Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Histoire de la poésie des Hébreux

De
613 pages

Préjugés contre la langue et la poésie des Hébreux. — Causes de ce préjugé. — De l’action dans leurs verbes qui donne de la poésie à la langue. — Les noms aussi représentent des actions. — Leur richesse en noms, et dans quelles sortes de noms il faut la chercher. — Leur richesse en noms qui désignent les objets de la nature, en synonymes, en noms de nombre, en mots qui désignent les parures et les objets de luxe des peuples voisins. — Pourquoi la langue des Hébreux ne s’est-elle pas perfectionnée comme celle des Arabes ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Johann Gottfried von Herder

Histoire de la poésie des Hébreux

NOTICE SUR JEAN GODFRIED DE HERDER

Herder est un de ces hommes extraordinaires qui, placés par le hasard de la naissance dans une sphère opposée à leurs dispositions naturelles, savent se frayer, à travers mille obstacles, la route sur laquelle ils étaient prédestinés à marcher. Tout ce qui concerne de pareils hommes offre un grand intérêt de curiosité car dans l’admiration qu’ils inspirent, on est porté à croire que le merveilleux de leur génie ou de leurs vertus a dû se refléter sur les évènements les plus vulgaires de leur vie. Mais la réalité répond rarement à cette exigence de l’imagination. Herder en est une preuve nouvelle ; et l’on chercherait en vain, dans le cours de sa laborieuse carrière, un incident romanesque, un épisode dramatique. Aussi cette notice est-elle moins l’histoire de sa vie privée, que celle du développement de son intelligence, et des œuvres par lesquelles elle s’est manifestée au monde intellectuel et au monde moral.

La première éducation de Herder fut presque nulle, car son père, pauvre maître d’école d’une petite ville de la Prusse Orien-. tale1, le destinait à un état manuel. Mais l’enfant, poussé vers l’étude par un besoin irrésistible, trouva moyen de se procurer des livres qu’il dévora en secret ; il se passionna surtout pour la Bible et pour Homère.

Cet amour de la lecture qu’il satisfaisait sans choix et sans guide, aurait pu l’égarer ; heureusement un prédicateur du voisinage, frappé de sa belle écriture, le prit à son service pour lui faire copier ses sermons, et pour remplir les fonctions de domestique. Le bon ministre ne tarda pas à s’apercevoir des rares facultés de son petit serviteur, et il chercha à les développer en lui faisant partager l’éducation qu’il donnait à ses propres enfants.

Les rapides progrès du jeune Herder attirèrent l’attention d’un chirurgien russe, qui se proposa de l’emmener avec lui lorsqu’il retournerait dans son pays ; en attendant, il renvoya à Kœnigsberg pour y étudier la chirurgie.

Herder n’avait pas encore dix-sept ans quand il arriva à cette université, où de nouveaux protecteurs lui fournirent le moyen d’abandonner la chirurgie, et de satisfaire son penchant pour les études théologiques et littéraires. Dès la seconde année, son savoir et sa bonne conduite lui valurent un petit emploi dans l’enseignement. Mis ainsi au-dessus du besoin, et affranchi de la cruelle nécessité d’être à charge à ses bienfaiteurs, il employa le temps dont il pouvait disposer à l’étude de toutes les connaissances humaines.

A cette époque, il devint le disciple de Kant, qui, sans avoir encore atteint la haute célébrité dont il jouit depuis, exerçait déjà une grande influence sur tous les étudiants de Kœnigsberg. Ce fut lui cependant qui rechercha le premier l’amitié du jeune Herder ; et, pour l’initier plus promptement à son système de philosophie, il lui donna des leçons particulières. Mais leurs cœurs seuls s’entendaient ; leur intelligence, nourrie d’éléments contraires, ne pouvait que diverger de plus en plus à mesure qu’elle se développait.

Il n’en fut pas de même de ses relations avec Hamann, qui alors2 habitait Kœnigsberg, où il était déjà ce qu’il a été depuis, un mystère, non-seulement pour l’Europe et pour son pays, mais encore pour toutes les personnes qui ont vécu dans son intimité.

