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Échouant sur la plage la barque de mon histoire, je raconterai d’abord comment se dessina mon allerretour entre les Baléares et le Dublin de James Joyce. Un été, àCa’s Sant(«Chez le Saint»), vieille maison de Sóller ainsi sur nommée parce qu’y avaient habité autrefois un culbénit ou un idiot (ré dimés par l’apostrophe majorquine apparentant la demeure à un palais vénitien), j’avais quitté mon sombre bureau du rezdechaussée. Pour explorer jour après jourFinnegans Wake et sa traduction française, je m’étais installé à la table de la salle à manger, éclairée par deux portes fenêtres, l’une donnant sur la cour, l’autre sur le jardin. J’avais décroché des murs les portraits de mon austère bisaïeule et de son mari moustachu et les avais déposés dans un coin, visages tournés vers le mur. Je voulais relire dans la clarté l’œuvre ultime de Joyce, sans que m’en échappât le moindre signe imprimé. En cette fatrasie, un crayon à la main, je recherchais toutes les traces et tous les enchevêtrements pos sibles de la tour de guet, du vertpituite et de l’Introibo, dont je venais de découvrir qu’ils étaient communs à l’Ulyssede Joyce et à un écrivain espagnol, aujourd’hui passé de mode, auquel, en principe, il ne res semble pas.
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La promenade commença très allègrement. Entre Joyce et moi ne s’in terposait que l’ingénieux traducteur, dont j’applaudissais ou je contes tais, armé de dictionnaires, les trouvailles. Bientôt, toutefois, le colloque se compliqua d’un personnage inattendu, petitfils des vieux mariés éconduits. Puisque j’avais déserté mon bureau, j’employais certains moments de détente à y ranger mes affaires. L’été précédent, j’avais fourré en vrac, dans un grand tiroir, des papiers provenant de mon oncle théatin, ainsi que les livres pieux qu’il avait autrefois publiés et qui, depuis la mort de Franco, de très peu consécutive à la sienne, avaient été oubliés de ses amis comme de ses adversaires. La petite librairie de Palma qui les ven dait avait disparu, remplacée, dans la rue Jovellanos, par un marchand de frusques. Je me mis à inventorier, à classer ces lettres, ces ouvrages et les innocents débris conservés avec eux, non sans leur concéder, de temps à autre, un regard attendri. Ils n’étaient pas dépourvus d’intérêt. Cet original, cet exubérant, que je n’avais connu qu’en soutane, dont la solitude posthume avait quelque chose de poignant, y reprenait des cou leurs. Il me reposait des malignes inventions de Joyce et des acrobaties de son traducteur. Ce temps que je lui consacrais était trop chiche pour être considéré comme perdu. La porte en bois de Scandinavie qui sépa rait le bureau de la salle à manger (que j’ai l’habitude de fermer soigneu sement) dressait entre la lecture ardue et son envers pittoresque une barrière symbolique. Or, de cette limite, le théatin se joua. Mal assujetti par la minceur de ses œuvres au bureau où je l’avais confiné, il se glissa dans la salle à manger. À la manière de la jeune femme qui, dans leNoéde Giono, se manifeste par une toux timide à des coins de rue marseillais où le narra teur ne l’attend pas, il se mit à sautiller entre les lignes deFinnegans Wake, agitant ses bras, esquissant de son chapeau dans les airs une croix (comme, accoudé au bastingage, je l’avais vu faire sur le quai quand appareillait le navire de la Trasmediterránea qui me ramenait sur le conti nent). Je le suspectais enivré par la brise qu’embaumait d’encens le bal
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samier de Madagascar que j’avais planté au jardin, sous l’étroite fenêtre où il priait autrefois, aujourd’hui condamnée. Certains mots de Joyce, qu’ils avaient en commun, tels providence, madone, buisson d’épines, blasphème, colombe, lui creusaient des niches dans ce grand livre. De mon entreprise, la tour de guet, les Pituises, l’Introibo lui étaient fami liers. Intrigué par le latin de l’Irlandais, flairant en lui un confrère litur giste fourvoyé, il ne cessa de se jeter en travers de ma route, protestant que ses propres écrits méritaient mieux qu’une attention distraite, allant jusqu’à me suggérer des commentaires intimes. Agacé d’abord par ce rabatjoie, je pris mon parti de ses irruptions saugrenues. Joyce ne les voyait pas d’un mauvais œil. À la racine de son œuvre, on relève, comme chez l’antiquaire, des bouquins de toutes sor tes. En révélant quelques sources inédites d’Ulysse(signées, par exem ple, de Blasco Ibañez, Havelock Ellis, Michelet ou Brantôme), en en récu sant une que l’on croyait indiscutable (le récit d’un confrère britannique de mon oncle), je m’avisai que les livres invoqués par Joyce se valent tous, comme les passagers d’un navire quand il fait naufrage. Il leur confère à tous, à l’exception de privilégiés comme ceux du grand Will et de Paul de Kock, un statut identique. En outre, si un navire (dont les cha loupes sont comptées) bannit tout passager clandestin, il n’en va pas de même deFinnegans Wake, dont les ramifications infinies sont si fines que les allusions involontaires y foisonnent, étymologiquement fondées, à des personnages dont Joyce ne soupçonnait pas l’existence. L’écrivain que consternent les ouvrages dont l’auteur se prend pour l’homme invi sible, y déchiffre avec bonheur, comme sur la paume ouverte de sa main, des linéaments de sa propre histoire. Et maintenant, à cheval ! à la voile ! Un marin chevronné a le droit de cracher et même de pisser au vent.
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