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Dans ma forêt

De
328 pages

Naturalistes et poètes s’accordent à dire que les étoiles paraissent plus brillantes dans les pays de forêts qu’ailleurs. C’est un effet de la pureté et de l’humidité de l’air, disent les premiers. Les seconds prétendent que le ciel brille d’un éclat plus pur et plus doux sur ces solitudes, parce que les hommes qui les habitent sont simples et croyants.

Un soir que j’étais assis près de mon père sur le petit banc de bois sous le sapin, il me dit : « Tu es mon cher enfant.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Peter Rosegger

Dans ma forêt

Souvenirs du pays natal

PIERRE ROSEGGER,

LE POÈTE ET LE ROMANCIER NATIONAL DE LA STYRIE

I

Connaissez-vous rien de plus délicieux que de boucler sa malle, à l’approche des vacances, et de s’en aller loin du bruit de la foule et de la poussière des villes, à la recherche de quelque solitude alpestre ou vosgienne, pour y retrouver la santé du corps et le calme de l’esprit dans un tête-à-tête intime avec la nature, cette charmeuse éternelle ? En songeant aux jours de froidure et de pluie, on glisse dans un coin de sa valise quelques volumes de choix, les favoris du moment ou, mieux encore, les amis éprouvés d’autrefois, ceux dont l’âme à fait vibrer la nôtre et dont les accents, tour à tour pathétiques et joyeux, ont su amener une larme au coin de l’œil ou faire surgir un gai sourire sur nos lèvres. Pour moi, je l’avoue, je préfère à tous les autres, comme compagnons de voyage, quelques-uns des grands romanciers anglais modernes, Thackeray, dont le pinceau sardonique nous a donné la Jeunesse de Pendennis et la Foire aux Vanités ; Dickens, toujours jeune, malgré le demi-siècle qu’ont vécu déjà Copperfield et Dombey, et toute cette brillante pléiade d’humoristes américains, Isaac Marvel, avec ses Rêveries d’un célibataire, d’une si douce et si pénétrante mélancolie ; Bret Harte et ses silhouettes californiennes, si étrangement sauvages et si profondément humaines ; John Habberton, avec ses créations enfantines exquises, la Couvée de Mad. Mayburn ou les Bébés d’Hélène.

Il y a quelques années cependant, un heureux hasard m’avait fait donner une place dans ma bibliothèque de voyage à un écrivain dont j’ignorais complètement l’existence jusque-là. J’ai appris depuis à l’aimer chaque jour davantage, et ses simples récits ont fait bien souvent déjà les délices de mes rares moments de loisir ; mais je ne le lis nulle part avec une jouissance plus grande que sous les hêtrées touffues de nos montagnes, ou bien au sein de cette nature grandiose des Alpes dont il est le peintre le plus réaliste et le plus poétique à la fois. Célèbre, et justement célèbre en Autriche, sa patrie, admiré depuis longtemps en Allemagne, Rosegger est à peine connu parmi nous. Je ne sais pas si la grande presse parisienne, qui pourtant a lancé dans le monde littéraire tant de réputations éphémères, a jamais prononcé le nom de ce petit pâtre qui brille, à l’heure présente ; parmi les meilleurs écrivains de l’empire austrohongrois.

Puisque donc l’occasion s’en présente aujourd’hui, je suis heureux de pouvoir esquisser en quelques pages la biographie et l’œuvre de ce fils des Alpes styriennes, poète par la grâce de Dieu, enfant de la libre nature, étranger aux influences délétères de la civilisation raffinée de nos villes. En écrivant ces lignes, je paye une véritable dette de reconnaissance envers le narrateur aux procédés si simples, mais aux effets si puissants, dont les paysages et les esquisses de mœurs remuent tour à tour le lecteur et le font partir d’un long et franc éclat de rire, envers le philosophe pratique qui prêche sans ascétisme le contentement de peu et le renoncement au monde, et dont l’œuvre, saine et virile, est empreinte, tout entière, d’un souffle religieux intense, en même temps qu’elle est une œuvre de liberté et d’affranchissement moral. Rosegger, pour la plupart de nos lecteurs, est sans doute encore un inconnu. Qu’ils le lisent, et ils seront bientôt sous le charme comme moi ; l’étranger de la veille deviendra pour eux l’ami du lendemain.

