Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Hors de France

De
331 pages

Ce qui distingue la race italienne de toutes les autres, ce qui lui assure de bonne heure en Europe une supériorité marquée dans l’ordre intellectuel, c’est qu’elle a au plus haut degré le sentiment de l’art. Au moyen âge, on invente et on crée hors d’Italie aussi bien qu’en Italie ; l’esprit humain conçoit dans plusieurs pays en même temps des idées neuves et puissantes ; nulle part le style ne s’adapte à la pensée et ne la transforme en œuvre d’art plus rapidement, plus heureusement qu’en Italie.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Alfred Mézières

Hors de France

Italie, Espagne, Angleterre, Grèce moderne

AVANT-PROPOS

*
**

La connaissance des principales langues de l’Europe et une curiosité un peu générale m’ont amené à traiter des sujets bien divers. Ai-je besoin de m’excuser de cette diversité ? Le public ne pardonnera-t-il point à un professeur de. littérature étrangère d’avoir fait hors de France de nombreuses excursions et beaucoup de lectures ? On reconnaîtra, du moins je l’espère, qu’il ne nous est pas inutile de vivre de temps en temps par la pensée au milieu des étrangers. Ils sont en général fort au courant de ce qui s’écrit et de ce qui se fait en France. Essayons de les bien connaître à notre tour étudions avec impartialité, avec sympathie, leur littérature et leurs mœurs.

Ce sera la meilleure manière de répondre au double reproche qu’on nous adresse encore quelquefois d’être trop absorbés dans l’étude de nous-mêmes, et trop peu attentifs à ce qui se passe dans le reste du monde. Nous avons fait à cet égard de grands progrès. Nos revues et nos journaux les plus sérieux accordent maintenant à l’étranger une place considérable. L’enseignement des littératures étrangères, créé par M. Guizot, peut réclamer sa modeste part dans cet élargissement, dans ce renouvellement de la critique française. C’est ainsi que l’ont compris les fondateurs de cet enseignement, Fauriel et Ozanam ; je m’efforce, depuis trente ans, de rester fidèle à la tradition que j’ai recueillie dans leur héritage.

Avril 1883.

L’ITALIE

*
**

CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE

Ce qui distingue la race italienne de toutes les autres, ce qui lui assure de bonne heure en Europe une supériorité marquée dans l’ordre intellectuel, c’est qu’elle a au plus haut degré le sentiment de l’art. Au moyen âge, on invente et on crée hors d’Italie aussi bien qu’en Italie ; l’esprit humain conçoit dans plusieurs pays en même temps des idées neuves et puissantes ; nulle part le style ne s’adapte à la pensée et ne la transforme en œuvre d’art plus rapidement, plus heureusement qu’en Italie. Le vieux génie étrusque, source première de la grandeur romaine, et la grâce élégante de la grande Grèce, qui civilisa Rome, semblent revivre à la fois dans les proportions fortes et harmonieuses de la Divine comédie. Dante n’invente ni l’idée d’une descente aux Enfers, si familière à ses contemporains, ni le fonds de connaissances théologiques et mondaines qu’il emprunte presque toutes aux grands docteurs du moyen âge, à saint Thomas d’Aquin, à Brunetto Latini, à ses maîtres de l’Université de Paris. La vaste encyclopédie de son poème ne lui appartient point en propre ; on en retrouve les traits épars dans ce qui s’était pensé, dans ce qui s’était dit avant lui. Mais ce qui n’appartient qu’à lui, ce qu’un Italien seul était capable de trouver alors, c’est la force nécessaire pour combiner tant d’éléments en une œuvre durable, pour imprimer à l’ensemble la suprême beauté de l’harmonie et de l’art. Que représenterait de nouveau dans le monde la conception première de la Divine comédie, si on la dépouillait de la noble parure du langage et de l’inspiration poétique qui l’anime ? On aura beau écrire des volumes sur la théologie, sur la politique, sur la philosophie et la science d’Alighieri, le poète seul fait vivre aujourd’hui de la vie de l’immortalité le théologien, le politique, le philosophe, le savant. Pendant que tous les peuples modernes balbutiaient autour d’elle des idiomes imparfaits ou concevaient des œuvres sans proportions, l’heureuse Italie, naturelle héritière de l’antiquité classique, retrouvait presque sans effort, comme si la chaîne du temps ne se fût pas interrompue, la tradition du grand style.

