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Ecrits des condamnés à mort sous l'occupation nazie / Ma pendaison

De
448 pages
Graffiti sur les murs de prison, dernières lettres des condamnés à mort, chroniques, poèmes rédigés dans les cachots, dans le ghetto, dans les camps de la mort. Réunions, spectacles clandestins, humour noir, écrits de combat. Ouvrages des enfants condamnés à mort. Messages aux survivants. Archives secrètes ensevelies dans les ruines du ghetto. Manuscrits cachés sous les crématoires d'Auschwitz.
Michel Borwicz, chef du réseau clandestin dans un camp d'extermination et ancien commandant régional de la Résistance polonaise, analyse ces écrits et dégage leur signification qui révèle les sens d'une époque, tout en la dépassant.
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couverture
 

Michel Borwicz

 

 

Écrits des

condamnés à mort

sous l'occupation

nazie

 

 

(1939-1945)

 

 

Préface de René Cassin

 

 

PRÉCÉDÉ DE

Ma pendaison

 

 

Gallimard

 

Michel Borwicz (Cracovie 1911-Paris 1987) fut un des chefs de la résistance polonaise contre l'occupant nazi. Historien de la Seconde Guerre mondiale, il veilla particulièrement à ce qu'en Pologne le martyre des Juifs ne fût ni oublié, ni nié. Il soutint en Sorbonne une thèse consacrée aux écrits des condamnés à mort sous l'occupation allemande.

Ma pendaison

 

« De la potence à la Sorbonne » : c'est ainsi que la presse française titrait des comptes rendus de la soutenance de thèse de Michel Borwicz consacrée aux « Écrits des condamnés à mort sous l'occupation ». Ce sujet semble lui avoir été dicté par son expérience même : avant de prendre un commandement régional du maquis polonais, Michel Borwicz, en effet, prisonnier au camp d'extermination de Lwow, autrement surnommé l'« Université pour les bourreaux », y fut pendu. Cette mésaventure, rapportée maintes fois par d'autres que lui, il la relata dans un texte paru dans la revue L'Arche (avril et mai 1963) et intitulé « Ma pendaison ». Nous reproduisons ce témoignage avec l'aimable autorisation de la revue.

 

Le cri maléfique du S.S. se répercute dans la baraque déserte ; « Ist noch jemand hier » ? (Y a-t-il encore quelqu'un ici ?).

Collé contre une paillasse, au cinquième « étage » des grabats, tout près du plafond, j'arrête ma respiration. La seule possibilité de m'en tirer est d'attendre. Même si le S.S. parcourait en tous sens l'énorme baraque et les étroits passages séparant les rangs des grabats, il ne s'apercevrait pas de ma présence.

Le revolver en pièces détachées, qui se trouve dans ma main, paralyse toutefois ma lucidité. Je remonte tant bien que mal le revolver et j'essaie avant tout de le cacher.

En bas, les rugissements du S.S. se sont rapprochés de mon rang de grabats. Sous l'effet de l'obsession provoquée par la proximité du S.S., je veux à tout prix me défaire de l'arme et la glisser dans la fente creusée au plafond. L'énervement et l'impossibilité de changer de position crispent ma main. De son trou, le revolver retombe sur le grabat. Bien que la distance qui sépare le plafond de la paillasse ne dépasse pas un mètre, la chute de l'objet (ou peut-être le mouvement inconscient de mon corps) attire l'attention du S.S. « Was ist dort los ? » (Que se passe-t-il là-bas ?).

Je pressens plutôt que je n'entends le S.S. gagner l'échelle conduisant à ma cage. Mû par un ultime réflexe, j'enfouis le revolver, n'importe comment, dans la paillasse. Presque au même instant, je vois surgir le mufle du S.S. Sa fureur contre le misérable prisonnier, qui l'a fait grimper jusqu'au cinquième étage des grabats, s'illumine de la joie de m'avoir repéré.

Je suis pincé...