II

Tout le monde aujourd’hui croit connaître les Alpes, puisque l’immense majorité de ceux qui lisent a fait, plus ou moins complètement, un rapide voyage circulaire au lac des Quatre-Cantons et dans l’Oberland bernois. Au fond, la plus grande partie du système alpestre reste toujours ignorée de la foule des touristes, et si le Tyrol est envahi de plus en plus par ceux auxquels la Suisse ne suffit plus, les Alpes autrichiennes proprement dites ne sont guère hantées que par les ascensionnistes professionnels et les amateurs des différentes provinces de l’empire lui-même. Il y a là, dans la chaîne sauvage des Tauern, dans les Alpes de Styrie et de Carinthie, des sites plus vierges encore que ceux du canton de Berne ou du Valais, quelque splendides qu’ils soient ; il y a surtout une population plus fruste et plus naïve, moins profondément entamée par le frottement perpétuel avec les touristes de tous pays, et dont les idées, les costumes et les mœurs offrent au peintre et à l’observateur une couleur locale plus vive et plus accentuée que celle que nous pouvons rencontrer sur le territoire helvétique.

C’est au sein de ces beaux paysages, c’est au milieu de ces populations encore primitives, que le sort a placé le berceau de Pierre Rosegger. Il est né le 13 juillet 1843, dans l’humble chaumière de ses parents, située sur la montagne, au hameau d’Alpel, près de Krieglach en Styrie, entouré de tous ces sommets abrupts et pittoresques, de ces épaisses forêts de sapins, qu’il devait dépeindre plus tard avec des couleurs si vraies et si poétiques. L’enfant était faible et chétif et semblait peu fait pour les labeurs pénibles qui seuls permettent de vivre, ou du moins de végéter, là-haut, aux confins de la nature animée. Arracher au sol aride et pierreux les maigres gerbes d’avoine qui donneront le pain quotidien, suivre les chèvres du troupeau sur les rocs escarpés et gagner dans l’intervalle un salaire dérisoire comme bûcheron ou résineur, telle est la dure tâche de l’habitant de ces hauteurs lorsqu’il n’est pas assez riche pour posséder quelques „alpes“verdoyantes, avec un troupeau de vaches nombreux, et plus bas dans la vallée, à l’abri du vent glacial des hauteurs, les champs de blé qui font de lui le capitaliste du pays. Aussi l’on comprend que le père Rosegger n’ait guère eu le temps de s’occuper de l’éducation de son fils Pierre. Excellent homme, âme pieuse, mais d’un naturel un peu taciturne, il abandonnait le bambin à lui-même ou bien aux soins de sa mère, et l’enfant, dont l’intelligence s’était prématurément développée, ressentait quelque tristesse de cette indifférence apparente du père, alors que son petit cœur avait tant besoin d’amour.

On verra dans le récit même du poète, si naïf et si touchant, comment la glace fut rompue et l’enfant convaincu de la profondeur de l’affection paternelle.

On y trouvera aussi le charmant récit de l’offrande que le petit Pierre fit de sa jaquette de dimanche au Seigneur Jésus-Christ, un jour que sa bonne mère lui avait raconté la légende de saint Martin, le patron des Gaules.

Un enfant aux impressions si délicates et d’une imagination si vive ne devait pas être embarrassé pour se distraire aux heures, d’ailleurs bien rares, où le travail n’était pas obligatoire. Il aimait à faire main basse sur tous les vieux cahiers ou vieux journaux, et à y découper des maisons, des églises, des palais, au gré de ses fantaisies, puis à étaler ses chefs-d’œuvre sur une table boiteuse dans une hutte abandonnée, au milieu de la forêt. Un jour, il avait construit Paris ; l’idée lui vint de le détruire par le feu, comme jadis avaient péri Sodome et Gomorrhe. Qui lui avait dit, à ce petit paysan de neuf ans, que la capitale française méritait un châtiment si épouvantable ? Je ne sais ; mais il se trouva que Pierre portait en contrebande des allumettes, dans sa poche, et le voici jetant ces torches en miniature sur la malheureuse cité. Ce fut une dévastation plus terrible encore que celle de la Commune. Les étincelles, volant vers la paille d’un grabat oublié dans un coin de la ; chaumière, y mirent le feu, et sans un valet de labour, accouru pour éteindre l’incendie, l’expérience aurait pu mal tourner pour notre héros.

