Être juif

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Être Juif. Être, de manière radicalement singulière ; être, irrémissiblement rivé à son judaïsme comme le dit Emmanuel Lévinas, présent tout le long des lignes de ce texte. À partir de cette facticité juive, s’esquissent quelques propositions pour une pensée du Retour. Retour au Sinaï. Là précisément où le juif est rivé. La pensée du Retour requiert une critique de l’athéologie du juif moderne. Théologie du silende de Dieu après Auschwitz, critique de la théodicée, enfin recours à la notion de Mal absolu, voilà les points par où il faut passer de manière critique. En ce sens, ce livre s’adresse à tout homme pour autant qu’il est encore sensible à la question de l’origine du Mal. « nés [...] en 1945, nous procédions des épousailles des Lumières et de la Nuit. La Nuit ne s’opposait pas aux Lumières, elle les achevait : il fut jour, il fut nuit ; jour un. Le verset, à l’envers. Les lettres voletaient en désordre. Le prophète se lamentait : Nos pères ont failli, ils ne sont plus ; quant à nous, leurs fautes, nous les supportons. Nous, fils de l’inversion, nous ne nous lamentions pas. Nous n’avions plus à payer aucun billet. Tout avait été payé, et pour toujours. Le Siècle nous faisait un crédit illimité ; le Juif honteux pouvait être fier, sans frais : il n’était plus le Juif moderne, mais le Juif du Siècle. Nous ne remarquions même pas que nous étions en train de payer l’absence de lamentations. Le prix : l’obscurcissement du rapport du fils au père. Dans les Lumières, nous avions perdu la mère ; dans la Nuit : le père. Enfants adoptifs du Siècle, nous pouvions nous mêler à tous ses combats. Ils se révélèrent douteux, qu’à cela ne tienne : nous pouvions nous retourner contre le Siècle, en véritables enfants. Contre le Siècle de la barbarie s’élevaient alors l’humanité et ses droits. »
Publié le : jeudi 8 novembre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782864327073
Nombre de pages : 120
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Être juif : s’en tenir, coûte que coûte, au pur fait d’être juif. S’arrêter à cette facticité, immédiatement révélante. « Être juif », ce fut le titre d’un article décisif d’Emmanuel Lévinas en 1947 ; le programme d’une nouvelle pensée après Rosenzweig – pensée du Retour – y était esquissé. Dans cette trace, ce livre dialogue passionnément avec Lévinas. Il prend le parti de refuser toute conversion philosophique. De la facticité seule s’explicite la pensée du Retour. Être juif : ne pas pouvoir fuir sa condition. Toute l’histoire juive, irrémissiblement rivée à son début. Le Juif comme « vie éternelle », selon le mot de Franz Rosenzweig. Le Juif comme nécessité d’existence dans l’absolu. Le Juif moderne a vécu cet être comme malédiction. La pensée du Retour requiert une critique radicale de la théologie – l’a-théologie – du Juif moderne. éologie de la « mort de Dieu », du silence de Dieu à Auschwitz, souffrance inutile – tous ces thèmes font l’objet de la critique. S’approcher de ce qui brûle le Juif moderne, sans athéisme. Et comme le cœur de l’a-théologie du Juif moderne est constitué par la doctrine du Mal absolu, il faut, contre cette doctrine, revenir à la Tora d’Adam. Il n’y a pas de nécessité du mal. Rejeter la théodicée de Leibniz et de Hegel n’est pas adopter la doctrine dualiste du Mal absolu. Être juif, ou l’innocence d’Adam. Autrement dit, voilà la figure d’une universalité inouïe.
