Eloge du travail

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Quand les Français admettront-ils que la seule révolution dont ils ont encore besoin est celle qui transformera notre idéologie et notre législation du travail ?

Publié le : mercredi 27 février 2013
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EAN13 : 9782246803454
Nombre de pages : 154
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© Editions Grasset & Fasquelle, 2013.

ISBN : 978-2-246-80344-7
PARIS
A Nathalie, Mathilde, Théodore, Ema.
Médée n’est pas loin.
Introduction
Je ne fais point fléchir les mots auxquels je crois :
Raison, progrès, honneur, loyauté, devoirs, droits.
On ne va pas au vrai par une route oblique.
Victor Hugo, L’Année terrible
« Tu connaîtras le chômage, et tu ne devras pas le vivre comme une infamie. »
Cette phrase de mon directeur des études à l’Essec sonne encore aujourd’hui à mes oreilles telle une prophétie tragique, comme si elle annonçait une terrible maladie qui allait s’abattre sur toutes les générations à venir. Finis, les beaux jours de l’emploi à vie et de la croissance à deux chiffres. Le travail pour toujours ne sera pour toi qu’un Saint Graal inaccessible. Finie, la République méritocrate qui récompense ses enfants travailleurs en leur promettant une situation meilleure que celle de leurs parents.
Désormais, pour des millions de salariés, la promotion sociale est une gageure et la stabilité de l’emploi une possibilité non confirmée.
Bienvenue dans un monde où les trajectoires professionnelles sont devenues complexes et très rarement linéaires, alternant mobilités ascendante et descendante, changement de conditions d’emploi, passage au chômage, contrats courts, CDD, intérim, périodes de formation ou de reconversion.
Je n’allais pas tarder à ressentir les effets de cette prophétie.
Diplômé, plutôt bien loti, j’allais moi aussi, rapidement, devoir franchir le seuil de l’ANPE. En 1997, tout juste élu maire à vingt-huit ans à peine, chargé de gérer 421 fonctionnaires et vacataires, une société d’économie mixte alourdie de 55 millions de francs de pertes laissées par mon prédécesseur pour une ville de plus de 15 000 habitants, la société où je travaillais me mit d’autorité à temps partiel, puis une réduction d’effectifs me contraignit à faire mes cartons et faire connaissance avec les Assedic, l’ANPE, et à découvrir une vision du travail radicalement différente de celle dont j’avais l’habitude : le diplômé que d’aucuns jugeaient brillant, élu promis à un bel avenir, se fit expliquer la situation par un conseiller fort sympathique : en un mot, j’allais avoir tout mon temps pour retrouver un emploi et voilà quels étaient mes droits, pour les devoirs on verrait plus tard… Et, chose curieuse, du fait de la réduction des cotisations sociales salariales et du montant élevé, à l’époque, de l’allocation chômage, j’allais gagner plus en net que lorsque j’étais salarié !
L’arrivée de Martine Aubry quelques mois plus tard au ministère du Travail allait encore amplifier le sentiment d’une France eldorado social, déjà financé par un endettement abyssal, où celles et ceux qui subissent sont face à celles et ceux qui profitent. Un clivage qui renvoie, en miroir, à celui opposant ceux qui sont protégés et ceux qui ne le sont pas, ceux qui ont un haut niveau de formation, pour lesquels les mobilités nombreuses constituent des chances de promotion, et ceux qui sont acculés à des changements d’emploi liés à une situation fragile.
Bref, l’avènement des deux France, fracture que des générations de politiques ont cherché à réduire mais qui n’est plus que jamais béante aujourd’hui.
Mon anecdote n’est pas exceptionnelle dans la vie réelle. Elle reste néanmoins une exception dans la vie politique, où si peu de mes amis ou de mes contradicteurs vivent ou ont vécu les affres du chômage parce que si peu vivent ou ont vécu la réalité des tensions de la vie professionnelle du secteur privé. Chacun pourtant est parfaitement conscient des enjeux du travail à droite comme à gauche, j’en suis convaincu. Chacun sait que plus le travail manque, plus il est ressenti comme une condition indispensable au bonheur. Chacun sait que plus il est assuré, plus est forte la volonté d’un équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Mais chacun sait-il que plus le travail perd de sa pénibilité physique, plus il semble devenir un lieu de souffrance psychologique ? Et chacun a-t-il saisi que plus un pays est développé, moins il accorde d’importance au travail ? Et en cela, la France semble incarner par excellence le rêve d’une société qui serait la première au monde à instaurer la fin du travail en franchissant progressivement les étapes des 35 heures, puis pourquoi pas 32, puis 24, un jour…
Comme si le travail, hier valeur cardinale de notre société, avait cédé la place au triomphe du loisir, et que les efforts du regretté André Henry avaient été si couronnés de succès qu’un ministère du temps libre était devenu inutile, en ayant réussi à substituer dans les esprits le « siffler en travaillant » des sept nains de Blanche-Neige par « le travail c’est la santé, ne rien faire c’est la conserver » d’Henri Salvador.
Y aurait-il donc « quelque chose de pourri » dans le rapport que la société d’aujourd’hui entretient avec le travail ? En tout cas, des années d’attaques contre l’activité professionnelle et les entrepreneurs nous ont fait basculer d’une société de labeur vers une société de loisirs. Des décennies d’assimilation du travail au plaisir ont fait leur œuvre.
Ce n’est absolument pas la société dont je rêve pour mon pays.
Une telle conception, quand le pays est plongé au cœur d’un conflit mondial qui ne dit pas son nom et dont l’enjeu est la captation du travail par tous les moyens, a même de quoi susciter l’effroi.
Je ne suis pas libéral, et je m’assume.
Je puise mon engagement et mes convictions à la source du gaullisme social. Je suis entré en politique par fascination pour Georges Pompidou, homme d’équilibre qui lança les grandes réformes structurelles pour la France, venait à l’Hôtel Matignon en Porsche et qui est l’auteur de la plus belle anthologie de la poésie française que je connaisse. Je conserve à tout jamais le souvenir de ma première rencontre avec Philippe Séguin dont la force d’engagement me décida à embrasser l’action politique, puis avec François Fillon qui joua un rôle déterminant dans mon parcours.
Ces convictions et ces rencontres expliquent sans doute que je sois si sensible à la question du respect de l’homme dans le processus économique. Oui, je suis pour la protection du salarié, qui ne peut être la victime collatérale de décisions de rationalisations industrielles.
Oui, je suis convaincu que le savoir-faire des entreprises se perpétue par et grâce aux salariés.
Oui, je considère de façon tout aussi forte qu’il faut mettre fin aux rigidités du code du travail, et que tous les obstacles aux licenciements sont totalement contre-productifs.
Oui, je suis pour une vision moderne du travail, comme toutes les époques passées ont su en construire en évoluant avec leur temps.
Le modèle social français est à bout de souffle.
La France fonctionne et raisonne toujours selon un modèle bâti il y a soixante-sept ans, qui certes connut des évolutions, mais ne fut jamais remis fondamentalement en cause, que ce fût par peur des ruptures, par manque de courage ou de volonté politique.
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