Cette aventure, et les observations désagréables qu’elle lui valut, dégoûtèrent Rosegger du métier d’architecte ; il se tourna vers la musique et fabriqua d’abord une espèce de cithare avec un tonnelet à cidre et du fil à coudre ; quand son père, peu accessible à des considérations esthétiques, lui eut repris cet instrument bizarre pour le rendre à sa destination première, l’enfant résolut de se vouer à la peinture. Un étudiant en villégiature dans le voisinage lui avait donné quelques tablettes de couleurs ; il se tailla un pinceau dans sa propre chevelure et se mit bravement à l’œuvre. Il réussissait surtout les images de saints et plus d’une de ces créations d’un art primitif orne encore, dit-on, les livres de prières des paysannes de la contrée.

Mais bientôt une passion, plus absorbante encore, vint le saisir tout entier. Il avait déjà dix ans quand un maître d’école ambulant lui enseigna. les éléments de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique. Une ardente soif de connaître s’empare alors de cette jeune âme, sevrée jusque-là de toute culture intellectuelle. Chaque livre, quel qu’il fût, chaque feuillet imprimé, rencontré sur son chemin, était dévoré parle jeune pâtre, et pendant qu’il se plongeait dans quelque vieux recueil de légendes ou de sermons, les chèvres s’en allaient à la débandade et les vaches usurpaient l’herbe du voisin, ce qui valait au jeune „étudiant“des rebuffades fréquentes et parfois des taloches. Le soir, rentré chez lui, établi dans son lit plus que modeste, — c’était la crèche des chèvres à l’étable, — son grand bonheur était de raconter ses lectures à ses frères et sœurs, ou, mieux encore, d’inventer pour eux de captivantes histoires. Captivantes, elles devaient l’être, puisque ses auditeurs consentirent à lui abandonner, à lui seul, une grande omelette, confectionnée par leur mère, à condition qu’il leur raconterait chaque soir une nouvelle histoire, pendant toute une année. Qui sait si ce ne sont pas ces débuts modestes dans l’étable aux chèvres qui ont fait du petit Pierre le grand conteur que nous admirons aujourd’hui ?

Un jour que l’enfant aidait son père aux champs, les bœufs de l’attelage prirent le mors aux dents et Pierre roula avec eux jusqu’au bas d’un profond ravin. Au moment de la chute du petit bonhomme, le père avait fait vœu d’aller en pèlerinage à Maria-Zell, si son fils en réchappait, et comme il était à peine contusionné, le paysan l’emmena pour remercier la Sainte-Vierge d’une protection quasi miraculeuse. Ce fut pour le jeune voyageur une grande joie, de descendre ainsi de ses hauteurs alpestres, seules connues jusqu’ici, de voir des bourgs et des villes, des hommes différents des montagnards, ses compatriotes, et d’admirer enfin toutes les merveilles de la cathédrale de Notre-Dame, si fréquentée par les dévôts styriens. Un second pèlerinage fait en compagnie de son parrain, à Maria-Schutz, près du Semmering, produisit également une profonde impression sur l’imagination de l’enfant. Il y vit pour la première fois un chemin de fer, et se décida même, non sans des appréhensions bien naturelles, à se confier au monstre crachant la fumée, pour traverser le sombre tunnel du Semmering.