Cet homme énigme avait été d’abord destiné par sa famille à l’état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucune vocation. Aussi ne tarda-t-il pas à abandonner la théologie pour se livrer à la philologie, à la critique et à la poésie, qu’il délaissa à leur tour pour les sciences politiques et commerciales. Le commerce surtout semblait avoir captivé cet esprit inquiet ; et il parcourut pendant plusieurs années, comme commis-voyageur, l’Allemagne, la Hollande et l’Angleterre. Mais aucune de ses entreprises ne réussit ; et c’est au découragement qu’il faut attribuer la vie dissipée, presque débauchée, qu’il mena pendant son séjour à Londres. Ses principes de morale et ses instincts littéraires n’étaient cependant qu’assoupis ; la Bible, dont il reprit la lecture dans un moment de désœuvrement, les réveilla avec tant de force, qu’il quitta brusquement l’Angleterre et revint à Kœnigsberg, sa ville natale, où il se consacra tout entier à l’étude des langues orientales et des antiquités classiques. Bientôt il attira l’attention du monde savant par la publication des Feuilles sibylliques du mage du Nord, titre qui caractérise à la fois l’œuvre et son auteur.

C’est de cette époque que date sa liaison avec Herder, qui, lui-même peut-être, n’a jamais entièrement compris cet homme extraordinaire. Mais il se sentait entraîné vers lui par une secrète parenté d’ame et d’esprit, dont il suivait les inspirations avec toute la naïveté de la jeunesse, et qui ne se sont jamais affaiblies dans son cœur toujours jeune et naïf.

Lorsque, dans le cours de sa laborieuse vie littéraire, Herder parle de Hamann, il devient injuste envers lui-même, jusqu’à se mettre au-dessous de cet écrivain énigmatique, et il admire jusqu’à son style d’oracle. Si cette partialité n’avait été que le résultat de l’amitié, elle serait encore excusable, mais Herder n’était pas homme à se laisser guider par un sentiment personnel ; il cédait, sans doute sans le savoir, à son amour inné pour l’époptisme, qui le poussait vers tous les époptiques dont Hamann était la personnification la plus complète.

De son côté, Hamann voyait probablement déjà dans le jeune étudiant, le point central où, plus tard, les trois fleuves du vrai, du beau et du bon devaient se réunir et former un océan pur et calme, dont la surface reflète le ciel d’Orient, tandis qu’on voit briller dans ses profondeurs toutes les pierres précieuses que le cours des temps a détachées du sein des montagnes primitives où Dieu les avait déposées.,

Ce qu’il y a de certain, c’est que ce fut par les conseils et sous la direction de Hamann, que Herder se livra à l’étude des langues orientales, et surtout à la langue si difficile des Hébreux.

Depuis longtemps déjà on s’occupait sérieusement de cette langue en Allemagne, tandis que partout ailleurs on se bornait encore à la mépriser comme un idiome barbare, ou à la vénérer comme le langage sacré que Dieu avait daigné enseigner à nos premiers parents, et dont il n’était plus nécessaire de s’occuper, puisque par la confusion de Babel, il lui avait lui-même donné une foule de sœurs plus jeunes et plus en rapport avec les besoins de la civilisation moderne. Cette indifférence pour la langue hébraïque tirait son origine des difficultés presque insurmontables qu’elle présente, surtout lorsqu’on veut l’apprendre telle qu’elle était du temps des patriarches et des prophètes. Ce n’est cependant que sous cette forme antique qu’il nous importe de la connaître ; l’hébreu des rabbins modernes n’a de l’intérêt que pour eux ; ils l’ont, au reste, tellement défiguré, que, s’ils avaient créé quelques voyelles de plus, et quitté la direction de droite à gauche, il ne lui serait plus rien resté du cachet des langues sémitiques. Mais où retrouver les principes de l’antique hébreu, qui ne s’est d’abord transmis que par tradition, et dont nous ne possédons d’autres documents que la Bible ? Sous le rapport religieux et sous le rapport philologique et littéraire, ce livre est un monument précieux ; mais on y chercherait en vain les éléments d’une grammaire de l’antique langue hébraïque, qui, après la dernière captivité d’Israël, était devenue presque une langue morte ; car, pendant leur exil, les Juifs avaient mêlé à leur idiome une foule de mots étrangers.