Avant Pétrarque, l’amour avait été chanté, pendant plusieurs siècles, par les poètes de la langue d’oïl et de la langue d’oc, comme une passion réelle ; par les poètes italiens, comme un élan mystique de l’âme vers l’éternelle beauté. Entre ces deux écoles, dont l’une n’exprime souvent que des désirs grossiers, que le simple appétit des sens, tandis que l’autre laisse la réalité s’évaporer en rêves platoniques, la délicate sensibilité de Pétrarque atteint seule le degré le plus élevé de l’art en idéalisant le réel sans le supprimer. Lorsque parut la première partie du Canzoniere, tous ceux qui aimaient délicatement reconnurent enfin l’expression vraie de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs soucis amoureux. Les poètes antérieurs ne leur offraient que des images trop sensuelles ou trop indistinctes du trouble causé par l’amour. Avec la sûreté d’instinct d’un véritable artiste, Pétrarque épura la langue du sentiment sans en affaiblir le caractère passionné, et fit redescendre l’amour sur la terre sans le dépouiller de ses ailes. Bien des fois dans le monde moderne, avant la dernière partie du Canzoniere,les amants avaient pleuré la mort de celle qu’ils aimaient. Il sembla cependant, lorsque Pétrarque pleura la mort de Laure, qu’une source nouvelle de pathétique venait de s’ouvrir et que jamais les yeux de l’homme n’avaient versé de larmes plus touchantes.

Dans les combats de l’arc, bien des flèches s’éparpillent autour du but ; il n’y en a qu’une qui compte, celle qui atteint le point désigné. Frapper à l’endroit même où la flèche s’enfonce pour toujours dans la mémoire des hommes, voilà le triomphe de l’art, voilà ce que les Italiens seuls surent faire au millieu de la prodigieuse activité d’esprit du moyen âge. Tout ce que l’érudition de notre temps leur enlève, du côté de l’invention, en découvrant les textes français dont ils ont pu s’inspirer, elle l’ajoute à leur gloire d’écrivains. Que de paroles faibles, insuffisantes, obscures ont été prononcées dans le monde avant que le mot décisif, le seul qui se grave et qui dure, soit sorti de leurs lèvres ! Les premiers ils introduisent dans la littérature moderne le choix, le discernement, la mesure, la propriété des termes, le don de ne porter l’effort de la pensée que sur les points importants et ce je ne sais quoi d’achevé qui est la marque du génie.

Que l’on compare nos vieux fabliaux, par exemple, au Décaméron de Boccace, on mesurera la distance qui sépare l’invention naïve et inconsciente de la perfection d’un art qui a conscience de lui-même. Boccace, né à Paris, fils d’une Parisienne, fort au courant de ce qu’avait produit notre riche littérature du moyen âge, emprunte la plus grande partie de ses nouvelles aux récits qui avaient amusé nos pères ; mais de quelle main légère et sûre il transforme en œuvres exquises les productions imparfaites de ses prédécesseurs ! Quel souci de l’expression juste, quelle science du détail et quelle harmonie dans l’ensemble ! Comme il observe d’instinct cette loi du grand art qui s’appelle la variété ! Tantôt ses personnages racontent des aventures plaisantes et libres ; tantôt ils peignent les tragédies de l’amour, de la jalousie, de la haine. Le ton change d’une journée à l’autre avec un sentiment des nuances et un art des proportions que ne connaissaient pas nos vieux conteurs. Lequel d’entre eux aurait conçu la pensée toute littéraire de relever la frivolité de certains récits par le contraste de quelques scènes pathétiques, d’ouvrir une série de contes aimables par une introduction d’un caractère grave, et de rappeler en finissant le lecteur à des réflexions sérieuses par le tableau des souffrances de Grisélidis ?

Lorsqu’il s’agit de sauver de l’oubli où elle allait s’engloutir la poésie chevaleresque et romanesque qui avait charmé, au XIIe et au XIIIe siècle, la société féodale de la France, de la Normandie, de l’Angleterre, ce fut encore l’Italie qui recueillit sur son sein fécond cet enfant du passé pour l’animer d’une vie nouvelle. Le roman d’aventures, après avoir substitué à l’inspiration guerrière et religieuse de nos chansons de gestes la peinture d’une galanterie dont les cours donnaient l’exemple, succombait à son tour à l’abus de la fantaisie et à l’éternelle répétition des mêmes effets. Mais pendant que l’imagination de nos romanciers, impuissante à se renouveler, se traînait péniblement dans les sentiers battus, un souffle de poésie galante éveillait au delà des Alpes toutes les grâces et toutes les élégances de la chevalerie.