Pendant le court laps de temps qui séparait le réveil matinal de l'appel, la baraque restait relativement déserte. Des internés tantôt pénétraient, tantôt en sortaient. Trop pressés, ils n'avaient ni le loisir, ni l'idée de contempler les traînards. C'était alors que, dans une des cages situées sous le toit, j'enseignais aux débutants le maniement du revolver. Ces leçons avaient déjà leur petite histoire. Après les représailles déclenchées par la découverte d'armes dans la brigade de Schuhan, elles provoquèrent – notamment, chez mes amis – une querelle prolongée. Il apparut néanmoins que la mésaventure en question n'était pas directement liée à l'apprentissage sur le grabat. Comme, de plus, la situation dans le camp laissait de moins en moins d'illusion sur le sort final des internés, mes amis me demandèrent eux-mêmes de recommencer les « cours ». Il s'agissait d'ailleurs d'un savoir très élémentaire : mise du chargeur, introduction de la première cartouche dans le canon, recul de la culasse, cran d'arrêt, enrayages, démontages et remontage du pistolet. Pour toutes ces manipulations, on pouvait dissimuler l'objet en l'entourant du rempart de nos torses.

Il n'y avait à la fois que deux « élèves ». Prévenus de leur tour, ils se réveillaient une demi-heure avant la diane, couraient aux latrines et au Waschraum, pour retourner dans la baraque juste à l'instant où l'ensemble des internés la quittaient.

Le rite qui accompagnait la sortie générale était immuable. Quelques minutes avant l'appel qui avait lieu sur la place, les Ordner redoublaient de vociférations, parcouraient les rangs des grabats et chassaient les retardataires. Leurs cris constituaient pour moi le signal de la fin de la « leçon ». Je fourrais en hâte le revolver dans la cachette bricolée à cette fin sous le toit et, avec mes « élèves », je m'élançais vers la place. Les S.S. ne faisaient leur inspection qu'au moment où l'appel avait commencé. Ils trouvaient la baraque entièrement dépeuplée.

Aujourd'hui, cette succession d'étapes venait de subir un changement imprévu. Peut-être les Ordner avaient-ils moins glapi qu'à l'ordinaire, moins insistants et moins implacables. Il se pouvait également que, sans attendre le début de l'appel, des S.S. aient fait irruption dans la baraque plus tôt que d'habitude. Toujours est-il que l'alerte avait fait défaut. Quand les vociférations des S.S. retentirent, des traînards se trouvaient encore sur leurs paillasses, tandis que, sur la mienne, je continuais une « leçon ».

Sans plus tarder, mes deux « élèves » se jetèrent, avec les autres retardataires, vers la sortie. En passant devant les S.S., ils avaient probablement encaissé quelques coups de fouet. Moi, au lieu de glisser rapidement le revolver dans la fente et d'imiter mes camarades, je perdis un instant irrécupérable en essayant de reconnaître la situation. Une minute plus tard, les derniers traînards venaient de passer le seuil. Dans la baraque ne restaient que les Ordner et des S.S. Au milieu du silence qui succéda au charivari, le moindre bruit pouvait être discerné. Le remontage du revolver et sa mise dans la cachette exigeaient de ce chef une prudence extrême. Puis, ce furent ma manœuvre manquée, le cri interrogatif du S.S., mon geste « in extremis » pour enfouir le revolver dans la paillasse, et la tête du S.S. émergeant au sommet de l'échelle.

J'encaisse sur-le-champ un solide coup de poing dans la figure. En descendant l'échelle, je sens une matraque s'abattre sur moi.

La scène qui succède est, en principe, très banale : les coups qui me jettent à terre alternent avec l'ordre de me relever. Sur ces entrefaits, deux autres S.S., attirés par l'incident, se sont approchés de nous. Au moment où je me trouve par terre, l'un d'eux s'apprête à m'administrer un coup de botte dans la figure, mais son compagnon l'arrête. Regard dépourvu d'animosité, l'homme paraît simplement pensif : j'entrevois déjà en lui une planche de salut. Lui, cependant, prend son temps, puis déclare :

– C'est donc un de ceux que nous cherchons. L'oiseau nous tombe dans les mains.

