Du défaitisme dans l’œuvre de Ferdinand Oyono : tare ou philosophie ?

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L’auteur revisite aujourd’hui un travail académique qu’il a fait, il y a une quarantaine d’années, sur Ferdinand Oyono et son œuvre romanesque. Au point de vue informations sur l’évolution de la vie du romancier camerounais, sur sa maturation intellectuelle et humaine, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors ; il y a assurément de nombreux paramètres nouveaux à prendre en considération.

Le onzième et dernier chapitre a été ajouté pour recueillir l’essentiel de ces rallonges : « Le Diplomate et l’homme politique ». De même que le quatrième – « La Symbolique du défaitisme » - prolonge en faisceaux l’analyse des principaux indices de l’incrustation du phénomène dévitalisant dans le subconscient collectif.

Dans l’ensemble, le texte a été réécrit à près de 75% - à travers des modifications (phrases, paragraphes, têtes de chapitres, titres de la 1ère et de la 3e parties), des suppressions et des additions, par le biais d’un effort de reformulation aussi, notamment au niveau des passages de réflexion conceptuelle, d’analyse psychologique ou de prospective.


Publié le : mardi 31 juillet 2012
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EAN13 : 9782332510068
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ISBN numérique : 978-2-332-71514-2

 

© Edilivre, 2014

Une lecture en filigrane de Ferdinand Oyono,
« homme mûr »

(Avant-propos à l’édition)

Je revisite aujourd’hui ce travail fait, il y a une quarantaine d’années, sur Ferdinand Oyono et son œuvre romanesque. Au point de vue informations sur l’évolution de sa vie, sa maturation intellectuelle et humaine, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors ; il y a assurément de nombreux paramètres nouveaux à prendre en considération. Le onzième et dernier chapitre, d’une douzaine de pages, a été ajouté pour recueillir l’essentiel de ces rallonges : « Le Diplomate et l’homme politique ». De même que le quatrième (8 p. environ) – « La Symbolique du défaitisme » – prolonge en faisceaux l’analyse des principaux indices de l’incrustation du phénomène dans le subconscient collectif.

Il permet de vérifier si le « défaitisme » et la vision apparentée du monde, relevés chez les protagonistes du romancier et leurs proches sont plus franchement devenus des aspects majeurs de la personnalité de l’écrivain camerounais ; à travers des monceaux sédimentaires de sa conduite sociale, de grand commis de l’Etat comme d’un froid manœuvrier de la politique nationale ainsi que de la diplomatie camerounaise.

Il y a lieu aussi d’évoquer, au passage, un certain fatalisme de l’échec final consubstantiel à la violence coloniale, envisagée dès l’origine pour se perpétuer à jamais – l’endormissement anesthésique du christianisme intégriste, de l’Assimilation Culturelle, d’une roublardise sociopolitique spécifique, s’étant révélés, à l’expérience, de plus en plus insuffisants pour parachever la déjà multiséculaire Pacification de l’Empire.

Même après l’octroi perfide d’une Indépendance des plus frelatées, tout le temps essoufflée, anémiée par une diplomatie hexagonale d’apparence constamment mutante, mais avérée de tout temps d’encerclement, d’émasculation progressive des peuples négro-africains. Cette tendance à la criminalisation souterraine – toujours verbalement enjolivée, de l’âme damnée des relations Nord Sud – se fait aujourd’hui appeler d’un doux euphémisme, la Françafrique, après ceux tout aussi ensorcelants d’Alliance ou de Communauté franco-africaines.

Comme la soif inextinguible de liberté constitue l’indispensable boussole de tout peuple trop anciennement dominé, à la dynamique culturelle non encore totalement broyée, la bien feutrée férocité néocoloniale en cours a nécessairement une fin plus ou moins proche – même à partir du jour où il faudra que la libération commune des peuples (africains et français) concomitamment floués passe par l’indispensable assainissement des mœurs politiques à la Métropole.

Ce fut d’ailleurs le cas, historique des temps modernes, du Portugal et de ses colonies d’Afrique en 1974. L’implacable logique de la dialectique du maître et de l’esclave ! Ils se noient ou parviennent ensemble, main dans la main, au bon port d’une véritable communauté de leurs intérêts, conjugués à l’aune d’une mondialisation humanitaire des peuples.