DUMÊMEAUTEUR
LE NOM DE L’HOMME Dialogue avec Sartre,Verdier, 1984
LE LOGOS ET LA LETTRE Philon d’Alexandrie en regard des pharisiens, Verdier, 1988
avec Jean-Paul Sartre L’ESPOIR MAINTENANT Les entretiens de 1980,Verdier, 1991
VISAGE CONTINU La pensée du retour chez Emmanuel Lévinas, Verdier, 1998
LE MEURTRE DU PASTEUR Critique de la vision politique du monde, Grasset/Verdier, 2002
LA CONFUSION DES TEMPS Verdier, 2004
LA CÉRÉMONIE DE LA NAISSANCE Verdier, 2005
avec Alain Finkielkraut LE LIVRE ET LES LIVRES Entretiens sur la laïcité, Verdier, 2006
POUVOIR ET LIBERTÉ Verdier, 2007
LÉVINAS : DIEU ET LA PHILOSOPHIE Séminaire de Jérusalem, 27 novembre 1996 – 9 juillet 1997
CAHIERS D’ÉTUDES LÉVINASSIENNES. BENNY LÉVY (hors série), 2005
Benny Lévy
Être juif
Étude lévinassienne
Collection « Le séminaire de Jérusalem » VERDIER
PRÉFACE
Nous n’étions pas nés. Il le fallait, sous peine de reconnaître l’accent de la mère : juive. Les Lumières nous proposaient une cérémonie de la naissance. Un commencement absolu. Je ne pouvais alors rien lire qui fût écrit avant 1789, sans redouter, mé&ant, quelque piège secret. Par bonheur, chu en France, je pouvais donner toute ma con&ance à Sartre, qui passait son temps d’écrivain à répéter la cérémonie de sa naissance. Le pire est que nous faisions mine d’ignorer qu’un poète de langue allemande avait mangé le morceau, et avoué notre banale abjection : nous payions notre billet d’entrée dans la modernité.
Les lumres, lanuit
À la vérité, nous pouvions l’ignorer car, nés – malgré tout – en 1945, nous procédions des épousailles des Lumières et de la Nuit. La Nuit ne s’opposait pas aux Lumières, elle les achevait : il fut jour, il fut nuit ; jour un. Le verset, à l’envers. Les lettres voletaient en désordre. Le prophète se lamentait : « Nos pères ont failli, ils 1 ne sont plus ; quant à nous, leurs fautes, nous les supportons . » Nous, &ls de l’inversion, nous ne nous lamentions pas. Nous n’avions plus à payer aucun billet. Tout avait été payé, et pour toujours. Le Siècle nous faisait un crédit illimité ; le Juif honteux pouvait être &er, sans frais : il n’était plus le Juif moderne, mais le Juif du Siècle. Nous ne remarquions même pas que nous étions en train de payer l’absence de lamentations. Le prix : l’obscurcissement du rapport du &ls au père. Dans les Lumières, nous avions perdu la mère ; dans la Nuit : le père. Enfants adoptifs du Siècle, nous pouvions nous mêler à tous ses combats. Ils se révélèrent douteux, qu’à cela ne tienne : nous pouvions nous retourner contre le Siècle, en véritables enfants. Contre le Siècle de la barbarie s’élevaient alors l’humanité et ses droits. Il est temps de comprendre. De revoir les écritures des comptes : qui en vérité a fait crédit ? Le texte que François Mauriac écrivit en préface au récit d’Élie WieselLa Nuitnous livre la réponse. L’écrivain catholique reçoit le « jeune Israélien » :
« Pour lui, le cri de Nietzsche exprimait une réalité presque physique : Dieu est mort, le Dieu d’amour, de douceur et de consolation ; le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob s’est à jamais dissipé, sous le regard de cet enfant dans la fumée de l’holocauste humain exigé par la Race, la plus goulue de toutes les idoles. 2 Et cette mort, chez combien de juifs pieux ne s’est-elle pas accomplie ? »
Le Juif ne dit rien, il se tait avec Dieu. Il a témoigné « du mal absolu ». De la perte de la foi. Devant qui ? Le jeune Allemand Franz von Gerlach, au même moment témoignait devant un tribunal de crabes :
« Le siècle eût été bon si l’homme n’eût été guetté par son ennemi cruel, immémorial, par l’espèce carnassière qui avait juré sa perte, par la bête sans poil et maligne, par l’homme. Un et un font un, voilà 3 notre mystère . »
Les crabes ne connaissent pas le nom du mystère ; Mauriac, lui, sait
4 « la conformité entre la Croix et la souffrance des hommes ».
Il sait que qui perd gagne.
