et enfin les signa d’une jolie écriture.

« C’est tout, n’est-ce pas ? » dit-il.

Je lui dis qu’il était probable qu’on ne le dérangerait plus.

« Dois-je laisser ce papier là ?

 — Si vous le voulez bien.

— Merci.

 — A revoir. »

Le matin même, chez moi, au petit jour, j’avais eu une autre visite ; mais personne n’avait vu ce visiteur, qui m’avait trouvé encore au lit, si ce n’est mon fidèle domestique.

Nous envoyâmes, selon l’usage, une seconde feuille de renseignements dans le Norfolk ; elle nous fut retournée par la poste : les renseignements étaient satis faisants. Nos conditions se trouvant remplies, nous acceptâmes le contrat, et la prime de la première année fut payée.

IV

L’OMBRE DE MISS NINER

Six ou sept mois se passèrent sans que je revisse M. Slinkton. Il était venu une fois chez moi : j’étais sorti ; une autre fois il m’avait invité à dîner, mais je n’avais pu accepter. L’assurance de son ami datait du mois de mars, et c’est à la fin de septembre ou dans les premiers jours d’octobre que je le rencontrai sur la plage de Scarborough, où j’étais allé pour quarante-huit heures. La soirée était très chaude ; il s’avança vers moi, son chapeau à la main ; la première chose que je vis, ce fut cette raie irréprochable qui m’exaspérait si fort ; elle était juste en face de mon nez et avait encore l’air de me dire : « Tu y passeras, mon ami, tu y passeras. »

Il n’était pas seul, il donnait le bras à une jeune fille en très grand deuil et que je regardai avec intérêt.

Elle avait l’air extrêmement délicat, et son visage pâle avait une expression de profonde mélancolie, ce qui ne l’empêchait pas d’être remarquablement jolie. Il me présenta. C’était sa nièce, miss Niner.

« Vous vous promenez, Monsieur Sampson ? Est-il possible que vous flâniez ? »

C’était possible, je flânais en effet.

« Voulez-vous que nous fassions un tour ?

 — Avec plaisir. »

La jeune fille marchait entre nous deux sur le sable doux et frais, et nous nous dirigions du côté de Filey.

« Voici des traces de roues, dit M. Slinkton en regardant à ses pieds, et ce sont, j’en suis sûr, les roues d’une petite voiture de malade. Marguerite, ma chérie, votre ombre a passé par ici.

 — L’ombre de miss Niner ? dis-je en regardant se profiler sur le sable là silhouette délicate de la jeune fille.

 — Pas celle-ci, reprit M. Slinkton en riant. Marguerite, racontez donc à M. Sampson...

 — C’est qu’en vérité il n’y a rien à raconter, dit la jeune fille en se tournant vers moi, si ce n’est que, partout où je vais, je rencontre toujours le même vieux monsieur malade. Je l’ai fait remarquer à mon oncle, qui l’a surnommé mon ombre.

 — Habite-t-il Scarborough ? demandai-je.

 — Pour le moment.

 — Et est-ce que vous l’habitez aussi ?

 — Non, mais j’y suis en passant, pour ma santé. Mon oncle m’a installée dans une famille.

 — Et votre ombré ? dis-je en riant.

 — Mon ombre, répondit-elle en souriant, est comme moi-même, elle n’est pas très robuste. Je la perds de vue de temps en temps. A d’autres moments, c’est moi qui disparais ; mais nous nous retrouvons toujours, mon vieux monsieur et moi. Nous nous sommes rencontrés dans les endroits les plus solitaires de cette plage.

 — Est-ce lui ? dis-je en montrant devant nous une petite voiture traînée par un homme ; après être descendue tout près de la mer, elle avait décrit un cercle et remontait vers nous.

 — Oui, dit miss Niner, c’est mon ombre. »

Comme la petite voiture approchait, j’aperçus un vieux monsieur tout enveloppé de châles et dont la tête baissée reposait sur sa poitrine. L’individu qui traînait la voiture était un homme entre deux âges ; il avait une physionomie douce, mais un regard très perçant, des cheveux gris, et il boitait légèrement.

La petite voiture venait de nous dépasser, lorsqu’elle s’arrêta, et le vieux monsieur, étendant la main, m’appela par mon nom. Je retournai sur mes pas, abandonnant pour un instant M. Slinkton et sa nièce. Au bout de cinq minutes je les rejoignis ; du plus loin qu’il m’aperçut, M. Slinkton m’interpella d’une voix assez élevée :

« C’est bien heureux, dit-il, que vous n’ayez pas tardé plus longtemps, car ma nièce serait morte de curiosité ; elle grille d’envie de savoir qui est son ombre.

