Je ne suis pas latino, je suis Charlie

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Sous l’œil médusé des Parisiens, les Kalachs ont exécuté les rigolos de Charlie Hebdo puis mitraillé au hasard des gens qui s’amusent. Un des dessinateurs rescapés s’envole pour les terres magiques de la Sierra Madre Occidentale du Mexique avec une nouvelle amoureuse. Nouveau couple, nouvel espace. Cette idylle et la méditation en mouvement des shamans Huichol lui permettront-elles de guérir le choc post-traumatique ?


Comment endiguer le fiel du mal-être contemporain ?


Ne nous laissons pas impressionner par les trous de balles.


Les Amérindiens ont des choses à nous dire.


En quête d’un monde meilleur, pour la paix, la tolérance et la liberté d’expression.


Un réquisitoire contre toute forme de totalitarisme, politique ou religieux.


Un livre-événement à découvrir absolument.


Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782334085199
Nombre de pages : 192
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08517-5

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À Wolinski, Tignous, Honoré, Charb, Cabu, Bernard, Elsa et tant d’autres

À la génération Bataclan

Mitakuye Oyasin – à tous mes proches

Citations

 

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu disparaître les forces qui régissent, avec une certaine harmonie, l’Univers !”

Professeur Luc Montagnier

“Toute idéologie suppose un certain degré de manipulation et d’instrumentalisation de la bêtise. Toute Eglise a besoin de ses idiots.”

Bernardo Carvalho

“ Sans héroïsme. Je défendrai toutes les libertés : la liberté d’expression, le respect des autres, la dignité humaine, le droit à la différence ; tous les droits, ceux des petits comme ceux des grands, ceux des êtres et ceux de la nature et ceux de l’univers ”

Radu Mihaileanu

Chapitre 1
La nuit des lucioles

L’horizon s’était teinté de gris. L’horizon s’était teinté de pourpre. Le jaguar bondit alors très haut et trancha dans le ciel. L’aube jaillit.

Okuyana, chamane guérisseur des indiens Yucuna, avait invoqué les animaux nocturnes pour détourner les spectres, les démons et les entités malfaisantes. Il avait prononcé les vers magiques pour les faire descendre dans l’inframonde. Ensuite, le chamane avait lancé des lucioles pour récupérer les parties d’âmes séquestrées par les maîtres des malédictions. Enfin, quand l’aube s’est levée, il avait invoqué les tapirs, les esprits telluriques et les boas, en tant que Maîtres de la forêt. Ceux-ci ont la réputation de pouvoir prendre la forme de plusieurs catégories d’insectes et d’animaux. Ils auraient la faculté d’en changer fréquemment pour mieux “infecter” les humains ou pouvoir les contrôler à distance.

Okuyana était agenouillé sur un banc de grands rochers bruns rougeâtres couverts de pétroglyphes. Situé dans une baie tranquille où aboutit une charmante cascade, ce site pittoresque que les Colombiens appellent “Sierra de la Pedrera” jouit d’un superbe panorama. C’est là, sur les rives du rio de la réserve de Miriti-Parana, en Amazonie colombienne que, depuis des temps immémoriaux, les indiens Yucuna pratiquent “les lois chamaniques” qui régissent les interactions entre les paroles rituelles et le monde.

Les repères étaient confus sous l’effet du guarapo. Pourtant, ses sens étaient aiguisés et pénétraient des dimensions interdites. Le temps est suspendu. Dans une transe légère, il bascule l’espace d’un instant dans un état de vigilance non ordinaire. Un peu comme dans la maîtrise des arts martiaux internes, quelque chose d’indéfinissable, une alchimie intérieure qui décuple l’acuité, permet de sentir l’imperceptible dans un champ de perception plus grand. C’est magique. Visualisation, clairvoyance, détachement, vacuité, animalité, circulation de l’énergie, équilibre des opposés en harmonie avec le Dao. Unification avec l’univers.