Le recours aux napalms et aux missiles en Côte-d’Ivoire puis en Libye, peut-être bientôt en Syrie et ailleurs dans de « scandaleux » réservoirs de matières premières industrielles ou à des nœuds stratégiques relativement peu armés, ne constitue que de vaines gesticulations (bien que des plus cyniquement meurtrières) pour se hasarder à contrebalancer la loi de série par celle d’airain. Parce que tous les empires issus de la force des armes à feu de l’Histoire ont pris fin, connu un terme passablement précipité, du fait surtout de leurs contradictions internes, de l’inhumanité de leur conception, de leurs mœurs et pratiques contre nature, au quotidien.

Ce travail de recherche est plus librement effectué ou configuré aujourd’hui, loin de tout académisme à l’eau de rose idéologique qui m’avait amené autrefois à devoir produire une seconde version édulcorée de mon mémoire de Diplôme d’Etudes Supérieures, pour espérer conforter mes chances de pouvoir obtenir, trois mois plus tard, le diplôme convoité, et retrouver l’harmonie relationnelle avec des encadreurs pédagogiques jusque-là très estimés.

A la critique universitaire de savoir un jour comment nous départager : deux membres du Jury – les Professeurs Joseph Awouma et Joseph Ngoue, aussi méconnaissables dans leur argumentaire ce jour-là que s’ils avaient eu des atomes crochus avec le grand diplomate écrivain – d’un côté, et de l’autre mon Tuteur le Professeur Thomas Melone, son bras droit Louis-Marie Ongoum et moi.

Par maints endroits, le style de l’ouvrage a été retouché, dans l’optique de redresser d’éventuelles faiblesses ou lourdeurs passées inaperçues au regard de l’étudiant de l’année de maîtrise que j’étais en 1972. Des paragraphes successifs ont été refondus, de quoi éviter des redites ou exprimer moins banalement certaines idées thèmes, ou encore pour présenter avec plus d’éclat quelques notions – par des raccourcis stylistiques dont je ne disposais pas pleinement à l’époque.

Dans l’ensemble, le texte a été réécrit à près de 75 % – à travers des modifications (phrases, paragraphes, têtes de chapitres, titres de la 1ère et de la 3e parties), des suppressions et des additions, par le biais d’un effort de reformulation aussi, notamment au niveau des passages de réflexion conceptuelle, d’analyse psychologique ou de prospective.

H. S.

En plein dans le petit ventre mou
de l’œuvre romanesque de Ferdinand Oyono

(Avant-propos à l’écriture)

C’est la seconde fois que nous soumettons ce travail à l’appréciation du Jury. Cette édition diffère de la première sur un certain nombre de points : la notice biographique a été substantiellement enrichie grâce aux cours du Professeur Joseph Awouma sur la vie de F. Oyono, leçons recueillies par Monsieur Tamfack Thomas. Ces mêmes sources nous ont permis de remplacer le chapitre VIII intitulé « Le Poids de la tradition » par « La Tradition et ses métamorphoses », qui est en quelque sorte un bref aperçu des entorses subies par les mœurs africaines, bulu plus précisément, sous la multi facette férule coloniale.

Forts de nouvelles informations, ainsi que des observations faites au cours de la première soutenance par le Jury, nous avons pu nuancer certaines affirmations d’ethnologues sur les sociétés traditionnelles fang. Il semble que la plupart du temps, ces grands voyageurs de l’information culturelle « archaïque » n’aient pas pu fouiller jusqu’au tréfonds des structures sociétales étudiées.

De même que la formulation de leurs découvertes a dû rester en deçà de leur juste conscience des réalités considérées, se contentant d’une vue approximative, partielle et par trop globalisante du milieu « primitif » à faire connaître à un public européen qui a ses fantasmes, ses préjugés, de lourds handicaps psychologiques, de vieilles convictions séculaires, à l’origine même de la croisade coloniale.

Il aurait fallu que nous confrontions leurs écrits à l’ondoyante et complexe réalité spécifique fang. Malheureusement, nous devons avouer notre actuelle incapacité à effectuer des recherches de ce genre-là sur le terrain, ne disposant ni du temps nécessaire ni des moyens financiers subséquents, comme n’ayant pas reçu la formation pointue appropriée.

