Hitler, les Allemands et le général de Gaulle

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Que l’Allemagne ait toujours exercé sur le général de Gaulle une sorte de fascination est une chose connue.
Mais ce qu’on ignore en France et ce qu’on a oublié de l’autre côté du Rhin, c’est la façon dont l’Allemagne a jugé le général de Gaulle tout au long de sa vie :
- Le lieutenant-colonel d’abord, prônant dans les années 30 un corps blindé opérationnel.
- Le chef de la France Libre ensuite, dirigeant de Londres la Résistance française.
- L’ermite de Colombey mettant en garde de 1946 à 1958 contre une renaissance de la puissance allemande.
- Le président de la Ve République enfin, cherchant à promouvoir avec l’Allemagne une politique commune après avoir conclu en 1963 avec le chancelier Adenauer un traité de réconciliation.
En suivant les réactions des Allemands à l’égard du général de Gaulle, on est emporté vers des horizons nouveaux et inhabituels. Le passé devient très différent de celui qu’on nous ressasse depuis si longtemps.


Publié le : vendredi 31 juillet 2015
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Sur le même thème

« France-Allemagne, le duel fondamental »,La Tribune des Nations, 20 juin 1969, p. 1.

Le triangle Varsovie-Prague-Berlin-Est : une nécessité pour l’équilibre en Europe. Nice, Imprimerie universelle, novembre 1971, 24 p.

« L’Allemagne et le lieutenant-colonel de Gaulle »,Revue historique, 503, juillet-septembre 1972, p. 107-116.

« L’Allemagne et le général de Gaulle (1940-1945) »,Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, 94, avril 1974, p. 1-27.

L’Allemagne et le général de Gaulle (1924-1970), Plon, 1975, 229 p.

De Gaulle et les Allemands, Complexe, 1990, 223 p.

Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, Armand Colin, 1996, xii-324 p., fig. et cartes. (Coll. U).

La fin des années 30, 4 vol., Édilivre, 2008-2014.

Sur d’autres thèmes

Changer de cap 1968-1978. Dix ans qui ont compromis les chances de la France, Seghers, 1978, 208 p.

La France d’outre-mer 1815-1962, Masson, 1992, 248 p., fig. et cartes.

Histoire des États-Unis, Ellipses, 2003, 256 p.

L’Amérique et les Américains d’aujourd’hui, Ellipses, 2005, 208 p.

Thèse d’État

Le rôle des élus de l’Algérie et des colonies au Parlement sous la Troisième République (1871-1940), Université de Poitiers, novembre 1987, 7 volumes, 2194 p., tableaux, fig., cartes, index et annexes.

Citation

« Qu’est-ce que l’Histoire, sinon un conte sur lequel on s’accorde ? »

Napoléon

Avant-propos

Que le général de Gaulle ait été préoccupé toute sa vie par les Allemands est une chose connue. Il l’a suffisamment écrit et dit dans ses discours. Mais, que les Allemands, de leur côté, se soient intéressés à sa personne tout au long de sa vie, voilà quelque chose de très ignoré.

Dès 1924, les Allemands remarquent le général de Gaulle, quand il est capitaine et qu’il écrit son premier livre La discorde chez l’ennemi. Dans les années 30, quand il est lieutenant-colonel et qu’il préconise l’arme blindée, les Allemands en font chez eux une sorte de célébrité. À partir de 1940, ils l’observent jusqu’à sa mort en 1970. Leurs commentaires nous éclairent de façon inhabituelle sur le général de Gaulle et sur l’histoire des relations franco-allemandes.

Ce livre est le fruit d’une longue enquête. Ma documentation s’appuie sur des archives, des collections de journaux, des livres, des études, des mémoires, des enregistrements allemands, ainsi que sur des déclarations de responsables allemands et autres témoignages verbaux.

De 1967 à 1970, j’ai résidé en Allemagne. J’étais professeur à l’Institut français de Hambourg. Je faisais des cours et des conférences. J’écoutais les émissions de radio et de télévision. Je lisais les journaux. Je conversais avec des personnes de toutes catégories. J’ai pu me faire une idée très vivante des sentiments allemands face au général de Gaulle. C’était une époque particulièrement difficile des relations franco-allemandes. Le général de Gaulle était considéré par les Allemands davantage comme un adversaire que comme un partenaire. Ensuite, de 1970 à 1972, j’ai été lecteur à l’Université de Linz en Autriche où j’ai pu continuer et approfondir mes recherches.

