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Contes du Pays basque

De
226 pages

Les yeux humides encore et le cœur agité par les émotions que j’avais éprouvées en dépassant le seuil paternel, après vingt années d’absence, je quittai le hameau natal, un soir du mois de septembre 1859, et me dirigeai vers un vallon voisin, plein pour moi de doux souvenirs, comme tous ceux des Encartaciones.

Dans le vallon que je gagnais, il y a un ermitage consacré à la Virgen de la Consolacion, et cet ermitage évoquait pour moi de bien saints souvenirs.

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La fillette avait à la main un bouquet d’œillets.

Antonio de Trueba

Contes du Pays basque

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C’est un pays très curieux et très pittoresque que cette vieille Cantabrie.

PRÉFACE

C’est sur les rives du Somorrostro, en plein cœur de ce Concejo de Galdamès, qu’il devait illustrer par tant de poèmes et de romans, que le peintre des mœurs basques, Antonio de Trueba, naquit dans le petit hameau de Montellano, à la fin de 1821.

Ses parents l’envoyèrent à Madrid, quand il eut quinze ans, pour y gagner sa vie comme commis quincaillier. En y débitant force casseroles et force brosses, Trueba compléta les études très sommaires qu’il avait faites à l’école de son village sous la direction d’un de ces magisters à férule dont il devait combattre à outrance le déplorable système d’enseignement par les coups.

En quelques années d’un travail assidu, passant une nuit sur deux à lire, dans sa modeste chambrette, le jeune Basque s’initia aux littératures, si bien qu’un beau matin, après dix ans d’apprentissage, il put renoncer à la quincaillerie et débuta dans le journalisme.

Il y trouva une pléiade de jeunes talents qui marchaient en rangs serrés à l’assaut de la célébrité. C’étaient Arnao, le poète catholique de Murcie ; Luis de Eguilaz, le dramaturge de Verdades amargas (Vérités amères) ; Pedro Antonio de Alarcon, qui préludait par ses Récits aux romans pleins de force et nourris de théologie de sa maturité. « Ceux-là, disait Trueba dans une note de son premier livre, ceux-là seront célèbres demain. »

Ses amis lui rendaient la pareille. Son premier livre, un recueil de vers : El libro de las Cantares (le livre des Cantiques), rêvé tour à tour sur les berges du Manzanarès et sur les ombrages du Retiro, était d’une inspiration fraîche. Il rallia tous les suffrages. Éditeurs et lecteurs réclamèrent de nouvelles œuvres, et, jusque vers la fin du règne d’Isabelle, Trueba produisit tour à tour poèmes, contes, romans. La Biscave l’avait nommé son historiographe. Trueba prit sa tâche au sérieux. Il parcourut en tous sens le pays, fouillant ses archives et s’inspirant des mœurs naïves que le séjour de Madrid, cette Babylone du Manzanarès, lui avait fait oublier ; il se fixa à Bilbao et y mena une vie paisible et retirée jusqu’à la fin de ses jours (1881).

Les Espagnols du nord, fiers d’avoir un écrivain à opposer à l’Andalouse Fernan Caballero, la catholique George Sand de Séville, se retrouvent dans les récits toujours chastes de cet écrivain, qui se faisait gloire d’écrire pour les mères et pour les enfants, et de pouvoir, sans rougir, mettre ses livres aux mains d’un prêtre, d’une honnête femme, d’une jeune fille.

C’est un pays très curieux et très pittoresque que cette vieille Cantabrie, où la langue basque, jadis dominante, a laissé son empreinte dans presque toutes les dénominations géographiques. Peuple pauvre et sobre, aimant son pays planté de chênes, d’yeuses, de hêtres et de châtaigniers, et n’hésitant pas à le quitter pour aller chercher fortune aux Antilles ou sur les bords de la Plata, les Basques semblent avoir fait à leur image cette terre des fueros et des libertés communales. Trueba les peint avec amour, aussi bien le paysan attaché à ce sol fertilisé à la sueur de son front, que l’indiano rapportant des eldorados d’Amérique un or récolté dans les tiendas1 des ports de la Vera Cruz, de Rio, de Montevideo, de Buenos-Ayres.

Son verre n’est pas grand, il se peut, mais il est bien à lui ; et si l’on doit le rapprocher de Dickens par le grand cachet de moralité et de pureté, par l’émotion mouillée dont son œuvre est pleine, il est, ce que n’est pas le grand romancier anglo-saxon, un fils de la race latine, c’est-à-dire un homme de notre race, un frère de notre pensée. Ses contes sont des idylles : cela empêche-t-il que « les grandes passions, comme l’a remarqué Antoine de Latour, un des écrivains qui savaient le mieux leur Espagne, y remuent l’âme de l’homme comme partout, mais contenues par les croyances religieuses qui, dans ces contrées, ont conservé tout leur empire » ? Et il n’en faut pas davantage pour assurer à ces récits du pays basque le succès qui a accueilli chez nous tant de gloires étrangères.