Les Italiens du Nord, accoutumés de longue date à subir l’influence de nos mœurs, familiarisés avec les chants que nos jongleurs portaient de ville en ville, au milieu des applaudissements de la foule, naturalisèrent bientôt chez eux les fêtes et les plaisirs de la société anglo-normande. Pendant quatre-vingts ans, la marche de Trévise s’appropria les coutumes chevaleresques et mérita d’être appelée la terre de l’amour et de la joie. A Venise, en 1267, aux fêtes qui sont données pour l’élévation du doge Laurent Tiepolo, la corporation des barbiers se fait précéder par deux hommes à cheval qui représentent des chevaliers errants. Ceux-ci conduisent en triomphe quatre jeunes filles, qu’ils prétendaient avoir conquises par la force de leur bras, et se déclarent prêts à les défendre contre tout chevalier qui voudrait les leur disputer.

La Toscane aussi eut ses divertissements chevaleresques, ses joutes, ses tournois, dont l’un fut chanté par Ange Politien ; niais cette société démocratique, ce peuple de banquiers, de marchands, d’artisans spirituels, saisit plus facilement le côté ridicule que le côté sérieux de la chevalerie. Les lettrés qu’enivraient les souvenirs de l’antiquité, les membres de l’académie platonicienne voués au culte du génie grec, n’éprouvaient sans doute pour les institutions et les mœurs du moyen âge qu’une curiosité un peu dédaigneuse. Pulci exprimait à merveille les diverses nuances de l’ironie florentine ; il amusait à la fois le peuple, les Médicis et les beaux esprits, lorsqu’il parodiait les anciens poètes du cycle carlovingien et du cycle d’Arthur, en racontant les exploits burlesques de Morgant.

Une telle profanation n’eût point été permise sur les rives du Pô. Là se conserva, durant des siècles, au sein des classes populaires aussi bien que parmi les grands, la mémoire et le respect de la chevalerie. Le peuple ne prononçait qu’avec vénération les noms de Charlemagne, de Roland, d’Olivier, de Turpin, défenseurs et martyrs de la chrétienté. Un écho lointain de l’inspiration guerrière et religieuse qui avait produit la Chanson de Roland retentissait encore au delà des Alpes. D’autres héros plaisaient davantage aux princes, aux seigneurs, aux nobles dames des cours de Ferrare, de Milan, de Mantoue. C’étaient les chevaliers de la Table ronde, les héros de nos romans d’aventures, les Tristan, les Lancelot. Leurs passions amoureuses enchantaient des imaginations tout occupées de galanterie et d’amour. Les manuscrits de romans français composaient alors la plus riche partie des bibliothèques princières ; chez les Visconti, dans la maison d’Este, on se les passait de mains en mains pour y chercher l’image d’une société idéale dont on essayait de reproduire l’élégance.

Aussi la source de l’invention chevaleresque et romanesque se renouvela-t-elle heureusement dans l’Italie du Nord au moment même où elle s’épuisait en France. Pour la quatrième fois, le génie italien allait recevoir, en grande partie de l’étranger, des matériaux puissants, mais imparfaits, et se les approprier en les faisant entrer dans le domaine de l’art. Ce fut l’œuvre de Bojardo, de l’Arioste et du Tasse ; grâce à eux, les fictions chevaleresques de nos vieux poètes et de nos vieux romanciers sortinret enfin de la condition inférieure où les retenaient l’imperfection de notre langue et la faiblesse de nos écrivains, pour briller de tout l’éclat de la grande poésie. Les victoires littéraires, non plus que les victoires scientifiques, n’appartiennent pas toujours aux inventeurs ; il ne suffit pas de répandre dans le monde des idées nouvelles ; le génie consiste quelquefois à savoir choisir, parmi les données populaires, celles qui valent la peine d’être conservées, pour les fixer en traits durables, par l’effort de la pensée et du goût.