C’est ce qui explique que nous continuions à prendre appui, dans une certaine mesure, sur des assertions d’anthropologues, quitte à les recouper à la lumière de quelques informations récentes – elles aussi fragmentaires, malheureusement – recueillies au cours de nos descentes en bibliothèques si ce n’est au hasard de quelques échanges entre apprentis chercheurs. L’idéal de la rigueur scientifique au service d’une libération efficiente de la recherche fondamentale africaniste aurait été pour nous de pouvoir nous rapprocher de la démarche radicale de Ahmed Nara, jeune ethnologue zaïrois, doctorant ayant pris un sujet sur une tribu de son pays.

« J’aimerais, dit-il, repartir de zéro, reconstruire du tout au tout l’univers de ces peuples : décoloniser les connaissances établies sur eux, remettre à jour des généalogies nouvelles, plus crédibles et pouvoir avancer une interprétation plus attentive au milieu et à sa véritable histoire. »1 En fervent disciple probable de Cheikh Anta Diop de Nations nègres et cultures2.

Toutes ces considérations ont imprimé à notre travail une nouvelle dimension dont l’allure est assez fidèlement reflétée dans la conclusion, qui a été en grande partie modifiée.

H. S.


1. V. Y. Mudimbe, cité par J. C. Luhaka A. Kasende, Le Roman africain face aux discours hégémoniques. Etude sur l’énonciation et l’idéologie dans l’œuvre de V. Y. Mudimbe, L’Harmattan, Paris, 2001, p. 68

2. Tomes I et II, Présence Africaine, Paris, 1979

Introduction

Ferdinand Oyono est l’auteur de trois romans bien connus dans le monde littéraire négro-africain, et même au-delà : Une Vie de boy, Le vieux Nègre et la médaille, Chemin d’Europe. Si nous avons l’œuvre à notre portée, l’homme nous échappe presque entièrement – tant dans sa vie privée qu’au travers des méandres de sa profession de grand diplomate où sont de mise la prudence et le culte d’une certaine discrétion. Jusqu’ici, le grand public ne connaît de la biographie de Oyono que des détails disparates fort peu concluants. Nous espérons qu’un chercheur mieux outillé ne va pas tarder à combler plus largement cette regrettable lacune.

En attendant, on peut tout au moins retenir que le romancier est né en 1929 à Ngoulemakong, petite localité du Sud Cameroun, située à mi-chemin entre Mbalmayo et Ebolova, chef-lieu du Département du Ntem. Cette partie du Cameroun est majoritairement peuplée de Boulou, un des multiples sous-groupes de l’ethnie fang réputée pour son esprit frondeur. Le Boulou « traditionnel » est allergique à toute subordination. Beaucoup d’ethnologues lui connaissent ce qu’ils appellent « la tendance égalitaire », autrement dit une haine viscérale des inégalités – autant sociales que politiques. On peut facilement deviner l’ampleur et la profondeur de son désarroi face aux mesquines brimades de la société coloniale française.

Le père de l’écrivain est de ceux qui ont eu le triste privilège de connaître successivement les deux colonisations européennes, allemande et française, qui ont sévi sur le Cameroun. Né au tout début du XXe siècle à une trentaine de kms d’Ebolova, Monsieur Jean Oyono Eto de la grande famille de Mvog Akoa fait ses études primaires à la mission catholique. En 1919, il est reçu au concours des « écrivains-interprètes » et entre au Service Civil et Financier. Sa vie de fonctionnaire le conduira successivement à Douala, Ebolova, Yaoundé, Mbalmayo, Tibati et Ngaoundéré (1948). Retraité en 1958, il rentre à Ebolova où il devient chef du village Mintcha. Onze ans plus tard, il rendra l’âme à l’Hôpital Central de Yaoundé.

C’est au cours de son séjour à Ebolova que Monsieur Oyono Eto va prendre une seconde épouse. La mère du nouvelliste, Dame Mvodo Belinga Agnès (fille de Belinga Ekodo, chef supérieur des Bene dont la chefferie, héréditaire se perpétue encore à son siège, Ngoulemakong). Femme très pieuse, catholique convaincue, elle trouve intolérable la vie polygamique, et décide de divorcer. Désormais, elle va s’occuper seule de ses deux enfants, le petit Oyono et sa sœur. Ses revenus de couturière ambulante ne lui permettant guère de « joindre les deux bouts », elle se voit obligée de confier à la fois son fils et sa fille aux bons soins des missionnaires catholiques.