Ce n’est pas la première fois que j’écris sur ce sujet. J’ai commencé, il y a maintenant plus de 40 ans, avec des articles dans la Tribune des Nations, la Revue historique, la Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et, surtout, avec un ouvrage intitulé L’Allemagne et le Général de Gaulle (1924-1970), paru chez Plon en 1975.

Si je reviens sur ce sujet aujourd’hui, c’est parce que je crois utile de mettre sur le Net, les jugements et appréciations portés par les Allemands sur le général de Gaulle. Je tiens aussi à publier une lettre que le général de Gaulle m’a écrite le 4 septembre 1969. J’ai eu confirmation par son gendre, le général de Boissieu, de l’intérêt qu’il a porté à mes travaux.

Ce livre surprendra. Le lecteur se demandera pourquoi il ignore tout de ce passé franco-allemand encore si récent. La réponse est simple : l’Histoire est sélective. Elle change. Elle marche avec le temps. Elle se veut idéologique, démagogique, patriotique, morale et légendaire. Il y a les élus. Il y a les bannis. Personne n’a d’influence sur l’Histoire, pas même ceux qui l’ont faite.

Aujourd’hui, on triche en présentant au public le général de Gaulle comme le grand résistant de 1940 qui a réconcilié la France et l’Allemagne. Mais, qu’importe, il le faut, c’est l’exigence du temps. On met le passé en conformité avec les nécessités du présent. On vérifie le jugement de Napoléon qui disait : « Qu’est-ce que l’Histoire, sinon un conte sur lequel on s’accorde ? »

Jacques Binoche
dit Schnuki
juin 2015

Chapitre I
Hitler, les Allemands
et le lieutenant-colonel de Gaulle, protagoniste de l’arme blindée
(1934-1936)

Le général de Gaulle manifeste tout au long de sa vie une sorte de hantise de l’Allemagne. Il redoute ce pays, ce grand voisin, qui domine l’Europe depuis 1870, qui aurait pu gagner la guerre de 14-18 et qui, 20 ans plus tard, en 1939, repart au combat, comme s’il n’avait même pas senti passer l’épouvante de la guerre précédente.

Les premiers ouvrages du général de Gaulle témoignent de cette obsession allemande. Les Allemands le remarquent et s’en étonnent. Ils commentent d’abord son premier livre, La Discorde chez l’ennemi qui sort en 1924 quand il est capitaine et où il cherche à expliquer les causes de la défaite allemande de 1918. Son livre n’est lu que par un milieu militaire allemand très restreint.1

En 1934, son livre Vers l’armée de métier, tout de suite traduit en allemand sous le titre de Frankreichs Stossarmee. Das Berufsheer – die Lösung von Morgen, est un succès. Il est lu par le Führer et la plupart des officiers de l’armée allemande. Un flot de commentaires paraît dans les journaux allemands. On verra dans ce chapitre la teneur et l’intérêt de ces commentaires.

La discorde chez l’ennemi

Le général von Kuhl, retraité de l’infanterie, fait un compte rendu du livre du capitaine de Gaulle, La discorde chez l’ennemi, dans la revue Militär-Wochenblatt du 18 juin 1924. Dans un long article intitulé : « Un jugement français sur les causes de la défaite allemande dans la guerre mondiale », le général von Kuhl passe au crible, l’ouvrage du capitaine de Gaulle. Il est loin de partager la méthode historique de l’auteur français. Il trouve que, dans l’ensemble, l’exposé d’histoire militaire du capitaine de Gaulle ne contient rien de nouveau, mais bien des inexactitudes et des faux jugements. « Il ne faut pas faire comme de Gaulle, dit-il, de l’histoire militaire pour démontrer certaines opinions définies à l’avance. »

Comme à l’époque, on est en pleine crise franco-allemande à propos de l’intervention militaire française dans la Ruhr et qu’il est aussi d’usage en Allemagne de s’élever contre les troupes françaises d’occupation et plus particulièrement les troupes coloniales, le général von Kuhl se joint aux protestations. Il s’empare des éloges décernés par le capitaine de Gaulle à l’énergie des militaires allemands pendant la Grande Guerre pour relancer le thème politique du moment. Il écrit :