Dans cet art puissant d’arracher à la mort les débris du passé et de ressusciter les créations antérieures pour n’en garder que la fleur et le suc, les Italiens ont été véritablement les maîtres de l’Europe. Ce point de vue doit dominer toute histoire de la littérature italienne. Dans les lettres, aussi bien qu’en peinture, en sculpture, en architecture, l’Italie est avant tout la grande patrie de l’art. Ses écrivains sont des artistes au même titre que ses sculpteurs, ses peintres, ses architectes. Peu importe que les sujets traités par eux leur viennent du dehors ; ils s’en emparent et les créent de nouveau par la sûreté d’exécution avec laquelle ils les traitent. Avant eux, les peuples modernes hésitent, tâtonnent, cherchent leur voie ; après eux, le sentiment du beau, voilé depuis l’antiquité, reparaît et rayonne dans lemonde. On n’a encore retrouvé ni la Grèce ni Rome ; mais on a déjà retrouvé des modèles et des maîtres. C’est pour cela que la première Renaissance italienne,. celle du XIIIe et du XIVe siècle, demeure le plus grand événement de l’histoire littéraire des temps modernes. Comme si ce n’était pas assez néanmoins de cette première floraison, dès que l’antiquité nous est rendue, le génie italien s’épanouit de nouveau pour offrir, à l’imitation de l’Europe encore hésitante, les fruits savoureux de la seconde Renaissance.

CHAPITRE II

DANTE

L’étude de Dante s’impose à tous ceux qui veulent savoir comment est née, d’où est sortie la poésie au delà des Alpes. Par lui seul s’explique la création d’une langue et d’une littérature. Avant lui, il n’y avait que des œuvres imparfaites ; le premier il a laissé de grandes œuvres. Je n’ai donc pas besoin d’excuses pour parler de lui, quoiqu’il ait été chez nous plus étudié peut-être qu’aucun poète moderne. Je ne me sens même pas découragé, je l’avoue, par le grand nombre de travaux critiques dont il a été l’objet, — non que j’en méconnaisse la valeur, surtout quand des hommes tels que Fauriel, Ozanam et V. Le Clerc y attachent leurs noms, mais parce qu’un si vaste sujet ne s’épuisera jamais, tant qu’il restera des esprits dignes d’en comprendre la grandeur.

Tout ce qu’a pensé, tout ce qu’a senti, tout ce qu’a espéré et souffert le moyen âge ; ses mœurs rudes et ses goûts raffinés, ses appétits grossiers et ses élans mystiques, ses haines farouches et ses dévouements sublimes, sa science rétrécie par la crédulité, et sa théologie élargie par l’imagination, ses tendances individualistes et ses plans humanitaires se retrouvent, sans se heurter, dans la puissante unité de la Divine comédie. Qui se flattera d’avoir saisi tous les aspects d’un spectacle aussi changeant que peut l’être la nature humaine, à l’heure de ses luttes les plus complexes et de ses plus laborieuses transformations ? Bien hardi serait celui qui croirait dire le dernier mot sur l’œuvre de Dante, et ne rien laisser à faire à ses successeurs. Personne même n’y prétend. Chacun choisit plutôt pour objet de ses études un des côtés de ce génie universel, comme pour déclarer qu’on désespère de l’embrasser tout entier. L’un voit en lui le théologien, un autre le politique, un troisième le philosophe et le savant. C’est dans ces sens divers que s’exerce surtout la critique en Allemagne, en Italie et en France, depuis le commencement de ce siècle. Mais il y a au fond de la Divine comédie autre chose que la théologie, que la politique, que la philosophie et que la science ; si les critiques l’oublient quelquefois dans leurs préoccupations exclusives, les nombreux traducteurs du poème ne cessent de le rappeler au public, par leurs défauts aussi bien que par leurs qualités. Qu’y a-t-il de plus difficile à transporter dans une langue étrangère ? Sont-ce les opinions politiques ou religieuses du poète ? N’est-ce pas plutôt la poésie même qui pénètre à travers les systèmes et les abstractions, et qui, au milieu des obscurités d’une métaphysique subtile, fait rayonner d’un éclat merveilleux des formes, des images ou des sentiments ?