5 « Voilà ce que j’aurais dû dire à l’enfant juif. Mais je n’ai pu que l’embrasser en pleurant . »
Dans ces baisers tristes se dévoilait la spiritualité du Siècle : judéo-chrétienne. Un jeune Israélien témoignait de ce qui venait de se passer au cœur de la civilisation chrétienne de l’Europe, il ajoute : la perte de la foi de ses pères. Il suffit ; que les carmélites prient ou non sur les ruines du camp d’Auschwitz, le christianisme a déjà gagné. Au moment où l’Europe se révélait pagano-chrétienne, le christianisme se refaisait juif : le Crucifié n’est-il pas israélien ? Le Juif a fait un don d’holocauste : son être de victime absolue – victime du mal absolu (même Lévinas &nissait par parler de « la Passion d’Israël »). L’Europe pouvait renaître de ses (ces) cendres. La Nuit achevait la cérémonie de la naissance des Lumières. Le judéo-christianisme consiste à être chrétien pour deux : pour le chrétien et pour le Juif (muré dans son silence, l’autre parle pour lui). Et puisque dans cette spiritualité le Juif réel est nécessairement absent, on pourra le remplacer, dès que nécessaire. Ce qui importe : l’être de la victime absolue ? Non, sa « nationalité » – le Crucifié n’est-il pas palestinien ? Le réveil pour le Juif est brutal, et il se fait dans la confusion. Donnons-lui pourtant un nom propre : Durban ; dans cette ville d’Afrique du Sud, la spiritualité judéo-chrétienne a changé de décor. Et le Juif du Siècle, à moins d’avoir perdu toute probité, est devenu perplexe.
Lavoix-paroles
Le Juif du Siècle proclamait, avec une ardeur nouvelle, son athéisme. Il connaissait l’envers nocturne du gai savoir : la vérité nietzschéenne dépouillée de ses résonances germaniques ambiguës. Pour le fond, il suffisait de lire Spinoza et bientôt Freud que Lacan était en train de restaurer. La « foi des pères », allons donc ! Qui en parlait était simplement pitoyable : ne savait-il pas, le pauvre, que la Nuit s’était abattue sur le Siècle ? Il me suffit aujourd’hui d’imaginer mes maîtres, il y a cinquante ans, le mépris dans lequel ils étaient tenus à Paris et surtout à Tel-Aviv pour éprouver une honte brûlante : pendant que je faisais le singe savant de l’Occident, apprenant par cœur des pages de vocabulaire grec ou, tout de suite après, mettant en &che les œuvres complètes de Lénine, ces hommes, sur qui tenait la consistance des mondes, continuaient comme leurs pères, comme si de rien n’était – car rien n’était – à réciter lesmichnayot et à acquérir les vingt volumes du Talmud. Pourquoi la honte ? me demande-t-on. L’ignorance peut plaider non-coupable. D’abord cela n’est même pas vrai : un enfant juif kidnappé par les nations, élevé par elles, totalement ignorant, lorsqu’il 6 découvrira sa judéité et commencera à garder Chabat devra apporter un sacri&ce d’expiation . Et puis surtout : je ne disais pas que j’étais ignorant, mais athée. Ça sonne plus fier. Aujourd’hui, tout le monde le sait : athée est une métonymie pour ignorant. Alors, puisque nous avons assez fait les fanfarons, déconstruisant, palpitant, il est temps de payer ; mesure pour mesure, il faut déconstruire le Juif du Siècle, tranquillement. Arracher la « foi des pères » à l’ignorance, c’est-à-dire à la spiritualité judéo-chrétienne. Le jeune Israélien qui fut l’objet de la captation catholique le sait bien : que de paroles à partir de cette voix accusatrice qu’il entendit, paroles du Talmud et de la cabale ! Un jeune chrétien qui « perd la foi » s’arrête de tourner les pages de saint Augustin : pour chercher, il a trouvé des lectures plus roboratives. Une épée a tournoyé quelque part à la hauteur des reins : voilà la foi. Et puis un jour, comme à un réveil après une nuit d’ivresse : plus rien, la foi est perdue.
1. Lamentations 4, 7. 2.La Nuit,Minuit, 1958, p. 8-9. 3.Les Séquestrés d’Altona,« Folio », Gallimard, p. 374. 4.La Nuit, op. cit., p. 10. 5.Ibid. 6. Talmud, traitéChabat68b.
« Le séminaire de Jérusalem » COLLECTION DIRIGÉE PAR BENNY LÉVY
11220 LAGRASSE www.editions-verdier.fr © Éditions Verdier, 2003.
Cette édition électronique du livreÊtre juif. Étude lévinassiennede Benny Lévy a été réalisée le 09 novembre 2012 par les éditions Verdier. Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782864324027). Code article : NU52253 - ISBN ePub : 9782864327073 Le format ePub a été préparé par ePagine www.epagine.fr à partir de l'édition papier du même ouvrage.
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