 

 

ALBERT SAVINE,

de l’Académie espagnole.

JE CROIS EN DIEU

I

Les yeux humides encore et le cœur agité par les émotions que j’avais éprouvées en dépassant le seuil paternel, après vingt années d’absence, je quittai le hameau natal, un soir du mois de septembre 1859, et me dirigeai vers un vallon voisin, plein pour moi de doux souvenirs, comme tous ceux des Encartaciones.

Dans le vallon que je gagnais, il y a un ermitage consacré à la Virgen de la Consolacion, et cet ermitage évoquait pour moi de bien saints souvenirs. Ma mère y trouvait consolation dans ses grandes afflictions, et plus d’une fois elle me conduisit par la main au pied de l’autel de la Vierge. Lui voyant un enfant dans les bras et ne comprenant point encore les mystères de la religion, je l’aimais dès lors plutôt pour sa maternité que pour sa sainteté.

Je voulais rajeunir ces souvenirs sacrés et rendre grâces dans cette humble église à la Mère de Dieu, à l’intercession de laquelle je croyais devoir mon retour au foyer de mes pères, la possibilité de prier et de pleurer sur la tombe de ma mère, celle de venir m’agenouiller dans le temple où je reçus le baptême.

Je n’essayerai pas de peindre ici ce que sentit mon cœur quand je pénétrai dans l’ermitage et quand je pliai le genou sur ce même escalier où ma mère l’avait tant de fois plié, en pleurant de foi et d’espérance.

L’ermitage était plus blanc, plus propre, plus joli et plus jeune que lorsque je l’avais quitté.

Je priai une heure devant l’autel, confondant dans ma pensée l’idée de Dieu et les souvenirs de mon enfance ; puis, devant le portique de l’ermitage, où il se tenait assis sur la margelle d’un puits, je rejoignis le vieillard qui m’avait ouvert l’entrée de la chapelle.

Les souvenirs que je conservais de la généralité des choses et des personnes de la vallée étaient très vagues ; j’avais une réelle envie de les éclaircir, parce que je ne saurais dire la douleur qu’il y avait pour moi, en revenant dans le vallon natal, à me retrouver au milieu d’inconnus. Ils l’étaient tous pour moi ceux que je retrouvais à cette place où rien n’avait changé à mes yeux, assurés dans leur jugement par ma mémoire, fidèle malgré tant d’années.

II

Un soir, en arrivant au hameau, mes yeux se mouillèrent de larmes quand je me vis entouré d’étrangers.

« Qu’as-tu, mon fils ? me dit mon père, reconnaissant que ces larmes étaient celles de la douleur bien plutôt que celles de l’attendrissement.

  •  — Où sont, mon Dieu, tous ceux que j’ai laissés ici ? »

Et mon père, m’indiquant du regard le campo santo qui était à cent pas de nous, sous les frênes qui ombragent l’église, me dit en versant une larme sur ma tête, qu’il serra contre son coeur :

« Ils sont là, mon fils ! »

Les larmes affluèrent à mes yeux, et le pauvre vieillard, essayant de voiler sa douleur par un sourire, s’empressa d’ajouter :

« Quoi ! mon fils, serais-tu de ceux qui sont autres sur le papier qu’en chair et en os ! Les Contes qui t’ont précédé ici nous ont dit que tu acceptais la vie telle que Dieu l’a faite, et il n’est point juste que tu les traites en menteurs.

  •  — Père, vous avez raison, répondis-je ; mais depuis que j’ai confié à ces contes ce que sentait mon cœur, bien des douleurs, bien des déceptions, ont apporté le découragement dans mon cœur et la tristesse dans mon âme.
  •  — Fils, bienheureux ceux qui croient et bienheureux ceux qui pleurent ! »

Du fond de mon âme j’ai rendu grâces à Dieu, parce qu’il m’avait placé au nombre de ceux qui pleurent et qui croient, et la résignation n’a plus abandonné mon âme.

III

Désirant éclaircir mes troubles souvenirs des vallées que je parcourus tout enfant, je m’assis aux côtés du vieil ermite, à qui je demandai tout d’abord :

« Qui vit maintenant dans cette maison ? »

Et du geste je lui indiquai une grande et belle habitation, bien que très vieille, qui est en face de l’ermitage.