 — Un ancien directeur aux Indes, dis-je, un ami intime de l’ami chez lequel j’ai eu le plaisir de vous rencontrer. Le major Banks. Vous avez dû en entendre parler.

 — Non, jamais.

 — Très riche, miss Niner, mais très vieux et très infirme. C’est un aimable homme et qui s’intéresse beaucoup à vous. Il me parlait tout à l’heure avec attendrissement de l’affection qui semble exister entre vous et votre oncle. »

M. Slinkton tenait toujours son chapeau d’une main, l’autre passait et repassait le long de ce petit sentier bien connu. On aurait dit qu’il s’y promenait lui-même et qu’il me faisait signe de l’y suivre.

« Monsieur Sampson, reprit-il en pressant contre son cœur le bras de sa nièce, nous nous sommes toujours beaucoup aimés ; notre famille n’a jamais été nombreuse, hélas ! nous sommes encore plus seuls maintenant. Les liens qui nous unissent ne sont pas de ce monde, n’est-ce pas, Marguerite ?

 — Cher oncle ! murmura la jeune fille, qui détourna la tête pour cacher ses larmes.

 — Il y a entre ma nièce et moi tant de regrets communs, continua-t-il avec émotion, qu’il serait impossible que nos rapports fussent froids et indifférents. Si vous avez gardé le souvenir d’une conversation que nous avons eue ensemble, vous comprendrez ce que je veux dire. — Courage, ma chère Marguerite ! ne vous laissez pas abattre, mon enfant ! je vous en prie, prenez sur vous. »

La pauvre jeune fille réussit à contenir son émotion. M. Slinkton paraissait aussi très bouleversé, si bouleversé qu’il éprouva bientôt le besoin de se refaire en allant prendre un bain de mer. Il nous laissa donc, moi et la jeune personne, assis sur là pointe d’un rocher ; il partit, bien convaincu qu’elle allait employer le temps de son absence à me chanter ses louanges.

Et c’est en effet ce qu’elle fil, la pauvre petite : dans la naïveté de son cœur, elle me parla avec effusion de la tendresse de son oncle, de tous les soins qu’il avait eus pour la sœur qu’elle avait perdue, de la sollicitude dont il l’avait entourée pendant sa dernière maladie. La pauvre enfant avait été malade longtemps, bien longtemps ; elle avait eu souvent des caprices ruineux et extravagants, surtout vers la fin ; jamais il n’avait perdu patience, jamais il ne s’était lassé ; il avait toujours été plein d’attentions, de douceur, de dévouement. Oh ! sa sœur et elle le connaissaient bien ! c’était le meilleur des hommes, le plus dévoué.

« Et il me faudra bientôt le quitter, Monsieur Sampson, dit la jeune fille. Je sens que je m’en vais. Quand je n’y serai plus, j’espère qu’il se mariera et qu’il sera heureux. Il n’est resté célibataire jusqu’ici qu’à cause de ma sœur et de moi. »

La petite voiture de malade qui évoluait devant nous, et qui venait de décrire un grand cercle, se rapprochait en traçant sur le sable humide un huit allongé.

« Mon enfant, dis-je à voix basse en regardant autour de moi et en posant ma main sur le bras de la jeune fille, le temps presse. Vous entendez le doux murmure de cette mer ?

 — Oui, répondit-elle, et une expression d’étonnement et de crainte s’était peinte sur son visage.

 — Et vous connaissez la voix terrible qui s’en élève à l’heure de l’orage ?

— Oui !

 — Elle est calme et paisible maintenant ; qui sait si cette nuit elle ne sera pas déchaînée ?

— Oui !

 — Si vous n’aviez jamais assisté à ces orages, si vous ne les aviez jamais vus, pourriez-vous croire qu’en ses colères elle n’épargne rien, brise tout sur son passage sans pitié, ne compte pas ses victimes ?

 — Vous me terrifiez, Monsieur. Pourquoi me dites-vous toutes ces choses ?

 — Pour vous sauver, mon enfant ! pour vous sauver ! Au nom de Dieu, appelez à vous tout votre courage, toute votre énergie. Si vous étiez ici seule et entourée par la marée montante, sur le point d’être engloutie, vous ne seriez pas exposée à un plus grand danger que celui dont nous voulons vous sauver. »

Le huit qu’avait tracé sur le sable la petite voiture s’était démesurément allongé pour se terminer par un petit crochet qui aboutissait à la falaise tout près de nous.

« Au nom du ciel, au nom de tout ce qu’il y a sur terre de plus sacré, en souvenir de votre pauvre sœur, je vous adjure, je vous supplie, miss Niner, de me suivre auprès de ce monsieur, et cela sans perdre une seconde. »

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