La traduction des Septante acheva de faire oublier l’ancien hébreu en faveur du grec ; les premiers pères de l’Église eux-mêmes étudiaient la Bible d’après cette version, au lieu de lire le texte, dont, à quelques rares exceptions près, ils ignoraient la langue. Ce ne fut que vers le dixième siècle que les Juifs commencèrent enfin à s’occuper de leur idiome dans le sens littéraire ; les succès furent lents et douteux, car ils prenaient pour base de leurs études le Talmud, dont la langue s’est formée sur celle des Hébreux après le retour de l’exil. Ces premiers essais cependant eurent pour résultat la grammaire de Saadia et celle de Juda Ching. Deux siècles plus tard, on vit surgir plusieurs lexicographes et grammairiens hébreux, parmi lesquels Kimchi et Abulwalid méritent surtout d’être signalés.

La réformation, qui avait mis en question toutes les anciennes traductions de la Bible, développa en Allemagne l’amour de l’étude de la langue hébraïque. La première grammaire et le premier dictionnaire de cette langue, faits par un chrétien, sont l’oeuvre d’un Allemand, nommé Reuchlin ; ils furent publiés en 1506. Ce savant hébraïsant eut de nombreux successeurs, et leurs consciencieuses recherches servirent de base à l’école hollandaise, qui se fonda au commencement du dix-huitième siècle, sous la direction de Schultens. La création de cette école stimula le zèle des hébraïsants allemands, parmi lesquels, à l’époque où Herder faisait ses études, Dantz était le plus célèbre.

Le jeune étudiant apprit d’abord l’hébreu d’après les principes de ce grammairien ; mais il ne tarda pas à le surpasser, car il joignait à la patiente exactitude d’un philologue, l’imagination d’un poète et la raison d’un sage. Aussi devint-il bientôt un des plus savants hébraïsants de son époque ; ses adversaires eux-mêmes ont été forcés de convenir que jamais personne n’avait pénétré si avant dans les mystères de l’ancien hébreu, et que jamais personne n’en avait mieux fait sentir l’esprit et les beautés. Tout en étudiant cette langue, il recueillit les matériaux de son grand travail sur l’histoire et sur l’esprit de la poésie des Hébreux, dont il ne publia cependant la première partie qu’en 1782.

Cet ouvrage, ainsi que tous ceux dont Herder a doté l’Allemagne, prouve que le zèle infatigable avec lequel il sondait les mystères de la langue hébraïque, tenait moins à son amour pour elle qu’à son penchant inné pour l’étude de tout ce qui concerne le monde primitif, l’origine des connaissances des hommes, et leur marche à travers l’enfance et la première jeunesse de l’espèce humaine. Cette étude devait nécessairement le faire remonter à celle de la Bible. Après avoir charmé l’imagination et le cœur de l’enfant, elle devint pour le jeune homme un objet d’examen savant, car son ami Hamann lui avait prouvé que les traductions, surtout celles des langues vivantes, étaient loin d’en rendre l’esprit : et l’esprit d’un tel livre était pour cet homme la seule chose véritablement vivante, utile, impérissable, divine, mais qu’il faut étudier et reproduire d’époque en époque ; parce que chaque reproduction, quelque juste et vraie qu’elle puisse être, s’altère à mesure qu’elle s’éloigne de son point de départ, et même à mesure qu’on l’utilise, comme l’eau d’un fleuve qui, sortie pure et limpide de sa source, se trouble en traversant une grande cité.

Hamann avait alors trente-deux ans à peine, mais son orageuse jeunesse l’avait mûri avant le temps. Ses opinions sur les choses divines et humaines étaient irrévocablement arrêtées, et il les exprimait dans un style symbolique et concis jusqu’à l’obscurité. Chez lui, les mots représentaient souvent des phrases entières que l’on ne pouvait comprendre qu’en rétablissant, par la pensée, toute la série des dérivés. L’étude de l’hébreu l’avait accoutumé, sans doute, à voir ainsi surgir d’eux-mêmes, autour de l’expression mère, les nombreux rejetons qui en font une pensée, une image, sans qu’il soit nécessaire de les représenter par des signes ou par des sons.