Dante a su tout ce que pouvait savoir un homme de son temps, il a résumé la science et les aspirations du moyen âge ; et cependant tout ce qu’il nous apprend sur les besoins et sur les mœurs de plusieurs siècles nous intéresserait-il au même degré, serait-il lu et admiré comme il l’est, si ses idées ne se réfléchissaient dans une âme poétique qui les éclaire en les colorant ? Quel que soit le mérite de ses théories, ce qu’il y a de plus grand chez lui, c’est le poète, et c’est aussi le poète que je me propose surtout d’étudier. Si l’on examine de près sa vie et ses écrits, on verra qu’il a eu, dès son enfance, l’instinct de la grande poésie ; on verra que ce sentiment, toujours plus vif et plus profond, il l’a porté partout avec lui, dans ses études, dans les charges publiques, dans ses projets politiques, dans les vicissitudes de son exil, dans les luttes de la vie militante aussi bien que dans le recueillement de la vie contemplative. Tout ce qu’il a touché, il l’a vivifié par la force secrète qui l’animait ; tout ce qu’il a vu, il l’a vu à la lumière d’une imagination que ne satisfait ni n’arrête la réalité.

Je n’entends pas dire par là que le sens du réel ait manqué à l’homme qui a laissé tant de peintures vivantes. Certaines formes, certains objets sensibles se gravaient dans son esprit et reparaissaient ensuite, tels que ses yeux les avaient contemplés, au premier appel de sa mémoire. En se reportant aux souvenirs que lui avaient laissés les spectacles de la nature, il revoyait, avec une précision admirable, tantôt les feuilles d’automne tomber des arbres les unes après les autres, jusqu’à ce que les branches eussent rendu à la terre toutes leurs dépouilles (Inferno, c. III) ; tantôt, dans les premières matinées du printemps, la gelée blanche couvrir la terre d’un manteau semblable à celui de la neige et se fondre ensuite aux rayons du soleil (Inferno, c. XXIV) ; tantôt les petits ruisseaux descendre jusqu’à l’Arno des vertes collines du Casentin, en se creusant des canaux d’une molle fraîcheur (Inferno, c. xxx) ; tantôt enfin les nuages envelopper le voyageur sur les sommets des Alpes (Purgatorio, c. xvn), ou le souffle de la tempête déraciner les chênes de leurs flancs escarpés (Purgatorio, c. XXXI).

Mais ce ne sont pas ces scènes matérielles qui arrêtent le plus longtemps sa pensée. Il aime à s’arracher aux choses de la terre pour percer les ténèbres du monde invisible et promener ses rêves à travers l’infini. La sphère des idées pures l’attire, comme un invisible aimant, loin de la réalité tangible. Étudiant, soldat, magistrat, ambassadeur, il poursuit un idéal que ne réalise aucune des institutions humaines auxquelles il s’associe, et, partout où l’envoie sa destinée, il oppose aux spectacles trop réels dont il est témoin les splendeurs que se révèle à elle-même son insatiable imagination. Il a vécu sans doute de la vie active et pratique, il est allé chercher la science à Bologne et entendre à Paris, dans la rue du Fouarre, de la bouche de Siger, ces leçons hardies qui effarouchaient l’Inquisition ; il a combattu à Campaldino au premier rang de l’armée florentine ; il s’est fait inscrire parmi les médecins de sa ville natale, pour exercer ses droits de citoyen ; il a passé par les principaux conseils et par la magistrature suprême de la république, en attendant qu’il portât à Boniface VIII les plaintes des Florentins. Mais sur la paille de l’école, sur le champ de bataille, au sein des délibérations politiques, à la cour pontificale, et plus tard, chez les princes qui lui offrent tour à tour leur hospitalité, ses rêves le suivent et lui présentent de l’humanité une image infiniment supérieure à ce que voient ses yeux autour de lui. S’il redescend alors des hauteurs qu’habite volontiers sa pensée, c’est pour reprocher aux hommes de ne pas ressembler aux types de justice, de charité, de bonne foi qu’il a conçus en se détachant des liens terrestres. Du haut de l’Empyrée, entouré des anges et des bienheureux qu’il vient de créer par le sublime effort de son esprit, il jette de temps en temps un regard de dédain sur ses compatriotes qui rampent encore, cloués à la terre, livrés aux passions et aux appétits sensuels, tandis que lui il a depuis longtemps déployé ses ailes, pour aller se joindre à la troupe des sages, des justes et des saints.