Le petit Oyono devient enfant de chœur. Comme Toundi Ondoua de Une vie de boy. Il est initié de bonne heure à la connaissance de la langue française et reçoit des rudiments des langues classiques. Inscrit à l’Ecole Officielle Régionale d’Ebolova, il passe le CEPE en 1944, second du centre. Alors, son père décide de succéder aux missionnaires, au niveau de l’encadrement matériel de son éducation.

Le fils intègrera la section administrative de l’Ecole Primaire Supérieure de Yaoundé en 1946 où il aura comme camarade de classe un autre futur grand commis de l’Etat, Koungou Edima, entre autres condisciples. Transféré au Lycée Moderne de Nkongsamba, comme tous ceux issus à l’époque de l’Ecole Supérieure de Yaoundé, il n’est pas reçu à l’examen du Brevet Elémentaire.

Dépité, son père s’impose le lourd sacrifice de l’envoyer – à ses frais – continuer ses études en France ; une éventualité assez rare à l’époque mais possible pour une certaine catégorie de fonctionnaires, des services financiers notamment. C’est en août 1950 que le jeune Oyono atterrit en France, au Lycée de Provins. Un peu à la hasardeuse façon de son personnage Aki Barnabas de Chemin d’Europe.

Lorsqu’il quitte ainsi son pays à vingt-et-un ans, il a eu tout le temps de pénétrer et de comprendre son environnement culturel. Son long séjour chez des prêtres catholiques lui a certainement permis d’observer de près le christianisme tel qu’il était incarné par les colons. Il a dû être aussi témoin sinon victime des vexations administratives, de l’escroquerie des commerçants grecs ainsi que de la soumission aveugle, du mimétisme ridicule, de l’apathie acquise des administrés – autant d’éléments qui lui permettront d’étoffer ses futurs romans dont les cadres sont, on s’en doute, des villes coloniales et leurs environs immédiats de la partie Sud du Cameroun.

1954, succès au Baccalauréat Moderne de Philosophie qui lui ouvre les portes des études supérieures à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Paris Sorbonne. Ferdinand Oyono a comme proches Camara Laye, Alexandre Biyidi Awala (Mongo Beti), François Sengat Kuo, William Aurélien Eteki Mboumoua, pour ne citer que ceux-là. La principale fréquentation de F. Oyono est l’écrivain camerounais et camarade d’Université Mongo Beti, avec lequel il s’entend bien. Même si au cours des dernières années, ce ne fut plus la grande amitié, selon des intimes des deux écrivains.

Licencié en 1957, le créateur de Aki Barmabas s’engage en qualité de chercheur à l’Orstom de Paris. Il entre ensuite à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), section Diplomatie. Septembre 1959, il entreprend un stage d’imprégnation de six mois en diplomatie au Ministère des Affaires Etrangères du Gouvernement de la République Française à Paris, apprentissage qu’il poursuit dans les missions diplomatiques françaises à l’étranger : d’abord au Quai d’Orsay, puis au Consulat Général de France à Gênes (Italie), ensuite à l’Ambassade de France du même pays.

1956, parution à Paris chez Julliard, en l’espace d’un mois, de Une Vie de Boy et de Le vieux Nègre et la médaille dont l’écriture, probablement en parallèle, avait commencé au Cameroun, des années plus tôt.

Depuis 1960, il a représenté son pays dans plusieurs capitales de par le monde. C’est ainsi qu’il a déjà été désigné Délégué du Cameroun à l’ONU, Ministre Plénipotentiaire à Monrovia, Ambassadeur à Bruxelles et à Paris.

Oyono est en fait un homme polyvalent, de grande culture ; il dispose – à ce que l’on dit souvent – de plus d’une corde à son arc. Avant qu’il n’embrasse la diplomatie, il s’est montré un grand acteur de théâtre, un « comédien né », et surtout un écrivain de talent. A en croire les grandes tendances critiques, l’anticolonialisme, l’humour et l’ironie, le réalisme ou l’application au respect scrupuleux des contraintes objectives de la vie vécue, constituent les thèmes structurateurs de son œuvre.

En effet, son univers romanesque est surtout fait d’une vaste ironie incessamment déployée contre tout le monde, principalement contre ceux qui voudraient se prendre au sérieux. Il fait rire de tout, de tous, comme pour se situer métaphoriquement au-dessus de tous. Il se rit donc de presque toute l’humanité, affiche une certaine impassibilité devant des situations tragiques, qui par ailleurs pourraient l’intéresser en tant qu’être compatissant, noblement sensible à la misère très souvent injustifiée du prochain. Toutes ces considérations tendent à masquer une réalité qui, à notre sens, paraît échapper à nombre de critiques littéraires occupés à décoder le bouquet diversement colorié de ses messages artistico philosophiques.