Le public, qui ne se compose pas d’hébraïsants, ne vit dans ce style sans clef qu’une prétention orgueilleuse, et dédaigna de lire ce qu’on n’avait pas daigné rendre intelligible pour lui. Les savants et consciencieux adversaires des tendances du dix-huitième siècle s’efforcèrent cependant de reconnaître dans le Mage du Nord (nom qui est toujours resté à l’auteur des Feuilles sibylliques), un penseur érudit et profond, qui, après avoir étudié le monde visible et le monde invisible, est arrivé à la certitude qu’il existe au-dessus de tous les pouvoirs humains, un pouvoir secret et impénétrable. Hamann était, en effet, l’avocat du cœur contre l’esprit, de la foi contre le raisonnement ; mais il s’était posé pour principe que l’action et la parole de l’homme doivent être le résultat de toutes ses forces, de toutes ses ressources réunies. Ce principe admirable, quant à l’action, est inexécutable pour la parole écrite comme pour la parole elle-même ; car toute personne qui écrit ou qui parle, est forcée de se morceler, de la même manière que l’attention qu’on accorde à ces écrits ou à ces paroles morcelle le temps, et se divise avec les matières dont se composent ces écrits ou ces paroles. En un mot, sans classification il n’est point d’enseignement possible.

Pénétré du sentiment de son unité universelle, Hamann s’est refusé à cette classification qui n’était à ses yeux qu’un morcellement, et il a exigé du public son unité absolue à lui ; aussi s’est-il mis en opposition ouverte avec le public, non par ce qu’il disait, mais par sa manière de le dire. Voulant faire l’impossible, il chercha à dévoiler le point mystérieux où la matière et l’esprit se rencontrent ; et il le fit en images qu’une semblable région peut seule enfanter ; et il exprima ces images par des sen. tences empruntées aux écrivains profanes et aux écrivains sacrés les plus paraboliques. Il creusa si avant dans les profondeurs de la vie, il s’éleva si haut sur les sommets de l’idéal, que personne ne pouvait l’y suivre ni saisir les formes qu’il voyait s’agiter dans ces profondeurs ou planer sur ces sommets. Semblable à un homme électrisé, il ne pouvait éclairer les ténèbres au milieu desquelles il s’était placé, que lorsqu’un contact réel faisait jaillir de lui les étincelles dont il était rempli. Est-ce sa faute, si personne n’a osé ni pu le toucher ?

Le jeune Herder seul sut tirer de ce soleil, sans lumière pour la foule, des rayons qui allumèrent en lui le flambeau du génie, mais d’un génie plus humain, et, par conséquent, plus utile que celui de Hamann.

Oui, dès les premiers moments de sa liaison avec Hamann, Herder se montra homme de génie. Quoique bien jeune encore, il sentit que le style de son ami, qu’il approuvait et comprenait parce qu’il devinait la pensée de cet ami sans qu’il eût besoin de l’exprimer, ressemblait à un fleuve que l’ouragan refoule vers sa source où les Élohïm peuvent se balancer avec bonheur, mais qui sera toujours inutile et souvent même nuisible aux enfants de la terre. Lui seul n’appela jamais son ami Hamann le Mage du Nord, mais un prophète irrité, c’est-à-dire : un de ces hommes inspirés par Dieu, qu’il faut laisser sur leurs sièges élevés et s’asseoir à leurs pieds pour écouter ce qu’ils disent, et non pour répéter ce qu’ils entendent dire..

La définition pittoresque que, plus tard, Jean-Paul Richter fait, dans son Esthétique, de cet écrivain extraordinaire, prouve qu’il l’envisageait sous le même point de vue :

« Le grand Hamann, dit-il, est un ciel profond peuplé d’étoiles brillantes. Le télescope peut les rendre accessibles à l’œil humain, mais jamais l’intelligence humaine ne pénétrera les nuages qui obscurcissent une partie de ces étoiles. »