Cette tendance à sortir sans cesse des limites de la réalité, à se représenter les choses sous leur aspect le plus poétique et le plus idéal, se fait sentir jusque dans le tour même que donne le poète aux événements historiques qu’il mêle à ses fictions. Qui reconnaîtrait, par exemple, dans le portrait de l’amant de Francesca, si novice, si tendre, dont la vertu ne résiste pas à la lecture d’un roman, un amoureux de plus de quarante ans, longtemps marié et père de famille ? Soupçonnerait-on, en assistant au supplice d’Ugolin, que ce père si aimé des siens avait chassé de Pise un de ses petits-fils, pour gouverner la ville à sa place, et que deux des victimes qui mouraient avec lui, dans la tour de la Faim, étaient non pas des enfants, comme le fait supposer le récit dantesque, mais des hommes mûrs, mariés, dont les fils même atteignaient déjà l’âge viril ? Dante les a rajeunis, sans souci de la vérité brutale, en artiste qui ne prend pas ses tableaux tout faits dans la nature, mais qui les arrange pour l’effet poétique et qui ramène les détails trop vulgaires.de la réalité aux proportions plus harmonieuses de l’art. De cette sanglante bataille de Campaldino où, tout jeune, il avait fait partie de l’escadron sacré de Florence, et qui avait dû lui laisser tant de souvenirs, le seul qu’il ait voulu transmettre à la postérité est celui qui, ouvrant la plus libre carrière à son imagination, lui permettait de remplacer l’histoire par la légende. De ce qu’il a vu lui-même, des actes de courage qu’ont accomplis sous ses yeux ses compatriotes ou ses ennemis, il ne nous dit rien ; mais, tout entier au plaisir de tirer d’un fait historique une fiction poétique, il nous raconte, comme s’il en avait reçu la confidence, la mort mystérieuse du comte de Montefeltro que personne n’avait vu mourir, dont le corps même n’avait pas été retrouvé.

S’agit-il non plus de ce qu’il a pu voir, mais de ce qu’il a senti, quoi de plus poétique et de moins terrestre que son amour pour Béatrix ! Assurément je ne crois pas, comme se le sont figuré quelques critiques amoureux d’abstractions, que la fille de Folco Fortinari soit un pur symbole, une allégorie, sans autre origine que la fantaisie du poète. Béatrix a vécu, elle était belle, elle a été vue par Dante, à l’âge de neuf ans, dans une fête chez son père, elle lui a inspiré une passion platonique ; plus tard, elle a été gravement malade, elle s’est mariée et elle est morte à vingt-quatre ans. Mais, dans la prose de la Vie nouvelle aussi bien que dans les vers de, la Divine comédie, comme son image reste vague, immatérielle, difficile à saisir autrement que par la pensée et par l’imagination ! De quel voile mystérieux le poète l’enveloppe pour la dérober à toute curiosité vulgaire ! Même en tenant compte des formes abstraites et conventionnelles de la poésie amoureuse au XIIIe siècle, ne nous semble-t-ii pas étrange de lire des confessions si obscures, si enveloppées, si énigmatiques ? Que d’ombres laissées sur une figure dont on aimerait à retrouver les principaux traits ? Dans le portrait que Dante trace de sa maîtresse, rien n’appartient à la matière ; tout est de l’ordre moral et spirituel. Il ne nous fait connaître ni sa taille, ni sa démarche, ni la couleur de ses cheveux, ni la moindre ligne de son visage ; à peine même nous parle-t-il des actions de sa vie, tant il a peur de mettre le pied sur le terrain de la réalité. Une rencontre, un salut rendu ou refusé par Béatrix, une maladie : voilà les incidents d’un amour qui absorbe toutes ses pensées, d’où dépend tout son bonheur. Quelle tendance poétique une passion d’une telle nature ne révèle-t-elle pas, lorsqu’élle se manifeste pour la première fois chez un enfant de neuf ans, qu’elle persiste avec les années et qu’elle finit par se confondre avec les aspirations les plus hautes de l’âme qui l’a conçue ? Si le rôle de Béatrix grandit dans le poème de Dante, si elle devient le symbole de la théologie, elle ne cesse pas pour cela de représenter aux yeux du poète la jeune fille qu’il a aimée sur la terre ; c’est bien la fille de Fortinari, et non pas une vaine abstraction, qui le reçoit des mains de Virgile au sommet de la montagne du Purgatoire, qui lui reproche les erreurs de sa jeunesse, pour le forcer à s’en repentir, et qui lui adresse, en souvenir de leur amour, ces paroles où revit leur passé : « Jamais la nature et l’art ne t’offrirent un plaisir tel que les beaux membres où je fus enfermée et qui sont maintenant réduits en poussière. » Elle n’a même d’autre titre, cette enfant de Florence, qui serait restée inconnue sans son amant, elle n’a d’autre titre à s’asseoir aux pieds de la Vierge, à côté des femmes les plus célèbres de la Bible, de Rachel, de Rébecca et de Judith, que la passion de l’homme qui s’est attaché à elle dès son enfance, qui n’a cessé de l’aimer comme l’image terrestre du beau et du bien qui promettait à la fin de la Vie nouvelle de lui élever un monument, et qui, concentrant sur cette tête chérie tout son spiritualisme, a voulu personnifier en elle la science de la religion.