Au même moment, Malako, une des dernières locutrices du peuple Zapara, avait plongé à la tombée du jour dans les eaux de la rivière Conambo qui se love dans un territoire isolé de l’Equateur. Après plusieurs jours de jeune et d’abstinence, la chamane était allée demander le rêve aux yaku runa, les entités de l’eau. Sa vision était clairvoyante après avoir absorbé beaucoup de wantu, la boisson puissante à base de Datura.

– Muskuranguicha (As-tu rêvé) ?

– J’ai rencontré les secrets. Ils m’ont aidé à rêver. J’étais près de la mangrove quand la silhouette sombre d’un anaconda a surgi. Je suis entrée dans un arbre géant où la sève m’a parlé. J’ai vu la vérité. Les sacha runa, les “gens de la forêt” sont venus vers moi en sautillant. Ils m’ont agrippée gentiment pour me conduire aux lagunes vertes. Là, ils m’ont dit : avale cette pierre et tu atteindras “la mémoire”. Je l’ai fait. Et le courant m’a emporté jusqu’à la cité subaquatique. C’est là que j’ai rejoint mes ancêtres et les esprits des chamanes morts. C’est ce que j’ai vu avec la “plante-qui-fait-voir”. C’était plein de bruit. Plein de boules de mémoire. Ils parlent entre eux puis une chamane dit : “Prends ce sac”. C’était un sac magique en forme d’aigle. “Tu portes ce sac. Il t’aidera à voler, loin en arrière. Mais tu ne pourras pas voir. Ça va seulement parler et entrer dans ton cœur. Ainsi, tu feras partie de l’âme des vieux ancêtres. Tu peux extraire cette “boule” de ton cœur et la ranger ici. Pour toujours. Tu connais maintenant le nec plus ultra dans la boule qui palpite. Tu possèdes la clef qui ouvre la porte et ton pouvoir est devenu très grand.”

C’est là, entre les rivières serpentant tel un boa dans la forêt amazonienne, de part et d’autre de la frontière entre le Pérou et l’Equateur, que les peuples indigènes de la famille Zaparo et leurs voisins, les Shuars, avaient résisté et maintenu leur indépendance face aux Incas et aux Espagnols. Considérés comme les premiers occupants de cette région pluriethnique, dominée par des groupes de langue kichwa, jivaro et huaorani, ils formaient l’un des peuples les plus nombreux de l’ouest du bassin amazonien. Ils étaient plus de 100.000 à la fin du 18ème siècle, avant les premiers contacts avec les colons. Au fil des siècles, le contact avec la civilisation a presque abouti à la disparition de ce peuple dont il subsiste quelques centaines de personnes. Quelques-unes seulement parlent encore la langue d’origine et s’évertuent à préserver les traditions ancestrales. En particulier ce savoir absolu que possèdent les peuples premiers, la maîtrise initiatique de la transe et du “temps du rêve” qui permet d’accéder au monde invisible et à la connaissance ultime. Car ce sont eux qui, depuis la nuit des temps, savent traverser le voile qui recouvre le monde des apparences au-delà de l’espace et du temps.

Les nuits sous l’équateur, souligne l’anthropologue Anne-Gaël Bilhaut, sont consacrées à la transmission des connaissances : l’artisanat, le patrimoine immatériel (chants, mythes) et pour les Zapara en particulier la maîtrise du rêve. Dans toute l’Amazonie, la nuit offre aux chamanes le moment le plus propice pour la communication avec les esprits, humains et non humains. Le rêve donne un accès privilégié à un espace-temps autrement inaccessible, offrant la possibilité aux chamanes de retrouver une partie du savoir perdu que possédaient les anciens. Celui-ci est souvent présenté comme un voyage à travers plusieurs mondes étagés, du monde subaquatique à plusieurs voûtes célestes, en incluant l’intérieur des montagnes et des lagunes. Les Zapara racontent que le démiurge Piatsaw a placé le rêve dans leur corps avant de se transformer en vent, pour que les hommes et les femmes Zapara, nés du singe hurleur aritiauku, puissent continuer à communiquer directement avec lui. Aussi considèrent-ils que toute personne Zapara possède cette capacité à rêver et doit, plus que toute autre, être vigilante au contenu des rêves.”