Tu boiras du café avec du schnaps

La prison où je me trouve est installée dans une bicoque de bois, à l'extrémité du camp intérieur. A l'opposé des Bunker, construits spécialement pour une certaine catégorie de condamnés, ce taudis obscur et spacieux abrite de temps à autre des groupes, voire des « lots » entiers de prisonniers. Aujourd'hui, j'en suis le seul pensionnaire.

« Du wirst also Schnaps mit Kaffee trinken. » (Tu boiras donc du café avec du schnaps.)

« Schnaps mit Kaffee » signifie : la pendaison. D'après le S.S. Brombauer (qui avait inventé ou seulement popularisé cet euphémisme), le mot « Kaffee » indique la potence et le mot « Schnaps », la corde. Ou inversement, vu que Brombauer lui-même, ivrogne notoire, confondait souvent les deux termes dans ses exégèses.

Le pire, c'est que je n'arrive pas à deviner l'étendue de l'affaire.

Pour être pendu, il suffit de n'importe quel prétexte. En l'occurrence, ce serait mon séjour sur le grabat à l'heure de l'appel ; un désordre aggravé par une impardonnable désobéissance aux ordres directs, notifiés au moment même de mon crime, par le S.S. de service. Dans cette éventualité, ce dernier pouvait encore, sa fureur apaisée, changer de caprice et pencher vers la clémence.

Un de mes camarades avait déjà su, je l'espérais, trouver le moyen de signaler mon arrestation aux amis placés dans le « bureau technique » : ceux-ci essayaient probablement, à leur tour, d'amadouer le S.S. par un cadeau ou par d'autres moyens dont ils usent en pareil cas.

Cette hypothèse paraît malheureusement contredite par l'attitude de l'autre S.S. ; celui qui avait prétendu reconnaître en moi l'« oiseau cherché ». Fallait-il en déduire que les « leçons » débitées sur le grabat avaient été dénoncées, et que des S.S. avaient fait volontairement irruption dans la baraque avant l'heure prévue, afin de me surprendre en flagrant délit ? S'il en était ainsi, ils avaient sans doute découvert et arrêté d'autres participants, fouillé la paillasse et trouvé le revolver. Par conséquent, les autres prisons du camp abritaient déjà nombre de mes camarades, les interrogatoires accompagnés de tortures se déroulaient déjà dans toute leur ampleur et se termineraient par des fusillades et des pendaisons en chaîne.

J énumère en esprit les camarades mêlés à cette sale affaire, je m'efforce de deviner qui parmi eux avait pu être arrêté et ce qu'il pouvait révéler au S.S. Cependant, toutes ces conjectures restent non seulement gratuites, mais encore contradictoires. Retenir à l'aveuglette l'une d'elles et miser dessus risque d'augmenter le nombre des victimes et non de le diminuer.

De plus, je me rends parfaitement compte que je manque de lucidité. Abruti par la douleur physique et par l'énervement, je nage dans l'obsession de mes vaines spéculations. Ce sont surtout les dents, brisées au cours de la récente « explication » à sens unique avec les S.S., qui déchaînent, sans désemparer, une tempête de douleurs. Elle déforme chacune de mes pensées.

Je me reproche amèrement de m'être dépossédé de la petite dose de cyanure dissimulée jadis, sous un morceau de taffetas gommé, fixé à mon avant-bras. (Avec ces quelques rations de poison qui circulaient dans notre groupe, les résultats étaient invariablement décevants. On portait longtemps sur soi ce « brin de sécurité » et puis on le cédait à quelqu'un qui semblait plus menacé. Épilogue : aucun de ceux qui se sont trouvés pris dans le piège ne disposait de poison à l'heure décisive.)

Vu la gravité du cas, mes amis du bureau technique (les seuls capables de trouver un prétexte pour se déplacer) devraient quand même inventer un stratagème et m'envoyer une « dose ». Bien que dépourvue de tout fondement, cette idée finit par s'ancrer dans mon esprit. Je me mets à m'imaginer, d'abord, et à croire ensuite, que cet envoi me parviendra avec le repas de midi. Mon esprit s'accroche donc à l'attente de ce repas. Au lieu de repenser les prolongements possibles de l'affaire, je me concentre sur la manière d'émietter le pain qu'on m'apportera pour y dénicher le « grain salvateur ». C'est une obsession de plus. Elle n'a pas d'autre but que d'écarter inconsciemment l'examen des vrais problèmes, beaucoup plus urgents, mais infiniment plus difficiles à formuler et à résoudre.