Le rappel de plusieurs illustres exilés en Sibérie fournit à Herder l’occasion de donner une preuve de son génie poétique ; il célébra cet évènement par un petit poème intitulé : Chant à Cyrus. Ce premier essai fut accueilli avec enthousiasme. L’Allemagne possédait déjà, en Klopstock, la première pierre d’une littérature nationale, et elle encourageait tout ce qui lui paraissait propre à achever cet édifice, qui devait se construire de tant de matériaux divers, et au milieu d’une confusion que l’on pourrait presque comparer à celle de Babel. La cause de cette diversité et de ce désordre est dans la nature même des ouvrages de Klopstock. En chantant l’affranchissement de l’espèce humaine dans la Messiade, et celui de l’Allemagne dans la tragédie de Hermann ; en rappelant la valeur des anciens Germains dans les Bardites, il avait allumé dans tous les cœurs allemands une piété héroïque, un poétique besoin d’indépendance, et un patriotisme belliqueux qui, ne trouvant point d’aliments dans le monde politique où tout était alors calme et réglé, se manifesta dans le domaine de la littérature, par un désir immodéré de produire. Le public surexcita ce désir en accueillant favorablement les productions de cette foule de jeunes littérateurs qui, rejetant toute théorie, toute règle, tout système, écrivirent selon leurs inspirations et leurs penchants, et fondèrent ainsi-la célèbre école romantique, source de tant de bien et de tant de mal, non-seulement en Allemagne, mais dans tout le monde littéraire, où elle causa une révolution complète.

Gleim peut être regardé comme la seconde étoile de ce nouveau firmament poétique, et il était facile de voir que Herder serait la troisième ; car, dès son arrivée à Riga3, où il fut appelé pour remplir les fonctions de prédicateur et de professeur, il publia les Fragments sur la nouvelle littérature allemande, les Forêts critiques, et plusieurs autres ouvrages qui annoncèrent le savant critique, le pieux philosophe, le grand poète que, plus tard, Jean-Paul compara à un isthme fleuri entre la Grèce et l’Orient.

La réputation qu’il s’était acquise décida la famille du jeune prince de Holstein-Eutin à le choisir pour accompagner ce prince dans les voyages qu’on lui avait ordonné de faire, dans l’espoir de l’arracher à la mélancolie dont il était atteint. Herder accepta avec empressement un poste qui lui fournissait le moyen de compléter ses études par la connaissance pratique des hommes et des pays.

Après avoir visité une partie de l’Allemagne, il s’embarqua avec le jeune prince pour la France. Le spectacle de la mer donna un nouvel essor à son génie poétique, et il composa, pendant ses voyages, le Traité sur Ossian et les Chants des anciens peuples.

De Nantes, où il était débarqué, il se rendit à Paris. Il y fit la connaissance de plusieurs encyclopédistes, mais il ne lui était pas donné d’apprécier leur mérite ; il était Allemand, et Allemand d’une époque de réaction. En France, il était encore de bon ton d’exprimer hautement un profond mépris pour les Allemands ; mais les Allemands, qui, pendant si longtemps, n’avaient opposé à ce mépris qu’une profonde admiration pour leurs dédaigneux et brillants voisins, commençaient enfin à entrevoir la possibilité de compter pour quelque chose dans le monde intellectuel ; Herder, surtout, leur avait communiqué le sentiment de sa dignité. Cette dignité était toute nationale et toute chrétienne ; la nation allemande n’était donc pas dans les conditions nécessaires pour entrer dans la voie du progrès par le secours de la philosophie qui, à cette époque, dominait en France.

Cette philosophie s’occupait spécialement des questions religieuses que les Allemands envisageaient sous un point de vue tout-à-fait différent : ils les jugeaient avec leur cœur beaucoup plus qu’avec leur raison ; aussi pouvaient-ils balancer entre le déisme chrétien basé sur les traditions et les documents bibliques, et le déisme pur qui a la morale pour révélation et l’honneur pour culte ; mais l’absence de toute croyance religieuse leur paraissait un mot vide de sens. Herder était à la fois la personnification et le moteur de cette tendance de son pays. Ces conditions d’époque excluaient naturellement tout lien sympathique entre les encyclopédistes français et le jeune poète allemand qui, joignant à la force vitale des anciens Grecs la rêverie contemplative des Indiens, apparaissait à l’Allemagne comme un poème épique de l’antiquité, jeté au milieu de la vie vulgaire des temps modernes.

Herder quitta Paris sans regret ; et il allait suivre le prince en Italie, lorsqu’une ophthalmie, maladie à laquelle il était sujet depuis son enfance, le força de s’arrêter à Strasbourg. Goëthe, de quelques années plus jeune que lui, habitait alors cette ville, où il faisait son droit4. Ce fut là que ces deux hommes, qui devaient faire tant d’honneur à l’Allemagne, se rencontrèrent pour la première fois.