C’est la nuit que les guides spirituels du peuple sioux (Lakotas) reçoivent rêves et visions. Comme le raconte si bien Archie Fire Lame Deer dans le récit passionnant de sa vie : Tous les matins, avant que la première lueur du jour perce l’obscurité, Grand-Père chantait pour les créatures de la nuit. Il chantait, priait vers les Quatre Directions Sacrées, puis vers une cinquième, l’esprit d’En Haut, et vers une sixième, Unchi, Grand-Mère de la Terre. Il disait souvent : Regarde avec les yeux du cœur. L’homme blanc a des yeux, mais il n’y voit pas. Il a des oreilles, mais il n’entend pas. Il touche, mais il ne sent rien. Mais toi, Takoja, écoute ! Si tu écoutes bien, la nuit, tu entendras les créatures de l’obscurité, qui sont toutes sacrées : les hiboux, les criquets, les grenouilles, les oiseaux de nuit ; et tu entendras de beaux chants, des chants que tu n’as jamais entendus. Ecoute toujours ! Le chamane, détenteur du pouvoir, doit être plus haut que l’aigle et plus humble que le ver. Il peut guérir, prophétiser, parler aux herbes, commander aux pierres, conduire une danse du Soleil, ou même changer le temps qu’il fait. Mais ceci est sans grande importance. Il s’agit seulement là d’étapes successives que lui-même a franchies : il est au-delà. Il possède la “Grande Vision”. Les yeux fermés, il distingue clairement les choses. Il goûte le silence, dont il s’enveloppe comme d’une couverture, un silence plus lourd que le fracas du tonnerre. Il aime qu’en un lieu on n’entende rien que le bourdonnement des insectes. Il s’assied, tourné vers l’ouest, et implore de l’aide. Il parle aux plantes et elles lui répondent. Il écoute les voix de toutes les créatures animales de la Terre. De tous les êtres vivants lui parvient une force qui le pénètre, et qu’à son tour il transmet. Un homme comme celui-là n’est ni bon ni mauvais. Il est, et c’est bien ainsi. Il jouit de la même liberté que l’arbre ou l’oiseau. Que cette liberté soit belle ou laide, peu importe. Sa vie même est un enseignement. L’homme-médecine sioux décrit aussi cette étrange cérémonie sacrée au cours de laquelle son oncle, un chamane réputé, se débarrassa par la force Yuwipi d’un très gros serpent à sonnettes : La cérémonie est annoncée par les chants de la nuit. Il fait résonner le tambour et de sa voix puissante invoque l’esprit sacré des ténèbres. De l’obscurité sortent de petits chuchotements, des bruits étouffés, des voix d’un autre monde. Tout à coup, de petites étincelles de lumière, comme des lucioles, surgissent du néant. Les esprits ont fait leur entrée. La porte s’ouvre violemment, et entrent dans la pièce un gros hochet et des calebasses qui se mettent à voler dans les airs. On entend des battements d’ailes, le cri perçant de l’aigle remplit tout l’espace. Des plumes caressent les visages. Soudain, le serpent à sonnettes arrive à son tour et les lumières, semblables à des vers luisants, dansent dans l’air au rythme du tambour. Les voix des esprits chuchotent. On fait circuler la Pipe sacrée. Et le serpent quitte la maison dans un grand fracas. On dit “Mitakuyé Oyasin – A tous mes proches”.