Que l’on se souvienne du poignant sentiment de pitié que suscite la lecture de F. Oyono. La quasi-totalité des personnages africains s’y présentent partout en victimes innocentes, résignées, de l’occupation étrangère. On les plaint. Seulement à la longue, ils irritent le lecteur par leur passivité de somnambules, leur inclination à la bassesse déjà passée au subconscient, leur complaisance dans l’infortune. De la commisération au mépris irrité, il n’y a qu’un pas à faire, et le lecteur l’effectue presque imperceptiblement.

C’est cette mollesse peu précautionneuse du comportement, ce manque de confiance en soi et en l’avenir, la résignation trop facile à des situations pour le moins dégradantes ; cette renonciation, sans aucun espoir de revanche, à la dignité d’homme, que nous avons voulu appeler « défaitisme ». Ce terme peut désigner également le fait de diffuser des idées incitant à la capitulation ; alors le narrateur/auteur est soupçonné de catastrophisme chronique lorsqu’il insiste un peu trop sur l’échec de ses personnages, au point de laisser croire à une certaine prédestination, à la nécessité sociale de leur résignation, toute honte bue. Il souligne tout le temps – on l’imagine ravi – leurs exaspérantes faiblesses, comme pour inciter ses lecteurs à admettre que la seule issue qui reste à ses créatures est la reddition, la soumission sans condition au joug de l’ennemi.

Vu sous cet angle, même ce que l’on a jusqu’ici pris pour de l’humour « engagé », socialement « opérationnel » chez l’écrivain ne serait que l’une des multiples facettes du pessimisme hautain qui imprègne, en toile de fond, toute son œuvre, quelque part aussi son profil de grand diplomate, et plus tard de Ministre à l’influence tentaculaire, inséparable Ami Confident du Chef de l’Etat, d’une république en continu sous pression, dont ils n’ont cessé d’aggraver la clocharde dépendance, des décennies durant.

Ne pouvant (ou se refusant à) modifier le cours des choses, du tragique destin collectif de son peuple martyr – par sentiment outré de sa propre impuissance ou du fait d’un curieux désintérêt – l’écrivain « diplomate » se contente d’ironiser en permanence, de traîner tout le monde dans la même boue de l’avilissement, bourreaux comme victimes du colonialisme ; par possible souci d’un équilibre apparent dans les appréciations de l’intellectuel de race « citoyen du monde », complice plus ou moins consentant des requins de la Mondialisation, des croisés de la Démocratie, en inlassable quête plus ou moins surarmée des sources des matières premières stratégiques à vil prix.

Ce doit être une surprise inconcevable pour beaucoup de lecteurs de voir soupçonner de défaitisme militant un écrivain « compagnon de lutte » de Mongo Beti, Francesco Ndintsouna, David Diop, Sembène Ousmane, Cheikh Anta Diop et tant d’autres grandes plumes engagées volontaires pour la libération de l’Afrique. Pour tout ce microcosme éveillé et agissant, l’écrivain se fait à l’occasion guide politique, le levain qui booste la détermination des masses spoliées sur les rebutants chemins des revendications comme de l’exercice effectif de leurs droits légitimes.

Sans que cela puisse rien ôter à leur mérite d’artistes complets, cette vague d’intellectuels partage ainsi le point de vue de Victor Hugo, d’Aimé Césaire ou de Langston Hughes sur la fonction vitale de l’homme de lettres dans la société. Le silence narcissique, le retrait dédaigneux dans la fameuse Tour d’Ivoire, une certaine réserve égocentrique devant la Cité qui brûle à petit feu, n’est que défaitisme arrogant, sermonneur. Tout cela, cette duplicité emphatique, l’auteur des Châtiments la condamne sans appel.