« Dans son avant-propos, de Gaulle déclare que la défaite allemande ne saurait empêcher la France de reconnaître à son ennemie l’hommage mérité par une conduite valeureuse. Si cela est vrai, l’officier français a une drôle de façon d’exprimer cette reconnaissance. Sur le Rhin, dans le Palatinat et dans la Ruhr, on cherche vainement un geste chevaleresque à l’encontre d’un ennemi vaincu après un dur combat et une quelconque bienséance à l’égard d’une population civile sans défense. La nation qui prétend avoir pris en charge la civilisation travaille ici avec la cravache et avec l’aide de nègres africains comme représentants culturels. »2

La ligne Maginot et le pacifisme français

Depuis 1927, la France construit la ligne Maginot. C’est conforme à sa politique générale. Les gouvernements français successifs ont défini une politique de paix absolue qui tend à interdire toute forme de conflit européen à l’avenir. Les conférences, les traités, les pactes se suivent en kyrielles. Ils dénoncent la guerre et réclament la paix. Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères français, et Frank Kellogg, secrétaire d’État américain, signent un pacte dit de renonciation à la guerre qui condamne le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu’instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles. Le pacte est aussitôt signé par le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne, le Japon et quelques dizaines d’autres pays. C’est la réaction à l’effroyable tuerie de la guerre de 14-18.

Quand on s’adresse aux foules à l’époque, ce n’est que par des invectives à la guerre et des proclamations de foi dans la paix. Les orateurs français crient : « Guerre à la guerre ! », « Arrière les canons ! Arrière les mitrailleuses ! », « Place à l’arbitrage et à la paix ! ». Aucun responsable politique ne veut plus avoir un jour à endosser la moindre responsabilité dans un conflit. Le leitmotiv de la politique française des années 20 et 30 peut se résumer par ces mots : « Plus jamais ça ! »

Seule, la défense est acceptable. En construisant une ligne de fortifications à ses frontières, la France atteste de sa bonne foi. Elle prouve qu’elle ne se lancera jamais dans la guerre et qu’elle ne sera jamais l’agresseur. Par là aussi, elle se prive de tout moyen de pression et d’intervention préventive. Elle se met dans l’incapacité de faire respecter le statu quo européen ou de secourir des pays européens comme la Tchécoslovaquie et la Pologne avec lesquels elle a pourtant des obligations d’assistance.

Vers l’armée de métier (1934)

C’est dans ce climat de pacifisme à outrance que le lieutenant-colonel de Gaulle, en mai 1934, publie son livre Vers l’armée de métier. Il va à l’encontre de tout ce qui est officiel en France depuis 15 ans. Il prône la mobilité militaire, la vitesse, la manœuvre, la capacité d’intervention. Son livre tombe à plat. Sur 1 500 exemplaires tirés, à peine 750 sont vendus. Le débat ne se fait pas. La France ne veut pas changer de ligne politique et militaire.

La publication de son livre lui vaut la colère de la hiérarchie. On ne publie pas sans autorisation quand on est militaire. On ne s’adresse pas à l’opinion publique pour plaider une stratégie contraire à celle du commandement. On n’ouvre pas une discussion publique sur un pareil renversement de politique militaire sans l’accord du gouvernement. Le résultat est immédiat. L’état-major le met sur la touche et sa carrière n’a aucune chance d’aller plus loin.

Le milieu politique, sur lequel il comptait, ne réagit pas en sa faveur non plus. En dehors de quelques personnalités bien connues aujourd’hui, comme Paul Reynaud, Louis Marin et Georges Mandel, mais de peu de poids à l’époque, le lieutenant-colonel de Gaulle doit affronter Édouard Daladier, successivement ministre de la Défense et président du Conseil entre 1936 et 1940.