Ecoutons enfin le témoignage de Mourning Dove (Tourterelle Triste) de la tribu Salish, originaire du sud de la Colombie-Britannique au Canada : L’importance traditionnelle du médecin indigène pour notre peuple incitait les parents à envoyer leurs enfant chaque nuit à la recherche d’un esprit surnaturel pour devenir des chamans accomplis. Un médecin indien, ayant la connaissance des esprits gardiens et des guides animaux, avait une plus grande influence sur les indigènes que leur chef ; en particulier si c’était un homme médecine de valeur assisté d’un ou plusieurs esprits puissants. Un enfant pouvait découvrir ces pouvoirs surnaturels dans presque tous les lieux : l’eau, les falaises, la forêt, les montagnes, les restes d’un arbre frappé par la foudre, des carcasses d’animaux, les vestiges de feux de camp, ou même la hutte de sudation. Les esprits étaient supposés apparaître à un enfant lorsqu’ils étaient impressionnés par sa dévotion et attirés par la pureté de sa quête permanente. L’apparition d’un esprit à l’enfant dans une vision, sous la forme d’un animal ou d’un objet qui lui disait comment l’esprit l’aiderait dans sa vie future, et spécialement quand il en aurait besoin, dans les périodes de détresse. Il chantait à l’enfant le chant spirituel qui était le sien pour que l’enfant s’en souvienne et l’utilise en appelant son esprit gardien quand il serait adulte. Une telle vision ne se produisait pas toujours à l’état d’éveil. Parfois elle venait à l’enfant alors qu’il était endormi auprès du symbole qui lui avait été donné. Les théories indiennes disent que chaque esprit possède les mêmes forces que sa contrepartie animale, à en juger par l’observation attentive de la nature et l’issue de combats réels dans la vie “concrète”, entre les pouvoirs de tels animaux ou chamans.1

Bien avant que les scientifiques contemporains ne daignent explorer les expériences extraordinaires ou les phénomènes dits paranormaux, le psychanalyste Carl Gustav Jung avait pressenti l’importance de cette intrication qui nous relie à l’universel à travers les symboles et les archétypes de l’inconscient collectif (Unus Mundus). Dans son autobiographie, Ma vie, il confie : “Ainsi la possibilité d’une réalité autre, existant derrière les apparences avec d’autres références, devient un problème inéluctable et nous sommes contraints d’ouvrir les yeux sur ce fait que notre monde d’espace et de temps et de causalité est en rapport avec un autre ordre des choses, derrière ou au-dessus du premier, un ordre dans lequel “ici et là ou avant et après” ne sont pas essentiels.”. Dans un dernier essai d’exploration de l’inconscient, il dira encore ce que les amérindiens clament depuis des lustres :

L’homme moderne ne comprend pas à quel point son “rationalisme” (qui a détruit sa faculté de réagir à des symboles et à des idées lumineux) l’a mis à la merci de ce monde psychique souterrain. Il s’est libéré de la “superstition” (du moins il le croit) mais ce faisant, il a perdu ses valeurs spirituelles à un degré alarmant. Ses traditions morales et spirituelles se sont désintégrées, et il paie cet effondrement d’un désarroi et d’une dissociation qui sévissent dans le monde entier. Nous avons dépouillé toutes les choses de leur mystère et de leur numinosité : plus rien n’est sacré à nos yeux.

A mesure que la connaissance scientifique progressait, le monde s’est déshumanisé. L’homme se sent isolé dans le cosmos, car il n’est plus engagé dans la nature et a perdu sa participation affective inconsciente avec ses phénomènes. Et les phénomènes naturels ont lentement perdu leurs implications symboliques. Le tonnerre n’est plus la voix irritée d’un dieu, ni l’éclair son projectile vengeur. La rivière n’abrite plus d’esprits, l’arbre n’est plus le principe de vie d’un homme, et les cavernes ne sont plus habitées par des démons. Les pierres, les plantes, les animaux ne parlent plus à l’homme et l’homme ne s’adresse plus à eux.”

