Frères bourgeois, mourez-vous ?

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"Il y a dix ans bientôt, je publiais un petit livre qui avait pour titre Mort de la pensée bourgeoise. Comme il arrive presque toujours en pareil cas, ce qui semblait alors trop audacieux semblait aujourd'hui trop timide, et les mêmes personnes qui s'indignaient à l'idée que la pensée bourgeoise pût être morte croient aujourd'hui -mais dur comme fer- que la bourgeoisie est bel et bien enterrée."
Publié le : samedi 1 janvier 1938
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EAN13 : 9782246799139
Nombre de pages : 159
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DU MÊME AUTEUR
Recherches sur la nature de l’amour (Plon).
Méditation sur un amour défunt (Grasset).
La route n° 10 (Grasset).
Mort de la pensée bourgeoise (Grasset).
Mort de la morale bourgeoise (N. R. F.).
La politique et les partis (Rieder).
Le bourgeois et l’amour (N. R. F.).
Discours aux français (N. R. F.).
Lignes de chance
(N. R. F.).
Le fameux rouleau compresseur (N. R. F.).
A paraître :
Cavalier seul.
La règle du jeu.
La corde au cou.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246799139 — 1re publication
A Paul Morand
I
DÉFAITES ET VICTOIRES BOURGEOISES
La guerre mondiale, je le concède, la crise économique, la course aux armements, le réveil des peuples de couleur, les lois sociales, la rapidité de l’invention destructrice des outillages, les régimes autarchiques, tout cela a fait perdre à la bourgeoisie beaucoup d’argent.
Les taxes successorales dévorent ce que la baisse des cours laisse subsister des héritages. Les immeubles coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Les affaires marchent tellement mal que les industriels intriguent pour qu’on nationalise leurs usines. Les dames ont dû renoncer aux recettes de cuisine, trop coûteuses vraiment, qu’elles tenaient de leurs grand’mères. Et il semble certain que les académiciens d’à présent sont moins bien nourris qu’ils n’étaient aux temps heureux de Renan et de Grévy. Nous voyons tous que les messieurs ne portent plus ni le chapeau haute de forme ni la guêtre. Le luxe des demi-mondaines s’est autant dire éteint. Plus d’Emilienne d’Alençon ! Plus de Cléo de Mérode ! Plus de bidets en or massif !
Les dots mêmes sont devenues tellement précaires et tellement rares que les jeunes gens, crainte d’être dupes, se résignent au mariage d’amour. Edouard Bourdet le note avec raison : en ces temps difficiles la beauté devient une valeur plus sûre que les titres qui en moins de deux vous tombent à zéro. Tout cela, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, qu’on s’en attriste ou qu’on s’en amuse, ne paraît guère discutable et nul ne songe à le discuter.
Seulement, à toutes ces catastrophes la bourgeoisie, il faut bien le reconnaître, semble survivre, et le bourgeois se débrouille mieux qu’on aurait cru, mieux qu’il n’aurait cru lui-même. Il a perdu son héritage, ses rentes, ses domestiques, et il ne s’en porte pas beaucoup plus mal. Au contraire, son ventre tombe et ses pectoraux se développent. On cherche en vain sur les plages le millionnaire — petit-crevé qu’Anatole France opposait à l’ouvrier-sain-et-robuste. Le millionnaire-petit-crevé boit du jus de fruit, pilote sa voiture et même son avion, ne compte plus sur ses parents ni sur ses beaux-parents, mais garde précieusement sa forme. C’est l’ouvrier plutôt, que les loisirs et les faux plaisirs (malgré M. Léo Lagrange) intoxiquent. L’usinier, l’avocat, le chirurgien, le banquier mangent moins que lui. Et travaillent plus.
Ce bourgeois de 1937, glabre, musclé, nerveux, presque méchant, il a compris bien des choses : que le soleil est bon en été pour se brunir la peau, et la neige bonne en hiver, comme disait Pascal, pour se chauffer. Qu’une mallette d’avion peut contenir tout ce qu’il faut à un long voyage. Que les Gouvernements radicaux peuvent avoir du bon. Qu’il n’y a pas lieu de trop mépriser la démocratie quand soi-même on n’est pas un aristocrate. Que le capital qu’on possède importe moins que le salaire qu’on gagne et que le commandement qu’on exerce. Que la guerre nuit plus qu’elle ne profite aux détenteurs des richesses qu’elle anéantit. Qu’il faut éviter aux peuples la misère, puisque après tout la domination bourgeoise vaut ce que vaut l’état de ceux qui la subissent. Que les journalistes conservateurs peuvent parfois être stupides, et que s’il faut toujours prévoir le pire, le pire n’est pas toujours certain. J’en oublie. Mais déjà faites le compte. Vous verrez apparaître au profit du bourgeois des bénéfices substantiels. A la vérité, il est dans une assez bonne condition, parce qu’il vient d’échapper aux plus graves périls qui le menaçaient : l’esprit de paresse et l’esprit de réaction.
L’ESPRIT DE PARESSE
J’ai connu avant la guerre une bourgeoisie où l’héritier avait le pas sur le directeur d’une affaire, où le membre du Conseil d’administration, — qui ne faisait que jetonner — avait le pas sur le chef de l’entreprise, où l’argent avait le pas sur le travail.
La bourgeoisie s’étiolait dans la fabuleuse prospérité qu’elle avait créée. Elle finissait pas penser que cette prospérité allait de soi. Par croire avec Samuel Butler que pour devenir très riche, il suffit de laisser l’argent où il est sans le remuer. J’ai vu encore des bourgeois, tout fiers parce qu’ils vivaient du revenu de leurs revenus. Ils étaient persuadés que « on mange son capital », mais qu’en aucun cas le capital ne se mange lui-même.
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