Le Front populaire ne retient pas non plus ses idées. Pourtant, le lieutenant-colonel de Gaulle y a cru un instant. Il est allé frapper à la porte de Léon Blum, président du Conseil, qui a bien voulu le recevoir en 1936. Mais, le pacifisme de Léon Blum est sans limites. C’est l’homme qui crie dans tous les meetings : « Nous ne permettrons pas la guerre. »3

Léon Blum est effrayé à l’idée de lancer un corps expéditionnaire hors de France. Ce serait aller contre toute la politique française depuis 1924 et déclencher un conflit. On aurait une coresponsabilité dans la guerre comme en 1914. Du coup, Léon Blum ne bouge pas. Hitler est libre. Il peut frapper où il veut, quand il veut. On est déjà dans une situation de « Drôle de guerre ».4

Succès des idées du lieutenant-colonel de Gaulle en Allemagne

Si les idées du lieutenant-colonel de Gaulle ne font pas recette en France et contrarient plutôt l’opinion, elles sont en revanche très bien accueillies en Allemagne. Ici, elles correspondent à une actualité et à une exigence. Pour reprendre une expression qu’emploie, le 5 décembre 1934, le correspondant à Paris du journal Neue Freie Presse, les idées du lieutenant-colonel de Gaulle sonnent « comme une réplique de théâtre qui tombe à pic ».5

En Allemagne, on est dans une situation qui n’a rien à voir avec celle de la France. On veut la paix, certes, mais il n’y a pas de pacifisme intégral. On a lu l’ouvrage célèbre d’Erich Maria Remarque, Im Westen nichts Neues, À l’Ouest rien de nouveau, qui est le symbole du pacifisme allemand. Mais le pacifisme absolu ne fait pas recette en Allemagne. On ne se fait pas élire sur des « Jamais plus la guerre » ni sur des « Arrière les canons ! Arrière les mitrailleuses ! »

Les Allemands, à la différence des Français, ne font pas de la guerre une scène d’horreur. Quand Joseph Goebbels leur explique en meeting qu’on peut se passer de beurre mais pas de canons et qu’il pose en quelque sorte la question : « Wollt Ihr Butter oder Kanonen ? », « Voulez-vous du beurre ou des canons ? », ils répondent : « Kanonen ! Kanonen ! », « Des canons ! Des canons ! » Une telle scène est impensable devant un public français à la même époque.

Les Allemands refusent le traité de Versailles, le Diktat comme ils disent Il ont des revendications. Ils cherchent des solutions aux problèmes laissés en suspens par les traités de paix. Ces problèmes sont avant tout ceux des frontières de l’Allemagne à l’Est et du sort des populations allemandes qui vivent dans les pays nouvellement créés comme la Pologne, la Tchécoslovaquie et l’Autriche.

Cette question de la révision du traité de Versailles fait partie des conversations franco-allemandes des années 20. Elle entre en ligne de compte dans la réconciliation des 2 pays. À Locarno, en 1925, la France accepte l’idée d’une modification des frontières orientales de l’Allemagne pourvu que cela se fasse en plein accord avec les pays concernés. Tout au long des années 20, l’Allemagne ne cherche à réaliser ses revendications que par des moyens pacifiques. D’ailleurs elle n’en a pas d’autres, puisqu’elle est désarmée.

Dans les années 30, Hitler arrive au pouvoir sans intention de guerre. Ni l’armée ni le pays n’y sont disposés. Mais Hitler n’a pas la patience des gouvernements précédents. Il a promis. Il est pressé. Il veut régler au plus tôt ces questions de frontières à l’Est et de minorités allemandes soumises à des États étrangers. Si la France et l’Angleterre s’opposent à ses objectifs, il lui faudra les atteindre par la force. Si Hitler ne veut pas la guerre, il ne la redoute pas. Il veut tout de suite se donner les moyens de sa politique. C’est ici qu’une armée motorisée est le moyen nécessaire pour accomplir l’Anschluss, réintégrer les Allemands des Sudètes, entrer à Prague et à Danzig. Là encore, le livre du lieutenant-colonel de Gaulle est en pleine actualité allemande. Il répond à un besoin immédiat.

Ainsi, la question de l’armée de métier en Allemagne ne se présente pas du tout comme en France. Elle fait débat depuis la fin de la guerre de 14. Elle n’est pas considérée comme un danger pour la République de Weimar ni comme une affaire de politique internationale, mais comme une réflexion sur ce que pourrait être un meilleur outil de défense dans les temps modernes. On a aussi le sentiment en Allemagne qu’une telle armée serait plus conforme au développement industriel et technique que l’armée de conscription traditionnelle.