Or, le repas attendu n'arrive pas. Au fur et à mesure que le temps passe, je suis obligé de me rendre à l'évidence : on ne me donnera pas à manger. De même, l'espoir d'échapper aux abominations des interrogatoires et à tout ce qu'ils impliquent s'estompe de plus en plus devant les réflexions faites sur ce thème.

La lumière n'arrive dans la bicoque que par deux misérables ouvertures de forme rectangulaire, creusées très haut dans le mur et garnies de barbelés. J'essaie de retrouver les méthodes qui permettent de déterminer l'heure en déduisant la position du soleil de l'angle d'incidence de la lumière. Il n'en résulte rien. Malgré tous les « recoupements » imaginaires, je suis absolument incapable de définir sur quel côté – nord, sud, est ou ouest – donnent les deux trous rectangulaires. Beaucoup plus tard et cette fois sans recourir à aucune reconnaissance savante, je constate l'arrivée du crépuscule et puis la tombée de la nuit. Comme les interrogatoires dans le camp n'ont jamais lieu la nuit, je me résigne à l'idée que la suite viendra seulement le lendemain.

L'amertume du jamais plus

C'est alors que la porte s'ouvre et que l'Oberkapo Orland, accompagné d'un Lagerpolizist du commun, entre dans la baraque. Tandis que son subalterne dépose par terre une gamelle remplie de la classique infusion noire et deux morceaux de pain, Orland prend l'attitude d'un type navré par la bêtise humaine et par le désastre qu'elle vient de causer. Par l'entrebâillement de la porte, la lumière des lampes électriques disposées le long des barbelés arrive maintenant dans la pièce. Je vois le visage de l'Oberkapo avec ses yeux à fleur de tête et ses traits grossiers, un visage que l'on prend tantôt pour celui d'une brute, rusée et sans scrupules, tantôt pour celui d'un bonhomme désabusé par la vie et éternellement fatigué.

– « Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin, elle se casse », dit-il finalement ; il hausse les épaules et fait un mouvement hésitant de la tête pour signifier sa stupéfaction devant une bêtise qui dépasse l'entendement. Enrouée comme toujours, sa voix se veut chargée d'une indicible tristesse.

« Et tout ça, pour aller croupir dans la baraque ! reprend-il après un silence. Et, par surcroît, à l'heure de l'appel ! Quand je préviens, quand je mets en garde, quand je supplie, on ne veut pas croire que je le fais uniquement pour protéger les camarades internés ! Maintenant vous en payerez le prix ! »

Je l'écoute avec une impatience doublée d'une attention sournoise.

Les plus informés du comportement des « prisonniers montés en grade », mes amis du bureau technique, considèrent Orland comme la pire des crapules, ne reculant devant aucune ignominie. Les prisonniers du commun, en revanche, portent sur lui un jugement plus nuancé : en tant que Oberkapo, Orland s'acquitte en effet de toutes les besognes honteuses que sa « haute position » implique. Mais il lui arrive également d'aider des internés et parfois même de les sauver à ses risques et périls. Lorsque, sans être comptés, des gros « lots » furent placés entre les deux rangs de barbelés pour être fusillés sommairement, le lendemain, Orland laissa échapper une partie des condamnés. Il procède à des perquisitions, déniche et rapine pour les S.S. argent et bijoux, mais aux internés qui ont déposés leurs « capitaux » chez lui, il avance chaque fois les sommes qu'ils demandent, sans la moindre tendance à truquer la comptabilité : comme dans une banque. Il déteste les intellectuels et il prend plaisir à les humilier, mais, sollicité par eux, il se paye de grands gestes en leur faveur pour se faire admirer. On le croit le mouchard en chef du camp mais, si l'occasion se présente, il prononce des sermons consolateurs devant des groupes de prisonniers, les harangue, les exhorte à tenir bon « pour que le plus grand nombre puisse survivre à cet enfer ». Certains voient en lui un cas psychologique : ayant reçu une éducation juive traditionnelle, il serait tiraillé par des remords et par des bonnes actions voudrait racheter les crimes qui lui sont imposés.