Un jeune faon a surgi dans mon rêve ce matin. Serait-ce Kauyumari, le “cerf bleu”, le messager de la connaissance et l’émissaire des grands ancêtres fondateurs ?


1.  Judith et Michael Oren Ftizgerald, Le monde sacré des femmes amérindiennes, Editions Vega 2005 (2011 pour la version française)

Chapitre 2
La bataille d’Armageddon

Qatalakoum Allah ! Avec l’aide de Dieu, nous les décapiterons un par un. Ce sera l’enfer.” Les Sunnites humiliés en Irak se sont soulevés, ont pris les armes et rejoint les extrémistes. Avec l’appui de militaires aguerris, d’anciens baasistes officiers de Saddam, le groupe djihadiste EI avait poursuivi son implacable progression jusqu’aux frontières syriennes, jordaniennes et saoudiennes. Il avait détruit sans vergogne les joyaux archéologiques du nord de l’Irak. Une destruction planifiée des monuments jugés idolâtres : mausolées soufis, sarcophages byzantins, … Après les statues et les bas-reliefs assyriens de Mossoul, dont un immense taureau ailé ornant la porte de Nergal, ils avaient saccagé des sites religieux vieux de 2500 ans, entre autre le tombeau du prophète Jonas, protecteur de l’antique Ninive. Aux portes de Bagdad, la cité antique de Palmyre est rasée. Avec elle, près de quatorze siècles de civilisations pré-islamiques sont réduites en poussière. Au bulldozer, au mortier, au marteau piqueur et à la kalachnikov, une part de l’esprit humain s’écroule. A la dynamite aussi, car ils sont passés maîtres dans l’art des explosifs. Certes, rien de nouveau sous le soleil. L’antique Babylone, cité de l’éphémère royaume d’Hammurabi, a été effacée de notre mémoire sous les assauts de multiples guerres de conquête. La Mésopotamie, qui domina tout le Proche-Orient antique, n’a guère connu de répit. Comme en Mésoamérique, son histoire est entrecoupée de ruptures dramatiques. Riche d’une intelligentsia remarquable, elle inventa l’écriture, la science et la littérature et fut un acteur clé à l’aube de notre civilisation. Sur les ruines de l’ancien Empire ottoman qui lui succéda, des forces fanatiques tentent aujourd’hui de redessiner les frontières artificielles d’un territoire déchiré par les bras coloniaux. En quête d’un nébuleux califat autoproclamé ?

On ne va pas réinventer l’histoire. Le bilan macabre de la barbarie humaine est immense et défie l’entendement. Des exécutions de familles par dizaines, par centaines, par milliers ? Des millions de réfugiés en exil. N’en fut-il pas toujours ainsi ? Les fanatismes religieux et les idéologies radicales n’ont-ils pas toujours couvert des stratégies de domination et de spoliation répondant à l’appel des sirènes de la cupidité et du pouvoir au prix d’une violence extrême. L’objectif étant de s’approprier des avantages matériels de toute sorte (richesses, terres) ou humains (esclavage, prostitution), parfois jusqu’au nettoyage ethnique. Dans ces affrontements communautaires, certains peuples, tels que les Kurdes ou les Libanais, sont des oubliés de l’Histoire et le génocide arménien ne peut pas porter son nom. Il aurait pourtant inspiré le Graal de la race aryenne pour l’abominable Shoah puisqu’il portait le germe, pour la première fois dans l’histoire, d’une épuration ethnique, une élimination programmée au nom d’un projet idéologique complètement fou.