« Diego de Salcedo.

  •  — Salcedo ? Dans mon enfance, la famille de ce nom vivait dans cette autre maison. »

L’autre maison à laquelle je faisais allusion existait encore à côté de la grande et n’en était séparée que par un enclos.

« Vous avez raison, me répondit le vieillard, et le transfert de Diego à la grande maison est une histoire qui, contée en détail, vaut autant que celles que vous inventez, vous autres écrivains, dans vos livres.

  •  — Et vous la savez ?
  •  — Comme le Pater noster.
  •  — Comme j’aimerais que vous me la racontiez !
  •  — Eh bien, je vous la conterai comme Dieu me la fit apprendre ; mais, avant, permettez-moi d’aller mettre de l’huile dans la lampe de la Virgen, parce qu’elle va s’éteindre, et si la senora mayordoma la voyait éteinte, elle croirait que la lampe de bonheur qui illumine sa maison va aussi s’éteindre.
  •  — Et pourquoi la mayordoma s’intéresse-t-elle tant à l’ermitage ?
  •  — Tout ce que je pourrais vous dire est peu, et franchement elle a bien motif de s’y intéresser.
  •  — Quoi ! est-ce une autre histoire ?
  •  — Non, senor. L’histoire de Diego et celle de la mayordoma ne sont qu’une seule et même histoire, comme vous l’allez voir. »

Le vieillard entra garnir la lampe, ferma l’ermitage et revint s’asseoir près de moi.

Je donnai un excellent cigare de la Havane à celui qui m’allait donner une histoire, — les éditeurs de Madrid ne sont pas tous si généreux, — j’en allumai un autre, et fumez, fumez ! narrateur et auditeur, tandis que le premier dit et que le second écoute ce que le lecteur ami trouvera ci-après.

IV

Juan de Salcedo et sa femme étaient mes intimes amis.

Je vivais dans cette ferme que vous voyez là-bas, sous les chênes, et quand je descendais à la messe, les jours de fête, Juan et sa femme me retenaient jusqu’à la tombée de la nuit, parce que leur plus grand plaisir était de me garder à dîner avec eux et leur fils Diego.

Quand mourut le pauvre Juan, sa femme et son fils Diego avaient encore plus qu’auparavant le désir de me voir près d’eux ; vous le savez, quand quelqu’un est triste, c’est alors qu’il a le plus envie de se sentir entouré de vrais amis.

Diego, quand mourut son père, était un coquin qui n’avait jamais rêvé qu’espiègleries, bien qu’il eût déjà seize ans. Lorsqu’il vit sa mère, qu’il aimait fort tendrement, sans autre aide et sans autre appui que les siens, il se mit avec cœur au travail et devint si brave garçon, que les récoltes ne faiblirent pas une année et que la famille ne fut pas lésée d’un fétu de paille.

La pauvre Augustina était folle de son fils, et, toutes les fois qu’elle me voyait, elle me disait en pleurant de joie :

« Vraiment, Antonio, quel brave fils Dieu m’a donné ! Si mon pauvre défunt, qui est dans la gloire, levait la tête et voyait comment se conduit mon Diego, il pleurerait de joie comme moi. La Vierge sainte de la Consolation m’a exaucée, quand je la suppliai, lors de la mort de Juan, de faire de mon fils un homme de bien et un vaillant travailleur comme son père. »

Voyez-vous cette belle solana1 que la maison des Salcedo avance sur la huerta ? Maintenant les plantes grimpantes qui l’escaladent perdent leurs feuilles une à une ; mais en été, quand les volubilis sont verts, pas un rayon de soleil ne pénètre dans la solana.

Là, sous ces ombrages délicieux caressés par le vent marin qui se lève après midi, au milieu des aromes des fleurs et des fruits de la huerta, Augustina mettait la table pendant les journées étouffantes de l’été, quand elle m’avait convié.

Après le repas, nous riions et nous bavardions ; Augustina cependant vaquait aux soins d’intérieur, afin de tout terminer pour descendre sur les trois heures au rosaire, que tous les jours de fête on récite le soir à l’ermitage. Diego et moi nous allions à la huerta, par le perron de la solana, nous promener jusqu’à l’heure du rosaire, cueillant ici une fleur, là une branche de guigne, plus loin une prune, ailleurs une pêche.

J’aimais fort me promener par la huerta, mais Diego l’aimait plus encore ; et plus d’une fois je remarquai qu’Augustina souriait malicieusement en voyant son fils impatient d’y descendre.