En 1925, paraît à Oldenbourg, le livre de George Soldan, Der Mensch und die Schlacht der Zukunft, L’Homme et la Bataille de l’avenir, et, en 1929, celui du général von Seeckt, Gedanken eines Soldaten, Pensées d’un soldat. Ces 2 ouvrages évoquent les possibilités d’une armée de qualité. Plus tard, des officiers comme Wilhelm Keitel, Gerd von Rundstedt et Heinz Guderian, se montrent des partisans convaincus de la manœuvre et de la vitesse. Hermann Göring, lui, envisage une aviation d’attaque.

Cet état d’esprit rend le livre du lieutenant-colonel de Gaulle, Vers l’armée de métier, extraordinairement actuel en Allemagne. À peine sorti en France, il est aussitôt repéré par les dirigeants du Troisième Reich. Hitler qui ne parle pas le français, se le fait lire par un de ses collaborateurs dès sa parution en France.6 Philippe Barrès, correspondant en Allemagne du journal le Matin, est sidéré d’entendre Joachim von Ribbentrop ou Adolf Hühnlein faire allusion au « meilleur technicien des tanks en France » ou parler du « grand collègue français, spécialiste de la motorisation ».

En 1934, Ribbentrop lui déclare : « La ligne Maginot, nous la franchirons avec des tanks. C’est une question de quantité et de volonté. Notre spécialiste, le colonel Guderian, l’a prouvé. Et je crois même savoir que votre meilleur technicien est de son avis… » Philippe Barrès, ébahi, l’interrompt pour lui demander le nom de ce fameux technicien français. Ribbentrop est surpris. Il s’écrie comme s’il s’agissait d’une vérité d’évidence : « Gaulle ! Le colonel de Gaulle !… Est-ce donc vrai qu’il est si peu connu chez vous ? »7

Dans son numéro de juillet 1934, la revue mensuelle de Berlin, Wissen und Wehr, signale la parution de Vers l’armée de métier aux Éditions Berger-Levrault, en France. Elle fait état d’observations excellentes et insiste sur le caractère de haute actualité de l’ouvrage. Elle en recommande vivement la lecture « stimulante et pleine de saveur » même si elle lui reproche tout l’arbitraire de son argumentation.8

Frankreichs Stossarmee. Das Berufsheer – die Lösung von Morgen (1935)

À Berlin, Hitler et son état-major prennent tout de suite la décision de traduire le livre. L’éditeur allemand, Ludwig Voggenreiter, spécialisé dans les questions de défense, est chargé de la publication. Il prend contact avec l’éditeur français Berger-Levrault pour les questions de droits de traduction et de droits d’auteur. Il l’informe de l’intérêt que le Führer et la hiérarchie militaire allemande portent à l’ouvrage du lieutenant-colonel de Gaulle. C’est sans doute à ce moment-là que le lieutenant-colonel de Gaulle apprend que le Führer s’est fait lire son livre.9

On peut imaginer la bouffée d’orgueil qui envahit le lieutenant-colonel de Gaulle en apprenant toutes ces nouvelles d’Allemagne. C’est une sorte de fabuleuse revanche qu’il obtient sur les milieux politiques et militaires français. Quelle exaltation pour cet officier français inconnu et rejeté chez lui d’être distingué par un chancelier allemand à l’époque universellement respecté ! De Gaulle, par là-même, se hisse au niveau des plus grands. Enfin pour un auteur, quelle jouissance d’être lu et entendu, même si c’est chez l’adversaire.

La version allemande sort au début de 1935 sous le titre beaucoup plus percutant de Frankreichs Stossarmee. Das Berufsheer – die Lösung von Morgen, c’est-à-dire : Le Corps d’attaque de la France. L’armée de métier – la solution de demain.10

En introduisant dans le titre l’expression : die Lösung von Morgen, la solution de demain, on obéit à une habitude de pensée et une manière de faire du moment. On situe tout de suite l’ouvrage parmi les grandes publications militaires qui défrayent la chronique : Heere von Morgen, Armées de demain, Generäle von Morgen, Généraux de demain, Infanterie von Morgen, Infanterie de demain, etc., qui paraissent toutes chez l’éditeur de Potsdam spécialisé, Ludwig Voggenreiter.