Les offensives fulgurantes et barbares du groupe sunnite EI ne doivent pas faire oublier l’effroyable régime totalitaire de l’Irak sous Saddam ni celui de la Syrie soumise à la minorité alaouite du clan des Assad. Ces systèmes de pouvoir centrés autour de la personnalité d’un chef tout-puissant, s’appuyant sur un appareil répressif d’une violence sans limites, recourent systématiquement, depuis des décennies, à la terreur contre ses propres citoyens et leur héritage culturel. “Le pouvoir ne se contente pas d’éliminer les opposants. Il pourchasse et détruit des catégories entières de la population. Cette obsession meurtrière ne vise pas seulement des individus qui auraient manifesté leur opposition, mais aussi leur famille, leur tribu et, plus largement encore, leur appartenance ethnique ou confessionnelle. (…) En Syrie se dissimule la réalité cynique des tout-puissants services de sécurité et de renseignement (les fameux moukhabarat), véritable colonne vertébrale du système. En juillet 1980, les Brigades de défense ont écrit les premières pages sanglantes du régime avec le massacre des prisonniers incarcérés à Palmyre. Leur chef (Rifa’at-al-Assad) n’hésitant pas à déclarer : Nous détestons la guerre et les destructions qu’elle amène, mais si c’est nécessaire, nous sommes prêts à engager cent batailles, à détruire mille citadelles et à sacrifier un million de martyrs.”2

Tout est dit. Les Aztèques sacrifiaient des humains pour nourrir les divinités. Ici, on sacrifie pour nourrir le culte d’un dictateur, pour asseoir le pouvoir de la tyrannie. Deux cent mille civils sont entassés comme des insectes dans des centres de détention. Enlèvements, tortures innommables. Les “opposants” croupissent de mort lente, jusqu’à la folie, jusqu’à l’anéantissement total de l’humain. Les barils de TNT bourrés de grenaille ont causé des ravages considérables sur la population et sur le centre historique d’Alep. La Grande Mosquée fondée en 715 par le calife Suleiman est en grande partie dévastée. Les magnifiques Khans (caravansérails) du Souk, fracassés par les obus gouvernementaux, dressent de ci de là leurs carcasses calcinées dans un labyrinthe de décombres. Pendant ce temps, la mosquée el-Omari de Deraa ou la mosquée Khaled Ben Al Walid de Homs sont rayées de la carte. Le centre historique de Deir ez-Zor n’est plus qu’un champ de ruines. En rasant des sites historiques du patrimoine de l’humanité, en détruisant toute trace d’un passé pluriel et en assassinant quiconque incarne la différence, la minorité, la mémoire, les machines de guerre de la dictature d’Assad et des jihadistes sont les fossoyeurs d’une richesse multiculturelle inestimable. A travers les massacres, les bombardements et les missiles au gaz sarin, elles précipitent le Moyen-Orient dans un chaos sans issue.

Il y a des jours où j’ai honte d’être un homme. Non seulement honte d’être un humain, mais honte d’être un humain de sexe masculin.” dit Eric-Emmanuel Schmitt. Car ce sont bien les femmes qui paient le plus lourd tribut de l’islam radical. Elles sont mutilées, violées, vendues, revendues comme du bétail. Certaines s’entraident pour s’enfuir, d’autres avalent de la mort aux rats, d’autres utilisent leur foulard pour se pendre.

Dans une société fondée sur la domination masculine, la femme, comparée dans le Coran à un champ que l’homme peut labourer comme il l’entend, doit obéissance à son mari. “Les femmes vertueuses sont obéissantes. Celles dont vous craignez la désobéissance, frappez-les.” dit le Coran. Enfin, une interprétation abusive et rigide de la charia par les mouvements intégristes fait du port du voile un objet d’asservissement, un moyen d’accaparement et de claustration des femmes.

Pourquoi les islamistes sont-ils angoissés par la femme ? Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les terrifie. L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité. L’islamiste est angoissé par la femme parce qu’il est aussi angoissé par la différence : il rêve d’un monde uniforme, unanime ; elle incarne l’altérité nette et irréductible. Au final, la femme rappelle à l’islamiste sa profonde et plus forte faiblesse : le désir. Le désir de vivre, toucher, s’éterniser dans la vie. Pour rejoindre le paradis, il suffit de tuer/voiler/ignorer/lapider la femme, ce qui tuera le fruit. D’où ces obsessions surréalistes des islamistes sur la question de la femme, leurs maladies, leurs guerres et leurs fatwas.

