Femme ou fée ? Mélior dans Partonopeu de Blois

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Lorsque Partonopeu de Blois fait irruption dans un somptueux mais étrange château, il ne se doute pas que son destin va basculer. Mélior, fille d’empereur, l’a attiré jusque dans son lit. Mais qui est-elle au juste? Les vers en ancien français laissent croire qu’elle est une érudite aux dons pour le moins extraordinaires, dans cette histoire du XIIe siècle. Voici un essai par la doctorante en études littéraires Julie Grenon-Morin qui s’est penchée dans le cadre de son cursus sur ce roman anonyme, à la fois mystérieux et complexe. Ce titre explore le savoir des femmes au Moyen âge, un savoir tantôt dénigré tantôt encensé, qui offre un éclairage aujourd’hui encore sur la condition féminine. 
Publié le : lundi 11 avril 2016
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EAN13 : 9791026204947
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Julie Grenon-Morin

Femme ou fée ?

Mélior dans

Partonopeu de Blois

Essai

 


 

© Julie Grenon-Morin, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0494-7

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INTRODUCTION

 

 

Lors de son récent colloque «Une fée nommée parole1», Philippe Walter a donné une explication intéressante au sujet de l’origine du mot «fée». Bien sûr, il est connu qu’il provient du latin «fata» (destin, destiné). Cependant, peu de gens vont plus loin : «fata» viendrait lui-même de «fari», autrement dit «parler». Cette notion, P. Walter la tire d’un ouvrage de Varron, De lingua latina. Selon cet auteur antique, les divinités, et par extension les fées, incarnent la parole vraie. Les archétypes féériques usent d’une fonction performative du langage. Cette même idée prévalait aussi chez les auteurs grecs. La parole revêt donc un aspect liturgique. De ce point de vue, les fées seraient alors un versant occidental des brahmans indiens, prêtres sacrificateurs et invocateurs. Elles sont capables de parole annonciatrice et évoquer le destin suffit à le provoquer. La parole peut également être remplacée par un cri, comme c’est le cas de Mélusine. Le pouvoir dont les fées usent est irréversible. Dans le cas des fées marraines, leurs dons sont immatériels et prennent la forme de bénédictions. Dans Le Jeu de la feuillée, les trois fées réunies font le don d’une parole. L’une d’entre elles jettera cependant un maléfice sous le coup de la colère. La parole des fées peut aussi se rapprocher des chants incantatoires, ce qui nous mène vers la littérature médicale.

La fée Mélior dans Partonopeude Blois est justement une créature qui fait usage de la parole. Elle est une caractéristique importante de ce personnage, bien qu’elle ne jette pas de sort à proprement parler. La fée oscille, tout au long du récit, entre humaine et individu féérique. Grâce à son apprentissage de haute voltige, Mélior réussit à maîtriser non seulement les sept arts libéraux du Moyen âge, mais également les enchantements. Le concept de la parole prime chez cette fée aussi impératrice de Constantinople, car c’est grâce à lui que toute la structure narrative du récit prend forme : tout s’organise autour de la prohibition lancée au jeune héros. Lors de leur première nuit d’amour, Mélior est très claire quant aux limites que doit respecter Partonopeu. Cependant, seul un personnage apte à la féérie peut interdire d’être vu, même lors des visites nocturnes de la puissante héritière. La règle énoncée influe donc directement sur le destin du héros. Le transgresser signifie causer la perte de la jeune femme.

Partonopeu de Blois fait cohabiter deux mondes qui s’entrechoquent : le monde féérique et celui du christianisme. Ces deux caractéristiques centrales se retrouvent chez Mélior : elles inspirent le roman. Ainsi, la matière de Troie prédomine sur celle de Bretagne, d’où pourtant est issu le comte de Blois. Le récit met également en place un va-et-vient entre l’Occident et l’Orient. Tout semble s’inscrire dans un double monde, où trône un des personnages principaux, Mélior. Ni tout à fait fée ni tout à fait femme, elle n’est pas non plus classable dans l’un ou l’autre des schémas mélusinien ou morganien. En fait, la fée ne parviendra à une réunion de toutes ces dualités qu’avec son mariage avec le neveu du roi Clovis. L’alliance du couple aura non seulement une influence sur leur destinée, mais aussi sur les deux peuples de Constantinople et de France. Dans le folklore, les fées annonciatrices des évènements à venir se faisaient normalement entendre le Jour de l’An. Mélior ne tient pas compte d’un tel calendrier, n’étant pas non plus une fée folklorique, mais bel et bien chrétienne.

Il faut finalement mentionner Psychéet Amour d’Apulée, car, encore une fois, il existe une relation double, entre les deux textes. L’un reproduit le schéma inverse de l’autre, mais cela n’est pas le fruit du hasard. Le ou les auteurs anonymes ont réutilisé le conte antique de manière flagrante, de tel sorte que certains éléments sont littéralement calqués à partir de ce dernier. Dans les deux récits, des figures de femmes sont en premier et en second plan. Ces figures féminines se joignent à d’autres fées et démontrent que tant dans l’Antiquité qu’au Moyen âge, les femmes occupaient une place importante dans la littérature. Entre ces deux époques, la fascination pour elles a perduré, car on leur attribuait un pouvoir mystérieux, pas très éloigné de ceux des fées elles-mêmes. Les femmes dans Partonopeu de Blois sont parfois amoureuses, parfois traîtresses, mais toujours au moins un peu humaines.

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

Mélior

 

 

1. Généralités

 

1.1. Présentation du personnage

 

Quand on sait que le nom «Mélior» signifie «meilleure» en latin, cela donne quelques indices sur le personnage féminin principal de Partonopeu de Blois. En effet, la fée Mélior se démarque dans de multiples domaines. Elle est riche, sa beauté, bien qu’un temps cachée, est sans égale. Elle est aussi puissante, possède un bon cœur, est impératrice, etc. Il faut également souligner que Mélior porte le même prénom qu’une des deux sœurs de Mélusine, dont il sera davantage question plus en amont. Cependant, cela est le cas seulement dans la version de Jean d’Arras et non dans celle de Coudrette. De plus, en langue bretonne, le nom «Mélior» pourrait venir de «meler», qui signifie le fabricant de miel. Dans une certaine mesure, cette nourriture correspond à Mélior, car elle est un être doux, offrant à Partonopeu tout ce qu’il désire sans exception : son corps, ses richesses et ses titres. Cependant, «miliour» en breton signifie aussi «flatteuse». «Mélior» contient également le mot «or», qui pourrait faire référence à la grande fortune du personnage. Enfin, le nom de la fée ressemble de très près à celui de Mélion, dans un des lais anonymes des XIIe et XIIIe siècles2. Ce rapprochement est d’autant plus intéressant lorsqu’on sait que le chevalier Mélion de la cour du roi Arthur avait comme particularité de se transformer en loup. Il a donc d’une appartenance double, tout comme Mélior qui appartient à la fois aux mondes des fées et des humains (l’annexe XI montre les récurrences du terme «Mélior» ou «Melior» en ancien français dans l’œuvre de Partonopeu de Blois).

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