Dans un des bouquins délabrés que lisait le petit Pierre, tandis qu’il surveillait les chèvres paternelles sur l’alpe, il avait trouvé quelques anecdotes relatives à l’empereur Joseph II. Ne se doutant pas que le monarque philanthrope dormait depuis longtemps dans la crypte des Capucins devienne, l’enfant se passionna pour ce bon prince, ami des pauvres et si désireux d’éclairer ses sujets. Il résolut, dans son touchant enthousiasme, de lui rendre visite dans sa capitale. On lira plus loin le récit de ce voyage, et l’on sera touché de la douleur profonde du petit pâtre, devant le cercueil du meilleur des Habsbourg, quand un bon bourgeois de Vienne l’eut conduit dans le caveau où tant de têtes couronnées ne sont plus qu’un peu de poussière. Bien triste et bien fatigué, il revint à ses montagnes, rapportant de sa singulière odyssée deux gros volumes, une Histoire de Vienne et une Histoire de Joseph II, achetées avec l’argent que lui avait donné un vieux peintre viennois pour lequel il avait posé.

Il les lut et les relut avec une telle assiduité qu’il finit presque par les savoir par coeur ; il songea alors à les remplacer, à l’aide de ses modestes économies, et finit, en effet, par réunir assez de kreutzer pour acheter un calendrier à la foire du village voisin. Mais ce nouveau trésor de science fut vite épuisé, et comme l’argent lui manquait pour renouveler ses achats, l’idée lui vint d’y suppléer en composant lui-même un calendrier pour son usage personnel. Les quelques piécettes de cuivre qu’il possédait encore, furent employées à l’acquisition d’un peu d’encre et de papier, et bientôt celui-ci se couvrit de poésies, d’histoires, de prophéties même et de pronostics à l’instar de Mathieu de la Drôme. Ce fut là le début de Rosegger dans la carrière littéraire, et ce début ne saurait être appelé malheureux, puisque l’auteur réclamait des honoraires de deux kreutzer à tous ceux qui consulteraient son œuvre et qu’il lui vint un nombre assez respectable de clients ruraux. Pendant cinq ans, Pierre rédigea ce calendrier annuel, dans ses rares moments de loisir. Car c’était à de longs intervalles seulement qu’il pouvait mettre la main à la plume. A mesure qu’il grandissait, le père, toujours embarrassé pour nourrir une famille de huit enfants, demandait plus de travail à l’adolescent. Celui-ci dut quitter les chèvres et la vie relativement libre du berger, pour conduire la charrue et rentrer les récoltes. Mais son corps, trop chétif, ne résista pas longtemps aux fatigues de cette nouvelle existence, infiniment plus dure encore dans la montagne que dans la plaine.

Restaient deux carrières, les seules que connaisse, paraît-il, le montagnard des Alpes styriennes, pour un rejeton peu robuste : celle de curé, ou celle de tailleur. Mais pour devenir prêtre, il faut étudier, pour étudier, il faut de l’argent, et le père Rosegger n’en avait pas. Ce fut en vain que sa mère alla solliciter le concours de quelques membres du clergé ; ils refusèrent, sauf un seul, de lui tendre une main secourable. Force fut donc au pauvre Pierre de se laisser enrégimenter, en 1860, comme modeste recrue dans l’honorable corporation qui a produit plus d’un millionnaire, mais bien peu de poètes. Son patron était un petit vieux, fort original, dont la vie se passait à aller d’une ferme de la montagne à l’autre, pour renouveler, avec ses aides, la garde-robe des familles, occupation qui parfois le retenait pendant des semaines sous un même toit. Durant cinq ans, le jeune poète mena cette existence prosaïque, apprenant, il est vrai, à connaître à fond les hommes, tout en maniant l’aiguille, comme il avait appris à connaître la nature, en gardant son troupeau. Tous ces types si variés, si profondément originaux, qui nous charment dans ses récits, il les étudia sans doute dans ces fermes isolées, alors qu’hommes et femmes, jeunes filles, enfants et vieillards, maîtres et servantes, passaient et parlaient sans gêne devant l’établi du modeste apprenti, sans se douter que son esprit observateur et sa mémoire fidèle amoncelaient les matériaux de ses écrits futurs.

