Invocations

De
Publié par

La vocation à devenir humain nous est, à l'origine, transmise par une voix. Cette « sonate maternelle » est reçue par le petit enfant comme un guide intérieur qui le destine à la parole, et, ainsi, à l'altérité. L'hypothèse qu'une telle pulsion invoquante existe est décisive, car elle nous permet de penser autrement les rapports entre loi et désir, pulsion de vie et pulsion de mort, création et mélancolie.
Avec audace, Alain Didier-Weill nous invite à réfléchir, parmi d'autres questions, à l'étrange surdité de Freud à l'égard de la musique, en particulier dans la tragédie grecque dont il méconnaît la figure centrale, Dionysos. Deux brèves études sur Moïse et saint Paul interviennent en contrepoint de cette méditation autour de l'énigme que constitue la voix maternelle.
Entre la vocation dans laquelle s'engage une parole en quête de sens et l'invocation qui l'anime quand elle est guidée par le son, y a-t-il conjonction ou rencontre impossible ? Par cette question sont abordés les liens de la psychanalyse avec le triple héritage grec, chrétien et biblique.
Publié le : mercredi 29 avril 1998
Lecture(s) : 17
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702151204
Nombre de pages : 178
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
I
LA PULSION INVOQUANTE, LA MUSIQUE ET LA DANSE
QU'EST-CE QUE LA DANSE ?
Vocation. Invocation
Pourquoi l'homme ne se contente-t-il pas de parler, pourquoi faut-il aussi qu'il chante ? S'il y a une parenté entre la parole et le chant, quelle est-elle ?
La vocation à devenir humain nous est, à l'origine, transmise par une voix qui ne nous passe pas la parole sans nous passer en même temps sa musique : la musique de cette « sonate maternelle  » est reçue par le nourrisson comme un chant qui, d'emblée, transmet une double vocation : entends-tu la continuité musicale de mes voyelles et la discontinuité signifiante de mes consonnes ?1
Parce que le nourrisson entendra cette double vocation, le monde qui lui sera donné gardera l'empreinte d'un continu et d'un discontinu dans lequel il aura à déployer sa vie : alors que dans le monde du discontinu il rencontrera le champ de la loi qui discriminera toutes choses — le bien le mal, la gauche la droite, l'avant l'après —, le monde du continu, qu'il rencontrera à l'instant où sonnera la musique, se donnera à lui comme l'entrée dans un nouveau monde dont la nouveauté, chaque fois aussi renouvelante, se spécifiera d'une soudaine mise entre parenthèses des li-mites
spatio-temporelles qu'il reçoit de l'ordre de la loi.
Par ce nouveau monde qui s'ouvre à de nouveaux possibles, il n'est plus requis de rester à la place qui lui était assignée par la loi symbolique : appelé par la musique à quitter cette place, il se déplacera pour habiter de façon nouvelle une quatrième dimension qui n'est plus structurée par la loi de la parole. La poussée qui va le guider et l'orienter dans ce nouveau monde n'obéirait-elle plus à aucune loi ?
Certainement pas : même si, répondant à l'appel de la musique, il entre dans un enthousiasme dionysiaque, le mouvement qui l'animera ne sera pas incohérent mais guidé.
C'est de ce guide intérieur qui le pousse « quelque part » dont nous voulons parler en faisant l'hypothèse de l'existence d'une direction spécifique, orientant cette poussée spécifique que nous définirons comme pulsion invoquante.
Curieusement, bien qu'il ait identifié cette quatrième pulsion comme « l'expérience la plus proche de l'inconscient 2 », Lacan n'a fait que l'effleurer. Pourquoi ne s'est-il pas étendu de façon aussi approfondie sur la voix que sur l'objet regard ? Sans doute parce qu'il était, tout comme Freud, beaucoup plus sensible à l'univers plastique qu'à l'univers sonore de la musique.
Du fait d'un souci didactique nous serons tout d'abord amené à présenter l'invocation musicale comme séparée de l'invocation signifiante qui se saisit, par exemple, de l'en-fant
quand, articulant son « fort da », il « entre dans l'incantation 3 ».
L'autre face par laquelle le signifiant s'empare de l'invocation musicale est la face par laquelle le langage, se soustrayant à la prose, se fait poésie : la poésie n'est-elle pas ce qui arrache le signifiant au code lexical pour le hisser au point d'où le pas-de-sens, propre à la musique, fait entendre ce qu'il a d'inouï ?
À cet égard, nous devons tempérer ce que nous disions lorsque nous remarquions que Lacan ne s'était pas laissé interroger par la musique : son attention à la poésie était pour lui le chemin par lequel il se trouvait manifester sa non-surdité au réel musical.
Si l'enjeu de l'existence d'une pulsion invoquante est décisif, c'est qu'une telle pulsion permet de repenser de façon nouvelle l'articulation de l'antinomie dans laquelle est prise la psychanalyse en tant qu'elle est ce « tiers qui n'est pas encore classé... Accoté à la science d'une part, prenant de la graine de l'art d'autre part » : en effet, dans la mesure où la science n'a pu nommer son champ qu'en faisant un deuil de la cause finale aristotélicienne, la pulsion invoquante est peut-être ce par quoi ces deux causes peuvent cesser d'être disjointes.4
 
Voilà qu'à l'instant où sonne la musique, une étrange métamorphose s'empare de moi : jusque-là je pouvais passer mon temps, dans mon rapport à l'Autre, à marquer mes limites pour l'instruire du seuil qu'il ne devait pas
violer pour ne pas empiéter sur mon territoire intime, et voici que maintenant un Autre s'adresse à moi, sollicitant un auditeur inouï à qui il fait entendre cette nouvelle sidérante : « En toi je suis chez moi. »
Alors que dans ma vie quotidienne je ressentirais comme un viol inacceptable quiconque prétendrait à une telle emprise, voilà que non seulement j'entends la musique me signifier qu'elle est chez elle en moi, mais que j'entends aussi, en moi, une voix inouïe qui lui répond : « Oui, c'est vrai, tu es chez toi. »
Qui dit ce « oui » ? C'est une présence dont l'étrangeté absolue tient à ce qu'elle n'a pas de nom et qui n'est autre que celle du sujet de l'inconscient.
À qui dit-elle oui ?
À cette étrangère absolue qu'est la musique à laquelle elle répond, non pas selon le mode freudien de l'identification : « Tu es identique à moi », mais par cette double négation qui correspond à une identification métaphorique : « Oui tu n'es pas étrangère à l'étranger que je suis. » C'est dans cette poussée à répondre ce « oui à l'altérité de la musique que nous repérons le premier temps de la pulsion invoquante.
Temps d'emblée paradoxal puisqu'à l'instant même où je pouvais croire que j'allais écouter la musique, je suis démenti dans ma prétention en apprenant que ce n'est pas moi qui l'écoute mais que c'est elle le bon entendeur, elle qui m'entend.
Qui entend quoi ?
Qui entend la question silencieuse de cet étranger méconnu par ce champion de la méconnaissance qu'est le moi et surtout, méconnu de lui-même, puisque cet étranger n'est autre que le sujet inconscient de lui-même.
Or, la musique se trouve être l'auditrice qui entend l'appel silencieux de ce sujet et, ce faisant, elle l'arrache à sa latence. Disant « oui » à cet arrachement, le sujet de l'inconscient, qui était passé depuis toujours dans l'oubli, s'est transmuté en Passant, dès lors inoubliable, qui dorénavant fera parler de lui en dansant.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.