« Malheur à qui dit à ses frères

Je retourne dans le désert

………………………………

Honte au penseur qui se mutile

Et va chanteur inutile

Par la porte de la cité

………………………………

Quand les haines et les scandales

Tourmentent le peuple agité. »3

Le ténor du romantisme français n’a envisagé de la sorte qu’un scepticisme contemplatif d’hommes publics, une irresponsable désertion personnelle de leur part, à un moment peu indiqué, du champ des grandes batailles décisives de l’Histoire, alors que le genre de persistante démission voilée dont on peut suspecter Oyono est des plus furtivement dynamiques. Inciter, par sa conduite sociale et professionnelle, par ses écrits, à l’abandon inavouable de la lutte nationaliste de résistance anticoloniale dans ses compartiments les plus sensibles (l’intelligentsia, la jeunesse scolarisée), à la résignation commune sans rémission, est pire que se retirer en solitaire des déterminantes querelles sociohistoriques – dans une attitude de vaniteuse vigilance.

A quoi voudrait aboutir finalement le classique camerounais du roman anticolonialiste ? Il peut s’agir, de sa part, d’une discrète démarche tactique, en vue de subvertir en douce le tout-puissant, vigilant et envahissant maître d’esclave venu du froid. Tous ses trois livres ont été publiés sous la colonisation, en l’espace de cinq ans (1956-1960). Il n’y a donc pas eu d’écrits ultérieurs, pour être en mesure de préciser davantage le tir, adapter les moyens de combattre, d’inspirer de nouvelles consignes plus appropriées au contexte postcolonial.

Son comportement en privé, en soubassement à sa conduite professionnelle de vétéran de la diplomatie, et de tout-puissant Ministre Confesseur du Chef de l’Etat, tout cela combiné est susceptible de nous fournir des éléments assez probants pour confirmer ou démentir, à l’aune de sa personnalité manifeste, les tendances défaitistes pressenties en germes épars dans son œuvre littéraire.

Et nous voilà amenés à poser la question cruciale de notre thèse : le défaitisme possiblement inspiré à ses personnages, distillé dans le lectorat par F. Oyono, est-il « tare ou philosophie » ? Autrement dit, il se peut que la situation sociale dépeinte dans son œuvre soit par elle-même de nature à écraser l’individu, à le traumatiser, à fatalement inhiber ses élans vers un mieux-être et le laisser comme émasculé ; aussi à ruiner la cohésion sociale, pour ne laisser entrevoir de destin collectif que de souffrance. Dans ce cas, on ne saurait persévérer à accuser Oyono de pessimisme désarmant. Il n’aura été qu’innocemment réaliste.

Par ailleurs, il est vraisemblable que les « indigènes » ne soient pas « aussi fainéants que ça » et que l’auteur ait délibérément versé dans la caricature pour grossir à souhait leurs insuffisances conjoncturelles tout en passant sous silence leurs indéniables atouts socio-historiques. Quoi qu’il en soit, le fait de présenter le Nègre colonisé comme un être irréparablement pitoyable est susceptible d’avoir au moins deux conséquences opposées.

Il est possible que l’auteur ait voulu attirer l’attention des philanthropes européens sur la tragédie de la colonisation occidentale en Afrique. Comme il peut avoir servi, volontairement ou non, le dessein des afro pessimistes idéologiques, de ceux qui s’imaginent que les Africains sont incapables de réussir d’eux-mêmes quelque chose de durablement solide. Et que personne ne peut rien de noble pour eux, à leur place.

Si l’engagement sociopolitique de F. Oyono avait été des plus flamboyants, son premier réflexe en quête du premier emploi d’universitaire ne l’aurait pas poussé vers le mystérieux cercle des diplomates. Nombre de jeunes bacheliers ambitieux de « faire quelque chose » pour le bien-être collectif de leur peuple veillent plutôt à pêcher une place parmi les plus appliqués du personnel enseignant d’où ils peuvent influencer l’avenir relativement proche par une action appropriée de conscientisation de masse : Mongo Beti, Um Nyobe, Ernest Ouandié, A. Césaire, L. S. Senghor, Modibo Keita, Julius Nyere, Robert Mugabe, J.P. Sartre, Simone de Beauvoir, etc.

Pour parvenir à lever l’équivoque qui pèse sur la détermination de F. Oyono de pousser à la libération effective de son pays, il nous faut une méthode de travail adéquate. Nous essaierons de confronter l’œuvre de cet auteur au vécu de la situation coloniale en Afrique dont une maîtrise suffisante s’avère nécessaire pour espérer comprendre l’auteur et ses personnages. Ne dit-on pas que l’écrivain n’est en somme qu’un produit de la société dans laquelle il vit et dont il traduit les aspirations plus ou moins conscientes ?