La naissance, le développement et la dernière transformation d’un amour si exclusivement spirituel ne peuvent s’expliquer que par la force d’un sentiment poétique éclos de très bonne heure dans l’âme d’Alighieri et survivant à toutes les épreuves, à toutes les souffrances, à toutes les déceptions de la vie. Si la poésie tient une telle place dans son existence, si elle s’empare de lui au point de ne lui laisser voir que le côté idéal de la plus matérielle des affections humaines, nous ne nous étonnerons pas qu’elle pénètre à travers toutes ses pensées, et que, là même où son imagination est enchaînée par des dogmes rigoureux, elle fasse de soudaines irruptions. Les mêmes yeux qui ont vu dans la jeune Béatrix le miroir de toutes les perfections morales, là peut-être où d’autres ne voyaient que la beauté de la chair, verront, dans cette même Béatrix transformée en symbole théologique, bien des aspects qu’un théologien n’aurait pas soupçonnés et qu’un poète seul pouvait découvrir. Je ne partage nullement l’opinion de ceux qui regardent Dante comme un précurseur de la Réforme ou qui surprennent chez lui quelques indices de révolte contre la foi. Ainsi que beaucoup de penseurs du moyen âge, où la foi n’était ni si générale ni si solide que nous le disent des historiens superficiels, il a peut-être été traversé par le doute auquel n’échappent guère les esprits vraiment philosophiques de tous les temps ; il semble même, lorsqu’il confesse ses fautes à Béatrix, sur le seuil du paradis terrestre, faire allusion à une époque de trouble intérieur où il aurait été entraîné loin des croyances de sa jeunesse ; mais, avec l’aide de sa bien-aimée, grâce à la protection providentielle qu’elle n’a cessé d’étendre sur lui, il a vaincu la tentation, et, à l’heure où il écrit la Divine comédie, la vérité du christianisme lui apparaît avec une lumineuse évidence. D’intention, personne n’est plus chrétien que lui et ne se croit plus orthodoxe. Est-ce à dire pour cela que son orthodoxie ne soit pas quelquefois dérangée, sans qu’il s’en doute, par l’exubérance de son imagination ? Les théologiens accepteraient-ils toutes ses opinions ? Parmi ses fictions poétiques, n’y en a-t-il pas un certain nombre qui ne s’accordent guère avec ce qu’enseigne l’Eglise ? N’est-ce point un païen. Virgile, qui, sous la protection d’une sainte et de plusieurs anges, lui ouvre l’accès de l’enfer et du purgatoire ? Un autre païen, Stace, qui le conduit jusqu’à la porte du paradis ? N’a-t-il pas fait de Caton, également païen et de plus suicide, le gardien de la montagne de la Pénitence ? N’est-ce point du droit de sa seule fantaisie, sans la permission des théologiens, qu’il a placé parmi les bienheureux : d’une part, l’empereur Trajan, de l’autre, un Troyen qui vivait douze cents ans avant l’ère chrétienne, le vertueux Riphée ?

Justissimus unus

Qui fuit in Teucris et servautissimus æqui.

S’il y a un dogme sacré pour l’Église, c’est assurément celui de l’infaillibilité spirituelle du pape, ce qui n’a pas empêché Dante de plonger un pape en enfer, sous prétexte d’hérésie. En revanche, il a mis en purgatoire le fils de Frédéric II, Mainfroy, tué à la bataille de Bénévent, sous le coup d’une excommunication ; Mainfroy dont le légat du souverain pontife avait fait déterrer les ossements pour les jeter aux chiens. Dans le poème de Dante, c’est l’excommunié qui triomphe et qui prononce contre la cour de Rome ces sévères paroles : « Par la malédiction d’un pape, l’amour divin n’est pas tellement perdu qu’il ne puisse revenir. »

Voilà les hardiesses de ce libre, de cet ardent esprit, qui ne se soumet pas toujours à la lettre du dogme et qui, sous le théologien, sous le chrétien convaincu, laisse percer le poète impatient de toute entrave apportée à ses conceptions.