La femme n’est pas la moitié de l’islamiste mais la totalité de ses problèmes.”3

Les grands signes de la fin des temps sont-ils imminents ?

Les stratèges barbares à la tête du nouveau califat de l’EI en sont en tout cas persuadés.

Opposés à l’éclatante civilisation de l’Islam classique qui a fleuri à Damas, à Bagdad et à Cordoue, ils se réclament d’une forme extrême du wahhabisme, une idéologie intégriste arabisante, rite officiel de l’Arabie saoudite. Née à l’intérieur du sunnisme, cette idéologie, organisée autour d’un ordre coranique primitif, se contente de la répétition et la redite de règles contraignantes, de rites et d’interdits. Fermée à toute forme de modernisme ou d’innovation, tout y est dénoncé comme coupable : le chiisme, le mysticisme, la théologie, la philosophie, le culte des saints, la musique, le théâtre, la poésie… Pas question, bien entendu, pour les femmes, de conduire une voiture ou de dire bonjour à son voisin !

Pour imposer la doctrine wahhabite et sa dérive takfiriste, le groupe EI revendique un devoir de guerre sainte. Sous couvert du jihad impitoyable de la fin des temps et du jugement dernier, il fait table rase autour de lui. Il ne vise ni plus ni moins à éradiquer toute trace d’autres civilisations et à soumettre les infidèles, mécréants ou autres apostats par la conversion, l’expulsion ou la mort. Car selon certaines prophéties musulmanes, c’est au Pays de Cham, terre bénie, que se déroulera la bataille de la fin du monde, l’ultime combat du Bien contre le Mal. “Les anges d’Allah ont déployé leurs ailes sur le Châm.” C’est en Syrie que se déroulera la grande tuerie finale, le carnage, la Malhamah Al Kubra. Les plus anciennes communautés sont martyrisées, sacrifiées jusqu’à l’extinction et les chefs d’œuvre culturels anéantis face à un Occident médusé et impuissant. Les images sont terribles, insoutenables. Car la guerre est aussi médiatique. Il faut faire régner et communiquer la Terreur. Le rouleau compresseur est sans merci. “Les organisations takfiris s’attèlent à la disparition des formes aristocratiques, ésotériques, hiérarchisées, de l’Islam (chiisme, soufisme, alaouisme, etc) et l’extermination des communautés qui s’y rattachent. Mais bien plus que des individus, des groupes humains ou des vestiges archéologiques, ce sont, à travers eux, les conceptions et principes Traditionnels eux-mêmes et par-delà les différentes formes que ceux-ci prirent au cours des âges, que visent explicitement les organisations wahhabites. L’action profanatrice de Daesh en Syrie et en Irak fait à ce titre écho au dynamitage des Bouddhas gréco-indiens de Bâmiyân par les talibans afghans, aux incendies de monastères orthodoxes perpétrés par l’UCK au Kosovo (berceau spirituel de la nation Serbe), à la destruction des mausolées des Saints soufis d’Afrique du Nord (lesquels incarnent dans la Tradition Islamique les “ états supérieurs de l’Être ”). Partout sont attaqués les symboles d’Autorité Spirituelle, d’Ordre, de Hiérarchie légitime qui fondent toutes les civilisations. La confrontation véritable oppose le monde de la Tradition (et les différentes civilisations qui aspirent plus ou moins légitimement à s’y rattacher) à la Subversion quel que soit le masque que celle-ci endosse.4