Goethe donne tous les détails de cette rencontre dans un ouvrage intitulé : Poésie et réalité, ou Épisodes de ma vie. Son récit n’est pas seulement le tableau fidèle du présent, il est aussi le miroir magique des temps qui ne sont pas encore. On y voit ces deux grands hommes tels qu’ils étaient alors, et tels que le temps les a faits depuis ; on y reconnaît que Herder a formé Goëthe, dans le même sens que, quelques années plus tôt, Hamann avait formé Herder.

Cette influence que les hommes de génie exercent les uns sur les autres, est une étude psychologique qui dévoile bien des mystères littéraires, scientifiques et politiques. Au reste, on aime toujours à entendre un grand écrivain raconter les impressions que le contact d’un homme de génie, au début de sa gloire, a produites sur lui lorsqu’il n’était encore qu’un jeune homme obscur. Je crois donc faire plaisir à mes lecteurs en donnant ici la traduction des passages où, tout en peignant Herder, Goëthe s’est peint lui-même.

 

« ... L’activité de ces deux grands hommes (Klopstock et Gleim) avait atteint son plus glorieux période, lorsque le désir de nous utiliser à notre tour s’empara violemment de nous autres jeunes gens. J’étais sur le point de me laisser aller à cet échange d’éloges complaisants et sans restriction, que les amis se prodiguent entre eux sur leurs productions mutuelles. Dans la sphère où je vivais, j’étais toujours sûr d’être applaudi, car les femmes, les parents et les protecteurs ne blâment jamais ce que l’on rime pour leur plaire. Mais cette complaisance conduit peu à peu à une satisfaction de soi-même au milieu de laquelle l’énergie et l’individualité s’assoupissent entièrement, si aucun stimulant ne vient les réveiller. Aussi ne puis-je assez me féliciter du hasard qui me fit faire la connaissance de Herder. Cette rencontre inattendue, qui fut suivie de relations intimes et durables, mit tout ce qu’il y avait alors en moi d’orgueil, de vanité et de complaisance pour moi-même, à une épreuve d’autant plus rude et plus sensible, que je n’y avais pas été préparé par l’esprit de l’époque.

Herder, qui voyageait avec le prince de Holstein-Eutin, dont rien ne pouvait guérir la sombre mélancolie, venait d’arriver à Strasbourg. Dès que nous en fûmes instruits, nous autres jeunes gens, nous éprouvâmes le plus vif désir de faire sa connaissance ; je devais jouir le premier de ce bonheur, et d’une manière fort imprévue.

J’étais allé à l’auberge du Saint-Esprit, pour rendre visite à un des illustres voyageurs dont elle était alors encombrée ; je ne me souviens plus lequel. Au bas de l’escalier, je rencontrai un étranger qui, ainsi que moi, se disposait à monter. Son costume annonçait un ecclésiastique. Ses cheveux poudrés étaient relevés en grosses boucles ; il portait un habit noir et un long manteau de soie de la même couleur, dont les pans relevés étaient enfoncés dans ses poches. Cette élégance un peu affectée, et l’affabilité gracieuse répandue sur toute sa personne, que j’avais entendu décrire tant de fois, ne me permirent pas de douter que je me trouvais devant le célèbre Herder, et je lui adressai la parole de manière à lui prouver que je le connaissais. Il me demanda mon nom, et je m’empressai de le lui dire, quoique je susse fort bien qu’il ne pouvait avoir aucune importance pour lui. La franchise confiante avec laquelle je l’avais abordé lui avait plu, sans doute, car il me traita avec bienveillance, et, pendant que nous montions l’escalier ensemble, une conversation animée s’engagea entre nous. Au moment de nous séparer, je lui demandai la permission d’aller le voir chez lui, et il me l’accorda fort gracieusement.

Je m’empressai de profiter de cette permission, et mes visites devinrent très-fréquentes, car je me sentais fortement attiré vers lui. Ses manières, sans être précisément gracieuses, avaient quelque chose de doux, d’avenant, et sa physionomie répondait à ses manières. Il avait le visage rond, et son beau front élevé était plein d’expression. Son nez était un peu écrasé et ses lèvres relevées, mais l’ensemble de sa bouche annonçait une aimable individualité. Sous ses noirs sourcils brillaient deux yeux d’un noir de charbon, et qui ne manquaient jamais l’effet qu’ils voulaient produire, quoique l’un d’eux fût presque toujours rouge et enflammé

... Les questions bienveillantes qu’il aimait à m’adresser l’avaient initié à tout ce qui me concernait. J’étais naturellement communicatif, et, pour lui surtout, il m’eût été impossible d’avoir un secret, car l’influence qu’il exerçait sur moi devenait de plus en plus irrésistible. Bientôt cependant je devais sentir l’effet de ses facultés répulsives qui m’impressionnèrent bien désagréablement.