En réalité il n'a nullement l'air d'un homme en proie aux grands problèmes moraux. Comme nous tous, il a néanmoins des raisons pour haïr les hitlériens et se sentir solidaire de leurs victimes. C'est pourquoi, une fois ses tristes « devoirs » posés, accomplis, il conserve ses notions d'avant le déluge. Même ses cadeaux généreux offerts à des prisonniers affamés ou malades, hommes ou femmes « de valeur », restent conformes à l'attitude d'un petit bourgeois faisant de la philanthropie à bon compte. Dans l'optique créée par la misère du camp, ces dons prennent l'aspect d'un sacrifice énorme ; dans le trafic de l'Oberkapo, ils représentent des sommes dérisoires qui ne peuvent nullement compromettre sa fortune. Connaissant à fond la pratique des exécutions sommaires et sachant que les S.S. ne le surprendront pas en flagrant délit, il relâche en effet une dizaine de personnes se trouvant déjà dans un « lot » condamné à mort. En même temps, il ne reculera devant aucun effort et aucune ignominie, pour découvrir un « coupable », si le cas a déjà suscité l'acharnement des S.S., et si sa contribution à la dénonciation peut le « mettre en valeur ».

Maintenant, sur un ton pleurnichard, il me fait le prêche. Impatient d'apprendre quelque chose de plus, mais peu soucieux d'avancer malgré moi un détail qu'il peut ignorer, je réponds :

– C'est triste tout de même. Cela pouvait arriver à n'importe qui, mais voilà le malheur a voulu que ce soit moi. Alors, je suis le seul à payer.

Ma modeste observation met Orland hors de lui :

– Le seul, le seul ! A cause de vous, trois de mes Ordner viennent d'encaisser une de ces bastonnades ! L'équipe des trieurs de guenilles est envoyée pour trois jours aux sales travaux !

Je cherche péniblement à comprendre les liens de cause à effet entre ces punitions et l'affaire des leçons sur le grabat. Que la bastonnade infligée aux Ordner le révolte, cela va de soi ; les Ordner lui appartiennent, ce sont « ses » effectifs de service, donc, ses protégés directs. Mais ils étaient punis uniquement pour ne pas avoir fait vider la baraque. C'est tout.

– Qu'est-ce que j'ai à faire avec les trieurs de guenilles ?

– Mais c'est là qu'il y a deux semaines, le S.S. vous a repéré et arrêté !

Je demeure stupéfait. L'incident dont parle Orland me revient vaguement à l'esprit.

– J'avais été envoyé là-bas par mon contremaître. Il l'a confirmé par la suite et l'affaire avait été classée.

– Pensez-vous qu'un S.S. soit assez bête pour ignorer qu'un ouvrier du cartonnage n'a rien à foutre chez les trieurs de guenilles ? Il a laissé tomber l'affaire, mais, depuis, il se rappelle votre gueule. D'ailleurs, vous traîniez sans cesse. Une fois, c'était le contremaître qui vous couvrait, une autre fois, c'était vos copains du bureau technique.

Il reprend son ton de lamentation :

– Idiots que vous êtes, vous autres, les intellectuels professionnels ; vous pourriez peut-être être utiles après la guerre, mais vous faites tout votre possible pour vous faire tuer. J'ai essayé d'intervenir en votre faveur auprès du S.S., mais il ne veut rien entendre !

Il ébauche encore quelques gestes de pitié et quitte la bicoque avec son Lagerpolizist.

Resté seul de nouveau, je me replonge dans les suppositions : il me paraît acquis que la visite de l'Oberkapo n'avait rien de méchant. Il n'avait même pas cherché à me tirer les vers du nez.

A un certain moment, je réalise, avec stupéfaction, que j'ai mangé tout mon repas, sans y avoir cherché le poison, sans même y avoir pensé. Cette constatation ahurissante déclenche tout d'abord un sentiment de frustration. Puis, c'est la simple mise au point : si poison il y avait, de toute manière, je l'avais avalé avec le repas. Sitôt après je crois comprendre que mes prévisions sur l'envoi en fraude de cette « dose suprême » ont été purement illusoires.