Ludwig Voggenreiter, publie le livre du lieutenant-colonel de Gaulle à peu près en même temps que celui du lieutenant-colonel allemand Walther Nehring, Heere von Morgen : Ein Beitrag zur Frage der Heeresmotorisierung des Auslandes, Armées de demain : une contribution à la question de la motorisation à l’étranger. Walther Nehring explique la nécessité d’une armée motorisée par le fait même qu’on vit à l’époque du moteur et qu’aucun grand pays industriel ne peut soustraire son armée à cette réalité. Nehring fait un état de la motorisation militaire à l’étranger où il parle beaucoup du lieutenant-colonel de Gaulle et de sa « Division de choc ».11

Au même moment sortent encore chez l’éditeur allemand Voggenreiter les ouvrages du major-général anglais John F. Charles Fuller12, protagoniste des tanks en Grande-Bretagne, du captain anglais Liddell Hart, des Russes Kurtzinski, Kruchanowski et Krivochnine, et de l’Italien Sebastiano Visconti-Prasca. Autant d’ouvrages consacrés au renouvellement complet des théories militaires.

L’ouvrage du lieutenant-colonel de Gaulle sort dans une collection appelée Die Graue Bücherei, la Bibliothèque Grise, réservée aux sujets brûlants de l’actualité militaire. Cette collection publie des textes courts d’une centaine de pages, écrits par des spécialistes militaires. Les ouvrages choisis associent, dit l’éditeur, la haute valeur de leur contenu à une parfaite présentation littéraire. C’est ce qui doit faire de leur lecture une véritable jouissance.

Le livre du lieutenant-colonel de Gaulle est traduit et préfacé par Gallicus, pseudonyme, sans doute, d’un officier allemand ayant une parfaite connaissance du français. Les chapitres purement techniques de l’ouvrage de De Gaulle ont été écourtés, et toutes les références à l’histoire militaire française supprimées. L’ouvrage allemand, si l’on retire les pages publicitaires annexes, est un opuscule de 89 pages, sensiblement plus court que l’original français.

Le livre est dans les librairies allemandes en février 1935 avec un bandeau publicitaire attractif où on lit : « Rénovation de l’armée française : cette étude qui prône une armée de métier, prête à attaquer à tout moment, est parvenue très vite à la notoriété européenne. Pleind’esprit, clair et ouvert, le colonel de Gaulle décrit comment le soldat français voit les relations entre peuples voisins. Ses conclusions sont d’une rigueur impitoyable. Il est nécessaire de les connaître. »

Pendant 2 ans, de 1935 à 1937, le livre du lieutenant-colonel de Gaulle se répand en Allemagne comme une traînée de poudre. C’est un succès de librairie. Les journaux en parlent. Des comptes rendus sont établis. Toutes les revues militaires signalent le livre même si ce n’est que pour en donner les références bibliographiques, comme la revue de la marine militaire allemande, Marine Rundschau.13

Tandis qu’en France, on l’a dit plus haut, le livre du lieutenant-colonel de Gaulle a eu un petit tirage et s’est très mal vendu14, en Allemagne, en revanche, l’ouvrage est tiré à 10 000 exemplaires, dont plus de 8 000 sont écoulés. Les droits d’auteur servis par les maisons d’édition allemandes aux auteurs étrangers et notamment aux auteurs français sont élevés entre les 2 guerres. C’est un petit pactole qui tombe pour l’officier français.

Mais, pour le lieutenant-colonel de Gaulle, sans mépriser cet argent, c’est surtout le destin qui sonne. L’éditeur allemand lui envoie sûrement comme c’est l’usage quelques exemplaires gratuits. Surtout, il lui dit que le Führer a été le premier destinataire de l’ouvrage traduit. Cette fois, Hitler va pouvoir lire le livre de De Gaulle tout seul, y réfléchir et aussi l’annoter au fil des pages de soulignages, de notes marginales, de commentaires du genre « richtig », « ausgezeichnet », « ganz gut ». Juste, excellent, très bien.15

On peut penser que le lieutenant-colonel de Gaulle subit, à ce moment-là, une fois encore, une forte émotion. Un contact s’est établi entre lui, le petit officier français inconnu et le Führer, immense personnalité allemande et européenne du temps. Il est reconnu par ceux qui mettent en place le combat de demain. Les Allemands le dopent et le préparent à l’avenir. Personne en France n’a la moindre idée de son succès en Allemagne. Il est le seul à le savoir. Il a plus que jamais le sentiment tout à la fois de son originalité, de son inutilité immédiate et de la fatalité qui guette la France. Il s’attend à une destinée personnelle immanquable.