V

Dans la grande maison vivait un caballero appelé don Rafael, avec sa fille Ascension, qui avait alors quinze à seize ans.

Don Rafael partit enfant de Las Encartaciones, et, après avoir passé plus de vingt ans en France ou je ne sais où, revint ici assez riche, disant qu’il était décidé à passer le reste de sa vie dans la grande maison. C’était celle de ses parents, celle où il était né.

Ses parents étaient morts depuis longtemps.

Quelques mois après sa venue, don Rafael épousa une jeune et chaste jeune fille, d’une pauvre famille ; mais sa femme mourut, et don Rafael se retrouva sans autre société qu’une fillette nouveau-née.

Ascension, ainsi se nommait la fillette, grandit en beauté, grâce à Augustina, qui venait de sevrer son fils Diego. Elle lui servit de nourrice et l’éleva avec autant de soin et de tendresse qu’elle avait élevé son fils.

Don Rafael n’était pas un mauvais sujet ; mais, en matière de religion, il avait des idées détestables : Dieu lui ait pardonné ! Je crois que s’il traitait avec dureté les pauvres, si les enfants ne lui plaisaient point, s’il ne se résignait point aux chagrins que lui infligeait la Providence, s’il ne se réjouissait point de voir les bois se couvrir de feuilles et les champs se couvrir de fleurs, si enfin il ne sentait pas dans son cœur ce je ne sais quoi que nous éprouvons, nous tous à qui Dieu le permet, et qui mouille nos yeux de larmes d’allégresse ou de douleur devant le bonheur ou le malheur d’autrui, c’était sans doute parce qu’il ne croyait pas en Dieu.

  •  — Oh ! que cet homme était malheureux ! m’écriai-je comme le bon vieillard en arrivait là.
  •  — Certes, oui, bien malheureux ! reprit-il.

Ici on l’avait surnommé le juif ; mais les juifs sont plus heureux que lui, car enfin, bien qu’ils soient dans l’erreur, ils croient à quelque chose, et le pauvre don Rafael ne croyait à rien du tout.

  •  — Mais était-il complètement athée ? Ne croyait-il pas en Dieu ? Était-il matérialiste ?
  •  — Laissez-moi vous conter la conversation que j’eus un jour avec lui, et de ses paroles vous déduirez ce qu’il était.

VI

On célébrait la fête de la Virgen de la Consolation, et toute cette plaine était couverte de gens qui venaient au romérage. L’ermitage semblait une étoile d’or, tant il y brûlait de cierges, et un jardin, tant de fleurs ornaient le parvis et l’autel.

Moi, à mon ordinaire, je restai à dîner chez Augustina, et, comme à l’accoutumée, nous descendîmes après dîner, Diego et moi, faire un tour dans la huerta.

Le terrain qui séparait la grande maison de celle des Salcedo était divisé par une palissade, de sorte que la partie qui était près de la grande maison appartenait à don Rafael, et celle qui était près de la maison des Salcedo formait la huerta d’Augustina.

Don Rafael et Ascensita, — on appelait ainsi sa fille, — descendaient comme nous faire un tour dans la huerta après dîner, et il n’y avait pas de soirée que Diego ne donnât quelques fruits et quelques fleurs à sa sœur de lait, et que la fillette ne lui répondît par quelque gracieuseté de ce genre.

C’était sans doute pour cela qu’Augustina souriait malicieusement quand Diego se montrait impatient de descendre à la huerta.

Don Rafael apportait du tabac excellent quand il allait à Bilbao retirer ses revenus à la maison de commerce où étaient placés ses capitaux ; et, comme il me savait fumeur enragé, aussitôt qu’il me voyait dans la huerta il me disait :

« Antonio, ne veux-tu pas une pipe ? Vois-tu, ici il n’y a pas de ce tabac-la !

  •  — Comment refuser, don Rafael ? L’Espagnol qui fume et qui refuse un cigare ou une pipe n’est pas un véritable Espagnol. »

Et, tandis que nous causions du tabac plus ou moins sec, Ascensita et Diego, au dedans de la palissade, parlaient de fruits et de fleurs et riaient comme des fous.

Le jour de la Consolation, don Rafael ne voulut pas borner ses amabilités à. une pipe de tabac.

« Vous allez monter chez nous, nous dit-il, prendre un verre de vin généreux, qui fut sans doute celui avec lequel Jésus ressuscita Lazare. »

Vraiment cette comparaison ne me plut guère, et surtout dans la bouche de don Rafael ; mais Diego et moi nous répondîmes joyeusement :

« Allons, il ne sera pas mauvais de nous enlever le goût aigrelet du chacoli que nous avons bu à la maison. »

Tous nous montâmes à la grande maison par le perron, qui, comme celui des Salcedo, était au bout de la huerta.