Le mal de dents apaisé ou oublié, pendant la visite de l'Oberkapo, reprend de plus belle. Il est accompagné de douleurs dans toutes les parties de mon corps. Tout cela n'empêche pas la mémoire de raviver les souvenirs, en faisant surgir du passé des visages qui m'étaient chers. Tout cela n'empêche pas la pensée de continuer son dialogue acharné avec la mort. Ces entretiens désordonnés sont interminables et, comme toujours, sans issue. Toute la dialectique et toutes les prises de positions sont depuis longtemps usées : elles avaient tant de fois déjà été mises au point à la faveur d'un « in extremis » fatalement renouvelé que, maintenant, elles se présentaient entièrement formulées, connues et cernées. Et cependant, malgré l'absence totale du facteur surprise, elles ne cessent pas d'envenimer et de poignarder l'esprit. Bien que tant de fois expérimentée et consommée, l'acerbe amertume du « jamais plus » continue à se répercuter sourdement contre les parois de la conscience.

Il fallait implorer, imbécile que vous êtes !

Le lendemain matin, suivi de l'Oberkapo et d'un Lagerpolizist, « mon » S.S. fait irruption dans la baraque. Il est souriant et même de fort bonne humeur. Il jette sur moi un coup d'œil furtif. Aussitôt après il se détourne et regarde à travers la porte, en direction de la place d'appel, cachée en grande partie par des baraques. Il atténue un bâillement en mettant sa main devant la bouche et débite quelques phrases sur un ton d'insignifiant bavardage. Une fois de plus, il fait mention d'un « oiseau pincé dans sa cage », ainsi que de mon insolence.

Pénétré du sentiment que tout essai de justification est absolument inutile, je me hasarde tout de même à placer un mot. Je dis humblement m'être trompé d'heure et avoir ignoré que l'appel allait commencer. A ma grande surprise, le S.S. me laisse parler, mais – en guise de réponse – il éclate de rire :

– Et de tout cela, tu ne te rappelles que maintenant ? Tu étais sourd-muet au moment où on t'a pincé, ou quoi ? Tu croyais peut-être que c'était moi qui devais t'implorer, non ?

A ce moment de la tirade, l'Oberkapo intervient bruyamment :

– Il fallait, me crie-t-il, solliciter tout de suite, monsieur le Scharführer. Tout de suite ! Faites-le du moins maintenant, imbécile que vous êtes ! Monsieur le Scharführer est bon. Il ne veut que le bien des prisonniers ! Mais l'ordre doit régner !

Le S.S. a une grimace de mépris :

– « Jetzt ist es schon zu spät dafür ! Jetzt wirst du schon Kaffee mit Schnaps trinken ». (A présent, il est déjà trop tard pour le faire. Maintenant tu boiras du café avec du schnaps.)

Cela dit, il quitte la geôle. Avant de le suivre humblement, Orland, avec un mélange de compassion et de reproche, me jette en polonais :

– Il fallait l'implorer, imbécile que vous êtes ! L'implorer !

La porte se referme. Je suis à la fois abasourdi et vidé de toute pensée consistante. La bonne humeur et le ton hilare du S.S. ont eu pour seul résultat de confirmer la pendaison. Comment se défendre contre l'irrésistible sensation d'absurdité ?

La porte du taudis commence à me sembler transparente. Je crois voir tout ce qui se passe en ce moment dans le camp... Ils se rassemblent sur la place d'appel. Les brigadiers poussent des cris, comptent leurs effectifs. Puis... l'appel vient déjà sans doute de commencer... Une pendaison de plus n'étonnera personne. A l'exception de mes amis directs et des internés alertés la veille en raison de l'extension possible du danger, le petit événement restera anonyme. Il ne fera que s'ajouter aux faits divers quotidiens.