Son comportement s’en ressent. Il apparaît ironique, cynique, désabusé comme dit Léon Blum, d’une prétention inouïe comme dit Maurice Martin du Gard. Il est insolent. Il se moque de ses supérieurs. Quand on lui demande, par exemple, de prendre la parole à l’occasion d’une manœuvre militaire, il monte sur l’estrade, sort posément une montre de son gousset et s’écrie de façon cinglante : « Messieurs, je n’ai qu’un mot à vous dire : vos montres se sont arrêtées le 11 novembre 1918 à 11 heures ! »16

Maintenant, voyons en quoi consistent les nombreux commentaires que les Allemands consacrent à l’ouvrage du lieutenant-colonel Gaulle en 1934, 1935 et 1936.

Rien d’original d’un point de vue strictement militaire

Les Allemands accordent peu d’intérêt aux réflexions strictement militaires du lieutenant-colonel de Gaulle. En dehors d’une élite d’officiers qui parle très bien le français et qui a déjà lu le texte dans sa version originale, les Allemands y voient une sorte de répétition d’idées déjà bien en cours chez eux et qu’ils ne croient pas nécessaires de rappeler.

Gallicus écrit dans sa préface que le véritable protagoniste de ces idées, c’est le général von Seeckt qui, dans le chapitre, Armées modernes, de son livre Gedanken eines Soldaten, Pensées d’un soldat, traite des mêmes questions et a visiblement beaucoup influencé De Gaulle.

George Soldan a le sentiment que le lieutenant-colonel de Gaulle reprend ses idées sur la motorisation dont il a parlé dix ans plus tôt, en 1925, dans un livre remarqué, Der Mensch und die Schlacht der Zukunft, l’Homme et la Bataille de l’avenir. Dans la revue berlinoise Deutsche Wehr, Soldan écrit : « J’ai déjà fait allusion au même sujet en 1925, et presque avec les mêmes mots ».17

Lui aussi trouve, tout comme trois autres revues allemandes, la revue de Berlin Wissen und Wehr, Savoir et Défense, la revue de Munich NationalsozialistischeMonatshefte, Cahiers mensuels nationaux-socialistes, et la revue berlinoise Reichsverband deutscher Offiziere, Association impériale des officiers allemands, qu’il y a une correspondance d’idées indéniable entre le lieutenant-colonel de Gaulle et le général von Seeckt.

De son côté, le général en retraite Vogt déclare dans Reichsverband deutscher Offiziere : « Ce n’est guère l’idée de savoir s’il faut une armée de métier ou de conscription qui nous intéresse dans ce livre. Cette question a déjà été développée chez nous, il y a plusieurs années. Et de façon plus claire et plus brève par le général von Seeckt. »18

Un chef-d’œuvre de littérature française

Si les Allemands refusent aux idées militaires du lieutenant-colonel de Gaulle le bénéfice de l’originalité et sont souvent reconnaissants au traducteur et à l’éditeur de Potsdam d’avoir abrégé les passages les plus techniques, ils insistent en échange, de façon unanime sur le brio du livre, l’excellence de son style et sa haute tenue littéraire.

Le bandeau publicitaire du livre le dit. C’est un ouvrage clair, ouvert et plein d’esprit. Cette définition se répète dans les commentaires. « Essai politico-militaire merveilleusement bien écrit », lit-on en juillet 1934 dans Wissen und Wehr.19 « Ouvrage remarquablement bien écrit », lit-on dans la Neue Freie Presse du 5 décembre 1934. « Livre tout particulièrement précieux », dit en avril 1935 l’hebdomadaire militaire berlinois Militär-Wochenblatt.20

« Ce livre est passionnant, dit le périodique de Stuttgart, Europäische Revue, en juin 1935. Il est écrit avec un resplendissant esprit militaire français. C’est un document fascinant du pessimisme créateur français. Il est bon de se livrer au charme intellectuel et à la luminosité presque trop vive de ce captivant travail. »21

Un ouvrage de très large diffusion

Le grand avantage du livre du lieutenant-colonel de Gaulle aux yeux des Allemands tient beaucoup au fait qu’il présente les questions militaires et stratégiques de manière très générale et très ouverte. C’est un ouvrage pour tous. Il convient à un large public, même tout à fait profane en matière militaire.