Les samedis soirs, Rosegger rentrait chez lui, et le dimanche il se reposait au foyer paternel. Il lisait les ouvrages que lui prêtait une vieille femme du village voisin, qui se trouvait à la tête d’une petite bibliothèque, et dévorait, avec une égale passion, les volumes de vers, les récits de voyages et les vieux calendriers. Il rédigeait obligeamment aux jeunes filles, ainsi qu’aux bûcherons illettrés, leurs lettres d’amour à l’absent ou à l’absente ; il continuait aussi à jeter sur le papier ses impressions personnelles et entassait ses cahiers manuscrits, obéissant à la loi de sa nature, et comme le ver à soie file son cocon. Mais il était loin d’espérer qu’ils seraient lus jamais par d’autres que par les rares amis des deux sexes qui partageaient, dans une certaine mesure, ses aspirations supérieures et auxquels il lisait parfois ses œuvres dans l’arrière-boutique d’un brave homme, le père Haselgraber, de Kathrein.

Un jour cependant, Pierre, poussé par quelques-uns de ses auditeurs bénévoles, ne résista pas à la tentation d’envoyer de sa prose et de ses vers à la rédaction d’un journal paraissant à Gratz, le chef-lieu de la Styrie.

Quelques semaines se passèrent. C’était la veille de Noël, et Pierre revenait, content du modeste salaire qu’il touchait depuis peu comme compagnon-tailleur, heureux aussi à l’idée de passer les jours de fête avec ses parents et ses chers livres. Au moment où il se dirigeait vers sa chambrette, sa mère, sortant de la cuisine, lui raconta tout émue, qu’un voisin, revenant de la petite ville voisine, dernière station postale, lui avait dit qu’au bureau se trouvaient plusieurs lettres et paquets à l’adresse de son fils, et que le nom de Pierre figurait au journal, ce qui avait beaucoup préoccupé les bons citadins, et préoccupait plus encore, comme on pense bien, la mère Rosegger elle-même.

Notre romancier a décrit plus tard les émotions de cette nuit enfièvrée et celles de la matinée suivante, alors qu’il se présenta au guichet du bureau de poste voisin, et que, d’un air souriant et paterne, le vieil expéditionnaire lui présenta toute une cargaison de lettres, de colis et de mandats de poste au „paysan-poète styrien“. Radieux et bouleversé, Pierre prend tout ce qu’on entasse devant lui, missives, argent, paquets de livres, et retourne vers, Alpel, comme dans un rêve.

C’était pourtant la réalité, une réalité délicieuse pour le pauvre poète, resté seul jusqu’ici avec ses aspirations et ses pensées. Au reçu de l’envoi de Rosegger, le rédacteur du journal de Gratz, dont nous avons parlé, le docteur Adalbert Svoboda, convaincu qu’il rendait en même temps service aux lettres et à ce jeune homme inconnu, en l’arrachant au milieu dans lequel il avait dû vivre jusque-là, avait publié dans sa feuille, la Tagespost, un article sur Pierre et sur ses essais poétiques, et invité le public à s’intéresser au talent natif qui se révélait dans ses vers. Cet appel avait immédiatement porté des fruits. Un libraire de Laybach en Carniole lui écrivit pour lui offrir d’entrer chez lui, dans des conditions très favorables, et sur le conseil de M. Svoboda, Rosegger se décida, non sans un grand trouble d’âme et sans déchirement intérieur, à quitter sa famille et ses montagnes chéries pour entrer dans une sphère encore inconnue, qui l’effrayait de loin, mais où il lui serait possible d’apaiser enfin cette soif de connaître qui le tourmentait depuis son enfance.