 

Dans nos entretiens intimes, je lui rendais compte des fantaisies et des travaux qui avaient occupé ma première jeunesse5, ce qui m’amena à lui parler d’une collection de sceaux que j’avais classés d’après l’almanach d’État. Par là je m’étais familiarisé avec les généalogies des grands potentats, des princes et de la noblesse en général. La facilité avec laquelle ma mémoire avait retenu tous ces signes héraldiques, m’avait été plus d’une fois fort utile, et j’en parlai avec une grande satisfaction de moi-même. Herder ne partagea pas mon opinion à ce sujet ; il ne se borna pas à blâmer l’intérêt que j’y prenais, il le tourna en ridicule, ce qui me dégoûta presque d’un savoir dont je croyais pouvoir tirer vanité. Mais ce n’était là que la première déception qu’il me préparait.

 

Herder venait de se séparer du prince pour s’arrêter à Strasbourg et se faire guérir, par le célèbre chirurgien Lobstein, de son mal d’yeux, qui est une des incommodités les plus pénibles que je connaisse, et dont on ne peut se débarrasser que par une opération fort douloureuse, dont le succès est toujours incertain. Combien je m’applaudis alors des efforts que j’avais faits naguère pour surmonter celte sensibilité outrée qui, en nous mettant hors d’état de voir souffrir les autres, nous empêche de les soulager. Me sentant assez fort pour assister à l’opération et aux douloureux pansements qui la suivirent, j’eus le bonheur de rendre plus d’un important service à un homme si haut placé dans mon estime. Son courage et sa patience me pénétrèrent d’admiration, car, dans ces cruels moments, il semblait souffrir beaucoup moins que nous ; mais, le reste du temps, il nous tourmentait cruellement par les brusques changements de son humeur ; jo dis nous, parce que je trouvais toujours près de lui un chirurgien russe nommé Peglow6, qui était venu à Strasbourg pour se perfectionner dans la chirurgie sous la direction de Lobstein. Au reste, nous nous partagions en amis les soins qu’exigeait l’état de notre cher malade....

 

Quand Herder le voulait, il nous charmait par ses manières séduisantes et sa conversation spirituelle, mais il lui était tout aussi facile de nous blesser et de nous affliger. Ce pouvoir qui attire et repousse tour-à-tour est commun à tous les hommes, quoiqu’à des degrés différents. La plupart cachent les facultés répulsives ; il n’en est point qui sachent les dominer entièrement. Quant à Herder, j’ai toujours attribué l’ironie amère et l’esprit contrariant qui le prenait si souvent, à son état maladif, état dont, en général, on n’approfondit pas assez les résultats moraux. On ne porterait pas tant de faux jugements sur certains caractères, si on n’admettait pas que tous les hommes sont en parfaite santé, et que, par conséquent, ils doivent penser et agir comme tels.

Pendant tout le temps que dura le traitement de Herder, je le visitais chaque matin et chaque soir, parfois même je passais des journées entières près de lui. Peu à peu je m’habituai à ses perpétuelles gronderies, car j’appris en même temps à apprécier ses nobles qualités dans toute leur étendue ; et l’ascendant que ce bienveillant bourru exerçait sur moi était aussi illimité qu’important. Il avait cinq ans de plus que moi, différence très-sensible à l’âge où nous étions alors ; et, comme je l’acceptais pour ce qu’il était en effet, ainsi qu’il l’avait déjà prouvé par ses écrits, je me trouvais tellement au-dessous de lui, qu’il me dominait sans restriction

Jusque-là, les personnes supérieures avec lesquelles je m’étais trouvé en contact, avaient cherché à me former avec une douceur et une indulgence qui m’avaient gâté peut-être, tandis qu’il m’a toujours été impossible, quoique j’aie pu faire, d’obtenir l’approbation complète de Herder. La lutte constante entre les sentiments d’admiration et d’amitié qu’il m’inspirait et le déplaisir qu’il me causait sans cesse, me jeta avec moi-même dans une contradiction fort désagréable, et que je n’avais encore jamais éprouvée