« L’expérience humaine qui se condense dans l’œuvre est originairement expérience du monde et en premier lieu de l’univers social. La compréhension de l’œuvre exige donc que son contenu socio-historique soit restitué. »4 Sans vouloir aucunement trahir la spécificité de l’œuvre d’imagination romanesque – par rapport au récit autobiographique assez proche de l’histoire communautaire, ou relativement au fameux « flou poétique » plus meublé de ressources émotives émanation de l’introspection, sinon de rêveries par trop décalées du réalisme existentiel.

Par endroits nous aurons besoin d’appuyer la critique structurale annoncée par le procédé de Sainte-Beuve fondamentalement biographique, susceptible de mieux nous révéler dans quelle mesure les personnages de F. Oyono sont diversement autant des projections de sa personnalité de jeune et talentueux créateur littéraire, et plus tard de diplomate de premier plan, puis d’homme politique zélé, souterrainement hyper actif.

Dans nos efforts pour cerner les problèmes saillants du syndrome colonial en Afrique, nous aurons ainsi recours à des avis de sociologues, à ceux des critiques littéraires (la sociocritique en l’occurrence), ainsi qu’aux œuvres d’autres romanciers ayant pareillement témoigné de ce dévorant phénomène. Il va sans dire que les trois romans de Oyono restent notre principal champ d’investigation, et que les éléments d’emprunt ne serviront qu’à nous aider pour mieux le fouiller, le sonder de fond en comble, afin d’en éclairer les moindres recoins en mesure d’enrichir les retombées de notre quête.

Une fois nanti de tous ces procédés épistémologiques, il nous restera à pouvoir montrer l’ampleur, la portée, et éventuellement la signification profonde du prétendu défaitisme, d’une certaine propension à la forfaiture chez Oyono et ses personnages. Nos ultimes efforts viseront à faire comprendre aux lecteurs les raisons d’être des diverses attitudes des membres – Blancs ou Noirs – de la société coloniale.

Ce qui pourra finalement nous conduire à relever si l’ambiguïté de l’engagement littéraire chez le romancier est une défaillance évanescente ou une démarche stratégique originale capable de faire réussir à terme là où la lutte frontale sans raison évidente d’espérer – telle entre David et Goliath – a montré ses limites. Si la controverse autour de l’œuvre du diplomate, puis de celle du politique n’en sont que de regrettables prolongements dans l’espace temps, aux dimensions de la vie vécue au Cameroun et en Afrique depuis une cinquantaine d’années.


3. V. Hugo, « Fonction du poète », in Lagarde et Michard, XIXe Siècle, Bordas, 1961, p. 152

4. Marcien Towa, Léopold Sédar Senghor : Négritude ou servitude ? Éd. CLE, Yaoundé, 1971, p. 10

Les principaux sigles à utiliser

B = Une vie de boy, Julliard, Paris, 1956, [édition utilisée, celle de 1969]

N = Le vieux Nègre et la médaille, Julliard, 1956, [édition utilisée, celle de 1968]

E = Chemin d’Europe, Julliard, 1960, [édition utilisée, celle de 1971]

 

Première partie

Aspects du défaitisme

Je ne suis pas la tornade,

je suis la chose qui obéit

(B, p. 34)

Chapitre Ier
Analyse de l’œuvre

Le défaitisme ou laisser-aller, la démission facile devant les responsabilités ou le manque persistant de dignité, caractérise le comportement de la plupart des personnages africains de F. Oyono. Chez eux la révolte n’est souvent qu’apparente ou passagère, ne dépasse guère les limites des menaces verbalement faites en cachette, celles des regards foudroyants de colère aussi soudaine que muette et éphémère, ou des insultes proférées loin de toute oreille destinataire (blanche en général). Immédiatement après, ces velléitaires de tempérament s’installent dans leur résignation habituelle dont nous pouvons nous faire une idée de l’envergure par le biais d’un bref examen des différents romans.

*
*       *

Toundi Ondoua, le personnage principal et narrateur de Une Vie de boy, se dit originaire de la tribu Maka dont les membres, très frustes, mangeaient encore de la chair humaine. C’est un « jeune-qui-va-être-bientôt-un-homme ». C’est dire que nous sommes à la veille de son initiation à la vie profonde de la tribu, à la découverte des grands repères de sa vision du monde. Il va échapper comme par hasard à la phase la plus concluante de l’éducation ancestrale.

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