Il quitta donc avec une de ses sœurs, qui devait lui donner la conduite jusqu’à la première station de chemin de fer, Alpel et la vallée de la Mürz, muni de la bénédiction paternelle. Quand il débarqua dans sa nouvelle résidence, après sept heures passées sur les rails, dans une course vertigineuse par monts et par vaux, Rosegger voulut immédiatement se mettre au travail, chez M. Giontini, son nouveau patron. Une librairie, c’était l’Eldorado rêvé par lui depuis tant d’années ; comme il allait jouir de sa nouvelle position ! Hélas, il fallut en rabattre ; ce n’était pas tant de lire des livres que de les vendre et de les prêter qu’il s’agissait pour lui. On le mit au travail, comme il le demandait ; on lui fit plier des feuilles, ficeler des paquets, déballer les nouveautés qui parvenaient jusqu’à Laybach ; puis, comme le jeune paysan n’était guère habile à ce genre de travail, on le plaça dans le cabinet de lecture tenu par le libraire. Mais là aussi, les loisirs faisaient défaut et, fatigué du labeur quotidien, mécontent de lui-même, Rosegger se couchait chaque soir plus las et plus découragé, pris d’une nostalgie profonde pour les pics escarpés, les prairies et les forêts de son pays natal. Ses rêveries mélancoliques le hantèrent au point que sa ferme volonté d’apprendre faiblit. Le septième jour, il supplia le libraire de lui permettre de rentrer chez lui ; il préférait encore retourner à l’établi du tailleur, plutôt que de végéter plus longtemps loin de l’alpe paternelle. On lui donna volontiers son congé et, tout joyeux, Pierre rentrait le lendemain à Gratz, ou du moins les sommets de ses chères montagnes se profilaient à l’horizon. M. Svoboda, quoiqu’un peu désappointé par la fugue inattendue de son protégé, lui conseilla de ne pas interrompre aussi brusquement, et pour toujours, la grande expérience de sa vie, en retournant immédiatement au village. Il réussit à persuader le fugitif, et grâce à ses conseils et à son appui matériel, Rosegger put entrer à Gratz même dans une espèce d’École de commerce, pour tenter de combler les effroyables lacunes que sa manière de vivre, au sein de la nature, avaient laissées chez cet auteur de vingt-deux ans.

On se figure aisément que le jeune homme aux manières rustiques, et très timide en outre, de tout temps, eut quelque peine à s’acclimater dans un milieu si différent de celui dans lequel il avait vécu. Il sut pourtant se créer parmi ses camarades de tous pays un petit cercle d’amis, et le directeur de l’établissement en question, M. Dawidowsky, apprenant à l’estimer chaque jour davantage, l’admit dans sa famille et, pour alléger ses dépenses, en fit son secrétaire particulier. M. Svoboda publiait de temps en temps de sa prose et de ses vers dans les colonnes de la Tagespost, pour intéresser le public à son avenir ; les professeurs de Gratz l’admettaient à leurs cours ; l’administration du théâtre lui faisait parvenir des billets gratuits ; celle des Chemins de fer du Sud lui offrit même des billets de parcours, afin qu’il pût visiter de temps à autre son cher Alpel et les montagnes qui l’avaient vu naître. Trois années se passèrent de la sorte ; il fallait se décider pour une carrière ; élève d’une École de commerce, Rosegger se croyait condamné à passer ses jours dans un bureau, ou derrière un comptoir, perspective peu récréative pour un adorateur passionné de la vie libre et poétique des montagnes. Mais habitué, depuis sa première enfance, à être content de peu, à ne jamais récriminer contre le sort, il s’y résignait doucement, quand son excellent protecteur,. M. Svoboda, l’encouragea à tenter préalablement la carrière des lettres. Il finit par lui trouver un éditeur courageux, qui consentit à publier un volume des poésies de Rosegger, en dialecte, si toutefois une notabilité littéraire en écrivait la préface. Un compatriote, mort il y a quelques années à Gratz, l’un des plus remarquables parmi les poètes contemporains de l’Autriche, Robert Hamerling, l’auteur d’Ahasverus, de Vénus en exil et des Sept péchés capitaux, lui rendit gracieusement cet important service, et le volume parut en 1860 sous le titre de Cither und Hackbrelt, assez difficile à traduire, le second de ces instruments de musique, cher aux montagnards des Alpes autrichiennes, n’existant pas, que je sache, dans les contrées de langue française. Le volume eut beaucoup de succès, même au point de vue pécuniaire, et fut immédiatement suivi d’un second, intitulé Tannenharz und Fichtennadeln (Résine de sapins et aiguilles de pins). Un recueil de Tableaux de mœurs de l’Oberland styrien, en prose, fut également bien accueilli. Le défilé était franchi, la victoire gagnée. Dès 1870, le nom de Pierre Rosegger était populaire dans sa province natale, et sa carrière d’écrivain matériellement assurée.