Gallicus le dit dans sa préface : « Ce livre n’a pas été écrit uniquement à l’intention de soldats, il doit être lu par d’autres catégories de personnes. » Nationalsozialistische Monatshefte le confirme et écrit : « Rarement un livre mieux que celui-ci n’a permis à un civil d’approcher les problèmes de défense nationale. »22

Le journal économique de Berlin, DerWirtschafts-Ring, félicite l’éditeur Ludwig Voggenreiter de mieux répandre ainsi dans l’opinion des idées qui touchent aux grandes transformations militaires de l’après-guerre 14-18. Surtout, ajoute le Wirtschafts-Ring, c’est essentiel dans la situation présente, où « les préoccupations d’ordre militaire sont redevenues une évidence pour toute la nation. »23

Intérêt géostratégique du livre

Autre intérêt de l’ouvrage du lieutenant-colonel de Gaulle pour les Allemands, ce sont les remarques géostratégiques que fait l’officier français. Il semble même qu’en juillet 1934 le commentateur Rosinski de la revue Wissen und Wehr fasse une découverte chez de Gaulle à ne pas oublier, à savoir, le manque de défense naturelle du Bassin parisien. Rosinski écrit que de Gaulle oppose très habilement « la situation géographique impropre à la défense du Bassin parisien à la bien meilleure configuration territoriale de l’Allemagne du Nord-Ouest. »

Rosinski relève encore une autre idée frappante du livre du lieutenant-colonel de Gaulle qu’il importe de garder en mémoire. Il s’agit du genre de guerre auquel il faut s’attendre dans un proche avenir. Rosinski dit que le lieutenant-colonel de Gaulle ne croit pas à une guerre d’anéantissement, peu probable dans le contexte général actuel, mais qu’il croit bien davantage à des attaques ciblées. Selon de Gaulle, la délimitation même des buts politiques (Anschluss, Sarre, Côte de Dalmatie) favorise bien davantage un combat à objectif limité. Il est vrai qu’à l’époque personne n’envisage de guerre totale en Europe.24

Des idées courantes en France

En Allemagne, on est tellement attentif à toutes ces questions qui, comme le dit la Deutsche Rundschau en septembre 1935 soumettent les problèmes fondamentaux de la défense nationale à une intense réflexion, qu’on ne peut imaginer qu’il en soit autrement en France.25

Gallicus écrit dans sa préface : « Le livre du lieutenant-colonel de Gaulle a recueilli en France une très large audience. Son style assez inhabituel chez un soldat, mais bien conforme à l’esprit français est certainement la cause de son grand succès de l’autre côté de la frontière. Des articles du même auteur y sont vivement appréciés et constamment cités dans la presse de quelque opinion qu’elle soit. Tout particulièrement bien sûr, dans les journaux militaires spécialisés. »26

Les revues Reichsverband deutscher Offiziere, Militär-Wochenblatt, Der Weg zur Freiheit et Bücherkunde derReichsstelle zur Förderung des Deutschen Schrifttums sont du même avis. Le général Vogt écrit que « ce livre exceptionnel a obtenu en France un puissant écho et qu’on le cite à toute occasion. »27 Le journal Militär-Wochenblatt du 11 avril 1935 écrit que « le livre de De Gaulle récemment paru a soulevé en France comme dans d’autres pays une puissante vague d’intérêt et fait autorité de toutes parts. »28 Le journal Der Weg zur Freiheit écrit : « L’ouvrage a été fortement remarqué en France et dans d’autres pays. C’est devenu une référence en matière militaire. »29 Le journal Bücherkunde der Reichsstelle zur Förderung des Deutschen Schrifttums écrit que « le livre de De Gaulle a trouvé dans la littérature militaire française et étrangère une grande résonnance. »30

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