Mais c’est surtout en politique que se manifeste chez Dante la prédominance de l’imagination sur toutes les autres facultés de son esprit. Pendant qu’autour de lui les Italiens se battent pour des intérêts de castes ou de personnes, dans la sphère étroite d’une cité ou d’une province, il entrevoit, dès sa jeunesse, un idéal de gouvernement qui embrassera la chrétienté tout entière et qui assurera le bonheur non d’une ville, ni d’une seule classe d’hommes, ni d’un État, mais de l’humanité. On a fait beaucoup d’efforts depuis le commencement de ce siècle, les uns pour établir qu’il avait commencé par être Guelfe et fini par être Gibelin ; d’autres, pour démontrer que les idées gibelines remontaient chez lui à une époque antérieure à sa jeunesse, et qu’il avait écrit le Traité de la monarchie, où il les exprime, avant de quitter Florence. Des deux côtés, on attache trop d’importance à ces vaines dénominations de partis. Dante n’a réellement appartenu à un parti que pendant les premières années de sa vie, à l’âge où il n’avait pu se faire encore d’opinion personnelle, où les traditions de sa famille le classaient d’avance parmi les Guelfes. Mais, dès qu’il eut réfléchi sur l’avenir de son pays, sa vigoureuse intelligence eut bientôt dépassé les bornes étroites qui fermaient l’horizon de ses amis et de ses adversaires politiques. Bien au-dessus des tendances démagogiques des Gueltes et des prétentions aristocratiques des Gibelins, lui apparut l’idée d’une monarchie universelle, réglant dans sa toute-puissance la destinée du monde chrétien. Déjà sans doute il méditait son plan de réforme sociale, lorsqu’au plus fort de la lutte des Noirs et des Blancs il témoigna une impartialité si différente des passions de son temps, en faisant éloigner de la ville les chefs des deux factions, sans en excepter son meilleur ami, Guido Cavalcanti. Condamné à l’exil, à la confiscation, à la mort par les Noirs, qui ne lui pardonnent pas l’indépendance de ses opinions, va-t-il épouser, ainsi qu’on le croit trop généralement, les sentiments des Gibelins, exilés comme lui et comme lui ennemis des nouveaux maîtres de Florence ? Non, il ne se fait pas plus Gibelin qu’il n’avait voulu se faire Noir. Il partage, pendant quelque temps, les plans de campagne des proscrits parce qu’il n’a pas d’autre moyen de rentrer dans sa patrie ; mais cela ne veut pas dire qu’il partage leurs idées politiques. Il sait bien au contraire qu’il n’y a presque rien de commun entre ses nouveaux compagnons et lui ; parmi les amertumes de l’exil, la plus cruelle à ses yeux, comme il le dit au XVIIe chant ud Paradis, c’est d’être tombé au milieu d’une compagnie méchante et stupide, qui bientôt se tournera tout entière contre lui. Guelfes et Gibelins lui inspirent un égal mépris ; il ne trouve chez eux qu’intérêt, ambition étroite, rivalités personnelles ; rien de généreux, rien de grand ; aucune conception supérieure aux passions du moment. Il les jette pêle-mêle en enfer : Filippo Argenti à côté de Farinata, Roger à côté d’Ugolin ; au VIe chant du Paradis, il accuse les uns d’opposer les lis à l’aigle romaine, les autres de confisquer à leur profit l’étendard impérial, si bien qu’il est difficile de voir quels sont les plus coupables. Est-ce un Gibelin qui a écrit ces vers dédaigneux ? « Qu’ils fassent, les Gibelins, qu’ils fassent leurs menées sous un autre étendard, car on le suit mal, quand on le sépare toujours de la justice1. »

Non, Dante n’a été l’homme d’aucun parti ; il n’a voulu appartenir à aucun, et il a pris soin de nous dire, dans un vers célèbre, qu’il avait mis son honneur à être son propre parti à lui-même2. Il ne s’attache à rien de ce qui existe ; il place plus haut ses espérances. Inquiet des luttes du présent, indigné