Le premier argent gagné de la sorte fut consacré par l’auteur à de longues courses qui, à travers la Styrie, la Carinthie, le Tyrol et le Salzbourg, le conduisirent à Vienne et en Bohème ; les années suivantes, il franchit les limites de l’empire et voyagea en Allemagne ; il vit Dresde, Berlin, Hambourg et la Baltique, la mer du Nord et les Pays-Bas, les bords du Rhin et l’Italie. Mais le poète revenait toujours avec délices à son nid alpestre, sentant, par un instinct profond, que là où s’était trouvé son berceau, étaient aussi les racines de sa vie morale et les sources vives de son talent poétique. Chaque année quelque volume nouveau, dont le thème était presque toujours emprunté à la sphère populaire qu’il avait étudiée de si près et d’un regard si pénétrant, augmentait la réputation du jeune écrivain. Lui qui n’avait d’abord pu trouver qu’à grand’peine un éditeur, les voyait accourir maintenant vers lui et lui faire des offres brillantes. Il eut le bonheur de rencontrer, en l’un d’eux, M. Gustave Heckenast, de Pesth, un ami délicat et dévoué, qui, par ses relations étendues, tant en Autriche qu’en Allemagne, contribua puissamment à faire connaître le jeune auteur au dehors ; c’est chez lui qu’ont paru, dès lors la plupart des volumes de Rosegger.

Depuis, Rosegger a continué son utile et belle carrière, travaillant sans relâche à l’émancipation intellectuelle et morale des humbles, des rangs desquels il est sorti. En 1872, il eut la douleur de perdre sa mère, qui l’aimait du fond du cœur et le suivait d’un regard satisfait et inquiet à la fois, car elle ne comprenait rien à la carrière de son fils. La même année le poète, à la suite d’une rencontre fortuite, faisait la connaissance de la jeune fille qui devait être sa femme et recevait, quelques mois plus tard, la bénédiction nuptiale dans la pittoresque chapelle de Mariagrün, dans le voisinage de Gratz. Un bonheur sans mélange remplit les quelques années qui suivirent ; au foyer domestique, une femme charmante et vivant de la vie intellectuelle de celui qu’elle aimait ; autour de lui le babil joyeux des petits enfants, l’affection des amis, des admirateurs nombreux. Puis vinrent, après les joies, les douleurs profondes. Il perdit brusquement celle qui embellissait son existence ; il s’en consola, comme se consolent les âmes d’élite, en aimant davantage les enfants que le ciel lui avait laissés, et en faisant autour de lui le plus de bien possible, en s’élevant au-dessus des misères et des tristesses humaines par l’aspiration vers l’idéal serein, par le spectacle des beautés éternelles de la nature.

Plus tard, une vie nouvelle a commencé pour lui. Il a retrouvé dans sa main cette douce main de femme sans le soutien de laquelle le chemin de la vie est si rude à poursuivre et le découragement si amer, après les tourmentes du jour. Un second fils, une fille lui sont nés, des œuvres nouvelles ont montré que la sève poétique n’était point épuisée dans son âme. Ami fidèle, il revient chaque année dans le chalet rustique qu’il s’est fait bâtir à Krieglach, non loin du site aujourd’hui presque désert d’Alpel, où se dressait la chaumière paternelle, pour se retremper au sein des vastes forêts de pins et des verdoyants pâturages où s’écoula son enfance. C’est là qu’il puise des forces et des inspirations nouvelles pour continuer ensuite son œuvre, en la variant toujours, durant les longs mois d’hiver, dans cette belle et souriante ville de Gratz, où le jeune paysan d’il y a trente ans est aujourd’hui l’un des personnages les plus populaires et les plus justement célèbres de la cité.