Sans me rendre compte pourquoi, je m'acharne à me souvenir des exécutions auxquelles j'ai assisté. Mais il y en a trop, de sorte que je rumine non pas des images, mais des bribes détachées qui s'entremêlent et se confondent. Ces pendaisons ressemblaient en effet à un jeu cruel de marionnettes. La sourde douleur ressentie par les spectateurs-prisonniers en face de ces rites « éducatifs » s'alimentait plutôt de leur propre amertume qu'elle n'était inspirée par la mise en scène. Réduite à peu de démarches, cette dernière était désespérément simpliste. J'ignore pourquoi, d'entre tous ces pendus, je ne retiens à ce moment, dans mon esprit, que deux, les plus « banals » : l'un manifestait une telle indifférence qu'il donnait la pénible impression d'un homme assoupi et surtout paresseux. L'autre, s'étant mis à murmurer la prière des agonisants, confondait et non pas par désobéissance ou révolte, mais par distraction, les ordres que le S.S. de service lui notifiait. Je me trouvais alors au premier rang du rassemblement des internés-spectateurs, tout près de la « scène », et j'entendis le S.S. vociférer :

– Pour parler à ton Jéhovah, tu en auras bien le temps dans l'au-delà ! Maintenant, écoute ce que, moi, je t'ordonne.

Comme le condamné ne le comprenait toujours pas ou ne prêtait pas attention à ses paroles, le S.S. l'aida avec brusquerie à glisser la tête au milieu de la corde disposée « en lasso » et l'entraîna sous la potence. Au même instant, il jeta un coup d'œil sur sa montre à bracelet et s'effraya du retard apporté au départ des brigades. Sans regarder le condamné qui, entre-temps, se trouva suspendu, il donna un signal à d'autres S.S. présents. Ces derniers se ruèrent alors vers les rangs des prisonniers. Comme leur cri « Au travail ! » fut aussitôt suivi d'une agitation de leurs fouets, certains brigadiers oublièrent, affolés, que l'ordre de démarrer et de marcher vite ne dispense nullement du « demi-tour », ni des autres manœuvres réglementaires. Dans la panique qui en résulta, tout le monde s'ingéniait à en sortir indemne et personne ne pensait plus au mort. Abandonné et oublié sous la potence, il y refroidissait seul, balancé au bout de la corde.

Ces images enchevêtrées ne hantent ma mémoire que très furtivement. Elles en sont refoulées par un souvenir non de pendu, mais d'un fusillé.

C'était en plein hiver. Terrassés par la gelée blanche, les rangs des prisonniers ne tenaient debout sur la place que par un effort de tension qui semblait, lui aussi, s'être figé. Mais voici que, juste au moment où l'appel devait prendre fin, des S.S. firent sortir deux jeunes garçons pour procéder à leur exécution. Ils ordonnèrent aux condamnés de se déshabiller. Le plus jeune des adolescents rejeta promptement ses guenilles, mais l'autre, engourdi sans doute par le froid, ne pouvait y prévenir. Tout nu, son camarade se précipita alors à son secours, arrachant ses frusques avec impatience.

Amusé par cet empressement, le S.S. qui devait tirer sur eux usa alors d'une abominable astuce pour prolonger le spectacle. Par deux fois, il braque le canon de son fusil sur les garçons qui attendent la mort. Par deux fois, le déclic retentit, mais le coup ne part pas. Cependant, les condamnés à demi gelés titubaient. L'aîné s'écroula sous l'effet du froid, le cadet le souleva, le soutint. Terrassé à son tour, il se tourna vers le S.S. et s'écria avec impatience :

– Plus vite que ça, animal ! Salaud !

Bien qu'il eût lancé ces paroles d'une voix très forte, et bien qu'elles eussent porté loin dans les rangs figés sur place, le garçon n'eut pas même la dérisoire satisfaction d'être entendu par le bourreau. Intrigué par le cri du torturé, le S.S. rabaissa son fusil, fit signe à un Lagerpolizist d'approcher et lui demanda de lui traduire en allemand la phrase lancé en polonais. Tremblant pour lui-même, le Lagerpolizist étouffa le crime de lèse-majesté et donna cette version :

– Il implore humblement, monsieur le Scharfuhrer, de lui accorder le coup de grâce en tirant plus vite que ça.