Ascensita, enchantée de nous voir chez elle, se chargea de remplir devant chacun de nous une coupe de vin généreux. Et tous les quatre nous fûmes au balcon pour voir de là le romérage.

Comme le balcon de la grande maison est juste en face, nous voyions d’ici l’autel comme si nous étions dans l’ermitage même.

Hommes et femmes priaient au pied de l’autel de la Vierge, et bientôt ils en sortaient, la consolation dans le cœur et les larmes aux yeux.

Diego et moi contemplions avec émotion la foi de cette foule, et don Rafael, bien qu’il gardât le silence, les raillait, et nous peut-être aussi, en souriant d’un sourire que je compris à l’instant, car je savais fort bien de quel pied boitait don. Rafael.

Une femme en larmes arriva au portique de l’ermitage, et, ne pouvant y pénétrer, tomba à genoux à la porte et s’écria en tendant les bras vers la Vierge :

« Mère de miséricorde, sauve la fille de mes entrailles ! »

La douleur de cette mère était si intense, qu’en l’entendant gémir, Diego et moi nous fondîmes en larmes.

Ascensita se mit à rire en remarquant l’émotion de Diego.

« Va, juive, lui dit-il d’un ton de réprimande, cette vue ne t’émeut-elle point ?

  •  — Non, le fanatisme ne saurait m’émouvoir, » répondit Ascensita.

Le mot fanatisme dans la bouche d’une fillette, qui n’en comprenait peut-être même pas bien la signification, me fit peine ; quoique la colère ne me paraisse jamais plus blâmable que lorsqu’elle a pour cause le manque de piété du prochain, la réponse de la petite Ascensita me froissa et me fit la gronder.

« Ma fille, me répliqua très sérieusement don Rafael, fait bien de ne pas croire toutes les niaiseries auxquelles vous croyez.

  •  — Señor don Rafael, vous appelez niaiserie croire en Dieu ?
  •  — Quel Dieu ? Il n’y a pas d’autre Dieu et pas d’autre sainte Marie que ne faire tort à personne et faire tout le bien que l’on peut. Ce ne sera pas de la religion, mais ce sera justice ; c’est assez et c’est suffisant.
  •  — C’est que la justice est dans la religion.
  •  — Mais la justice seule suffit.
  •  — Mon père a raison, approuva la fillette.
  •  — Je m’étonne que vous ne croyiez pas en Dieu ; mais qu’Ascensita n’y croie pas, je m’en épouvante et je m’en afflige, m’écriai-je.
  •  — Eh bien ! pensiez-vous que j’allais élever ma fille comme ici vous les élevez toutes, en les imprégnant de superstitions et d’absurdités ? Ce que je regrette, c’est qu’elle ne sache pas le français, pour apprendre par cœur tous ces livres que j’ai là, et par-dessus tout les œuvres de Voltaire, qui est mon auteur favori.
  •  — Mais, don Rafael, croyez-vous assurer quelque bonheur en ce monde à votre fille, en lui enlevant toute espérance de récompense dans l’autre ?
  •  — Et y en a-t-il un autre ?
  •  — Jésus ! s’écria Diego en s’adressant à la jeune fille, ton père croit que tout est fini à la mort !
  •  — Moi aussi, » répondit Ascensita.

En ce moment la cloche de l’ermitage tinta, annonçant que le Salve commençait. Aussitôt Diego et moi terminâmes la discussion pour descendre le chanter, car, ce soir-là, le Salve devait être chanté avec accompagnement de tambourin et de fifre.

« Et moi, nous dit don Rafael, je vais lire un moment Voltaire : c’est mon évangile. »

Nous ne savions pas qui était ce Voltaire, mais nous supposions bien quelles vérités devait enseigner cet évangile.

Comme nous gagnions l’ermitage, la femme que nous avions entendu demander le salut de sa fille s’éloignait consolée. Elle s’arrêta sous le balcon de la grande maison pour saluer Ascensita.

« Quoi ! votre fille est malade ? demanda la fillette.

  •  — Oui, et si malade, que le médecin m’a dit de n’attendre sa guérison que de Dieu seul.
  •  — En ce cas, vous êtes sans fille comme je suis sans mère ! »

Cette parole, aussi impie que désolante, ne fit point vaciller la foi de la pauvre mère, qui se dirigea vers sa maison pleine d’espoir.

VII

Que vous semble-t-il des idées religieuses de don Rafael et de celles qu’il a inspirées à sa fille ?