 

Sa conversation était si instructive, que, chaque jour, il éclairait mon intelligence par quelque nouveau trait de lumière. La vie que j’avais menée à Francfort et à Leipsik n’avait pas été propre à étendre mes connaissances sur la littérature allemande ; et mon penchant pour les sciences occultes avait achevé de me plonger dans une région ténébreuse qui m’avait laissé entièrement étranger à tout ce qui se passait dans le monde littéraire. Herder m’initia tout-à-coup au mouvement qui s’y opérait, et auquel il avait puissamment contribué par ses Fragments sur la nouvelle littérature allemande, par ses Forêts critiques, et par plusieurs autres ouvrages remarquables qu’il avait déjà fait paraître. Si l’on songe à tout ce qu’il a fait depuis en faveur de ce mouvement intellectuel et moral, on comprendra quelles étaient alors les tendances de son génie, et quelle fermentation d’esprit cachait son calme apparent...

 

Dès les premiers temps de notre liaison, Herder me confia son intention de concourir au prix que l’Académie de Berlin avait proposé pour le meilleur ouvrage sur l’origine des langues. Son travail était presque fini, et il me communiqua son manuscrit, que je lus facilement, car il avait une très-belle écriture.

Jamais encore ma pensée ne s’était arrêtée sur de semblables sujets ; le milieu des choses m’avait occupé trop vivement pour qu’il m’eût été possible de songer à leur commencement ou à leur fin. Au reste, la question, par elle-même, me paraissait oiseuse. Il me semblait que, puisque Dieu a créé les hommes, le don de la parole devait être inné chez eux, aussi bien que la faculté de marcher la tête levée ; et qu’il devait leur être aussi facile de s’apercevoir que, par la langue, les lèvres et le gosier, ils pouvaient exprimer leurs pensées, que de sentir qu’il leur suffisait de leurs deux pieds pour se transporter d’un lieu à un autre. Je me disais : Si l’homme est d’origine divine, la langue l’est aussi ; s’il n’est qu’un produit naturel dans la sphère de la nature, la langue est également naturelle. En un mot, il ne m’était pas plus possible de séparer l’homme de la langue, que de séparer rame du corps. Silberklang, qui, malgré son réalisme un peu cru, avait de l’idéalisme dans l’imagination, s’était décidé pour l’origine divine, c’est-à-dire qu’il a fait jouer à Dieu le rôle de maître d’école de nos premiers parents. Le traité de Herder tendait à prouver que l’homme pouvait et devait, par sa seule qualité d’homme, arriver à un langage combiné sans autre secours que celui de ses propres forces.

J’avais lu son manuscrit avec beaucoup d’intérêt, mais je n’étais pas assez haut placé par le savoir et le penser, pour motiver un jugement ; je me bornai donc à lui témoigner mon approbation mêlée de remarques fondées sur mes sensations. L’une ne fut pas mieux reçue que les autres ; avec lui j’avais beau louer ou blâmer, j’étais toujours sur d’être réprimandé....

Pendant sa longue et douloureuse cure., son esprit ne perdit rien de sa vivacité naturelle ; malheureusement elle se manifestait trop souvent par des railleries amères. C’est ainsi qu’il me demanda en vers fort ironiques, quelques uns des nombreux livres que j’étalais pompeusement chez moi. Il s’était aperçu que je ne les lisais jamais, et personne ne haïssait plus que lui l’ostentation et les fausses apparences. Une autre fois je lui vantai la beauté de quelques tableaux de la galerie de Dresde, et il me railla sans pitié sur mon peu de connaissance en peinture. Il est vrai qu’alors je n’avais encore aucune idée de l’élévation et de la noblesse de récole italienne, et Dominico Feti était pour moi un grand artiste, parce qu’il représentait avec goût les paraboles du Nouveau-Testament. Mais l’hébraïque Herder, qui était doué de l’instinct le plus savant et le plus délicat de l’art, ne voyait que de plates parodies dans les tableaux de ce maître, qui ravalait les plus sublimes mystères au niveau des scènes de la vie vulgaire.