L'âge des lettres

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"Roland Barthes avait pensé intituler une conférence "Proust et moi". Après réflexion, il l’appela "Longtemps, je me suis couché de bonne heure". Non qu’il vît de la présomption dans la première formule. Employée par lui, disait-il, et non par un témoin, elle n’impliquait aucune comparaison, mais exprimait une identification. Loin de s’égaler à Proust, il entrait humblement dans ses pas.
Si je le comprends bien, il y aurait eu de l’audace de ma part à nommer ce livre-ci "Roland et moi", puisque je l’ai vu vivre durant quelques années. N’ayant pas côtoyé Proust, rien ne l’empêchait de dire "Proust et moi", tandis que je ne pourrais pas écrire "Roland et moi" en toute simplicité.
En vérité, il ne s’agit ni de se comparer ni de s’identifier, mais, trente-cinq ans après sa mort, de revenir, comme je le fais souvent dans ma tête, sur notre amitié, d’en parcourir les étapes, de fouiller dans ma mémoire, de retrouver ce que je lui dois, de lui rendre grâce pour ce qu’il m’a donné, pour les progrès qu’il m’a fait faire.
On ne se lance pas dans ce genre d’enquête si l’on ne se sent pas contraint et forcé. On y résiste jusqu’au moment où elle s’impose. Ceci est ma recherche de Roland."
Antoine Compagnon.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782072637407
Nombre de pages : 176
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ANTOINE COMPAGNON
L’ÂGE DES LETTRES
GALLIMARD
Roland Barthes avait imaginé d’appeler « Proust et moi » une conférence qu’il donna en 1978. Après réflexion, il l’intitula plutôt « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », ce qui voulait dire à peu près la même chose. Non qu’il vît de la présomption dans la formule « Proust et moi ». Employée par lui, alléguait-il, et non par un témoin, elle ne contenait aucune idée de comparaison, mais révélait une identification. Loin de se hisser à la hauteur de Proust, il se contentait d’entrer humblement dans ses pas. Si je le suis bien, il y aurait eu de l’infatuation de ma part à nommer « Roland et moi » les pages que l’on va lire, puisque j’ai été un témoin, que je l’ai vu vivre durant quelques années. Roland n’ayant pas côtoyé Proust, il était autorisé à dire « Proust et moi » sans outrecuidance, alors que je l’ai connu lui, Roland, et que je ne peux donc pas énoncer « Roland et moi » en toute innocence. En vérité, il ne s’agit ni de se comparer ni de s’identifier à lui, mais, trente-cinq ans après sa mort, de revenir, comme je l’ai fait souvent dans ma tête, dans mes rêves, sur notre amitié, d’en parcourir à nouveau les étapes, de fouiller dans ma mémoire, de retrouver ce que je lui dois, de lui rendre grâce pour ce qu’il m’a donné. On ne se lance pas dans ce genre d’enquête si l’on n’est pas contraint et forcé. On y résiste jusqu’au moment ou un événement vous l’impose. Ceci est le journal de ma recherche de Roland.
© Éditions Gallimard,2015.
ANTOINECOMPAGNON
LÂgedeslettres
Roland Barthes avait pensé intituler une conférence « Proust et moi ». Après réflexion, il l’appela « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Non qu’il vît de la présomption dans la première formule. Employée par lui, disait-il, et non par un témoin, elle n’impliquait aucune comparaison, mais exprimait une identification. Loin de s’égaler à Proust, il entrait humblement dans ses pas. Si je le comprends bien, il y aurait eu de l’audace de ma part à nommer ce livre-ci « Roland et moi », puisque je l’ai vu vivre durant quelques années. N’ayant pas côtoyé Proust, rien ne l’empêchait de dire « Proust et moi », tandis que je ne pourrais pas écrire « Roland et moi » en toute simplicité. En vérité, il ne s’agit ni de se comparer ni de s’identifier, mais, trente-cinq ans après sa mort, de revenir, comme je le fais souvent dans ma tête, sur notre amitié, d’en parcourir les étapes, de fouiller dans ma mémoire, de retrouver ce que je lui dois, de lui rendre grâce pour ce qu’il m’a donné, pour les progrès qu’il m’a fait faire. On ne se lance pas dans ce genre d’enquête si l’on ne se sent pas contraint et forcé. On y résiste jusqu’au moment où elle s’impose. Ceci est ma recherche de Roland. A. C. Antoine Compagnon a publié aux Éditions Gallimard Les antimodernes : De Joseph de Maistre à Roland Barthes(2005), Le cas Bernard Faÿ : Du Collège de France à l’indignité nationale(2009) etLa classe de rhéto (2012).
Aux Éditions Gallimard
DU MÊME AUTEUR
LES ANTIMODERNES, DE JOSEPH DE MAISTRE À ROLAND BARTHES, « Bibliothèque des idées », 2005. LE CAS BERNARD FAŸ : DU COLLÈGE DE FRANCE À L’INDIGNITÉ NATIONALE, « La Suite des temps », 2009. o LA CLASSE DE RHÉTO, « Blanche », 2012, (« Folio », n 5703). LE COLLÈGE DE FRANCE. CINQ SIÈCLES DE LIBRE RECHERCHE. Avec Pierre Corvol et John Scheid, « Hors série connaissance », 2015.
Chez d’autres éditeurs
LA SECONDE MAIN OU LE TRAVAIL DE LA CITATION, Seuil, 1979. LE DEUIL ANTÉRIEUR, Seuil, 1979. NOUS, MICHEL DE MONTAIGNE, Seuil, 1980. LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE DES LETTRES, Seuil, 1983. FERRAGOSTO, Flammarion, 1985. PROUST ENTRE DEUX SIÈCLES, Seuil, 1989. LES CINQ PARADOXES DE LA MODERNITÉ, Seuil, 1990. CHAT EN POCHE : MONTAIGNE ET L’ALLÉGORIE, Seuil, 1993. CONNAISSEZ-VOUS BRUNETIÈRE ?, Seuil, 1997. LE DÉMON DE LA THÉORIE, Seuil, 1998. BAUDELAIRE DEVANT L’INNOMBRABLE, Presse de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003. LA LITTÉRATURE, POUR QUOI FAIRE ?, Fayard, 2007. UN ÉTÉ AVEC MONTAIGNE, Équateurs, 2013. UNE QUESTION DE DISCIPLINE. ENTRETIENS AVEC JEAN-BAPTISTE AMADIEU, Flammarion, 2013.
BAUDELAIRE, L’IRRÉDUCTIBLE, Flammarion, 2014.
UN ÉTÉ AVEC BAUDELAIRE, Équateurs, 2015.
Cette édition électronique du livreL’âge des lettresde Antoine Compagnon a été réalisée le 18 août 2015 par lesÉditions Gallimard. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070107216 -Numéro d’édition : 291139) Code Sodis : N77330 - ISBN : 9782072637407. Numéro d’édition : 291140 Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.
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