Le S.S. eut un sourire de satisfaction. Avec la bonne conscience d'un bienfaiteur, il mit en joue une fois de plus. Des coups de feu partirent. Les deux hommes s'écroulèrent, l'un après l'autre, d'une manière désespérément drôle : comme des cibles touchées, dans une baraque foraine, par la balle d'un tireur amusé. L'aîné des deux garçons fut atteint et tomba le premier. Le plus jeune, avant d'être criblé à son tour, lança, en direction du S.S., deux mots vengeurs :

– Lâche ! Canaille !

Cette fois, le S.S. ne pensa plus à se faire traduire le cri. Il fut sans doute persuadé qu'il fallait voir là une expression de gratitude : « Merci ! Merci beaucoup ! »

C'est le souvenir de ces convulsions difformes et déformantes qui s'abat sur moi. Que peut-on faire contre l'effet comique résultant d'une maladresse du corps endolori ? Comment, tiraillé par le mal de dents, peut-on conserver sa présence d'esprit ? Que peut-on faire, tout nu, contre la traîtrise du froid ?

Le froid, du moins, ne menace plus. Ni la nudité qui désarme aussi moralement. On est en été, et depuis que les froids ont cessé, les S.S. n'obligent pas les condamnés à se dévêtir avant l'exécution.

Prenez votre temps, messieurs, le spectacle ne peut commencer sans moi...

Quand la porte se rouvre et que l'Oberkapo, venu cette fois avec deux de ses subalternes, me fait sortir du taudis, la matinée paraît resplendissante. Les trois hommes gardent un morne silence. Les deux acolytes évitent nos regards et Orland prend son air affligé et pensif, hausse les épaules, comme pour dire : « Tu l'auras voulu. Moi je n'y peux rien. »

Devant la bicoque se trouve un ascari, Ukrainien ou Russe, vêtu de son uniforme noir, fusil en bandoulière. Sa présence ici n'est peut-être due qu'à un hasard, car d'une manière générale, les ascaris assurent leur service sur les miradors et derrière les plus proches barbelés, sans pénétrer dans le camp intérieur proprement dit.

Je m'arrête instinctivement pour me redresser, me dégourdir un peu. L'ascari me regarde avec une expression de pitié qui s'étale curieusement sur son visage placide et blasé d'homme bien portant. Puis, pour m'encourager sans doute, il prononce un trivial juron russe, marque un temps et ajoute avec un succulent accent de nihilisme :

– F...-toi de la vie ! « Naplévat ! » (ce qui veut dire approximativement : Crache dessus).

Toujours désireux de se comporter en hommes étrangers à l'affaire et d'ailleurs plutôt prévenants, les Lagerpolizisten me notifient tout de même la nécessité de me dépêcher un peu. Quand nous avançons de nouveau, l'Oberkapo croit utile de s'en excuser :

– Les S.S. vont s'impatienter.

Malgré mon accablement, une drôle d'anecdote surgit au milieu de mes réflexions désordonnées. C'est une stupide blague au sujet d'un condamné que l'on conduit, au Moyen Age, sur la place du marché, lieu de son exécution publique. Voyant ses gardiens bousculer la foule pour lui frayer un chemin, il les rassure narquois :

– Prenez votre temps, messieurs les hallebardiers. Là-bas, de toute manière, ils ne peuvent pas commencer le spectacle avant que j'arrive.

J'éprouve une sensation qui ressemble à une piqûre : dire la même chose à mon escorte, rien que pour me donner de l'allure et pour rompre le silence. Mais ma gorge tantôt se desserre, tantôt se resserre, et ma bouche ne s'ouvre pas. Un instant plus tard, la blague de tout à l'heure est enfouie, comme ensevelie dans un sable mouvant. Nous venons d'ailleurs de passer la petite baraque latérale qui cachait jusqu'ici la place d'appel. La voici qui s'étale maintenant devant nous, dans toute sa terrifiante splendeur. Vues et « passées en revue » d'ici, les brigades immobilisées l'une auprès de l'autre font une impression sinistre mais grandiose.

C'est la minute pour trancher cette question maintes fois posée :