Si mes souvenirs sont bons, l’église catholique n’a-t-elle pas inculqué également le mythe de l’homme né pécheur, lequel ne doit sa rédemption qu’au prix de sacrifices et de souffrances ? Le pire péché étant celui de la connaissance obtenue en croquant la pomme offerte par une vile femelle tentatrice. La plupart des religions nous apprennent à nous repentir, à demander pardon, à expier nos fautes. Rien n’est plus liberticide que le sentiment de culpabilité induit par l’histoire du péché primordial. Nietzsche déconstruit cette grammaire métaphysique et prophétise le désenchantement du monde. S’inscrivant dans ce courant libertaire et nihiliste, le mouvement Dada suivi du surréalisme – et plus récemment d’Hara Kiri, Charlie Hebdo – vont tenter de secouer le cocotier et de démonter ces dogmes régressifs pour donner le pouvoir à l’imaginaire et à la liberté d’expression. Certains des plus grands poètes et des meilleurs artistes de notre temps fustigeront les idées reçues, dans un esprit subversif, frondeur et iconoclaste en quête d’un nouvel art de vivre, d’écrire et de sentir.

Liberté : DADA DADA DADA, hurlement des couleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences : LA VIE.”5

“Il ne faut pas croire que l’absence de principes supprime le point d’appui de la vie.

Il n’y a rien à comprendre, rien, rien que la valeur que tu donneras toi-même à tout.

Il n’y a pas d’obstacles, le seul obstacle est le but, marchez sans but.

Je fuis le bonheur pour qu’il ne se sauve pas.”6

Toutes les croyances sont des idées chauves” dit encore Picabia.

Emporté par ce besoin irrépressible qui nous prend tous parfois d’ouvrir la porte aux forces mystérieuses qui peuplent le tréfonds de notre être, le mouvement surréaliste est né de dada, dont il perpétua notamment l’art de l’injure et le goût de la subversion. Mais, de même que dans un courant alternatif les pôles positifs et négatifs se conjuguent, à côté de la volonté de tout remettre en question, se manifeste l’autre face positive, l’aspect merveilleux et créatif de la poésie. Une forme de magie qui nous permet de percevoir et d’accéder à une réalité subtile, de prendre soin de notre enfant intérieur, le grand jihad de l’art interne.

Pourtant, l’Occident qui a instauré les nouvelles Tables de la loi du Marché, prête le flanc à la critique. Les vieilles démocraties patinent et accumulent les échecs : chômage, exclusions, SDF, violences urbaines, afflux d’immigrés sur des cercueils flottants, de plus en plus de jeunes en rupture séduits par l’appel au jihad. Il est vrai que l’organisation terroriste EI sait utiliser les réseaux sociaux et faire couler le sang. Elle déploie une véritable intelligence de communication, sur base de clips ou de discours très sophistiqués et d’un habile harcèlement téléphonique. Sur internet, les imams YouTube séduisent. Une propagande et un lavage de cerveau typique des mouvements sectaires.

La société mondiale est en dérive. Dans un monde en quête de sens et désenchanté, nous sommes tous des êtres abusés et désabusés. Les populations les plus touchées et les lanceurs d’alerte crient leur indignation. Les barbus haranguent internet et les mosquées. La conquête de Constantinople ne fut-elle pas le but suprême d’un djihad absolu ? Aussi l’un des signes de la fin des temps. Le cheikh Youssef al-Qaradawi, président de l’Union Mondiale des Oulémas, référence spirituelle des Frères Musulmans et islamiste vedette sur Al Jazeera, martèle : “De la bouche du Prophète, deux villes seraient conquises par l’islam, Rome et Héraclès (qui deviendra plus tard Constantinople). Constantinople, aujourd’hui Istanbul, a été vaincue, elle est la capitale du monde arabe musulman et de l’Occident. Mais la deuxième partie de la prophétie, c’est-à-dire la conquête de Rome, reste à réaliser. Cela signifie que l’islam retournera en Europe. L’islam est entré deux fois en Europe (en Andalousie...

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